LIVRE II
si' prodigues que de ces choses là, desquelles seules l’avarice nous seroit mile et louable. Je prends une complexion toute diverse; je me tiens sur moy et communément desire mollement ce que je desire, et desire peu, m’occupe et embesongne de mesme, rarement et tranquillement. Tout ce qu’ils veulent et conduisent, ils le font de toute leur volonté et veliemence. Il y a tant de mauvais pas que, pour le plus seur, il fault un peu legieremenl et superficiellement couler ce monde et le glisser, non pas l’enfoncer. La volupté mesme est douloureuse en sa profondeur :
Incedis per ignés Supposiios cineri doloso ‘.
Messieurs de Bordeaux m’esleurent maire de leur ville estant esloingné de France1 et enco ■ rcs plus esloingné d'un tel pensement. Je m’en exeusay; mais on m’apprint que j’avois tort, le commandement du roy s'y interposant aussi. C’est une charge qui doibt sembler d’autant plus belle qu’elle n’a ny loyer ny gaing aultre que l’honneur de son execution. Elle dure deux ans; mais elle pcull estre continuée par seconde esleclion, ce qui advient très rarement. Elle le feut à moy®, et ne l’avoit esté que deux fois auparavant, quelques années y avoit, à monsieur de Lanssac, et freschement à monsieur de Biron, marcschal de France, en la place duquel je succeday, et laissay la mienne à monsieur de Matignon, aussi marcschal de France. Glorieux de si noble assistance,
Vlerque bonus pacis btllique miuister *.
(I) Vous marchez sur un feu couvert d’une cendre perfldc. Hou., (kl., Il, 1,7.
(i) Lorsqu'il était h Venise, dit M. de Thou, dum Venetils essel (Hv. civ). C’est une erreur: nous voyons par le Journal du voyage de Montaigne en Italie, publié en 1774, qu'il était alors aux bains délia YiUa, près de Lacques. U parle ainsi, t. Il, p. 4t8, de la nouvelle qu'il en reçut le jeudi matin, 7 septembre ISM : «t Qui-Ua istrssa malt ma, mi dkdero nette muni p:*r ta lia di Borna leitere (tel shjuor du Tausin, trrlfte in Bnrdea al 9 d’Agosto, per te quali m* at t isa ch' il ytomo In nauzi. d’ un pubtHico c onsentimeuln , to era suto (slalo) creato governaiore di qurlla clttù ; e mi confnrlava <T accel lare çusto carko per l’ amor di tpiella pairla . » C’est un des détails importants que cette relation nous |iermet aujourd'hui de rectifier. J. V. L.
(3) Il semble qu’on peut conclure de là qu’on fut satisfait de son administration. Balzac ( Disseriat . 19, p. 661) a insinué le contraire sans en donner aucune preuve. C.
(4) Tous deux habiles politiques et braves guerriers. Ymc.,
£N.,Xl,Giîa.
, CIIAP. X.
La fortune voulut part à ma promotion par cestc particulicre circonstance qu’elle y meil du sien, non vaine du tout. Car Alexandre desdaigna les ambassadeurs corinthiens qui luy ofi'royent la bourgeoisie de leur ville; mais quand ils veinrent à luy déduire comme Bacchus et Hercules estoient aussi en ce registre, il les en remercia gracieusement'.
A mon arrivée, je me deschiffray fidèlement et consciencieusement tout tel que je me sens estre, sans mémoire, sans vigilance, sans expérience et sans vigueur, sans haine aussi, sans ambition, sans avarice et sans violence. A ce qu’ils feussenl informés et instruicts de ce qu’ils avoient à attendre de mon service, et parce que la cognoissance de feu mon pere les avoit seule incités à cela et l’honneur de sa mémoire, je leur adjoustay bien clairement que je scrois très marry que chose quelconque feist autant d'impression en ma volonté comme avoient faict aultrefois en la sienne leurs affaires et leur ville pendant qu’il l’avoit en gouvernement en ce lieu mesme auquel ils m’avoyent appelle. Il me souvenoit de l’avoir veu vieil en mon enfance, l’ame cruellement agitée de ceste tracasserie publicquc, oubliant le doulx air de sa maison où la foiblesse des ans l'avoit attaché long temps avant, et son mesnage et sa santé, et mesprisant certes sa vie qu’il y cuida perdre, engagé pour eulx à des longs et pénibles voyages. 11 esloit tel, et luy partoit cestc humeur d’une grande bonté de nature. Il ne feut jamais ame plus charitable et populaire. Ce train que je loue en aultruy, je n'aime point à le suyvrc, et ne suis pas sans excuse.
Il avoit ouï dire qu’il se falloit oublier pour le prochain; que le particulier ne venoil en aulcune considération au prix du general. La pluspart des réglés et préceptes du monde prennent ce train, de nous poulser hors de nous et chasser en la place, à l’usage de la société publicque : ils ont pensé faire un bel effect de nous destoumer et distraire de nous, présupposants que nous n’y teinssions que trop et d’une attache trop naturelle, et n’ont espargné rien à dire pour ceste fin ; car il n’est pas nou-
(1) SÈ»., de Benef., I, !3; él Plut., au commencement de $on traité des Trois formes de gouvernement, eu racontant ce fait, ne parlent point de Baocbus. Plutarque nomme le* Mégariens au lieu de» Corinthiens. C.
jOOgle
veau aux sages de proscher les choses comme elles servcnl, non comme elles sont. La vérité a ses empescheinenls, incommodités et incompatibilités avecques nous : il nous faull souvent tromper, à fin que nous ne nous trompions, et ciller* nostre voue, eslourdir nostre entendement, pour les redresser et amender : lmperiti enim judiranl, et qui fréquenter in hoc ijisum fallendi sunl, ne errent J. Quand ils nous ordonnent d’aymer, avant nous, trois, quatre et cinquante degrés de choses, ils représentent l’art des archers, qui, pour arriver au poinct, vont prenant leur visée grande espace au dessus de la bute : pourdresscr un bois courbe, on le recourbe au rebours.
J'estime qu'au temple de Pallas, comme nous veoyons en toutes aulircs religions, il y avoit des mystères apparents, pour estre montres au peuple, et d'autres mystères plus secrets et plus haulis, pour estre montrés seulement àceulx qui en estoient profe/. : il est vraysemlilalile qu'en ceulx-cy se trouve le vray poinct de l'amitié que chascun se doibt ; non une amitié faulse qui nous faiet embrasser la gloire, la science, la richesse, et telles chosesd’une affection principale et immodérée, comme membres de nostre estre , nv une amitié molle et indiscrette, en laquelle il advient ce qui se veoid au lierre, qu’il corrompt et ruyne la parov qu’il accole; mais une amitié salutaire et réglée, egualemcnl utile et plaisante. Qui ensçail lesdebvoirs et les exerce, il est vrayment du cabinet des Muses, il a attainct le sommet de la sagesse humaine et de nostre bonheur : ccstuy cy, sachant exactement ce qu’il se doibt, trouve dans son roolle qu’il doibt appliquer à soy l’usage des aulircs hommes et du monde, et. pour ce faire, contribuer à la société publicquc les debvoirs et offices qui le touchent. Qui ne vit aucunement à aultruy ne vit gueres à Soy : Qui sibi arnicas est, scilo hune amicum omnibus esse \ La principale charge que nous ayons, c'est à chascun sa conduicle, et est ce pourquoy nous sommes icy. Comme qui oublieroit de bien et saincte-
(1) Fermer, ou n'a conserve que le composé, OeurUer les ycut.
I» Ce sont des Ignorants qui jugent, et II tau! souvent les tromper pour les empéctier de tomber dans l'erreur. qust!l, /nsi. oral., Il, |7.
pt) Sortiez que ccluf qui cm raml de so/mérae l'cat aussi de loua lc$ a'itre*. Sfc*M Fpht. 0.
ment vivre, et penseroitcslrc quite de son debvoir en y acheminant et dressant les aultres, ce seroit un sot ; tout de mesme qui abandonne en son propre le sainement et gayement vivre pour en servir aultruy, premia mon gré un mauvais et desnaluré partv.
Je ne veulx pas qu’on refuse aux charges qu’on prend l’attention, les pas, les paroles et la sueur, et le sang au bcsoing :
y ou ipte pro caria amicis,
Aat pu tria, limidus petite* :
mais c’est par emprunt et accidentellement ; l'esprit se tenant tousjours en repos et en santé, non pas sans action, mais sans vexation, sans passion. L’agir simplement luy couste si peu qu’en dormant mesme il agit; mais il luy fault donner le bransle avecques discrétion; car le corps receoit les charges qu’on luy met sus, justement selon qu'elles sont , l'esprit les estend et les appesantit souvent à ses despens , leur donnant la mesure que bon luy semble. On faict pareilles choses avecques divers efforts et differente contention de v olonté : l’un va bien sans l'aullrc ; car combien de gents se hasardent touts les jours aux guerres, de quoy il ne leur chault, et se pressent aux dangiers des ballailles, desquelles la perte ne leur troublera pas le voysin sommeil? tel en sa maison, hors de ce dangier qu'il n’oseroit avoir regardé, est plus passionné de l'v ssue de ceste guerre, et en a l'aorte plus travaillée que n'a le soldat qui y employé son sang et sa vie. J'ai peu me mesler des charges publiques, sans me despartir de moy de la largeur d'une ongle, et me donner à aultruy sans m’oster à moy. Ceste aspreté et violence de désirs empésche plus qu’elle ne sert à la conduicle de ce qu’on entreprend1, nous remplit d’impatience envers les événements ou contraires ou tardifs, et d'aigreur et de souspeçon envers ceulx avecques qui nous négocions. Nous ne conduisons jamais bien la chose de laquelle nous sommes possédés et conduits :
Mate cunc ta ministrat lmpetut*.
(1) Tout prêt mol-méme à mourir pour rocs amis ou pour ma patrie. Hou., Otl., IV, 9, SI.
(i) Omnit fere cnpkiiiaa ipso sibi in id, in quod preperat, opponilur. Sia., de Ira, I, 13.
(S) Lapamkm n’art jamais un l>on guide. Stace, Théi>cttdet X, 704.