LIVRE III
sçait plus faire un corps d'armée constant et réglé. Quelle honte ! il n'y a qu'autanl de discipline que nous en font veoir des soldats empruntés! Quant à nous, nous nous conduisons à discrétion, et non pas du elief1, chascun selon la sienne ; il a plus à faire au dedans qu'au dehors : c’est au commandant de suyvre, courtier et plier, à luy seul d'obeïr ; tout le reste est libre et dissolu. 11 me plaist de veoir combien il y a de lascheté et de pusillanimité en l’ambition ; par combien d’abjection et de servitude il luy fault arriver à son but : mais cccy me desplaist il, de veoir des natures débonnaires et capables de justice se corrompre touts les jours au maniement et commandement de ccstc confusion. La longue souffrance engendre la coustume ; la coustumc, le consentement et l'imitation. Nous avions assez d ames mal nées, sans gaster les bonnes et genereuses ; si que, si nous continuons, il restera malayséement à qui fier la santé de cest Estât, au cas que fortune nous la redonne :
Hune saltem everso juvenem succurrere seclo
Ht prolubelt*!
Qu’est devenu cest ancien précepte? que les soldats ont plus à craindre leur chef que l’ennemy 3 : et ce merveilleux exemple? qu’un pommier s’estant trouvé enfermé dans le pourpris du camp de l’armée romaine, elle feut veue lendemcin en deslogcr, laissant au possesseur le compte entier de ses pommes, meures et délicieuses *. J’avmerois bien que nostre jeunesse, au lieu du temps qu’elle employé à des perigrinations moins utiles et apprentissages moins honnorahlcs, elle le meist, moitié à veoir de la guerre sur mer, soubs quelque bon capitaine commandeur de Rhodes ; moitié à recognoistre
(!) Son à la discrétion du chef, mou chacun selon la sienne. Ce chef a, plus à faire un dedans qu'au dehors : c'est le commandant qui seul est otdhjé de suivre les soldats, de leur faire la cour, de s'accommoder â leurs fantaisies, de leur obéir : à tout autre frjard, il n'y a que licence ei dissolution dans nos armées.
(i) K’rmpéchoz pas, üu moins, que ce jeune héros uc soutienne l'Etat sur le penchant de sa ruine : Vue., Geortj., 1, 500. — Si je ne inc trompe, Montaigne veut parler id de Henri de Bourbon, roi de Navarre, qui devenu roi de France, après la mort de Henri Ul, non-seulement sauva l'Etat qu'il avait soutenu pendant la vis de ce prince, mais le rendit plus florissant cl plus redoutable qu'il n'avait été depuis longtemps, c.
(5) Val. Maxime, U, 7, crt. i. C.
(4) C’est ce que rapporte Front in, au sujet de l ai mec de U. Scauru», Strauuj., IV, 5, 13. c.
la discipline des armées turkesques; car dle'a beaucoup de différences et d’advantages sur la nostre : cecy en est que nos soldats deviennent plus licencieux aux expéditions; là, plus retenus et craintifs ; car les offenses ou larrecins sur le menu peuple, qui se punissent de bastonnades en la paix, sont capitales en la guerre; pour un œuf prins sans payer, ce sont, de compte prefix , cinquante coups de baston ; pour toute aultre chose tant legiere soit elle, non necessaire à la nourriture, on les empale ou décapité sans déport. Je me guis estonné, en l’histoire de Selim, le plus cruel conquérant qui feut oneques, veoir que, lors qu’il subjugua 1’ /Egypte, les beaux jardins d’autour de la ville de Damas, touts ouverts et en terre de conqueste , son armée campant sur le lieu mesme, feurent laissez vierges des mains des soldats, parce qu’ils n’avoient pas eu le signe de piller1.
Mais est il quelque mal en une police qui vaille estre combattu par une drogue si mortelle? non pas, disoit Favonius*, l’usurpation de la possession tyrannique d’une respubliequc. Platon5, de mesme, ne consent pas qu’on face i iolence au repos de son pays pour le guarir et n’accepte pas l’amendement qui trouble et hazarde tout, et qui couste le sang et ruyne des citoyens ; establissant l’office d’un homme de bien, en ce cas, de laisser tout là ; seulement prier Dieu qu’il y porte sa main extraordinaire : et semble sçavoir mauvais gré à Dion, son grandamy ,d’y avoir un peu aultrement procédé. J’estois Platonicien de cecostc là, avant que je seeussc qu’il y cust de Platon au monde. Et si ce personnage doibt purement estre refusé de nostre consorce, luy qui, par la sincérité de sa conscience, mérita envers la faveur divine de pénétrer si avant en la chrestienne lumière, au travers des lenebres publicques du monde de son temps, je ne pense pas qu’il nous siesc bien de nous laisser instruire à un païen combien c’est d’impiété de n’attendre de Dieu
(!) l/cdiliou de ;i8oa, d'après le manuscrit de Bordeaux : « Ix» admira Nés jardins qui sont autour de la ville de Hamas, en abondance de délicatesse, restèrent vierges des mains de ses soldais; touts ouverts et non dos comme ils sont. » U est évident que ce texte a été abandonné, et que l'auteur a revu et fortifié, depuis, une phrase si faible et si embarrassée. Nous suivons l'édition de 1505. J. V. L.
(i) PLL'T., Vie de. Marcus Bru tus, c. 3. C.
(3) EpUt. 7, ù Perdiccas. L.
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nul secours simplement sien et sans nostrc coopération. Je doubte souvent si, entre tant de gents qui se meslcnt de telle besongne, nul s'est rencontré d’entendement si imbecille, à qui on aye en lion escient persuadé qu’il alloit vers la reformai ion par la demierc des difformations; qu’il tiroit vers son salut par les plus expresses causes que nous ayons de très certaine damnation ; que renversant la police, le magistrat et les loix, en la tutelle desquelles Dieu l’a colloqué, desmembrant sa mere et en donnant à ronger les pièces à ses anciens ennemis, remplissant de haines parricides les courages fraternels, appellant à son ayde les diables et les furies, il puisse apporter secours à la sacrosaincte doulccur et justice de la loy divine. L’ambition, l’avarice, la cruauté, la vengeance, n’ont point assez de propre et naturelle impétuosité ; amorçons les et les attisons par le glorieux tiltre de justice et dévotion. II ne se pcult imaginer un pire estât des choses, qu’où la meschanceté vient à estre légitimé, et prendre avecques le congé du magistrat le manteau de la vertu : Nihil in speriem fallacius quant prara religio uhi iteorum numen pralendiltir sceleribus 1 * . L’extreme espece d’injustice, selon Platon, c’est que ce qui est injuste soit tenu pour juste3.
Le peuple y soutint bien largement lors, non les dommages présents seulement,
I ndique lotit
l'tqtte adeo tiirl/alur atjris J,
mais les futurs aussi : les vivants y eurent à pâtir; si eurent ceulx qui n’estoient cncores navs ; on le pilla, et mov par conséquent, jusques à l’espcrance, luy ravissant tout ce qu’il avoit à s’apprester à vivre pour longues années :
Quœ tiequeuni sérum ferre mit abducere, perdant;
Et crcmat tnsonies turba scelesta casas.
Mûris uulla fides, squalent populaiibu$ agri*.
(I) Rien de plus ironipcur que h supcr«lUion, qui couvre se» crimes de rinlcrèt des dieux. Tite Uvi, XXXIX, 16.
(i) ’E ax*TT‘ T*P » £t*iïv Æûtxisv mou, p.r, cira..
Platon, lU'putAiquc, II, 4; Pensées de Platon, seconde édition, p. 23*. J. V. L.
(3) Tant sont affreux les désordres qui régnent dans nos campa gués! Vuu;., Eclotj., 1, il.
(I) ils détruisent ce qu’ils ne peuvent emporter ou emmener, et, dans leur fureur barbare, ils brûlent jusqu'aux chaumière*». . Nulle sûreté dans les villes; les champs sont en proie aux plus affreux ravages. — Les deux premiers vers sont cTü-
Ouhrc ccste secousse j’en souffris d’aultres; j’encourus les inconvénients que la modération apporte en telles maladies; je feus pelaudé à toutes mains; au gibelin, j’estois guelplic; au guelphe, gibelin : quelqu’un de mes poètes dict bien cela, mais je ne sçais où c’est. La situation de ma maison et l'accointance des hommes de mon voysinage me presentoient d’un visage, ma vie et mes actions d’un aultre. Il ne s’en faisoit point des accusations formées, car il n’y avoit où mordre ; je ne desempare jamais les loix, et qui m’eust recherché m’en eust deu de reste : c’cstoient suspicions muettes qui couroient soubs main, ausquelles il n’y a jamais faultc d’apparence, en un mcslange si confus, non plus que d’esprits ou envieux ou ineptes. J'aydc ordinairement aux présomptions injurieuses que la fortune seme contre mov, par une façon que j’ay, dès tousjours, de fuvr à me justifier, excuser et interpréter; estimant que c’est mettre ma conscience en compromis de plaider pour elle : prrttpiruilas niim argnmen- Uitione flmitur1 : et, comme si chascun vcoyoit en moy aussi clair que je fois, au lieu de me tirer arrière de l'accusation, je m’v advancc et la renchéris plustost par une confession ironique et mocqueusc, si je ne m’en tais tout à plat, comme de chose indigne de response. Mais ceulx qui le prennent pour une trop haullaine confiance ne m’en veulent gueres moins de mal que ceulx qui le prennent pour foiblesse d’une cause indcffensible ; nomméemcnl les grands, envers lesquels faulte de soubmission est l’cxtreme faulte, rudes à toute justice qui se cognoist, qui se sent, non desmisc, humble et suppliante : j’ai souvent heurté à ce pilier. Tant y a que, de ce qui m’adveint lors, un ambitieux s’en feust pendu; si eust faict un avaricieux. Je n’ay soing quelconque d’acquérir;
Sit mîlii quod mue est c tiam mlmti, et mlhl virant .
Quo d superest nsi, St qnld supereste nient dil :
mais les pertes qui me viennent par l’injure d’aullruy, soit larrccin, soit violence, me pin-
vins, Trist., 111, 10, CS. le troisième, tlnnl personne jusqu'M, n'.ivall Indiqué la source, est de Curai», in Eutrap., I, 211. J.V. L.
(1) Car la dispute afTailillt l'évidence. Cic., de Sal. denr.,
(2) Que je conserve le peu cpie j'ai, cl même moins, s’il le faut ; que j'empluie pour moi-meme les jours qui me rcslcnl, si les dieu» m’en accordai! encore. lion., Tptst., I, I», 107.