LIVRE III, CHAI*. X
A combien de fois me suis je faict une bien évidente injustice, pour fuyr le hasard de la rc- 1 * 3 * cevoir cncorcs pire des juges , après un siecle d'ennuys et d’ordes et viles praticques, plus ennemies de mon naturel que n’est la gehenne et le feu ? Convertit a litibus, quantum licet.et nescio an paulo plus etiam, quam lire t, abhorrentem esse : est enim non modo liberale, paululum nonnunquum de suo jure decedere, sed interdum etiam frurluosum'. Si nous estions bien sages, nous nous debvrions resjouir et vanter, ainsi que j’ouïs un jour bien naïfvement un enfant de grande maison faire feste à chascun, de quoy sa mere venoit de perdre son procès comme sa toux , sa fiebvre, et aullre chose d’importune garde. Les faveurs mesmes que la fortune pouvoit m’avoir donné, parentés et accointances envers ceulx qui ont souveraine auctorité en ces choses là, j’ai beaucoup faict, selon ma conscience, de fuyr instamment de les employer au préjudice d’aultruy, et de ne monter, par dessus leur droicte valeur, mes droicts. Enfin j’ay tant faict par mes journées (à la bonne heure le puis-je dire! ) que me voicy encores vierge de procès, qui n’ont pas laissé de se convier plusieurs fois à mon service par bien juste tiltre, s’il m’eust pieu d’y entendre,et vierge de querelles ; j’ay . sans offense de poids, passifve ou aelifve, escoulé tantost une longue vie, et sans avoir ouï pis que mon nom ; rare grâce du ciel !
Nos plus grandes agitations ont des ressorts et causes ridicules; combien encourut de ruyne nostre dernier duc de Bourgoigne, pour la querelle d’une charretée de peaux de mouton*, et l’engraveure d’un cachet feut ce pas la première et maistressc cause du plus horrible croulement que ccste machine5 aye oneques souffert? car Pompeius et César ce ne sont que les rejectons et la suitte des deux aultres ; et j’ay veu de mon temps les plus sages testes de ce royaume assemblées avccques grande cerimonie et pu-
(I) Oo doit faire, pour éviter le* procès, tout ce qui dépend de sol, cl peut-être même un peu plus; car il est non-seulement honnête, mais quelquefois utile de relâcher un peu de scs droits. Cic., de Offic., Il, !K.
(i) On peut voir, sur cela, les Mtmoirs de Philippe de Co~ mines, I. V.c. 1. C.
(3) La république romaine ébranlée’ jwtr la rivalité cl les
guerre» civiles de Marius et de Sylla. Voyez put., dans la Vie
de Marins, c. 3 de la version d'Ainyul. C.
blicque despense, pour des traictés et accords desquels la vraye decision despendoit cependant en toute souveraineté des devis du cabinet des dames, et inclination de quelque femmelette. Les poêles ont bien entendu cela, qui ont mis, pour une pomme, la Crcce et l’Asie à feu et à sang. Regardez pour quoy celuv là s’en va courre fortune de son honneur et de sa vie, atout son espée et son poignard ; qu’il vous die d’où vient la source de cc débat ; il ne le peult faire sans rougir, tant l’occasion en est vainc et frivole !
A l’enfourner, il n’y va que d’un peu d’advisement ; mais depuis que vous estes embarqué, toutes les ehordes tirent ; il y faict bcsoing de grandes provisions bien plus difficiles et importantes. De combien il est plus aysé de n’y entrer pas que d’en sortir! Or, il fault procéder au retours du roseau, qui produict une longue tige et droicte, de la première venue; mais après, comme s’il estoit ailanguy et mis hors d'haleine, il vient à faire des noeuds frequents et espès, comrtie des pauses qui montrent qu’il n’a plus ceste première vigueur et constance : il fault plustost commencer bellement et froidement, et garder son haleine et ses vigoreux eslans au fort et perfection de la besongne. Nous guidons les affaires en leurs commencements et les tenons à nostre mercy ; mais, par après, quand ils sontesbranlés.cc sont eulx qui nous guident et emportent, et avons à les suy vre.
Pourtant n’est ce pas à dire que ce conseil m’ayt deschargé de toute difficulté, et que je n'ave eu de la peine Souvent à gourmer et brider mes passions ; elles ne se gouvernent pas tousjours selon la mesure des occasions, et ont leurs entrées mesmes souvent aspres et violentes. Tant y a qu’il s’en tire une belle campagne et du fruict, sauf pour ceulx qui, au bien faire, ne se contentent de nul fruict, si la réputation en est à dire ; car, à la vérité, un tel cffect n’est en compte qu’à chascun en soy ; vous en estes plus content, mais non plus estime, vous estant reforme avant que d’estre en danse et que la matière feust en veue. Toutesfois aussi, non en cecy seulement, mais en touts aultres debvoirs de la vie, la route de ceulx qui visent à l’honneur est bien diverse à celle que tiennent ceulx qui se proposent l’ordre et la raison. J’en treuve qui se mettent inconsideréemcnt et fu- ! rieusement en licc, et s’ admissent en la course
Comme Plutarque ' dict que ceulx qui, par le vice de la mauvaise honte, sont mois et faciles à accorder quoy qu'on leur demande, sont faciles après à faillir de parole et à se desdire, pareillement qui entre legierement en querelle, est subject d'en sortir aussi legierement. Leste rnesme difficulté qui me garde de l’entamer m’ineiteroit d'y tenir ferme, quand je serais esbranlé et cschauflë. C’est une mauvaise façon : depuis qu’on y est il faut aller ou crever. « Entreprenez, froidement, disoit ISias*, mais poursuivez ardemment. - De faulle de prudence on retumbe en faultc de cœur, qui est eneores moins supportable.
La pluspart des accords de nos querelles du jour d’hui sont honteux et menteurs : nous ne cherchons qu’à sauver les apparences , et trahissons ce pendant et desadvouons nos vrayes intentions ; nous plastrons le faiet. Nous sçavons comment nous l’avons dict et en quel sens, et les assistants le seavent, et nos amis à qui nous avons voulu faire sentir nostre advantage ; c’est aux despens de nostre franchise et de l’honneur de nostre courage que nous desadvouons nostre pensée et cherchons des connilicres5 en la faulseté pour nous aerorder; nous nous desmenions nous mestnes pour sauver un desmentir que nous avons donné à un aultre. Il ne fault pas regarder si vostre action ou vostre parole peult avoir aultre interprétation; c’est vostre vrave et sincere interprétation qu’il fault meshuy maintenir, quoy qu’il vous couste. On parle à vostre vertu et à vostre conscience; ce ne sont parties à mettre en masque : laissons ces vils moyens et ces expédients à la chicane du palais. Les excuses et réparations que je veois faire tout s les jours pour purger l’indiscrétion me semblent plus laides que l’indiscrétion rnesme. Il vauldroit mieulx t’offenser eneores un coup que de s’offenser sov rnesme en faisant telle amende à son adversaire. Vous l’avez bravé, esmeu de choiera, et vous l’allez rappaiserel flatter en vostre froid et meilleur sens ; ainsi vous voussoubmcltez plus que vous ne vous estiez advaneé. Je ne treuve aulcundiresi vicieux à un gentilhomme
(I) Dans son traite, De ta mauvais home, ch. 8 de ta version d'Ainyot. C.
(Ü) Diog. Laerce, I, 87. C.
(3) Des subterfuges, , t s échappatoires, contre uo corn U on
laeio. — Connut". r'1 * 3' l chercher des échappatoire*.
comme le desdire me semble luy estre honteux, quand c’est un desdire qu’on luy arrache par auctorité; d’autant que l’opiniaslreté luy est plus excusable que la pusillanimité. Les passions me sont autant aysers à éviter comme elles me sont difficiles à ntoderer : Exscindunlur furiliiu animo guam Impcranlur '. Qui ne peult atteindre à ceste noble impassibilité stoïque, qu’il se sauve au giron de ceste mienne stupidité populaire ; ce que ceulx là faisoyent par vertu, je me duis à le faire parcomplexion. La moyenne région loge les tempesies; les deux extrêmes des hommes philosophes et des liorn- . mes ruraux concurrent en tranquillité et en bonheur :
Félix, qui potult rerum coguoscere causas,
Atque me lu» omîtes et Inejorablle fatum
Snbja it pedibus, Hrcpituinquc Achcrontls avari !
Foriitnatus et Ule, deos qui nouii agrestes,
Pauoque, Sllvauumque seuem , yijmphasque sorores* !
De toutes choses les naissances sont foibles et tendres: pourtant fault il avoir les veulx ouverts aux commencements ; car comme lors, en sa petitesse, on n’en descouvre pas le daugier; quand il est accreu, on n’en descouvre plus le remede. J’eusse rencontré un million de traverses touts les jours plus malaysées à digérer, au cours de l’ambition, qu’il ne m'a esté malaysé d’arresler l’inclination naturelle qui m’v portoit :
Jure perhorrni
t.ate conspicuum tollere vertlcem J.
Toutes actions publicques sont subjecte* à incertaines et diverses interprétations ; car trop de testes en jugent. Aulcuns disent de ceste mienne occupation de ville4 (et je suis content
{I; On le* arrache plu» a y sèment de T a me qu'on ne le* h ride. — Celte traduction est de Montaigne : elle se trouve sur r exemplaire corrigé de toi main ; mais il Pn effarée. N.
(i) Heureux le Mgr instruit de* lob de l'univers,
Dont l’Ame inébranlable affronte les revers,
Qui regarde en |>iilé les fables du Tetiare,
Et s'endort au vain bruit de P Achéron avare !
Mal» trop heureux aussi qui suit le* douce* lois Et du dieu de» troupeaux, et des nymphe* des bob!
Yinc., Gr'ttrg., Il, 490, trad. par belllie.
(S) C’est avec raison que j'ai toujours craint d’elcvcr la tête et d’attirer les regards. Hon., (kl., III, IG, 18.
(4) Il veut parler de sa mairie de Bordeaux, A laquelle il fut élu en 1581. pendant son séjour en Halle, cl que lui conférèrent «leux fols de suite les suffrages de se* concitoyens. On peut voir ce qu’il en a déjà dit au commencement de ce chapitre. J. V. L.