‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 373 sur 449 · LIVRE III, CHAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. IX

mercier que pour le requérir. J'ay plue de «oing d’augmenter la santé quand elle me rit que je n’ay de la remettre quand je l’ay escartée. Les prospérités me servent de discipline et d'instruction, comme aux aultres les adversités et les verges. Comme si la bonne fortune exloi t incompatible avecques la bonne conscience, les hommes ne sc rendent genls de bien qu’en la mauvaise. Le bonheur m’est an singulier aiguillon à la modération et modestie : la priere me gaigne, la menace me rebute, la faveur me plove, la crainte me roidit.

Parmy les conditions humaines, ceste cy est assez commune de nous plaire plus des choses estrangieres que des nostres et d’aimer le remuement et le changement ;

l/wfl dlea ideo nos gralo perlutt havstu,

Quod permuta lis kora reeurrit eqnls * ;

j’en tiens ma part. Ceulx qui suyvent Paultre extrémité de s’agreer en eulx mesmes, d’estimer ce qu’ils tiennent au dessus du reste et de ne recognoistre aulcune forme plus belle que celle qu’ils veoyent , s’ils ne sont plus advisés que nous, ils sont à la vérité plus heureux. Je n’envie point leur sagesse, mais ouy leur bonne fortune.

Ceste humeur avide des choses nouvelles et Incogneues avde bien à nourrir en moy le desir de voyager; mais assez d’aultrrs circonstances y confèrent. Je me destourne volontiers du gouvernement de ma maison. Il y a quelque commodité à commander, feust ce dans une grange, et à estre obeï des siens ; mais c’est un plaisir trop uniforme et languissant, et puis il est par nécessité meslé do plusieurs pensements fascheux ; tantost l'indigence et l’oppression de vostre peuple, tantost la querelle d’entre vos voysins, tantost l'usurpation qu’ils font sur vous vous afflige ;

Aut vtrberatœ g randine vineœ,

Panditsque mendax, arbore mine tiquas Guipante, mine torrentia agros Sidéra, nunc hiemes iniquas •.

et qu’à peine en six mois envoyera Dieu une

(I) La lumière même du jour ne nous plaît que parce que les heures ont changé de coursiers. Fragm. de Pét*., p. «78.

W Tantôt vos vigne# sont frappée# de la grêle; tantôt vos terres, trompant votre espérance, accusent ou les pluies, ou k» chaleur# trop vive#, ou les hivers trop rigoureux. Iloa. , OU., 111,1, *9,

saison dequoy vostre receveur se contente bien à plain, et que si elle sert aux vignes elle ne nuise aux prés ;

Aut nhnds torret fervoribvs œiherius sol,

Aut subiti périmant imbres, gelideeque priante,

Flabraque veniorum violento turbine vexant * ;

joinct le soulier neuf et bien formé de cest homme du lem|>s passé qui vous blece le pied9, et que l'estrangier n’entend pas combien il vous couste et combien vous prestez à maintenir l'apparence de cest ordre qu’on veoid en vostre famille, et qu’à l’advenlure l'achetez vous trop cher.

Je me suis prins tard au mesnage ; ceulx que nature avoit fait naistre avant moy m’en ont deschargé long temps ; j’avois dcsja prins un aullre ply plus selon ma complexion. Toutesfois de ce que j’en ay veu c'est une occupation plus empeschante que difficile. Quiconque est capable d'aultre chose le sera bien ayséernent de celle là. Si je cherchois à m’enrichir, ceste voye me scmblcroil trop longue ; j’eusse servy les roys, tralicque plus fertile que toute aultre. Puisque je ne prétends acquérir que la réputation de n’avoir rien acquis, non plus que dissipé, conformement au reste de ma vie, impropre à faire bien et à faire mal qui vaille, et que je ne cherche qu’à passer, je le puis faire, Dieu mercy ! sans grande attention. Au pis aller, courez lousjours, par retranchement de despense, devant la pauvreté; c'est à quoy je m’attends et de me reformer avant qu’elle m’y furce. J’ay eslabty , au demourant, en mon ame, assez de degrés à me passer de moins que ce que j’ay ; je dis passer avecques contentement : Aon œstimalione remus, rerum rirlu atque cultu , lerminatur pecuiiiœ modus3. Mon vray

(I) Ou le soleil brûle de ses feux les production* de In terre : ou les pluie# soudaine#, les gelée# piquantes le# détruisent ; ou les venu impétueux les emportent dans leur# tourbillon#. Liât., V, 316.

(i) Montaigne, je crois, veut parler ici de sa femme, et U n’en parle jamais qu’à demi mot ; mais l'endroit de pLmRQrr. auquel U fait allusion ( rie de Paul Emile, c. 3 de la version d'Amyol), laissera entendre ce qu'il ne dit pas : * Un Romain ayant répudié sa femme, se# amis l’cn tanserent en luy demandant : Que trouves tu h redire en elle? n'est elle pas femme tic bien tlo son mrp*? n’est elle pas belle? ne porte elle pas de beaux entant»? Et luy, estendant son pied, leur montra son soulier et leur respondit : Ce soulier n’est il pas beau ? n'est U pas bieu fa ici ? n'est il pas tout neuf? tou testais il n'y a personne de vous qui «cache où U me blesse le pied. » i. V. L.

(3) Ce n’est point par les revenus de chacun, mais par ses besoins qu’il Luit estimer sa fortuite. Cic., Paradox VI, S,

hcsoing n’ocoupe pas si justement tout mon avoir que, sans venir au vif, fortune n’ayt où mordre sur moy. Ma presence, toute ignorante et desdaigneuse qu’elle est, preste grande cspaulc à mes affaires domestiques. Je m’y employé, mais despiteusement ; joinct que j’ay cela chez moy que, pour lirusler à part la chandelle par mon bout, l'aultre bout ne s’espargne de rien.

Les voyages ne me bleeent que par la despense, qui est grande et oultre mes forces, ayant accouslumé d’y estre avecqucs équipage non necessaire seulement, mais encores honneste. Il me les en fault faire d’autant plus courts et moins frequents, et n’y employé que l’cscume et ma reserve, temporisant et différant selon qu’elle vient. Je ne veux pas que le plaisir du promener corrompe le plaisir du repos ; au rebours, j’entends qu’ils se nourrissent et favorisent l’un l’aultre. La fortune m’a aydé en cecv que, puisque ma principale profession en ceste vie estoit de la vivre mollement et plustost laschement qu’afTaireusement , elle m’a osté le besoing de multiplier en richesses pour pourveoir à la multitude de mes heritiers. Pour un *, s’il n’a assez de ce dequoy j’ay eu si plantureusement assez, à son dam, sou imprudence ne méritera pas que je luy en desire davantage. Et chascun, selon l’exemple de Plmcion(I) * 3, pourveoid suffisamment à ses enfants, qui leur pourveoid en tant qu’ils ne luy sont dissemblables. Nullement serais je d’avis du faict de Craies3; il laissa son argent chez un banquier, avecques ceste condition : «Si ses enfants estaient des sots qu’il le leur donnas! ; s'ils estaient habiles, qu'il le distribuast aux plus sots du peuple ; » comme si les sots, pour estre moins capables de s’en passer, estaient plus capables d’user des richesses!

Tant y a que le dommage qui vient de mon absence ne me semble point mériter, pendant que j’auray de quoy Iq porter, que je refuse

(I) Montaigne n'avait qu'une fille pour héritière. E. J.

(3) Montaigne fait allusion A la réponse que l'Uorion fit aux envoyés de Philippe, qui, pour l'engager à areepter les pré seuls de ce roi, lui représentaient que scs enfants, étant pauvres. ne pourraient pas soutenir la gloire de leur père, «■ S'ils me ressemblent, dit-il, mon petit bien de campagne doit suffire A leur fortuné, comme il a suffi A la mienne ; sinon, je ne veux pas. A mes délions, nourrir cl augmenter leurs dissolutions. » Cnn*. Kéros, Phoc., c. I. C.

Di oo. Lakacc, Vf, 88. C.

d’accepter les occasions qui se présentent de me distraire de ceste assistance pénible.

Il y a tousjours quelque piece qui va de travers. Les négoces, tantost d’une maison, tantost d’une auitre, vous tirassent ; vous esclairez toutes choses de trop près; vostre perspicacité vous nuit icv comme si faict elle assez ailleurs. Je me desrobbe aux occasions de me fascher et me destourne de la cognoissance des choses qui vont mal, et si ne puis tant faire qu’à toute heure je ne heurte chez moy en quelque rencontre qui me desplaise, et les friponneries qu’on me cache le plus sont celles que je sçais le mieulx ; il en est que, pour faire moins mal, il fault avder soy mesme à cacher. Vaines poioctures, vaines par fois, mais tousjours poinclures. Les plus menus et graisles cmpeschements sont les plus perceants, et, comme les petites lettres lassent plus les yeulx, aussi nous picquent plus les petits affaires. La tourbe des menus maulx offense plus que la violence d’un, pour grand qu'il soit. A mesure que ces espines domestiques sont drues et desliées, elles nous mordent plus aigu et sans menaces, nous surprenant facilement à l’impourveu*. Je ne suis lias philosophe; les maulx me foulent selon qu’ils poisent, et poisent selon la forme comme selon la matière, et souvent plus. J’en av plus de perspicacité que le vulgaire si j’y ay plus de patience; enfin, s'ils ne me bleeent, ils me pèsent. C’est chose tendre que la vie et aysée à troubler. Depuis que j’ay le visage tourné vers le chagrin : AVmo enim retùlil tibi, quum rapprit impelli a, pour sotte cause qui m’y ayt porté, j’irrite l’humeur de ce costé là, qui se nourrit après et s’exaspere de son propre bransle, attirant et emmoncellant une matière sur auitre de quoy se paistre :

SlUllctdl catul lapident caval* :

(I) Après cos mol!!, on lit dam l'édition de 1K88, foi. 41$, verso: « Or nous monstre assez llomere combien la surprime donne d'advanlagc, qui faict l'Iysse pleurant do U mort de son chien cl lie pleurant point des pleurs de sa mère : le premier accident, tout legier qu'il estoit, remporta, d'autant qu'il en fut inopinément assailly ; il sousliul le second, plus impétueux , parce qu'il y estoit préparé. Ce sont legieres occasions, qui pourtant troublent la vie: c'est diose tendre que nostre vie, et ayséc à blesser. Depuis que, etc. » fi, La première impulsion reçue, on uc peut plus résister. S»., F.pisl. 13.

(3) 1/eau qui tombe goutte A goutte

Perce le plus dur rocher.

Ces deux vers de Quinaull, dans Topera A'Atys, art. HT, sc. 5, traduisent le demi- vers Uc U ta., 1,314. c.

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