‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 376 sur 449 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Aime tout , tel que tu le veols estre *

S’il est royal aime la royauté ;

S'il est de peu, ou bien communauté,

Aime I* aussi ; car Dieu t’y a faiet natslre.

Ainsi en parloit le bon monsieur de Pibrac que nous venons de perdre*; un esprit si gentil, les opinions si saines, les mœurs si doulces. Ceste perte, et celle qu’en mesme temps nous avons faiete de monsieur de Foix*, sont pertes importantes à nostre couronne. Je ne sçais s’il reste à la France de quoy substituer une aultre couple pareille à ces deux Gascons, en sincérité et en suffisance , pour le conseil de nos roys. C'estoient âmes diversement belles, et certes, selon le siecle, rares et belles, chascunc en sa forme ; mais qui les avoit logées en cest aage , si disconvenables et si disproportionnées à nostre corruption et à nos tempestes?

Uien ne presse un estât que l'innovation; le changement donne seul forme à l'injustice et à la tyrannie. Quand quelque piece se desmanche, on peult l’eslayer; on pcult s’opposer à ce que l’alteration et corruption naturelle à toutes choses ne nous esloingne trop de nos commencements et principes; mais d’entreprendre à refondre une si grande masse, et à changer les fondements d’un si grand hastiment , c’est à faire à ceulx qui, pour descrasser, effacent, qui veulent amender les defaults particuliers par une confusion universelle, et guarir les maladies par la mort : Xon tam commulundarum, ijuam evertendarum rerum rupidi(I) * 3. Le monde est inepte à se guarir ; il est si impatient de ce qui le presse qu’il ne vise qu’à s’en desfaire, sans regarder à quel prix. Nous veoyons, par mille exemples, qu’il se guarit ordinaire-

(I) Gui du Fa ur, seigneur de Pibrac, l’auteur des Quatrains contenant précepte* d enseignements utiles pour la vie de l’homme, mourut le *7 de mai 1584, à l’Age do cinquantecinq ara. Ce bon monsieur de Pibrac avait publié on 1573 ui»o Apologie de la Saint-Barthélemy ; mais il faut que scs contemporains le lui aient pardonné, car on voit tes regrets honorables que Montaigne lui accorde ; et un juge bien plus sévère que lui, l'inflexible J os. Scaligcr, quoique zélé protestant, parlait ainsi de Pibrac (Scaligcrana la); Pibracuis, r ir hont stLsimus, bonus jurisconsulte, et pour un Gascon, parle bien françols. » J. V. L.

(S) Conseiller du roi en sou conseil privé, et qui fut ambassadeur de France A Venise, C’est A lui que Montaigne dédia, en 1570, les vers français de la Boétie. Voyez la Lettre IX, L V de celte édition. J. V. L.

(3) Qui clic relient moins à changer le gouvernement qu’à le détruire. Ctc., de Oflk., D, I.

Montaigne.

menl à scs despens. La descharge du mal présent n’est pas guarison, s’il n’y a, en general, amendement de condition : la fin du chirurgien n’est pas de faire mourir la mauvaise chair ; ce n’est que l’acheminement de sa cure. Il regarde au delà, d’y faire renaistre la naturelle, et rendre la partie à son deu estre. Quiconque propose seulement d’emporter ce qui le masche , il demeure court ; car le bien ne succédé pas nécessairement au mal ; un aultre mal luy peult succéder, et pire; comme il adveint aux tueurs de César , qui jeelerent la chose publicque à tel poinct qu’ils eurent à se repentir de s’en estre meslés. A plusieurs depuis, jusques à nos siècles, il est advenu de mesme; les François mes contemporanées sçavent bien qu’en dire. Toutes grandes mutations esbranlent l’estai et le desordonnent.

Qui viseroit droict à la guarison, et en consulterait avant toute œuvre, se refroidirait volontiers d’y mettre la main. Pacuvitis Calavius corrigea le vice de ce procéder, par un exemple insigne. Ses concitoyens estoient mutines contre leurs magistrats: luy , personnage de grande auctorité en la ville de Capoue, trouva un jour moyen d’enfermer le sénat dans le palais, et convoquant le peuple en la place , leur dict « que le jour estoit venu auquel, en pleine liberté, ils pouvoient prendre vengeance des tyrans qui lesavoienl si long temps oppressés, lesquels il tenoit à sa mercy, seuls et desarmés; feut d’advis qu’au sort on les tirast hors, l’un après l’aultre, et de chascun on ordonnast particulièrement, faisant sur le champ execuler ce qui en serait décrété , pourveu aussi que tout d’un train ils advisassent d’establir quelque homme de bien en la place du condamné, à fin qu’elle ne demeurast vuide d’officier. Ils n’eurent pas plustost ouï le nom d’un sénateur qu'il s’eslevaun crÿ de mescontentement universel à l’encontre de luy ; Je vcois bien, dict Pacuvius, il fault desmetlre cestuy cy ; c’est un mescliant : ayons en un bon en change. » Ce feut un prompt silence , tout le monde se trouvant bien empeschc au chois. Au premier plus effronté, qui dict le sien, voylà un consentement de voix encores plus grand à refuser eeluy là ; cent imperfections et justes causes do le rebuter. Ces humeurs contradictoires s’estant eschauffées, il adveint encores pisdu second sénateur et du tiers; autant de discorde à l'estoc-

tion que de convenance à la desmission. S'estant inutilement lassés à ce trouble, ils commencent qui deçà, qui delà, à se desrobber peu à peu de l’assemblée , rapportant ehascun ceste resolution en son ame : « Que le plus vieil et mieulx cogneu mal est tousjours plus supportable que le mal recent et inexpérimenté*. »

Pour nous veoir bien piteusement agités (car que n’avons nous faict?

E heu! cicatricum et aceteria pudet ,

Fratrumque : quld nos dura refughniit Æiast quid iutactum nefasti Liquimu » ? unde marins inventas Mein deornrn continuité quibus Pepercit aris * ! ),

je ne vois pas soultdain me résolvant :

Ipsti si velit Salua,

Servare prorsus non poiesl hatic familiam* :

nous ne sommes pas pourtant, à l’advenlure, à nostre dernier période. La conservation des estais est chose qui vraisemblablement surpasse nostre intelligence ; c’est, comme dict Platon *, chose puissante et de difficile dissolution qu’une civile police; elle dure souvent contre des maladies mortelles et intestines, contre l’injure des lois injustes, contre la tyrannie, contre le desbordemenl et ignorance des magistrats, licence et sédition des peuples. En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de nous, et regardons vers ceulx qui sont mieulx ; mesurons nous à ce qui est au dessoubs, il n’en est point de si misérable qui ne treuve mille exemples où se consoler. C’est nostre vice, que nous veoyons plus mal volontiers ce qui est dessus nous, que volontiers ce qui est dessoubs. Si disoit Solon B «qui dresseroit un tas de touts les maulx ensemble, qu’il

(!) Tout ce récit est emprunté de Titb Uvr, XXin, 5, etc. M. And rient a composé* sur le même sujet, un conte en vers, intitulé : Pr rés du sénat de Capoue, ou les Jugements de la multitude, y V. I..

Héias ! nos cicatrices, nos guerrrs parricides nous couvrent de honte.' Barbares que nous sommes, quels forfaits avons -nous craint de commettre? ou n'avons -nous point porté nos attentats? est-il une chose sainte que n'ait profané notre jeunesse? est-il un autel qu’elle ait respecté? lion., Oit , I, 35, 33.

(3) Son, quand la déesse Sains voudrait cile-méme sauver cette famille, elle n’en viendrait pas à bout. Tén., Adelph., acl. IV, sc. 7,-v. 43.

(4) République, Mil, î; édition d'Henri Esliennc, t. lI,p.K4C. i.V. L-

(5) Val. Maximk, VIT. J, ex t. fl. C.

n'est aulcun qui ne choisist plustost de remporter avecquessoy les maulx qu’il a quede venir à division légitime, avecques touts les aullres hommes, de ce tas de maulx, et en prendre sa quote part. « Nostre police se porte mal : il en a esté pourtant de malades, sans mourir. Les dieux s’esbattent de nous à la pelotte, et nous agitent à toutes mains :

F.nimiero du nos hominet «unit pliai halml

Les astres ont fatalement destiné l’estât de Rome pour exemplaire de ce qu’ils peuvent en ce genre : il comprend en soy toutes les formes et adventures qui touchent un estât; tout ce que l’ordre y peult et le trouble, et l’heur et le malheur. Qui se doibt desesperer de sa condition, veoyant les secousses et mouvements de quoy celuv là feut agité , et qu’il supporta ? Si l’eslendue de la domination est la santé d’un estât (dequoy je ne suis aucunement d’advis, et me plaist Isocrates qui instruit Nicoclès non d’envier les princes qui ont des dominations larges, mais qui sçavent bien conserver celles qui leur sont escheues*), celuy là ne feut jamais si sain, que quand il feut le plus malade. La pire de ses formes luy feut la plus fortunée : à peine recoignoist on l’image d’aulcune police soubs les premiers empereurs; c’est la plus horrible et la plus espessc confusion qu’on puisse concevoir; loutcsfois il la supporta et y dura , conservant non pas une monarchie resserrée en ses limites, mais tant de nations si diverses, si esloignées, si mal affectionnées, si desordonnéement commandées et injustement conquises ;

.Ver gentibus ullis

Commodat in populum, terras pélagique potentem, Invidiam fortuna suant*.

Tout ce qui br&nsle ne tumbe pas. La contexture d’un si grand corps tient à plus d’un clou; il tient mesme par son antiquité, comme les vieux basliments ausquels l’aage a desrobbé le pied, sans crouste et sans ciment, qui pourtant vivent et se soutiennent en leur propre poids,

(!) Paroles de Plaute . dans le prologue de* Captif* , v. *i, et dont Montaigne rend fort bien le sens avant que de ks citer. C.

fil 1 socrate, üicorlés, p. 34. C.

(3) Et la fortune n'a voulu ronfler à aucune nation te soin «K fa haine contre tes maîtres du monde. Luc., I, k*.

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