LIVRE III
tour que je ne fois, présent, la cheute d’une ardoise. Mon ame se desmesle bien ayséement à part; mais en presenee elle souffre, comme celle d'nn vigneron ; une rene de travers à mon cheval, un bout d’estrivierc qui batte ma jambe, me tiendront tout un jour en esehec. J’esleve assez mon courage à l’encontre des inconvénients; les yeux, je ne puis.
Sensu* o superi , sensu* 1 !
Je suis, chez moy, respondant de tout ce qui va mal. Peu de maislres (je parle de ceulx de moyenne condition, comme est la mienne), et, s’il en est, ils sont plus heureux, se peuvent tant reposer sur un second qu’il ne leur reste ! bonne part de la charge. Cela oste volontiers quelque chose de ma façon au traietement des survenants, et en ay peu arrester quelqu'un, par adventure, plus par ma cuisine que par ma grâce, comme font les fascheux ; et oste beaucoup du plaisir que je debvrois prendre ehez moy de la visitation et assemblée de mes amis. La plus sotte contenance d’un gentilhomme en sa maison, c’est de le veoir empesché du train de sa police, parler à l’aureiUe d’un valet, en menacer un aultre des yeulx; elle doibt couler insensiblement et représenter un cours ordinaire ; et treuve laid qu’on entretienne ses hostes du traitement qu’on leur faict, autant à l’excuser qu’a le vanter. J’aime l’ordre et la netteté,
El caniharus et lanx Ostenduni ntilii me*,
au prix de l’abondance ; et regarde chez moy exactement à la nécessité, peu à la parade. Si un valet se bat chez aultruv , si un plaise verse, vous n’en faites que rire : vous dormez, ce pendant que monsieur range avecques son maistre d’hostel son faict pour vostre traietement du lendemain. Je parle selon moy ; ne laissant pas, en general, d’estimer combien c’est un doulx amusement, à certaines natures, qu’un mesnage paisible, prospéré, conduict par un ordre réglé; et ne voulant attacher à la chose mes propres erreurs et inconvénients, ny desdire Platon, qui estime la plus heureuse occupation
(1) Lcsscnsiô dieux! tes sens!
(Si l'aime a pouvoir me mirer dan» les plat» et dans les verres. iioa., tpist., I, 6, 23.
h chascun, «faire ses particuliers affaires sans injustice1. «
Quand je voyage, je n’ay à penser qu'à moy et à l employte de mon argent ; cela sc dispose d’un seul precepte ; il est requis trop de parties à amasser ; je n’y entends rien. A despendre, je m’y entends un peu et à donner jour à ma despense, qui est de vray son principal usage ; mais je m’y attends trop ambitieusement; qui la rend ineguale et difforme et en oultre immodérée en l’on et l’aullrc visage ; si elle paroist, si elle sert, je m’y laisse indiscrètement aller, et me resserre autant indiscrètement si elle ne luit et si elle ne me rit. Qui que ce soit, ou art, ou nature, qui nous imprime cesle condition de vivre par la relation à aultruy, nous faict beaucoup plus de mal que de bien : nous nous defraudons de nos propres utilités pour former les apparences à l’opinion commune ; il ne nous chault pas tant quel soit nostre estre en nous et en effect, comme quel il soit en la cognoissance publicque : les biens mesmea de l'esprit et la sagesse nous semblent sans fruict, si elle n’est jouïe que de nous, si elle ne se produit! à la veue et approbation eslrangiere. 11 y en a de qui l’or coule à gros bouillons par des lieux soubterrains, imperceptiblement; d’aultres l’estendent tout en lames et en feuilles ; si qu’aux uns les liards valent escus, aux autres le rebours, le monde estimant l’employte et la valeur, selon la montre. Tout soing curieux autour des richesses sent à l’avarice; leur dispensation mesme et la libéralité trop ordonnée et artificielle, elles ne valent pas une advertence et solicitude pénible : qui veult faire sa despense juste la faict estroicte et contraincte. La garde ou l’employte sont, de soy, choses indifférentes, et ne prennent couleur de bien ou de mal que selon l'application de nostre volonté*.
L’aultre cause qui me convie à ces promenades, c’est la disconvenance aux moeurs presen-
(1) Lettre 9, (X Archytas, édit, de 16W, p. 1299. J. V. L,,
(2) La bubfeiance de tous ces aveux de Montaigne, sur sou indifférence pour sa fortune, sc trouve dans un mot de lui, dout Ménage avait conservé la tradition { Kena/jfana) . Montaigne, en sou livre de dépense, mettait: Hem, pour mon /tumeur para saur, mille livret. C'est, du raoiii*, ce qu'il dit luimême à peu prés, liv.II, chup. 17, l. III. p. 40C : « Au chapitre de mes mises, je loge ce que ma nonchalance inc cousie à nourrir et entretenir. » Si le mol cité par Ménage est vrai,
J ou voit ce que coûtait cette nonchalance, probablement année commune, h Y. L.
tesdc nostre estât. Je me consoleroisa yséement de eeste corruption pour le regard de l’interest publicque ;
Pejoraque sœcula ferri Temporibus, quorum sceleri non invertit ipsa Xomcn, et a nullo jmuit naturel métallo 1 * * ;
mais pour le mien, non : j’en suis en particulier trop pressé ; car en mon voysinage, nous sommes tantost, par la longue licence de ces guerres civiles, envieillis en une forme d’estat si desbordéc,
Quippe ubl fa* versum atque nefas *,
qu’à la vérité c’est merveille qu’elle se puisse maintenir :
Armatl terram exercent, semperque rcccnte* Convectare jurât pr cédas, et ticere rapto 5.
Enfin je veois par nostre exemple que la société des hommes se tient et se coud à quelque prix que ce soit ; en quelque assiette qu’on les couche, ils s’appilent et se rengent en se remuant et s'entassant ; comme des corps mal unis, qu’on empoche sans ordre, treuvent d’eulx mesmes la façon de se joindre et s’emplacer les uns parmy les aultres, souvent mieulx que l’art ne les cust sceu disposer. Le roy Philippus feit un amas des plus meschants hommes et incorrigibles qu’il peut trouver, et les logea touts en une ville qu’il leur feit bastir, qui en portoit le nom4; j’estime qu’ils dressèrent, des vices mesmes, une contexture politique entre eulx, et une commode et juste société5. Je veois, non une action, ou trois, ou cent, mais des mœurs, en usage commun et receu, si farouches, en inhumanité surtout et desloyauté, qui est pour moy la pire espece des
(I) Je supporterais ce siècle pire que le siècle de fer, dans loquet tes noms manquent aux crimes, et que la nature ne peut designer par un nouveau métal. Jnv., sot., Xllt, SS.
(S) OU lé juste et l’injuste sont confondus. Vian., Ct’onj., 1, SM.
(3} On laboure tout armé; on n’aime qu’à vivre de butin et S faire tous les jours de nouveaux brigandages. Vtao., Bit., Vil, 74*.
(4) nsvr,fMToXtc, ville dej nu'ihmtis. Puxs, nfsr. -Val-, IV, f I ; rtcr.i de ta Curiosité, c. 10 de la version d’Amyot. J. V. L.
(5) n.Si j’avais des citoyens a persuader de la nécessité des lois, je leur ferais voir qu’il y en a partout, même au jeu, qui est un commerce de fripons ; même citez les voleurs. Hamio lor titove i matanttrùii tutcuru. » Volt., Lettre ù d’Atcmtwrt, I mars 1701.
vices, que je n’a y point le courage de les concevoir sans horreur; et les admire quasi autant que je les deteste : l’exercice de ces meschancetés insignes porte marque de vigueur et force d’ame, autant que d’erreur et desreglement. La nécessité compose les hommes et les assemble; eeste cousture fortuite se forme après en loix; car il en a esté d’aussi sauvages qu’aulcune opinion humaine puisse enfanter, qui toutesfois ont maintenu leurs corps avecques autant de santé et longueur de vie que celles de Platon et Aristote sçauroient faire; et certes toutes ces descriptions de police, feinctes par art, se treuvent ridicules et ineptes à mettre en practique.
Ces grandes et longues altercations de ia meilleure forme de société et des réglés plus commodes à nous attacher, sont altercations propres seulement à l’exercice de noslre esprit; comme il se treuve es arls plusieurs subjects qui ont leur essence en l’agitation et en la dispute et n’ont aulcune vie hors de là. Telle peincture de police seroil de mise en un nouveau monde; mais nous prenons un monde desjà faict et formé à certaines coustumes ; nous ne l’engendrons pas , comme Pyrrlta ou comme Cadmus. Par quelque moyen que nous ayons loy de le redresser et renger de nouveau, nous ne pouvons gueres le tordre de son accoustumé ply. que nous 11e rompions tout. Ondemandoit à Solon s’il avoit establv les meilleures loix qu’il avoit peu aux Athéniens: «Ouy bien, respondit il1, de celles qu’ils eussent receues.» Varro* s’excuse de pareil air : «Que s’il avoit tout de nouveau à escrire de la religion, il diroit ce qu’il en croid ; mais, estant desjà receue et formée, il en dira selon l’usage plus que selon nature. •
l'ion par opinion, mais en vérité, l’excellente et meilleure police est, à chascune nation, celle soubs laquelle elle s’est maintenue: sa forme et commodité essentielle despend de l’usage. Nous nous despiaisons volontiers de la condition présenté; mais je liens pourtant que d’aller désirant le commandement de peu en un estât populaire, ou en la monarchie une aultre espece de gouvernement c’est vice et folie.
(IJ PUT. , fie de Solon, c. 9. C.
(1) Dan» saint Aecistta, de Cit if. Bel, v, 4. c.