‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 399 sur 449 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Des boiteux.

Il y a deux ou trois ans qu’on accourcit l'an de dix jours en France*. Combien de changements doibvent suyvre ceste reformation! Ce feut proprement remuer le ciel et la terre à la fois. Ce ncantmoins il n’est rien qui bouge de sa place ; mes voysins treuvent l'heure de leurs semences, de leur récolte, l’opportunité de leurs négoces, les jours nuisibles et propices nu mesme poinct justement où ils les avoient assignés de tout temps. Ny l’erreur ne se sentoit en nostre usage, ny l'amendement ne s’y sent. Tant il y a d’incertitude par tout! tant nostre appcrcevance est grossière, obscure et obtuse! Ondict que ce reglement se pouvoit conduire d’une façon moins incommode, soubstrayant, à l’exemple d’Auguste, pour quelques années, le jour du bissexle, qui, ainsi comme ainsin, est un jour d’cmpcschcmcnt et de trouble, jusques à ce qu’on feust arrivé à satisfaire exactement ce debte, ce que mesme on n’a pas faict par ceste correction, et demeurons encores en arrerages de quelques jours ; et si, par mesme moyen, on pouvoit pourveoir à l’advenir, ordonnant qu’après la révolution de tel ou tel nombre d’années, ce jour extraordinaire seroit tousjours éclipsé, si que nostre meseompte ne pourvoit d’ores en avant exccder vingt et quatre heures. Nous n’avons aultre compte du temps que les ans ; il y a tant de siècles que le monde s’en sert, et si c’est une mesure que nous n’avons encores achevé d’arresterct telle que nous doubtons touts les jours quelle forme les aultres nations luy ont diversement donné et quel en estoit l'usage. Quoy ! ce que disent aulcuns que les cieulx se compriment vers nous en vieillissant et nous jectent en incertitude des heures mesme et des

(I) En 1581, le pape Grégoire Mit, ayaul remarqué que ferrcur üe on/e minutes qui su trouvait dans l'année julienne avait produit dix jours cil plus, lit retrancher ces dix jours de l'année 1583; et, au Ucu du 5 octobre de cette année, on cqpipta le 15. C’est ce qui fait appeler depuis celle manière de compter les années année grégorienne, et le calendrier qui suit ce compta calendrier grégorien, ou du nouveau style ; tandis qu’ou appelle calendrier c’u vieux style le calendrier julien, suivi encore par les misses et par quelques autres peu* pies du rit grec. Voy. plus haut, p. 568. E. J.

Montaigne.

jour» et des mois? ce que dict Plutarque 1 qu’en • cores de son temps l’astrologie n'avoit sceu borner le mouvement de la lune. Nous voylà bien accommodés pour tenir registre des choses passées !

Je resvassois présentement, comme je fois souvent, sur ce : Combien l’humaine raison est un instrument libre et vague. Je veois ordinairement que les hommes, aux faicts qu’on leur propose, s’amusent plus volontiers à en chercher la raison qu’à en chercher la vérité. Ils passent par dessus les présupposions, mais ils examinent curieusement les conséquences; ils laissent les choses et courent aux causes. Plaisants causeurs ! La cognoissancc des causes touche seulement celuy qui a la condulcte des choses, non à nous qui n’en avons que la souffrance et qui en avons l’usage parfaitement plein et accompli selon nostre besoing sans en penetrer l’origine et l’essence ; ny le vin n’en est plus plaisant à celuy qui en sçait les facultés premières. Au contraire, et le corps et l’ame interrompent et altèrent le droict qu’ils ont de Posage du monde et d’eulx mesmes, y meslant l’opinion de science. Les effccts nous touchent, mais les moyens nullement. Le déterminer et le distribuer appartient à la maistrise et à la regence, comme à la subjection et apprentissage l’accepter. Reprenons nostre coustume. Us commencent ordinairement ainsi : « Comment est ce que cela se faict? » « Mais se faict il? » fauldroil il dire. Nostre discours* est capable d’estoffer cent aultres mondes et d’en trouver les principes et la contexture ; il ne luy fault ny matière ny base. Laissez le courre ; il bastit aussi bien sur le vuidequesur le plein et de l’inanité que de matière ;

Dare pondu» idonea fume K

Je treuve quasi par tout qu’il fauldroit dire : « Il n’en est rien, » et employerois souvent ceste response ; mais je n’ose, car ils crient que c’est une desfaicte produicte de foiblessc d’esprit et d’ignorance, et me fault ordinairement basteler* par compaignie àtraicter des subjects et contes frivoles que je mescrols entièrement. Joinct qu’à la vérité il est un peu rode et que-

K) Questions romaines, c. 14. G.

{*) Notre raisonnement.

(X: Tool prêl & donner du poids Si la fumée. Puas, V, ao.

(*) Faire le batdeur.

relicux de nier tout sec une proposition de faict, et peu de gents faillent, notamment aux choses malaysées à persuader, d’affermer qu’ils l’ont veue, ou d’alléguer des tesmoings desquels l’auctorité arreste nostre contradiction. Suyvant cest usage, nous sçavons les fondements et les moyens de mille choses qui ne feurent oncques, et s’escarmouche le monde en mille questions desquelles et le pour et le contre est fauls : lia finilima sunl falsa vtrit... ut in prccnpilem locum non debeal te sa/nens commillere1.

La vérité et le mensonge ont leurs visages conformes ; le port, le goust et les allures pareilles. Nous les regardons de mesme oeil. Je treuve que nous ne sommes pas seulement lasches à nous dehendre de la piperie, mais que nous cherchons et convions à nous y enferrer. Nous aymons à nous embrouiller en la vanité, comme conforme à nostre estre.

J’ay veu la naissance de plusieurs miracles de mon temps. Kneores qu’ils s’estouffent en naissant, nous ne laissons pas de preveoir le train qu’ils eussent prins s’ils eussent vescu leur aage ; car il n’est que de trouver le bout du fil, on en desvide tant qu’on veult, et y a plus loing de rien à la plus petite chose du monde , qu’il n’y a de celle là jusques à la plus grande. Or, les premiers qui sont abbruvés de ce commencement d’estrangeté, venants à semer leur histoire, sentent, par les oppositions qu’on leur faict, où loge la difficulté de la persuasion, et vont calfeutrant cest endroict de quelque pièce faulse*. Oultre ce que, insita hominibus libidine alendi de induslria rumorcs 5, nous fai-

(1) Le faux approche ai fort du vrai... que le sage ne doit pas s'engager dans un défilé si périlleux. Cic., Acad., Il, fl.

(il « Que d’erreurs monstrueuses acerédilées par la science même qui aurait dû les détruire! On commence par une fausse charte, par un diplôme supposé ; on le montre en secret à quelques personne» Intéressées^ le faire valoir ; sa réputation s'établit avant même qu’il soit connu. Commence-t-il à percer ; les honnêtes gens, le» esprits sensé» se récrient cootre l’imposture : on les fait taire ; on rectifie une erreur, on déguise habilement un mensonge ; on corrompt le sons du texte par des commentaire». Ecoutons Montaigne, H dira bien mieux que mol : « Les premiers qui sont abtrrwés de ce commencement d’es trangrlC, etc.» Qui veut apprendre à douter doit lire ce dtapitre entier de Montaigne, le moins méthodique des philosophe», mais le plus sage et le plus aimable. » Vos.»., Mélangés historiques , t. XVII.

(X) Par la passion qui porte naturellement les homme» à donner cours à des bruits incertains. Tite Lite, XXVni.Si.

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