‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 42 sur 449 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Que l'intention juge nos actions.

La mort, dict -on, nous acquitte de toutes’nos obligations. J’en sçay qui l’ont prins en diverse façon. Henry septiesme, roy d’Angleterre, feit composition avec dom Philippe, fils de l’empereur Maximilian, ou, pour le confronter plus bonnorablement, perede l’empereur Charles cinquiesme, que le dict Philippe remettroit entre ses mains le duc de Suffolc de la Rose blanche, son ennemy, lequel s’pn estoit fuy et retiré au Pais Bas, moyennant qu’il promettoit de n’attenter rien sur la vie dudict duc ; toutesfois, venant à mourir, il commanda par son testament à son fils de le faire mourir soubdain après qu’il seroit décédé1'. Dernièrement, en ceste tragédie que le duc d’Albc nous feit veoir à Bruxelles ès

(i) Mémoires de Cullacme ne Bellat, Ht. IX. c.

iüi yuc la victoire soit duc au hasard ou à l'habileté, die est toujours glorieuse. Ariosto, cant. XV, t. t.

(3} cicerom. de Offic., III, 10. C.

(1) J'aime mieux avoir à me plaindre de la fortune, qu'à rougir de ma victoire. Qunte-Ccrcf., IV, 13.

(fi) Le fier Mézence ne daigne pas frapper Orode dans sa fuite, ni lancer un dard que l'oeil de son ennemi ne puisse voir partir : Il lepoursuit, l'atteint, l'attaque devront; ennemi de la ruse, il veut vaincre par la seule valeur. Virgile, Enéide, X,

(6) Mémoires de Mamim dc Bellat, Hv, l, c.

comtes de Horne et d'Aiguemond il y eut tout plein de choses remarquables ; et, entre aullres, que le comte d’Aiguemond, snubs la foy et asseurance duquel le comte de ilorne s'estoit venu rendre au duc d'Albe, requit avec grande instance qu'on le feist mourir le premier, à lin que sa mort l'affranchist de l'obligation qu'il avoit audict comte de Home. Il semble que la mort n’ayt point descharpé le premier de sa loy donnée, et que le second en estoit quitte, niesmc sans mourir. Noua ne pouvons estre tenus au delà de nos forces et de nos moyens; à ceste cause, parce que les effects et executions ne sont aulconement en nostre puissance, et qu’il n’y a rien à bon escient en nostre puissance que la volonté; en celle là se fondent par nécessité, et s’cstablissent toutes les réglés du delevoir de l'homme ; par ainsi le comte d’Aiguontond tenant son amc et volonté endebtée à sa promesse, bien que la puissance de l’effectuer ne feust pas en ses mains, estoit sans double absouls de son debvoir quand il eusl surveseu le comte de Home. Mais le rov d’Angleterre, faillant à sa parole par son intention, ne se pcult excuser pour avoir retardé jusques après sa mort l’execution de sa desloyauté; non plus que le masson de Hérodote2, lequel ayant loyalement conservé durant sa vie le secret des ihresors du roy d’ /Egypte son maistre, mourant, le desenuvril à scs enfants.

J’ay veu plusieurs de mon temps, convaincus par leur conscience retenir de l’aultruy, se disposer à y satisfaire par leur testament et après leur décès. Ils ne font rien qui vaille, ny de prendre terme à chose si pressante, ny de vouloir reslablir une injure avecqucs si peu de leur ressentiment et interest. Ils doivent du plus leur; et d’autant qu’ils payent pluspoisamment et incommodéement , d'autant en est leur satisfaction plus juste et méritoire : la pcnitence demande à charger, teulx là font encore pis, qui reservent la déclaration de quelque haineuse volonté envers le proche, à leur derniere volonté, l’ayant cachée pendant la vie ; et montrent avoir peu do soing du propre honneur, irritants l'offensé à l’encontre de leur mémoire, et moins de leur conscience, n’ayant6, pour le

(I) PMtlpfie II de slonunomici-xlwtlp, cemie do rtorn, et Lamonri, /orale d'Ï3moncl, derapue, le I piio IMS. J. y. I..

(Si 1/arcUiieclc da Uœor do nhani|>Mutic. uuuuxit/, n, m.

respect de la mort mesme, sceu faire mourir leur maltalent, et en estendant la vie oultre la leur. Iniques juges, qui remettent à juger alors qu’ils n’ont plus cognoissance de cause. Je me garderay, si je puis, que ma mort die chose que ma vie n’ayt premièrement dict, et apertement.

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