LIVRE III, CHAP. X
d'en parler un mot, non qu’elle le vaille, mais pour servir de montre de mes mœurs en telles choses), que je m’y suis porté en homme qui s’esmeut trop laschement, et d’une alTeciion languissante ; et ils ne sont pas du tout esloingnés d’apparence. J’essaye à tenir mon amc cl mes pensées en repos : Quum sempcr nalura, tum elinm alale jam quittus <; et si elles se dcshauchent parfois à quelque impression rude et pénétrante, c’est, à la vérité, sans mon conseil. De ceste langueur naturelle on ne doiht pourtant tirer aulcune preuve d’impuissance { car faulte de soing, et faulle de sens, ce sont deux choses), et moins, de mescognoissance et d’ingratitude envers ce peuple, qui employa touts les plus extrêmes moyens qu’il eust en ses mains à me gratifier, et avant m’avoir cogneu, et après, et feit bien plus pour moy en me redonnant ma charge qu’en me la donnant premièrement. Je luy vcul.x tout le bien qui se peult ; et certes, si l'occasion y eust esté, il n’est tien que j’eusse espargne pour son serv ice. Je me suis esbranlé pour luy comme je fois pour moy. C’est un bon peuple, guerrier et généreux, capable pourtant d’obeïssance et discipline, et de servir à quelque bon usage, s’il est bien guidé. Ils disent aussi ceste mienne vacation s’estre passée sans marque et sans trace. Il est bon! on accuse ma cessation en un temps où quasi tout le monde estoit convaincu de trop faire. J'ay un air trépignant où la volonté me charrie*; mais ceste poincle est ennemye de persévérance. Qui se vouldra servir de moy, selon moy, qu’il me donne des affaires où il fasse besoing de vigueur et de liberté, qui ayent une conduicte droicte et courte, et encores hasardeuse; j’y pourray quelque chose : s’il la fault longue, subtile, laborieuse, artilicielle et tortue, il fera mieulx de S’addresser à quelque aultre. Toutes charges importantes ne sont pas difficiles : j’eslois préparé à nt'embesongner plus rudement un peu, s’il eh eust esté grand besoing; cas il est en mon pouvoir de faire quelque chose plus que je ne fois et que
(1) Toujours tranquille de ma nature, et plus cnrore a présent par un effel de rage. g. cic., de Peu/. Consulat., c. *.
M C'csl-a-dlre parloat où la volonté m'entraîne, le ttd» vif ardent, empressé. Haas l'édillon CM* de 18S8, fol. 451, Il y axait ; « J'ay un agir esmeu, oit ta xolonlé me tire. » Oo xoll que Montaigne a trouvé ces expressions trop faibles pour sa pensée, j. v. L
je n’avme à faire. Je ne laissay, quejescache, aulcun mouvement que le dehvoir requist en bon escient de mov. J ay facilement oublié ceulx que l’ambition mesle audebvoir et couvre de son libre ; ce sont ceulx qui le plus souvent remplissent les yeulx et les aureilles, et contentent les hommes : non pas la chose, tuais l’apparence les paye ; s'ils n’oyent du hruict, il leur semble qu’on dorme. Mes humeurs sont contradictoires aux humeurs bruyantes ; j’arresterois bien un trouble sans me troubler , et chastierois un desordre sans àlteralion ; ay je besoing de cholere et d’inllammation? je l'emprunte et m’en masque. Mes mœurs sont mousses, plustost fades qu’aspres. Je n’accuse pas un magistrat qui dorme, pourveu que ceulx qui sont souhs sa main dorment quand et luy : les loix dorment de mesme. Pour moy, je loue une vie glissante, sombre et muette, tieque submissam et abjerlam, neque se efferentem1 : ma fortune le ' cuit ainsi. Je suis nay d'une famille qui a coulé sans cselat et sans tumulte, et, de longue mémoire, particulièrement ambitieuse de preud’homtnie.
Nos hommes sont si formés à l’agitation et ostentation, que la bonté, la modération, l’equabilité, la constance, et telles qualités quietes et obscures, 11e se sentent plus : les corps raboteux se sentent ; les polis se manient imperceptiblement ; la maladie se sent ; la santé, peu ou point : ny les choses qui nous oignent au prix de celles qui nous poignent. C’est agir pour sa réputation et proufil particulier, non pour le bien, de remettre à faire en la place ce qu’on peult faire en la chambre du conseil, et en plein midv ce qu’on eust faict la nuicl precedente; et d’estre jaloux de faire soy mesntece que son compaignon faict aussi bien : ainsi faisoyent autcuns chirurgiens de Grèce les operations de leur art sur des eschaffauds à la vue des passants, pour en acquérir plus de practique et de chalandise. Ils jugent que les bons reglements ne se peuvent entendre qu’au son de la trompette. L’ambition n'est pas un vice de petits compagnons, et de tels efforts que les nostres. On disoit à Alexandre: «Vostre pere vous lairra une grande domination, aysée et pacifique;^ cegarson estoit envieux des vie-
fl) Egalement éloignée de la bassesse et d’un insolent ot\ gneft. Cia, de 1, 34.
toires de son père et de la justice de son gouvernement ; il n’eust pas voulu jouir l'empire du monde mollement et paisiblement1. Alcibiades, en Platon, aime mieulx mourir jeune, beau, riche, noble, sçavant, tout cela par excellence, que de s’arrester en l’estât de ceste condition1; ceste maladie est, à l’adventure, excusable en une amc si forte et si plaine. Quand ces ametes 5 naines et chestifves s’en vont embabouïnanl1, et pensent espandre leur nom, pour avoir jugé à droict une affaire, ou continué l’ordre des gardes d une porte de ville, ils en montrent d'autant plus le cul qu’ils espèrent en haulser la teste. Ce menu bien faire n’a ne corps ne vie; il va s'esvanouissant en la première bouche, et ne se promené que d’un carrefour de rue à l’aullre. entretenez en hardiement vostre fils et vostre valet, comme cest ancien qui , n’ayant aullre auditeur de ses louanges , et consent de sa valeur, se bravoit avecques sa chambrière, en s’escriant ; « O Perrete, le galant et suffisant homme de maistre que tu as ! - Entretenez vous en vous mesme, au pis aller ; comme un conseiller de ma cognoissance, ayant desgorgé une battelée de paragraphes, d’une extrême contention, et pareille ineptie, s’estant retiré de la chambre du conseil au pissoir du palais, feut ouïmormotant entre les dents, tout consciencieusement : » JVon nobis, Domine, non imbis , srd nomini tuo d/i gloriam*. » Qui ne peult d’ailleurs, si se paye de sa bourse.
La renommée ne se prostitue pas à si vil compte ; les actions rares et exemplaires à qui elle est deue ne souffriraient pas la compaignie de ceste foule innumerable de petites actions journalières. Le marbre eslevera vos libres tant qu’il vous plajrapour avoir faict rapetasser un
(1) Apparemment Montaigne fait allusion Ici A ce que Plutar-
que a remarqué dans La Vie d‘ Alexandre, que « toutes les fuis « qu’il venoit nouvelles que Philippe a volt pris aucune ville « fie renom, ou gagné quelque grosse bataille, Alexandre « n'esloit point fort joyeux de l’entendre; ains disoit à scs « égaux en aage : Mon pere prendra tout , enfants, et ne. me « laissera rien de beau ni de magnifique a /dire et à conquérir « arec roui. »Ch. 9 de la traduction d’AmjroL C.
(*) C’est ce que Socrate lui rcproctic dans le I « Alcibiade ,
on».* ou deux pages après le commencement. C.
(S) Petite àme. Cotgraye.
(*) S'embarrassant.
(5} Non point A nous, Seigneur, non point & nous, mais A ton nom la gloire en soit donnée. Ps. li5,r.
pan de mur ou descrotter un ruisseau publieque, mais non pas les hommes qui ont du sens. Le hruict ne suyt pas toute bonté si la difficulté et estrangeté n’y est joincte ; voire ny la simple estimation n’est deue à nulle action qui naist de la vertu selon les stoïciens, et ne veulent qu’on sçache seulement gré à ccluy qui, par tempérance, s'abstient d’une vieille chassieuse. Ceulx qui ont cogneu les admirables qualités de Scipion l’Africain refusent la gloire que Pan.Tlius luy attribue d’avoir esté abstinent de dons, comme gloire non tant sienne comme de son siècle1. Nous avons les voluptés sorlables à nostre fortune; n’usurpons pas celles de la grandeur. Les nostres sont plus naturelles et d’autant plus solides et seures qu’elles sont plus basses. Puisque ce n’est par conscience, au moins par ambition, refusons l’ambition ; desdaignons ceste faim de renommée et d’honneur basse et bclislresse1 * qui nous le faict coquiner5 de toute sorte de gents (qui r est ista laus, quir possit e mactllo peti*'l) par moyens abjects et à quelque vil prix que ce soit. C’est déshonneur d’estreainsin bonnoré. Apprenons à n’estre non plus avides que nous sommes capables de gloire. De s’enfler de toute action utile et innocente, c’est à faire à gents à qui elle est extraordinaire et rare; ils la veulent mettre pour le prix qu’elle leur couste. A mesure qu’un bon effect est plus esclatant, je rahbats de sa bonté le souspeçon en quoy j’entre qu’il soit produict plus pour estre esclatant que pour estre bon ; estalé, il est à demy vendu. Ces actions là ont bien plus de grâce qui eschappent de la main de l’ouvrier nonchalamment et sans bruict, et que quelque honneste homme choisit après et r’esleve de l’umbre pour les poulser en lumière à cause d’elles rnesmes : Mihi quidem laudabiliora videntur omnia, quœ sine venditatione , et sine populo leste fiant*, dict le plus glorieux homme du monde
(t) cic., de orfic., n. a.
(Il Gueuse, memlianle. On a dit longtemps, Us quatre Ordres de ht U ires, pour les quatre ordres mendiants, les jacobins, les cordclicrs, tes augustin* et les carmes. I. V. I-
(5) Mendier.
(4) (incite est cette gloire qu'on peut trouver au marché T Ctc., de Finit, bon. et mai.. Il, 15.
(5) Pour moi, je trouve bleu ptu* digne d'éloge *ee qui se fait sans ostentation et loin des yeux du peuple. Cic., Tusc, qwest, II, c. 15.
Digiti.
CjC