‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 400 sur 449 · LIVRE III, CHAP. XI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. XI

sons naturellement conscience de rendre ce qu’on nous a presté sans quelque usure et accession de nostre creu. L’erreur particulière faict premièrement l’erreur publicque, et à son tour après, l’erreur publicque faict l'erreur particulière'. Ainsi va tout cebastiment.s’estoffant et formant de main en main, de maniéré que le plus esloingné tesmoing en est mieulx instruict que le plus voysin, et le dernier informé mieulx persuadé que le premier. C’est un progrès naturel; car quiconque croit quelque chose estime que c'est ouvrage de charité de la persuader à un aultre, et pour ce faire ne craind point d’adjoustcr de son invention autant qu’il veoid estre necessaire en son conte pour suppléer à la résistance et au default qu’il pense estre en la conception d’aultruy. Moy mesme, qui fois singulière conscience de mentir et qui ne me soulcie gueres de donner creance et auctorité à ce que je dis, m’apperceois toutesfois, aux propos que j’ay en main, qu’estant eschauffé, ou par la résistance d’un aultre, ou par la propre chaleur de ma narration, je grossis et enfle mon subject par voix, mouvements, vigueur et force de paroles, et cncores par extension et amplification, non sans interest de la vérité nalfve; mais je le fois en condition pourtant qu’au premier qui me ramené et qui me demande la vérité nue et crue, je quite soubdain mon effort et la luy donne sans exagération, sans emphase et remplissage. La parole naïfve et bruyante, comme est la mienne ordinaire, s’emporte volontiers à l'hyperbole. Il n’est rien à quoy communément les hommes soyent plus tendus qu’à donner voyc à leurs opinions. Où le moyen ordinaire nous fault, nous y adjoustons le commandement, la force, le fer et le feu. Il y a du malheur d’en estre là que la meilleure touche de la vérité ce soit la multitude des croyants en une presse où les fols surpassent de tant les sages en nombre : Quati vero quidquam » il tam valde, quam nihilsapere, rulgare*. Sanitatis patrarinium est insanienlium turba 5. C’est chose difficile de resouldre son jugement contre les opinions

(*) SI quum tinguiorum error pitüUann fecerlt, stngiilarum I errorem faclt publient. Sr*., F.pftl. 8t.

(*) Comme s'il n'y avait rien de si commun que de mnl juger des choses. Cic., d<- Dlvinat., Il, 50.

(3) Belle autorité pour la sagesse qu'une multiludo de fous! S. Atc r$T., de Civil. Del, Vf, 10.

communes. La première persuasion, prinse du subject mesme, saisit les simples; de là elle s’espand aux habiles soubs Pauctorité du nombre et antiquité des tesmoignages. Pour moy, de ce que je n’en croirois pas un, je n’en croirois pas cent uns, et ne juge pas les opinions par les ans.

Il y a peu de temps que l’un de nos princes, en qui la goutte avoit perdu un beau naturel et une alaigrc composition, se laissa si fort persuader au rapport qu’on faisoit des merveilleuses operations d’un presbtre qui, par la voye des paroles et des gestes, guarissoit toutes maladies, qu’il feit un long voyage pour Palier trouver, et, par la force de son appréhension, persuada et endormit ses jambes pour quelques heures, si qu’il en tira du service qu’elles avoient desapprins luy faire il y avoit long temps. Si la fortune eust laissé cmmoncclcr cinq ou six telles adventures, elles estoient capables de mettre ce miracle en nature. On trouva depuis tant de simplesse et si peu d’art en l’architecte de tels ouvrages qu'on le juge* indigne d'aulcun chastiement. Comme si feroit on de la pluspart de telles choses qui les recognoistroit en leur giste : Miramur ex intervallo faUentia'. Nostre veue représente ainsi souvent de loing des images estranges qui s’esvanouîssent en s'approchant : Nunqmtn ad liquidum fama perducitur*.

C’est merveille de combien vains commencements et frivoles causes naissent ordinairement si fameuses impressions ! Cela mesme en empeschc l'information ; car, pendant qu’on cherche des causes et des fins fortes et posantes et dignes d’un si grand nom, on perd les vrayes ; elles eschappent de nostre veue par leur petitesse, et, à la vérité, il est requis un bien prudent, attentif et subtil inquisiteur en telles recherches, indifferent et non préoccupé. Jusques à ceste heure touts ces miracles et événements estraoges se cachent devant moy. Je n’ay veu monstre et miracle au monde plus exprès que moy mesme. On s’apprivoise à toute estrangeté par l’usage et le temps ; mais plus je me hante et me cognois, plus ma dif-

(I) SoiK admirons les choses qui trompent par leur éloigne-

ment. 8 à.,Eput. 118.

(i) Jamais ta renommée iic sc réduit à la. vérité. qcwtecrncE, ix, 9.

formité m' «donne , moins je m’cniends en moy.

Le principal droict d’avancer et produire tels accidents ost réservé à la fortune. Passant avant hier dans un village, à deux lieues de ma maison, je trouvay la place encores toute chaulde d’un miracle qui venoit d’y faillir, par lequel le voysinagc avoit esté amusé plusieurs mois ; et commencoicnt les provinces voysines de s’en esmouvoir, et y accourir à grosses troupes de toutes qualités, l'n jeune homme du lieu s’estoit joué à contrefaire, une nuict , en sa maison, la voix d’un esprit, sans penser à aultrc linesse qu’à jouir d’un badinage présent: cela luy ayant un peu mieulx succédé qu’il n’esperoit, pour estendre sa farce à plus de ressorts, il y associa une fille de village , du tout1 stupide et niaise; et feurent trois enfin, de mesme aage et pareille suffisance : cl de presches domestiques en feirent des prcsches publiques, se cachants soubs l’autel de l’eglise, ne parlants que de nuict, et deffendant d'y apporter aulcune lumière. De paroles qui tendoient à la conversion du monde, et menace du jour du jugement (car ce sont subjecls soubs l’auctorité et reverence desquels l’imposture se tapit plus ayséement), ils vcinrcnl à quelques visions et mouvements si niais et si ridicules , qu’à peine y a il rien si grossier au jeu des petits enfants.' Si toutesfois la fortune y eust voulu prester un peu de faveur, qui sçait jusques] où se feust accreu ce bastelage? Ces pauvres diables sont à ceste heure en prison : et porteront volontiers la peine de la sottise commune , et ne seais si quelque juge se vengera sur eulx de la sienne. On veoid clair en ceste cy , qui est descouvertc ; mais en plusieurs choses de pareille qualité, surpassant nostre cognoissance, je suis d’advis que nous soubstenions nostre jugement, aussi bien à rejecter qu’à recevoir.

Il s’engendre beaucoup d’abus au monde, ou, pour le dire plushardiement, touts les abus du monde s’engendrent de ce qu’on nous apprend à craindre de faire profession de nostre ignorance, et que nous sommes tenus d’accepter tout ce que nous ne pouvons réfuter : nous parlons de toutes choses par préceptes et résolution. Le style, à Home, porloit que cela

mesme qu'un tesmoing deposoit pour l’avoir vu de scs yeulx, et ce qu’un juge ordonnoit de sa plus certaine science, estoit conceu en ceste forme de parler: « Il me semble'. » On me faict haïr les choses vrayscmblablcs, quand on me les plante pour infaillibles : j'aime ces mots, qui amollissent et modèrent la témérité de nos propositions: « A l’adventurc, Aucunement, Quelque, On dict, Je pense, - et semblables : et si j'eusse eu à dresser des enfants,’ je leur eusse tant mis en la 1 touche ceste façon de respondre cnquestanle, non resolulifve : » Qu’est ce à dire? Je ne l’entends pas. Il pourroit estre. Est il vray? » qu’ils eussent plustost gardé la forme d’apprentis à soixante ans que de représenter les docteurs à dix ans, comme ils font. Qui veult guarir de l’ignorance, il fault la confesser.

Iris est fille de Thaumantis*: l’admiration est fondement de toute philosophie ; l’inquisition, le progrès ; l’ignorance, le bout. Voire dea, il y a quelque ignorance forte et genereuse, qui ne doibt rien en honneur et en courage à la science : ignorance pour laquelle concevoir il n’y a pas moins de science qu’à concevoir la science. Je veis en mon enfance un procès que Corras3, conseiller de Thoulouse, feil imprimer, d'un accident estrange, de deux hommes qui se presentoient l'un pour l’aultre. Il me souvient (et ne mesouvientaussid'aultre chose) qu’il me sembla avoir rendu l’imposture de celuy qu’il jugea coulpable , si merveilleuse et excédant de si loing nostre cognoissance ctja sienne, qui estoit juge, que je trou-

(I) Cic., Acail., Il, 47.1. V. I»

(4) C'est - à-dire de l'admira lion (Oxüua Oamuarcc). « ta I cuira pulcber ( l'arc- en -rfrt ou Iris), cl ob oani causai», quia spcciem babel admirabHem, Ttiaunumte dicîlur esse natus. * Cic., de XaL.ileor., III, 90. On \oii qu'il faudrait lire dans Montaigne, non pas Thammntls, mais Thaumas. J. V. L.

(N) ou plutôt Curas, savant jurisconsulte, uê à Toulouse en 1513. longtemps persécuté comme calviniste, maigre la protection du chancelier L'Hospital qui admirait ses talents, il huit par être assassine à la conciergerie de Toulouse arec trois cents autres prisonniers, le 4 d'octobre I5T4, pou do temps après la Saint-Barthélemy : on le revêtit ensuite de sa robe de conseiller, avec deux de 'ses collègues massacrés comme lui, cl on les pendit à l'orme du palais. les œuvres de Jean Coras oui été recueillies en deux vol. tii-foL, Lyon, 1550 et 58 ; Wittemberg, 1005; cl sa vie a été écrite en latin par Jacques Coras le poêle, qui était de la même famille. La cause célèbre dont Montaigne parle ici est celle du faux Martin Guerre, sur laquelle lu jurisconsulte de Toulouse avait publié un commentaire imprimé à Paris eu I5C5. J. V. L..

(IJ Tout-ù’fait.

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