‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 372 sur 449 · MOU T AIGUS · texte numérisé non relu

MOU T AIGUS

commenceoit à diminuer, il dict ne vouloir pourtant laisser d’inserer en scs annales et donner pied à chose receue de tant de gcnls de bien et avecques si grande reverence de l’antiquité ; c’est très bien dict. Qu’ils nous rendent l’histoire, plus scion qu’ils reçoivent, que selon qu’ils estiment. Moy qui suis roy de la matière que je traicte, et qui n’en doibs compte à personne, ne m’en crois pourtant pas du tout ; je bazarde souvent des boutades de mon esprit, desquelles je me desfic, et certaines linesses verbales dequoy Je secondes aureilles; mais je les laisse courir à l’advenlure. Je veois qu’on s’honnore de pareilles choses; ce n’est pas à moy seul d’en juger. Je me présenté debout et couché , le devant et le derrière, à droite et à gauche, et en touts mes naturels plis. Les esprits, voire pareils en force, ne sont pas tousjours pareils en application et en goust.

Yoylà ce que la mémoire m’en présenté en gros, et assez ineertainement ; touts jugements en gros sont lasches et imparfaicts.

De la caniti.

Il n’en est, à l’adventure, aulcune plus expresse que d’en escrire si vainement. Ce que la divinité nous a si divinement exprimé1 délivrait estre soigneusement et continuellement médité par les gents d’entendement. Qui ne veoid que j’ai prins une route par laquelle, sans eesseet sans travail, j’iray autant qu’il y aura d’encre et de papier au monde? Je ne puis tenir registre de ma vie par mes actions; fortune les met trop las; je le tiens par mes fantasics. Si ay je veu un gentilhomme qui ne communiquoit sa vie que par les operations de son ventre ; vous veoyiez chez luy, en montre, un ordre de bassins de sept ou huict jours; c’cstoit son estude, scs discours; tout aultre propos luy puoit. Ce sont icy, un peu plus civilement, des excrementsd’un vieil esprit, dur tantost, tanlost lasche, et toujours indigeste. Et quand scray je à bout de représenter une con-

(I) Vantai, r anltalum, et omnfa t'imitas. Ecctraiasl., I, S. ». V. L.

tinuelle agitation et mutation de mes pensées, en quelque matière qu’elles tumbent, puisque Diomedes* remplit six mille livres du seul subjeet de la grammaire? Que doibt produire le babil, puisque le begayement et desnouement de la langue estouffa le monde d'une si horrible charge de volumes ! Tant de paroles pour les paroles seules! O Pythagoras, quen’esconjuras tu ceste tempeste! On accusoit un Galba, du temps passé, de ce qu’il vivoit oyseusement ; il respondit que » chascun debvoit rendre raison de ses actions, non pas de son séjour*. » Il se trompoit ; car la justice a cognoissance et animadversion aussi sur eeulx qui chôment.

Mais il y debvroit avoir quelque coerction des loix contre les escrivains ineptes et inutiles, comme il y a contre les vagabonds et fainéants; on banniroit des mains de nostre peuple, et moy, et cent aultres. Ce n’est pas mocquerie; l'escrivaillerie semble estre quelque symptôme d’un siecle desbordé ; quand escrivismes nous tant que depuis que nous sommes en trouble? quand les Romains tant, que lors de leur ruyne? Oultre ce que l’affinement des esprits, ce n'en est pas l'assagissement , en une police ; cest embesognement oisif naist de ce que chascun se prend laschement à l’office de sa vacation et s’en desbauche. La corruption du siecle se faict par la contribution particulière de chascun de nous; les uns y confèrent la trahison, les aultres l’injustice, l'irréligion, la tyrannie, l'avarice, la cruauté, selon qu’ils sont puissants; les plus foiblcs y apportent la sottise, la vanité, l'oisifveté; desquels je suis. Il semble que ce soit la saison des choses vaines, quand les dommageables nous pressent; en un temps où le mescbammenl faire est si commun, de ne faire qu’inulilement il est comme louable. Je me console que je seray des derniers sur qui il fauldra mettre la main ; ce pendant qu'on pourvoira aux plus pressants, j'auray loy de m’amender ; car il me semble que ce scroit contre raison de poursuvvre les menus inconvénients, quand les grands nous infestent. Et le mede-

(I) Montaigne T] >a rail prendre Ici Diomède pour bidyme, à qui Sr.N. [Epist. 88) attribue, non pas six mille, mais quatre mille ouvrages. On lie toU pas que hî grammairien Diomède, dont il reste des recherches sur la langue et la vcrsüication latine, en trois livres, ali clé aussi fécond que ce Grec d'Alexandrie. J. V. L.

(4) bepos. ^Mol de l'empereur Galba. Voyez svst., Gatà., C 9. C.

cin Philotimus, à un qui luy presentolt le doigt à panser, auquel il recognolssolt au visage et à l’haleine un ulcéré aux poulmons : « Mon amy, feit il, ce n'est pas à ceste heure le temps de l’amuser à tes ongles'.*

Je veis pourtant sur ce propos, il y a quelques années, qu’un personnage de qui j’ay la mémoire en recommendation singulière, au milieu de nos grands maulx, qu’il n’y avoit ny loy, ny justice, ny magistrat qui feisl son office non plus qu’à ceste heure, alla publier je ne sçais quelles cheslifves reformations sur les habillements, la cuisine et la chicane. Ce sont amusoires dequoy on paist un peuple malmené pour dire qu’on ne l’a pas du tout mis en oubly. Ces aultres font de mesme qui s’arrestent à deffendre à toute instance des formes de parler, les danses et les jeux, à un peuple abandonné* à toute sorte de vices exseerabies. U n’est pas temps de se laver et descrasser quand on est attainct d’une bonne fiebvre ; c’est à faire aux seuls Spartiates de se mettre à se peigner et testonner sur le poinet qu’ils se vont précipiter à quelque extreme haiard de leur vie.

Quant à moy, j’ay ceste aultre pire coustume que, si j’ay un escarpin de travers, je laisse encores de travers et ma chemise et ma cappe ; je desdaigne de m’amender à demy . Quand je suis en mauvais estât, je m’acharne au mal ; je m’abandonne par desespoir et me laisse aller vers la cbeute, eljecle, comme l’ondict, le manche après la coignée ; je m'obstine à l’empiremenl et ne m’estime plus digne de mon soing, ou tout bien, ou tout mal. Ce m’est faveur que la désolation de cest estât se rencontre à la désolation de mon aage. Je souffre plus volontiers que mes maulx en soient rechargés que si mes biens en eussent esté troublés. Les paroles que j’exprime au malheur sont paroles de despit ; mon courage se hérissé au lieu de s’applatir, et, au rebours des aultres, je me trouve plus dévot en la bonne qu’en la mauvaise fortune, suyvant le precepte de Xenophon3, sinon suyvant sa raison, et fois plus volontiers les doulx yeulx au ciel pour le re-

(t) Plut. , Comment on discerne le flatteur (T avec l'ami ,

c. SI. C.

(4) Edition de 1588, «t pmlu de toute sorte, etc. »

(3) CyropAiie, I, 6, 3; passage du; par Put., du Contente mm ou repos de Cetprlt t c. 1 de la venton d’Aioyot. j. v. u

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