‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 401 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

vay beaucoup de hardiesse en l'arrest qui l’avoit condamné à estrc pendu. Recevons quelque forme d’arrest qui die, « La cour ny entend rien: » plus librement et ingenuement que ne feirentles Areopagites, lesquels se trouvants pressés d’une cause qu’ils ne pouvoient desveloppcr , ordonnèrent que les parties en viendroient à cent ans >.

Les sorcières de mon voysinage courent Itazard de leur vie, sur l’advis de chasquc nouvel aucteur qui vient donner corps à leurs songes. Pour accommoder les exemples que la divine parole nous offre de telles ciioses, très certains et irréfragables exemples, et les attacher à nos événements modernes, puisque nous n’en veoyons ny les causes ny les moyens, il y fault aultre engin 3 que le nostre: il appartient, à l’adventure, à ce seul très puissant lesmoignage de nous dire, « Cestuy cy en est, et celle là ; et non cest aultre. » Dieu en doibt estrc creu, c’est vrayement bien raison ; mais non pourtant un d’entre nous, qui s’estonne de sa propre narration (et nécessairement il s’en estonne s’il n’est hors du sens), soit qu’il l'employé au faict d'aullruy.J soit qu’il l'employe contre soy mesme.

Je suis lourd, et me tiens un peu au massif et au vraisemblable, évitant les reproches anciens: Majorent fidem homines adhibent Ht quee non intelligunl. — Cupidine humani ingenii, libentius obteura creduntur s. Je veois bien qu'on se courrouce ; et me deffend on d’en doubler sur peine d'injures exécrables: nouvelle façon de persuader ! Pour Dieu merev, ma creance ne se manie pas à coups de poing. Qu’ils gourmandent ceulx qui accusent de faulseté leur opinion ; je ne l’accuse que de difficulté et de hardiesse, et condamne l’affirmation opposite, egualement avecques eulx, sinon si impérieusement. Qui establit son discours par bravcric et commandement, montre que la raison y est foible. Pour une altercation verbale et scholastique, qu’ils ayent autant

(I) Voyez Vil. Uaiixx, VIII, I ; et avll-Gelle, XII, 7. C.

(1) E« prit. E. I.

(S) Le* hommes ajoutent plus de fui h ce qu'ils n'entendent potuL — l.'csprit humain est porte S croire plus volontiers tes choses obscures. Tacite, Olzt., I, as. — De ces deux pa&sagrs, le second seul est de Tacite, cl Coslc a eu tort de les coo tondre et d'attribuer toute cette citation a ce grand historien qui certes n aurail Jamais écrit la première phrase, dont le si) le oc ressemble pas au sicu. K.

d’apparence que leurs contradicteurs ; videantur sane, non af/irmentur modo 1 ; mais en la conséquence effectuelle qu’ils en tirent , ceulx cy ont bien de l’advantage. A tuer les gents, il fault une clarté lumineuse et nette; et est nostre vie trop reelle et essencielle, pour garantir ces accidents supernaturels et fantastiques.

Quant aux drogues et poisons, je les mets hors de mon compte; ce sont homicides, et de la pire espece : toutesfois, en cela mesme on dict qu’il ne fault pas tousjours s’arrester à la propre confession de ces gents icy ; car on leur a veu par fois s’accuser d’avoir tué des personnes qu’on trouvoit saines et vivantes. En ces aultres accusations extravagantes, je dirois volontiers que c’est bien assez qu’un homme, quelque recommendation qu'il aye, soit creu de ce qui est humain : de ce qui est hors de sa conception et d’un effect supernaturel, il en doibt estre creu lors seulement qu’une approbation supernaturelle l’a auctorisé. Ce privilège qu’il a pieu à Dieu donner,à aulcunsdc nos tesmoignages, ne doibt pas estre avily et communiqué legierement. J’ay lesaureilles battues de mille tels contes. » Trois le veirent un tel jour, en levant : Trois le veirent lendemain , en occident : à telle heure, tel lieu, ainsi vestu : » certes , je ne m’en croirois pas moy mesme. Combien treuve je plus naturel et plus vraysemblable que deux hommes mentent, que je ne fois qu’un homme, en douze heures, passe, quand et les vents, d’orient en occident: combien plus naturel, que nostre entendement soit emporté de sa place par la volubilité de nostre esprit détraqué, que cela, qu’un de nous soit envolé sur un balay au long du tuyau de sa cheminée, en chair et en os, par un esprit estrangier ! Ne cherchons pas des illusions du dehors et incogneues, nous qui sommes perpétuellement agités d’illusions domestiques et nostres. 11 me semble qu’on est pardonnable de mescroire une merveille, autant au moins qu’on pcult en destourner et elider la vérification par voye non merveilleuse; et suys l’advis de S. Augustin : « Qu’il vault mieulx pencher vers le double que vers l’asseurance, ès choses de difficile preuve et dangereuse creance.»

Il y a quelque années que je passay par les

(I) Pourvu qu’on propose cos faits comme vraiseœl>toble*, et qu’on ne le* affirme po*. etc , Acad., Il, *7.

jOOgle

terre* d’an prince souverain, lequel en ma faveur, et pour rabbattre mon incrédulité, me feit ce*te grâce de me faire veoir en sa présence, en lieu particulier, dix oudouze prisonniers de ce genre, et une vieille entre aultres, vrayement bien sorcière en laideur et deformité, très fameuse de longue main en ccstc profession. Je veis et preuves et libres confessions, et je ne sçais quelle marque insensible sur ceste misérable vieille, et m’enquis, et parlay tout mon saoul, y apportant la plus saine attention que je peusse; et ne suis pas homme qui me laisse guère* garotter le jugement par préoccupation. Enfin, et en conscience, je leur eusse plustost ordonné de l'ellebore que dé la ciguë : Cnplisque res mugit mentibus, quam contre lera lis , similis r ita 1 2 : la justice a ses propres corrections pour telles maladies. Quant aux oppositions et arguments que deshonnestes hommes m’ont faict, et là et souvent ailleurs, je n’en ay point senly qui m’attachent, et qui ne souffrent solution tousjours plus vraysemblahlc que leurs conclusions. Bien est vray que les preuves et raisons qui se fondent sur l’experience et sur le faict, celles là, je ne les desnoue point ; aussi n’ont elles point de bout : je les trenche souvent comme Alexandre son nœud. Après tout, c’est mettre scs conjectures à bien hault prix, que d’en faire cuire un homme tout vif.

On recite par divers exemples ( et Pnestantius de son perc*) que assopy et endormy bien plus lourdement que d’un parfaict sommeil, il fantasia estre jument, et servir de sommier à des soldats : et ce qu’il fantasioit il l’estoit3. Si les sorciers songent ainsi matériellement, si les songes par fois se peuvent ainsin incorporer en cITects, cncorcs ne crois je pas que nosire volonté en feust tenue à la justice: ce que je dis, comme celuy qui n’est pas juge ny conseiller des roys, ny s’en estime de bien loing digne, ains homme du commun nay et voué à l’obéissance de la raison publicqueet en ses faicts et en ses dicts. Qui mettroit mes resveries en compte, au préjudice de la plus chcstifve loy de son village, ou opinion, ou coustume, il se fe-

(1) il me sembla qu*il y avait en eda plus de folie que de crime. T»te Uv*,villf ië.

(2) Voyez la Cité île Dieu de 8. Acccstis, XVIII, 18. C.

(3) yuod lia, mi nar ravit, factum fuisse comperhnn rsl.$. Aü-

cmw, eut de xvm, w.

roit grand tort et encore* autant à moy ; car en ce que je dis, je ne pleuvis* aultre certitude sinon que c’est ce que lors j’en avols en la pensée, pensée tumultuaire et vacillante. Cest par maniéré de devis : Nec me pudel ut iitos, fateri nescire quod nesriam *: je ne serois pas si hardy à parler s’il m’appartenoit d’en estre crcu ; et feut ce que je respondis à un grand qui se plaignoit de l’aspreté et contention de mes enhortements. Vous sentant bandé et préparé d’une part, je vous propose l’aultrc, de tout le soing que je puis pour esclalrcir vostre jugement, non pour l’obliger. Dieu tient vos courages et vous fournira de chois. Je ne suis pas si presumptueux de desirer seulement que mes opinions donnassent pente à chose de telle importance : ma fortune ne les a pas dressées à si puissantes et si eslcvées conclusions. Certes, j’av non seulement des complexlons en grand nombre, mais aussi des opinions assez, desquelles je degousterois volontiers mon fils, si j’en avois. Quoy, si les plus vraves ne sont pas tousjours les plus commodes à l’homme? tant il est de sauvage composition !

A propos, ou hors de propos, Il n’importe; on dict en Italie, en commun proverbe, que celuy là ne cognoist pas Venus en sa parfaicte doulceur, qui n’a couché avecques la boiteuse. La fortune ou quelque particulier accident ont mis, il y a long temps, ce mot en la bouche du peuple: et se dict des masles comme des femelles ; car la royne des Amazones respondit au Scythe qui laconvioit à l’amour, Spire* oiyjf*, le boiteux le faict le mieulx. En ceste republicquc féminine, pour fuyr la domination des masles, elles les stropioient dès l’enfance, bras, jambes et aultres membres qui leur donnoient advantage sur elles , et se servoient d’eulx à ce seulement à quoy nous nous servons d’elles par deçà. J’eusse dict que le mouvement détraqué de la boiteuse apportast quelque plaisir nouveau à la be-

(I) Je tic garantis. C.

(3) El je n'nl pas houle, comme eut, d'avouer que j’ignore cc que je ne sais point. C\c.,Tutc. qturrt., I, K.

(3) Montaigne traduil ce passage grec après l’avoir cité. Erasme, dans se* Adages, n'a pas outillé le proverbe, Ciaodta optime vlntm agit ;i mat» H ne dit point d’oti II Ta pris. On le trouve dans le Scholiarte de Théocrite, sur l'idylle * , v. 02 ; et dan» Michel Arosioucs, Proverb. centttr. 4. mon. 43. C. — C'est *an» doute d'après cette opinion que le» anciens ont feit du boiteux Vulcaln l’époux de Vénus. E. J.

Page 1