LIVRE III
faict grand’ faveur à l'humaine nature de montrer combien elle peult d’elle mesme.
Nous sommes chaseun plus riches que nous ne pensons ; mais on nous dresse à l’emprunt et à la queste; on nousduict à nous servir plus de l’aultruy que du nostre. En aulcune chose l'homme ne sçait s’arrester au poinct de son besoing; de volupté, de richesse, de puissance, il en embrasse plus qu’il n’en peult estreindre; son avidité est incapable de modération. Je treuve qu’en curiosité de sçavoir il en est de mesme ; il se taille de la besongne bien plus qu’il n’en peult faire et bien plus qu’il n’en a affaire, estendant l’utilité du sçavoir autant qu’est sa matière : Ut omnium rerum, tic litterarum quoqae, inlemperantia laboramui 1 * ; et Tacilus a raison de louer la mcrc d’ Agricole d’avoir bride en son (ils un appétit trop bouillant de science *.
C’est un bien, à le regarder d’yculx fermes, qui a, comme les aultres biens des hommes, beaucoup de vanité et foiblcsse propre et naturelle, et d’un chercoust. L’acquisition en est bien plus hasardeuse que de toute aullrc viande ou boisson; car, ailleurs, ce que nous avons acheté, nous l’emportons au logis, en quelque vaisseau ; et là nous avons loy d’en examiner la valeur, combien et à quelle heure nous en prendrons; mais les sciences, nous ne les pouvons, d’arrivée, mettre en aultre vaisseau qu’en nostre ame; nous les avalions en les achetant, et sortons du marché ou infects desjà, ou amendés ; il y en a qui ne font que nous empescher et charger au lieu de nourrir ; et telles cncores qui, soubs tiltre de nous guarir, nous empoisonnent. J’av prins plaisir de venir, en quelque lieu, des hommes, par dévotion, faire vœu d’ignorance, comme de chasteté, de pauvreté, de penitence : c’est aussi chastrer nos appétits desordonnés, d’esmousser ceste cupidité qui nous espoinçonne à l’cstudc des livres, et priver l’ame de ceste complaisance voluptueuse qui nous chatouille jtar l’opinion de science ; et est richement accomplir le vœu de pauvreté d’y joindre encores celle de l’esprit. 11 ne nous fault guercs de doctrines pour vivre à nostre ayse ; et Socrates nous apprend qu’elle est en
(I) Nous ne menons pas plus de modération dans l’élude des lettres que dans tout le reste. S ta., t'pist. 100.
(i) ... JM pruitenlia malris meenswn ac Ihujranicvi amimim cœrcuissri. tac., Vie d'Agrkola, c. 4.
Montaigke.
nous, et la maniéré de l’y trouver et de s’en ayder. Toute ceste nostre suffisance, qui est au delà de la naturelle, est à peu près vaine et superflue ; c’est beaucoup si elle ne noos charge et trouble plus qu'elle ne nous sert : Pnucis o put est lilteris ad mentem bonam * : ce sont des excès fiebvreux de nostre esprit, instrument brouillon et inquiété. Recueillez vous; vous trouverez en vous les arguments de la nature contre la mort, vrays, et les plus propres à vous servir à la nécessité ; ce sont ceulx qui font mourir un païsan, et des peuples entiers, aussi constamment qu’un philosophe. Fcusse je mort moins alaigrement avant qu’avoir veu les Tusculanes? j’estime que non; et, quand je me treuve au propre, je sens que ma langue s’est enrichie; mon courage, de peu; il est comme nature le forgea, et se targue pour le eonflict, non que d’une marche naturelle et commune : les livres m’ont servy non tant d’instruction que d’cxcrcitation. <)uoy,si la science, essayant de nous armer de nouvelles deffenscs contre les inconvénients naturel , nous a plus imprimé en la fantasie leur grandeur et leur poids qu’elle n’a ses raisons et subtilités à nous en couvrir? Ce sont voirement subtilités, par où elle nous esveille souvent bien vainement ; les aucU ursmesmesplus serrés et plus sages, veoyez, autour d’un bon argument, combien ils en sentent d’aultres legiers, et, qui y regarde de près, incorporels; ce ne sont qu’arguties verbales, qui nous trompent ; mais d’autant que ce peult estre utilement, je ne les veulx pas aultremenl espeluclier; il y ena céans assez de ceste condition, en divers lieux, ou par emprunt, ou par imitation. Si se fault il prendre un peu garde de n’appeller pas force ce qui n'est que gentillesse, et ce qui n’est qu’aigu, solide, ou bon ce qui n’est que beau : Quœ mugis gustata quant potata Mettant s; tout ce qui plaist ne paist pas, ubi non ingmii, sed animi negotium agitur3.
A veoir les efforts que Seneque se donne pour se préparer contre la mort ; à le veoir suer d'hahan pour sc roidir et pour s’asscurer, et
(I) on n’a pas besoin de savoir beaucoup pour être sage. SÉs., Epia. 106.
(i) ctniies qui plaisent plus au goût, qu'à restoinar. Cic. Tare, tjneut. V, 5.
(s) Lursqu'i! s'agit de rame, et non de l'esprit. SÊs., Eplst. n.
se débattre si longtemps en cestc perche, j’eusse ! esbranlésa réputation, s’il ne l’eust, en mourant, très vaillamment maintenue. Son agitation si ardente, si frequente, montre qu’il estoilchauld et impestueux lui mesme ( Magnas animu» remissius loquitur, et securius... non est alias ingenio, alius animo eolor'. il le fault convaincre à ses despens ) ; et montre aucunement qu’il cstoit pressé de son adversaire. La façon de Plutarque, d'autant qu’elle est plus desdaigneusc et plus destendue , elle est, selon moy, d’autant plus virile et pcrsuasifve : je croirois ayscement que son ame avoit les mouvements plus asseurés et plus réglés. L’un, plus aigu, nous pieque et eslance en sursault, touche plus l’esprit; l’aultre, plus solide, nous informe , establit et conforte constamment , touche plus l’entendement. Celuv là ravit nostre jugement; cestuy cy le gaigne. J’ay veu pareillement d’aultres escripts, encores plus révérés, qui, en la peincture du combat qu'ils soubstiennent contre les aiguillons de la chair, les représentent si cuisants, si puissants et invincibles, que nous mesmes, qui sommes de la voierie du peuple, avons autant à admirer l’cstrangeté et vigueur incogncue de leur tentation que leur resist&nce.
A quoy faire nous allons nous gendarmant par ces efforts de la science ? Regardons à terre : les pauvres gents que nous y veoyons espandus, la teste penchante après leur bcsongne, qui ne sçavenl ny Aristote ny Caton, ny exemple ny précepte, de cculx là tire nature touts les jours des effects de constance et de patience pins purs et plus roides que ne sont ceulx que nous estudions si curieusement en l’eschole. Combien en veois je ordinairement qui mescognoisscnt la pauvreté; combien qui désirent la mort, ou qui la passent sans alarme et sans affliction? Ccluy là qui fouît mon jardin, il a, ce matin, enterré son pere ou son fils. Les noms mesmes, dequoy ils appellent les maladies, en addoulcissent et amollissent l'asprêté : la phthisie, c’est la toux pour culx ; la dysenterie, devoyement d’cstomach ; un pleuresis, c’est un morfondement ; et, selon qu’ils les nomment doulcement, ils les supportent aussi ; elles sont bien gricfves quand elles rom-
r (!) Une âme forte s'exprime d'une manière plus calme, plus tranquille... l/csprit a la môme teinte que l'Amp. Sln , Epfsi.
pont leur travail ordinaire ; ils ne s’allictent que pour mourir : Simplex ilia et aperta virlus in obseuram et solertem scientiam versa est '.
J’escrivois cecy environ le temps qu’une forte charge de nos troubles se croupit plusieurs mois, de tout son poids, droict sur moy : j’avois, d'une part, les ennemis à ma porte; d’aultre part, les picoreurs, pires ennemis : Non armis, ted vitiis rertatur *; et essayois toute sorte d’injures militaires à la fois :
Bonis atlcsl fie xi r a lœvaque a parie ihnendus, Vlclnoquc malo lcrrel nlrumque lalut *.
Monstrueuse guerre ! les aultres agissent au dehors ; cestc cy encores contre soy, se ronge et se desfaict par son propre venin. Elle est de nature si maligne et ruyneuse qu’elle se ruyne quand et quand le reste, et se deschire et despece de rage. Nous la veoyons plus souvent se dissouldre par elle mesme que par disette d’aulcune chose necessaire ou par la force ennemie. Toute discipline la fuyt; elle vient guarir la sédition et en est pleine ; vcult chastier la désobéissance et en montre l'exemple; et, employée à la deffense des loix, faict sa part de rébellion à l’encontre des siennes propres. Où en sommes nous? nostre medeeine porte infection!
Nostre mal s'empoisonne.
Du secours qu'on luy donne
Exsujteral matjis , œ greseilque medeudo Omnia fattda, itefauda, malo permlsta furore , Justifie nm nobls mentem avtrUre deorum 5.
En ces maladies populaires, on pcult distinguer, sur le commencement , les sains des malades ; mais quand elles viennent à durer, comme la nostre, tout le corps s’en sent, et la teste et les talons : aulcune partie n’est exempte de corruption; car il n’est air qui se hume si gouluemenl, qui s’espande et pénétré, comme faict la licence. Nos années ne se lient et tiennent plus que par ciment estrangier : des François on ne
(I) Celle vertu «Impie el naïve » été changée en une science subtile et obscure. S en., Episl. 05.
[i) Ce n’esl pas par les armes que l'on combat, mais par les crimes.
(3) Adroite, A gauche, un ennemi redoutable me presse; des deux côté* je dois craindre. O»., de Poulo, l, 5, 57.
(4) Les remèdes ne font qu'aigrir le mal. Virgile, Eiuitlr, XII, 40.
(5) Le juste, l'injuste, confondus par nos coupables fureurs, ont détourné de nous la protection des dieux. Cat., ilclNupliis Prlri el Thtlldos, v. 4U5.