EN 1580 ET
Monsieur dp Montaigne’ depescha monsieur de Mattecoulon0 en poste avec ledit escuyer, pour visiter ledit conte4 et trouva que ses playes n’estoicnt pas mortelles. Audit Beaumont0, M. d’Estissac0 se mesla à la trope pour faire mesme voyage, accompaigné d’un gentil’homc, d’un valet de chambre, d’un mullet, et à pied d’un muletier et deux lacquais, qui revenoit à nostrc équipage pour faire à moitié la despensc. Le lundy cinquième de septembre 1580, nous partismes dudit Beaumont après disner et vinsmes tout d’une trete souper à
Meaux, qui est une petite ville, belle, assise sur la riviere de Marne. Elle est de trois pièces ; la ville et le fauxbourg sont en deçà de la rivière vers Paris. Audela des ponts il y a un autre grand lieu qu’on nomme le marché, entourné de la riviere et d’un très beau fossé tout
(I) Nous avons suivi, pour le texte et pour Porthographcdu Voyage de Montaigne, l'édition de Querlon ; quant à la partie du Voyage écrite en italien, nous n'eu avons donné que la traduction. Les notes sont de Querlon.
(а) Il manque deux page* du manuscrit tonnant le premier feuillet, qui parait avoir été déchiré fort anciennement, puisque le livre a été trouvé en cet étal. Cette première partie a été écrite par le secrétaire de Montaigne sous sa dictée.
(3) C’était le frère de Montaigne. Enoii, I. Il,e. 57. « Mon « frere, sieur de Matlecoulon, fui convié à Rome & seconder « un gcntüliommc qu’il ne coonoissoit gurre, lequel eslolt défi tendeur et appelé par uu autre. En cc combat, il se trouva « de fortune avoir en leste un qui luy éloll plus voisin et plus « cogncu. Après s’eslrc desfaict de sou homme, voyant les « deux maistres de la querelle en pieds encore cl entiers. Il
« alla descharger soncompaignon Il fut délivré des prisons
« d'Italie par une bien soudaine et solenmclle recommandation « de notre roi. » Ce duel se lit vraisemblablement dans le voyage dont il s’agit.
(4) On^nc sait point quel est le comte que Montaigne envoya visiter, ni Parddent qui causa scs blessures.
(5) Beaumonl-sur-Oisc.
(б) C’était le lits de la dame d'Esflstar, à qui est adressé, dans le second livre des Essais, le chapitre intitulé: Pc t' Affection des p^rcs flff-r enfants.
autour, où il y a grande multitude d'habitants et de maisons. Ce lieu estoit autrefois très bien fortifié de grandes et fortes murailles et tours ; mais en nos seconds troubles huguenots, parce que la pluspart des habitants de ce lieu esloil de cc partv, on fit démolir toutes ces fortifications. Cest endroit de la ville soutint l’effort des Anglois, le reste estant tout perdu ; et en recompense touls les habitants dudit lieu sont encore exempts de la taille et autres impositions. Ils monstrent sur la riviere de Marne une isle longue de deux ou trois cent pas qu’ils disent avoir esté un cavalier jetté dans l’eau par les Anglois pour battre ledit lieu du marché avec leurs engins, qui s’est ainsi femiy avecq’ le temps. Au fauxbourg, nous vismes l'abbaïe de saint l’aron qui est un très vieux hasliment où ils montrent l’habitation d’Ogier le Danois et sa sale. Il y a un ancien réfectoire, atout * de grandes et longues tables de pierre d’une grandeur inusitée, au milieu duquel sourdoit, avant nos guerres civiles, une vive fontaine qui servoil à leur repas. La pluspart des religieux sont encore genliriiomes. Il y a entre autres choses une très vielle tumbe et honnorablc, où il y a l’effigie de deux chevaliers estandus en pierre d’une grandeur extraordinaire. Ils tiennent que c’est le corps de Ogicr le Danois et quelqu’autrc de ces paladins ». Il
(I) AVCC.
(1) Le P. Mnbilion, dans scs Actes des Saints de l’Ordre de saint Benoit ,1. V, soutient celte tradition fabuleuse avec un sérieux peu digne de son érudition. Quelle apparence qu’Ogcr [ le Danois, mort Tan 800 h la bataille de Ronccvaux, avec Ro- I land et Olivier, neveux de Charlemagne, eût été porté de si loin . pour être inhumé à Salnl-Faron ! Dont Mnbilion lève cette difil- ! cul té par une fable éminemment monacale. Mai* U y aurait plus I d’apparence h substituer, avec Pierre Janvier, ii Ogcr le Da- 1 nois un autre Ogcr de Charmonlré ou Charment ray , qui donna tout son bien au monastère de Salnl-Faron, en lOWt, si le. fait était mieux prouvé. Dans uu vieux nécrologo de l'abbaye
VOYAGES DE MONTAIGNE
n'y a ni inscription ni nullcs armoiries; scu i lement il y a ce mot latin, qu’un abbé y a fait ! mettre il y a environ cent ans : que ce sont | deux héros inconnus qui sont là enterrés. Parmy leur thresor ils montrent des ossements de ces chevaliers. L'os du bras depuis l’espaulc jusques au coude est environ de la longueur du bras entier d'un homme des nostres, de la mesure commune, et un peu plus long que celui de M. de Montaigne. Ils monstrent aussi deux de leurs espees qui sont environ de la longueur d'une de nos espées à deux mains ; et sont fort détaillées de coups par le tranchant.
Audit lieu de Meaux M. de Montaigne fut visiter le thresorior de l’eglise sainct Estienne 1 nommé Juste Tcrrcltc, home connu entre les sçavanls de France, petit home vieux de soixante ans, qui a voïagé en Egypte et Jérusalem et demeuré sept ans en Constantinople, qui lui montra sa librairie et singularités de son jardin. Nous n’y vismes rien si rare qu'un arbre de buys espandant ses branches en rond, si espois et tondu par art, qu'il semble que ce soit une boule très polie et très massive de la hauteur d’uu homme.
De Meaux, où nous disnames le matin, nous vinsmes coucher à
Charly, sept lieues. Le laudomcin, qui fut jeudy matin, vinsmes disner à
Dormans, sept lieues. Le Icndemein, qui fut jeudi matin, vinsmes disner à
Esprenei3, cinq lieues; où estant arrivés, MM. d’Eslissac et de Montaigne s’en allarent à la messe, comme c’estoil leur coutume, en l’eglise Nostre Dame ; et parce que ledit seigneur de Montaigne avoit veu autrefois , et lorsque M. le marcschal de Strossi fut tué au siégé de ïéonville3, qu'on avoit apporté son corps en laditte cglise, il s’çnquit de sa sépulture , et trouva qu’il y estoit enterré sans aucune montre ny de pierre, ny d’armoiric, ny d’epitaphe, vis à vis du grand autel. Et nous fut dit que la reine l’avoit ainsi faict enterrer sans pompe et ceremonie, parce que c’estoit la volonté dudit mareschal. L’evesque de Hcnrs, de la maison des Hanequins ‘ à Paris, faisoit lors l'office
de Seini-Faron, on lil V la date dn I mars : C ilKlilta, sorar Ojrrli le Hanoi*, convcrm.
(I) C'esl randenne cailiédrali-, depuis mise aussi sous l'invoration de ta Vierge.
fi) Êpernay en Champagne. - Q) Tidonville — (S) llcnncquirn, famille de robe, ancienne.
i en laditte église de laquelle il est abbé : car ! c’estoit aussi le jour de la festc de N. Dame de j septembre. M. de Montaigne accosta en laditte eglise, après la messe, M. Maldonal *, jhesuite duquel le nom est fort fameux à cause de son érudition en théologie et philosophie , et eurent plusieurs propos de scavoir cnsamble lors et l’après dinée, au logis du dit sieur de Montaigne où ledit Maldonat le veint trouver. Et entre autres choses, parce qu’il venoit des beings d’Aspa * qui sont au Liege5, où il avoit esté avec M. de Nevers, il lui conta que cesloient des caus extrêmement froides, et qu’on tenoit là que, les plus froides qu’on les pouvoit prendre c’estoit le meilleur. Elles sont si froides que aucuns qui en boivent en entrent en frisson et en horreur; mais bientost après on en sent une grande douleur eu l'eslomach. 11 en prenoit pour sa part cent onces ; car il y a des gens qui fournissent des verres qui portent leur mesure selon la volonté d’un chacun. Elles se boivent nou seulement à jeun, mais encore après le repas. Les operations qu’il recita sont pareilles aux eaux de Guascogne. Quant à lui, il disoit en avoir remarqué la force pour le mal qu’elles ne luiavoient pas faict, en avant beu plusieurs fois tout suant et tout esmeu. Il a veu par expérience que grenouilles et autres petites bestes qu’on y gette se meurent incontinent ; et dit qu'un mouchouer* qu’on mettra au dessus d'un verre plein de ladite eau, se jaunira incontinent. On en boit quinze jours ou trois semaines pour le moins. C’est un lieu auquel on est très bien accommodé et logé, propre contre toute obstruction et gravclle. Toutefois ny M. de Nevers ny lui n’en estoient devenus guieres plus sains. II avoit avec lui un maistre d’hoslel de Nevers ; et donnarent, à M. de Montaigne un cartel imprimé sur le sujet du different qui est entre MM. de Montpansier et de Nevers5, affin qu’il en fut instruit et en peut instruire les gcntil’hommes qui s’en enquerroient. Nous partîmes de là le vendredi matin et vinsmes à
(1) C'esl le célèbre Jean Maldonado, jéfuilc espagnol très savant, dont on a d’excotlenis commentaires snr les Evangiles; mort en 1383 à Rome, où M avait été apolé par le Pape Grégoire XIII. (i) De Spa — * (3) Au pays de Liège. — (I) Mouchoir.
(.s) La dispute entre le duc de Moutpcnsier et le duc de Revers (1541) était sur la DaitUfe des ftoses au Parlement- Il fut ordouoé que le duc de Moutpcnsier, qui réunissait la qualité de prince du sang à celle de pair, les baillerait le premier,
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Digitiza
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Chaalons 1 , sept lieues ; et y logeasmes à la Couronne qui est un beau logis, et y sert-on en vcsselle d’argeant ; et la pluspart des lits et couvertes sont de soie. Les communs battimens de toute ccstc contrée sont de croyes, coupée à petites pièces quarrées, de demi pied ou environ, et d’autres de terre en gason, de mesme forme. Le lendemein nous en partismes après disncr, et vinsmes coucher à
Vitry le François, sept lieues. C’est une petite ville assise sur la riviere de Marne, battie depuis trente cinq ou quarente ans, au lieu de l’autre Vitry qui fut bruslé. Ell’a encore sa première forme bien proportionnée et plaisante , j et son milieu est une grand place quarrée des plus belles de France. Nous apprimes là trois histoires mémorables. L’une que madame la douairière de Cuise de Bourbon5, aagée de quatre vingt sept ans, estoit encor’ vivante, et faisant encor un quart de lieue de son pied. L’autre, que depuis peu de jours il avoit esté pendu à un lieu nommé Montirandet*, voisin de là, pour telle occasion. Sept ou huit filles d’autour de Chaumont en Bassigni complotèrent, il y a quelques années, de se vestir en masles et continuer ainsi leur vie par le monde. Entre les autres, l’une vint en ce lieu de Vitry sous le nom de Mary, guaignant sa vie à estre tisseran, jeune homme bien conditionné et qui sc rendoit à un chacun amy. Il fiancea audit Vitry une femme , qui est encore vivante ; mais pour quelque dcsacord qui survint entre eux, leur marche ne passa plus outre. Depuis estant allé audit Montirandet, guaignant tousjours sa vie audit mesticr, il devint amoureux d’une famé laquelle il avoit espouséc, et vescut quatre ou cinq moisavecque elle avec son contentement, à ce qu’on dit ; mais ayant esté reconnu parquelc’un dudit Chaumont, et la chose mise en avant à la justissc, elle avoit esté condamnée à estre pendue : ce qu’elle disoit ay- «ncr mieux souJTrir que de se remettre en estât de fille. Et fut pendue pour des inventions illicites à supplir 5 au defaut de son sexe. L’au-
quotque il. de Ncvcrs fût plus ancien pair que lui. Voyez CA- DnijC chrowAoijitjue du Pr. lleuaull, cdil. de I7ÛS, ijh«*, t. |, p. 177 el 178. — (I ) Sur Marne. — (8) Craye.
p) celle princesse était Antoinette de Bourbon,' veuve de Claude de Lorraine, premier duc de Guise, mort en 1550. Le jacobin Doré en parie comme d*unc sainte.
(1) MonWT-ep Dcr. - p) a suppléer.
ire histoire, c'est d’un homme encore vivant nommé Germain, de basse condition, sans nul mestier ni office, qui a esté fille jusques en l’aagc de vingt deux ans, et remarquée d’autant qu'elle avoit un peu plus de poil autour du menton que les autres filles ; et l'appeloit-on Marie la barbue. Un jour faisant un effort à un sault, ses outils virils se produisirent, et le cardinal de Lenoncourt, évesque pour lors de Chalons, lui donna nom Germain *. Il ne s’est pas marié pourtant ; il a une grand’ barbe fort espoissc. Nous ne le sceumes voir, parce qu’il estoit au vilage. Il y a encore en ceste ville une chanson ordinaire en la bouche des filles, où elles s'entr’adverlissent de ne faire plus de grandes enjambées, de peur de devenir masles, comme Marie Germain. Ils disent qu’ Ambroise Paré a mis ce conte dans son livre de chirurgie, qui est très certin, et ainsi tesmoingné à M. de Montaigne par les plus apparens officiers de la ville. Delà nous partismes dimenebe matin après desjeuné, et vinsmes d’une trete à Bar, neuf lieues, oit M. de Montaigne avoit esté autresfois, et n’y trouva de remarquable de nouveau que la despense estrange qu'un particulier prestre et doyen de là a employé et continue tous les jours en ouvrages publiques. Il se nomme Gilles de Treves; il a bâti la plus sumptueuse chapellcde marbre, de peintures et d’ornements qui soit en France, et a bâti et tantost achevé de mublcr la plus belle maison delà ville qui soit aussi en France; de la structure la mieux compassée, étoffée, et la plus labourée d’ouvrages et d’anrichissemans, et la plus logeable: dequoy il veut faire un colliege. Et est après à le dorer et mettre en trein à ses despens. De Bar, où nous disnames le lundi matin, nous nous en vinsmes coucher à Mannese, quatre lieus, petit village où M. de Montaigne fut arresté, à cause de sa colicque, qui fut aussi cause qu’il laissa le dessein qu’il avoit aussi faict de voir Toul, Metz, Nancy, Jouinville et St. Disier, comme il avoit délibéré, qui sont villes épanducs autour de cette route, pour gaigner les jbeings de Plombières en diligence. De Mannese nous partismes mardi au matin et vinsmes disncr à Vaucouleur, une lieue de là ; et passasines le
(OlCcIlc histoire est rapportée dans les Essais de Xmlaigne, Uv. 1, c. ».
long de la rivière de Meuse, dans un village nommé
Donremy, sur Meuse, à trois lieues dudit Vaucouleur, d’où esloit natifve cette fameuse pucelle d’Orléans, qui se nommoit Jancd’Acq* ou d’Arcis. Ses descendants furent annoblis par faveur du roi ; et nous monslrarent les armes que le roi leur donna, qui sont d’azur à un’espée droite couronnée et poignée d’or, et deux fleurs de lis d’or au costé de ladite espée ; dequov un receveur de Vaucouleur donna un cscusson peint à M. de Casclis. Le devant de la maisonnette où elle naquit est toute peinte de ses gestes ; mais l’aage en a fort corrompu la peinture II y a aussi un arbre le long d’une vigne qu’on nomme l’Arbre de la Pucelle, qui n’a nulle autre ebose à remarquer. Nous vinsmes ce soir coucher à
Neufchasteau, cinq lieues, où en l’église des Cordeliers il y a force tumbes, anciennes de troisou quatre cens ans, de la noblesse du pais*, desqueles toutes les inscriptions sont en ce langage : ■ Cy git tel, qui fut mors lors que li militaires courroit, per mil deux cens etc. » M. de Montaigne vit leur librairie où il y a force livres, mais rien de rare, et un puits qui se puise à fort grands scaus, en roullant avec les pieds un placbié de bois qui est appuyé sus un pivot, auquel tient une picce de bois ronde à laquelle la corde du puits est attachée. Il en avoit veu ailleurs de pareils. Joignant le puits, il y a un grand vaisseau de pierre, cslevé au dessus de la marselle’ de cinq ou six pieds, où le seau se monte; et sans qu’un tiers s’en mesle, l’eau se renverse dans ledit vaisseau, et en ravaile quand il est vuide. Ce vaisseau est de telle hauteur que par icelui, avec des canaus de plomb, l'eau du puits se conduit à leur réfectoire et cuisine et boulangerie, et rejaillit par des corps de pierre eslevés en forme de fonteines naturelles.
De Neufchasteau où nousdesjeunasmes le matin, nous vinsmes souper à
Mirecourt, six lieues, belle petite ville où M. de Montaigne ouyt nouvelles de M. et ma-
(I) D’Arc.
P) Entre autres, plusieurs louilicaux de seigneurs de la maison du Châtelet. (Voyez f Histoire geneatoolQue delà maison du châtelet de dom calmet). Il est rapporte dans tes 00tervatlona de rabbé Deslonlaioes, lettre 4U7, 1. SA, qu’un du Châtelet voulut j être en terré tout debout, dans le creux d'un piller, disant que Jamais vilain rts patseroil sur ton ventre*
p) Mardclle.
dame de Bourbon, qui en sont fort voisins. Et lendemain matin, après desjuner, alla voir à un quart de lieue de là, à quartier de son chemin, les religieuses de Poussay. Ce sont religions do quoi il y en a plusieurs en ces contrées-là* cstablies pour l’institution des filles de bonne, maison. Elles y ont chacune un bénéfice, pour s’en entretenir, de cent, deux cens ou trois cens escus, qui pire, qui meilleur, et une habitation particulière où elles vivent chacune à part soi. Les filles en nourrice y sont reçues. 11 n’y a nulle obligation de virginité, si ce n’est aus officieres, comme abbesse, prieure et autres. Elles sont vestues en tome liberté, comme autres damoiscltcs, sauf un voile blanc sus la tête, et en l’église, pendant l’office, un grand manteau qu’elles laissent en leur siégé au coeur. Les compagnies y sont reçues en toute liberté chez les religieuses particulières qu’on y va rechercher, soit pour les poursuivre à espouser ou à autre occasion. Celles qui s’en vont peuvent résigner et vendre leur bénéfice à qui elles veullent, pourveu qu’elle soit de condition requise; car il y a des seigneurs du pais qui ont eestc charge formée, et s’y obligent par serment, de tesmoigner de la race des filles qu’on y présente. Il n’est pas inconvénient qu’une seule religieuse ait trois ou quatre bénéfices. Elles font au demeurant le service divin comme ailleurs. La plus grand part y finissent leurs jours et ne veullent changer de condition. Delà nous vinsmes soupper à
Espiné*, cinq lieues. C’est une belle petite ville sur la rivière de la Moselle, où l’entrée nous fut refusée, 'd’autant que nous avions passé à Neufchasteau, où la peste avoit été il n’y a pas long-temps. Lendemain matin nous vinsmes disner à
Plommiercs", quatre lieues. Depuis Bar-lc- Duc les lieues reprennent la mesure de Cuascogne et vont s’allongeant vers l’Allemagne, jusques à les doubler et tripler enfin. Nous y entrasmes le vendredv 16e de septembre 1580, à deux heures après midi. Ce lieu est assis aux
(I) IteniircmoM, Epiual, Poussai, Bouxierra. Le dicloo do Lorraine sur ces quatre chapitres est : Les Da ma de Rciniremonl ; les Cakjnes-ite-tlmmlirc d’Eplual ; les Sériantes de Poussai, et les TarMres de Bouvières. cependant ces chapitres exigeaient A peu prés les mêmes preuves.
p) L' pillai ou Eplnai.
(3) rlonibicres. Voyez l'Histoire des taux île Plominiru, par dont calmet.
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confins de la Lorrcinc et de l’Allemagne, dans une l'ondriere, entre plusieurs collines haulies et coupées qui le serrent de tous costés. Au fond de ccste vallée naissent plusieurs fontcines tant froides naturelles que chaudes. L’eau chaude n'a nulle senteur ny goust, et est chaude tout ce qui s’en peut souffrir au boire, de façon que M. de Montaigne estoil contraint de la remuer de verre à autre. 11 y en a deux seulement de quoi on boit. Celle qui tourne le cul à l’orient et qui produit le heing qu’ils appellent le lîeing de la lleine laisse en la bouche quelque goust doux comme de rcgalisse, sans autre deboire, si ce n’est que, si on s'en prent garde fort attentivement, il semhloit à M. de Montaigne qu’elle rapportoit je ne sçay quel goust de fer. L’autre qui sourd du pied de la montagne opposite, de quoi M. de Montaigne ne but qu’un seul jour, a un peu d’aspreté, et y peut-on découvrir la saveur de l’alun. La façon du pais, c’est seulement de se heingner deux ou trois fois le jour. Aucuns prennent leur repas au being, où ils se font communément ventouser et scarifier, et ne s’en servent qu’après s’eslre purgés. S’ils boivent, c’est un verre ou deux dans le being. Ils treuvoient estrange la façon de M. de Montaigne, qui, sans médecine précédente, en beuvoit neuf verres, qui revenoient environ à un pot, tous les matins à sept heures, disnoit à midy, et les jours qu’ il se beingnoit , qui estoit de deux jours l’un, c’estoit sur les quatre heures, n’arrestant au being qu’environ une heure. Et ce jour-là il se passoit volontiers de soupper. Nous vistnes des hommes guéris d’ulceres, et d'autres de rougeurs parle corps. La coustumcestd’y cstre pour le moins un mois. Ils y louent beau-, covq) plus la seison du printemps en mav. Ils ne s’en servent guiere apres le mois d’aoust, pour la froideur du climat ; mais nous y trouvasmes encore de la compagnie, à cause que la sccheressc et les chaleurs avoient esté plus grandes et plus longues que de couslumc. Entre autres, M. de Montaigne contracta amitié et familiarité avec le seigneur d’Andelot, de la Franche-Conté, duquel le pere estoit grand escnyer de l’empereur Charle cinquiesme et lui premier marcschal de camp de l’armée de don Jouan d’Austria1; ctfut celui qui demeura gou-
(«) Jean d'AulrlclK*, fils naturel de Charlcs-Quint.
vemeur de Saint-Quintin lorsque nous ia perdismes. Il avoit un endroit de sa barbe tout blanc et un costé de sourcil ; cl récita à M. de Montaigne que ce changement lui estoit venu en un instant, un jour estant chez lui plein d’ennui pour la mort d’un sien frere que le duc d’Albe avoit faicl mourir comme complice des contes d’Egucmont1 et de llornes, qu'il tenoit sa teste appuyée sur sa main par cest endroit, de façon que les assistans pensarent que ce fut de la farine qui lui fut de fortuuc tombée là. 11 a depuis demeuré en cestc façon3. Ce being avoit autrefois esté fréquenté par les Allcmans seulement; mais depuis quelques ans ceux de la Franche-Conté et plusieurs François y arrivent à grand foule. 11 y a plusieurs beings, mais il y en a un grand et principal basti en forme ovatle d’un' antienne structure. 11 a trente-cinq pas de long et quinze de large. L’eau chaude sourd par ledessoubs à plusieurs surgeons, et y faict-on par le dessus escouler de l’eau froide pour modérer le being selon la volonté de ceux qui s’en servent. Les places y sont distribuées par les costés avec des barres suspendues à la mode de nos équiries ; et jelteon des ais par le dessus pour éviter le soleil et la pluye. 11 y a tout autour des beings trois on quatre degrés de marches de pierre à la mode d’un théâtre où ceux qui se beingnent peuvent eslre assis ou appuyés. On y observe une singulière modestie; et si est indécent aux hommes de s’y mettre autrement que tous nuds, sauf un petit hraiet, et les lames sauf une chemise. Nous logeâmes à l’Ange, qui est le meilleur logis, d’autant qu’il respond aux deux beings. Tout le logis, où il y avoit plusieurs chambres, ne coustoit que quinze solds par jour. Les hoslcs fournissent partout du bois pour le marché ; mais le pais en est si plein
(1) D’Egmoni.
(2) « Ludovic Sforce, surnommé le More, parce qu’il ôtait « basané , prêt de se rendre maître de Milan, se vit tout â a coup abandonné par les Suisses qu'il avait dans ses troupes « & la vue de l'armée du roi (Louis XII), commandée par Louis « de la T remouille ; et s’ôtant déguisé en soldat pour sc sau- « ver, il fut reconnu cl envoyé au roi, qui était à Lyon, et qui « le 01 mettre dans un cachot, sans le voir. On rapporte que « ce malheureux prince, sc ressouvenant à quel point U avait <f orientée le ru i, fui saisi.d une si furie appréhension de La mort, « que la unit même, son poil, qui o luit fort noir, en devint tout a blanc; do sorte que le Icudcniaiu ses gardes le méconnur rent cl s'imaginèrent que cétaU un autre hoimne- » Abrège de Uézt'ray.
qu’il ne o ouste qu’à coupper. Les hostcsses y font fort bien la cuisine. Au temps de grand presse ce logis eut cousté un escu le jour, qui est bon marché ; la nourriture des chevaus à sept sols ; tout autre sorte de despensc à bonne et pareille raison. Les logis n’y sont pas pompeus, mais fort commodes; car ils font, par le service de force galeries, qu’il n’y a nulle sujection d’une chambre à l’autre. Le vin et le pain y sont mauvais. C’est une bonne nation, libre, sensée, officieuse. Toutes les lois du pais sont religieusement observées. Tous les ans ils refreschissent dans un tableau audevant du grand being, en langage allemand et en langage franeois, les lois cy-dessoubs escrites :
Claude de Bynnck, chevalier, seigneur de Saint Baiesmont, Moitiureuh en Ferrent, Lcndaioun, etc., conseUUer et chambellan de nostre souverain seigneur monseigneur le duc, etc., et son balltj de Vosges :
« Sçavoir faisons que, pour le repos asseuré « et tranquillité de plusieurs dames et autres « personnages notables aflluans de plusieurs « régions et païs en ces beings de Plommieres, « avons, suivant l’intention deSon Altesse, sta- « tué et ordonné, statuons et ordonnons ce qui » suit :
« Sçavoir est que l’antienne discipline de « correction pour les fautes legieres demeurera « és mainsdes Allemands comme d'antienneté, « ausquels est enjoint faire observer les céré- « monics, status et polices desquelles ils ont ■> usé pour la décoration desdits beings et pu- « nition des fautes qui seront commises par « ceus de leurs nations, sans exception de per- « sonnes, par forme de rançon, et sans user « d’aucuns blasphémés et autres propos irre- « verens contre l’eglisc catholique et traditions « d’icelles.
« Inhibition est faite à toutes personnes, de „ quelle qualité, condition, région et province « qu’ils soient, le provoquer de propos inju- « riens et ter, dans à querelle , porter armes u csdits beings, donner desmenty ny mettre la • main aux armes, à peinne d’estre punys « griefvemcnt comme infracteurs de sauve- « guardc, rebelles et desobéissans à Son AI- » lesse.
■ Aussi à toutes filles prostituées et impudi- « ques d’entrer susdits beings ny d'en appro-
" cher de cinq cens pas, à peine du fuet es “ quattre carres' desdits beings ; et sur les hos-
* tes qui les auront receues ou recelées, d’em- « prisonnemant de leurs personnes et d’amande « arbitraire.
« Soubs mesme peinne est défendu à tous,
* user envers les dames, damoiselles et autres « famés et filles, estans susdits beings, d’au- « cuns propos lascifs ou impudiques, faire au- « cuns attouchemens deshonnestes, entrer ni a sortir desdits beings irreveremmant contre
* l’honnesteté publique.
» Et pareeque, par le bénéfice desdits lieings, « Dieu et nature nous procurent plusieurs guc- » risons et soulagemcns, et qu’il est requis une » honneste mundicité et pureté pour obvier à
■ plusieurs contagions et infections qui s’y « pourraient engendrer, est ordonné expressé- « ment au maistre desdits beings prendre soin-
■ gneuse garde et visiter les corps de ceux qui « y entreront, tant de jour que de nuit, les fai- « sant contenir en modestie et silence pendant « la nuit, sans bruit, scandale ni dérision. Que « si aucun personnage ne lui est a ce faire » obéissant , il en face prompte délation au « magistrat pour en faire punition exemplei-
■ remant.
* Au surplus, est prohibé et défendu à tou-
* tes personnes venans de licus contagieus, de « se présenter ny approcher de ce lieu dePlom- « micres, à peine de la vie , enjoignant bien « expressemant aus mayeurs et gens de justice « d’y prendre soingneuse garde, et à tous habi « tans dudit lieu de nous donner billets conte- « nans les noms et surnoms et résidence des
* personnes qu’ils auront rcceues et logées, à « peine de l’emprisonnemant de leurs per- « sonnes.
“ Toutes lesquelles ordonnances cy dessus « déclarées ont esté ce jour d’hui publiées nude- « vant du grand being dudit Plommieres, et co- « pies d’icelles fichées, tant en langue françoise » qu'allemande, au lieu plus proche et plus ap- « parent du grand being, et signé de nous, « ballv de Vosges. Donné audit Plommieres le « 4e jour du mois de mai l’an de grâce Notre “ Seigneur mil cinq cens... »
Le nom du Bailly,
(I) Du fouet aux quatre coins.
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Nous arrcstames audit lieu depuis ledit jour 18° jusques au 27e de septembre. M. de Montaigne beut onze matinées de ladite eau, neuf verres huit jours et sept verres troisjours.ctse beigna cinq fois'. 11 trouva l’eau aysée à boire et la rendoit tous-jours avant disner. Il n’y connut nul autre offect que d’uriner. L’appetit, il l’eut bon; le sommeil, le ventre, rien de son état ordinaire ne s'empira par ceste potion. Le sixième jour il eut la colique très véhémente et plus que les siennes ordinercs, et l’eut au costé droit, où il n’avoit jamais senty de doleur qu’une bicnlegiere à Arsac, sans opération. Ceste ci lui dura quattre heures; et sentit évidemment en l’operation l’ccoulement de la pierre par les uretereset bas du ventre. Les deux premiers jours il rendit deux petites pierres qui estoientdc dans la vessie, et depuis par fois du sable. Maisil partit desdits beings, estimant avoir encore en la vessie la pierre de la susdite colique, et autres petites desquelles il pensoit avoir senty la descente. Il juge PelTect de ces eaus et leur qualité pour son regard fort pareilles à celle de la fontaine haute de llanicres, où est le being. Quant au being, il le trouve de très douce température; et de vray les enfans de six mois et d’un an sont ordinairement à grenouiller dedans. Il suoit fort et doucement. Il me commanda, à la faveur de son bostesse, selon l'humeur de la nation , de laisser un cscusson de ses armes en bois qu’un pintre dudit lieu lit pour un cscu ; et le fit l’bostessc curieusement attacher à la muraille par le dehors1. Ledit jour 27e jour de septembre, après disner, nous par limes et passâmes un pais monlaigncus qui retentissoil partout soubs les pieds de nos chevaux, comme si nous marchions sur une voûte, et sembloit que ce feussent des tabourins qui tabourassent autour de nous; et vinsmes coucher à
Remircmont, deux lieues, belle petite ville et bon logis à la Licorne ; car toutes les villes de Lorrene (c'est la derniere) ont les hostellcries autant commodes et le tretemant aussi bon qu'en nul endroit de France. Là est ceste ab-
(I) Montaigne était devenu fort sujet fi la colique népbréllque et à ta gravdlc, par la tiberatiU des ans, comme il dit, tissais, liv. Il, c. 37. Il regardait le bain comme très salubre.
(*} Les armes de Montaigne étaient d'azur semé de trèfles d‘or A une pailo de Hon do mémo, année de gueule mise en fasce. Essais, liv. I, c. 46.
baie de religieuses si fameuse, de la condition de celles que j’ay ditles de Poussai. Elles prétendent, contre M. de Lorrene, la souveraineté et principauté de ceste ville '. MM. d'Estissac et de Montaigne les furent voir soudain après être arrivés; et visitarent plusieurs logis particuliers qui sont très heaus et très bien meublés. Leur abbesse estoit morte, de la maison de d’Inteville, et estoit-on après la création d'une autre, a quoi pretendoit la sœur du conte de Salines. Ils furent voir la doïene, qui est de la maison de Lutrc2, qui avoit faict cesl honneurà M. de Montaigne d’envoyer le visiter aux beings de Plommieres, et envoler des artichaus, perdris et un barril de vin. Ils apprindrent là que certeins villages voisins leur doivent de rente deux bassins de nege tous les jours de le Pentecoustc, et, à faute de ce, une charrette attelée de quatre beufs blancs. Ils disent que ceste rantp de nege ne leur manque jamais, si est qu’en la saison que nous y passantes les chaleurs y estoieut aussi grandes qu’elles soient en nulle saison en Guascogne. Elles n’ont qu'un voile blanc sur la teste et audessus un petit loppin de crêpe. Les robes, elles les portent noires de telle estoffe et façon qu’il leur plaist pendant qu'elles sont sur les lieux ; ailleurs de couleur ; les cotillons à leur poste, et escarpins et patins ; coeffées au dessus de leur voile comme les autres. Il leur faut estre nobles'de quatre racesdu costé de pere et de merc. Ils prindrent congé d’elles dès le soir. Lendemein au point du jour nous partîmes de là. Comme nous estions à cheval, la doïenne envoïa un gentil’homme vers M. de Montaigne, le priant d’aller vers elle, ce qu’il fit. Cela nous arresta une heure. La compagnie de ces dames lui dona procuration de leurs affaires à Rome. Au partir de là, nous suivîmes longtemps un très beau et très plaisant vallon, coustoiant la rivière de Moselle, et vinsmesdisner à
Bossan, quatre lieues, petit meschant village, le dernier du langage françois, où MM.
(I) L ablwbsse se qualifiai l : N... par la grâce (te Dieu, humide abbesse ri souveraine de A emiremonl, princesse du Saint-Empire ; mais ces qualités fastueuses furent Interdites aux abbesses de ce Chapitre par un arrêt de ta Cour souveraine et Parlement de lorraine, du 19 avril 738. Voyez le Code Stanislas , t. !. — (¥) Ludrc.
(3) Dussang, Bussan. On y a découvert depuis des eaux minérales qui out delà vogue. Le médecin J. Le Maire, en a fait un Essai analytique imprimé A Remlremont en 15ôO, in- 13.
d’Estissac et de Montaigne, revetos de souguenies de toile qu’on leur prêta, allaront voir des mines d'argent que M. de Lorrcne a là, bien deux mille pas dans le creus d’une montaigne. Après disner nous suivîmes par les montaignes, où on nous monstra, entre autres clioscs, sur des rochers inaccessibles, les aires où se prennent les autours (et ne coûtent là que trois testons du pais), et la source de la Moselle; et vinsmes soupper à
Tane', quatre lieues, première ville d'Allemaigne, sujette à l’empereur, très belle. Lendemein au matin, trouvâmes une belle et grande plene, flanquée à main gauche de coutaus pleins de vigne, les plus belles et les mieux cultivées, et en telle estandue que les Guascons qui estaient là disoint n’en avoir jamais veu tant de suite. Les vaadanges se faisoint lors : nous vinsmes disner à
Melhouse3,dcux lieues, une belle petite ville de Souisse, quanton de Basle. M. de Montaigne y alla voir l'église ; car ils n’y sont pas catholiques. Il la trouva, comme en tout le pais, en bonne forme ; car il n'y a casi rien de changé, sauf les autels et les images qui en sont à dire, sans difformité. Il print un plesir infini à voir la liberté et bonne police de cestc nation, et son hoste du Reisin5 revenir du conseil de ladite ville, et d’un palais magnifique et tout doré, où il avoit présidé, pour servir ses bostes à table ; et un homme sans suite et sans authorité, qui leur servoit à boire, avoit mené quatre enseignes de gens de pied contre le service du roy, sous le Casemir*, en France, et cslre pansionnere du roy à trois cens cscus par an, il y a plus de vint ans. Lequel seigneur lui recita à table, sans ambition et affectation, sa condition et sa vie : lui dit, entre autres choses, qu'ils ne font nulle difficulté, pour leur religion, de servir le roy contre les huguenots mesntes; ce que plusieurs autres nous redirent en nostre chemin,et qu’à nostre siégé de la Fere il y enavoit plus de cinquante de leur ville; qu’ils épousent indiferemment les famés de nostre religion au
Douze ans auparavant, François-Joseph Paycn.mÇdedn, avait publie à Besançon se» Qntrslloncs mniieir circa nciduhu Btusanat, dédiées nu roi Stanislas, duc de Lorraine. -(I) Thann. — (i) Mulhouse — 13) C’csi-à-dirc, donlTenseiguc était un raisin.
(4) Jean Casimir, fils do Louis, électeur et comte palatin, qui amena des troupes d'Allemagne aux huguenots de France, sous chartes IX,en 1867.
Mostaigbb.
: prestreetne les contraignent de changer. Delà après disné nous suivimes un pais beau, plein, très fertile, garnv de plusieurs beaus villages et hosteileries, et nous rendismes à coucher à
Basic, trois lieues ; belle ville de la grandeur de Blois ou environ, de deux pièces; car le Rein traverse par le milieu sous un grand et très large pont de bois. La seigneurie fit cest honneur à MM. d'Eslissac et de Montaigne que de leur envoyer par l'un de leurs officiers de leur vin, avec une longue harangue qu’on leur fit estant à table, à laquelle M. de Montaigne respondit fort long temps, eslans descouvers les uns et les autres, en presence de plusieurs Allemans et François qui estoint au poisle avecques eus. L’hoste leur servit de truchement. Les vins y sont fort bons. Nous y vismes de singulier la maison d’un médecin nommé Félix Platcrus1, la plus pinte et enrichie demignardise à la françoise qu’il est possible de voir; laquelle ledit médecin a bâtie fort grande, ample et sumptueuse. Entre autres choses, il dresse un livre de simples qui est des-ja fort avancé ; et au lieu que les autres font pindre les herbes selon leurs coleurs, lui a trouvé l’art de les colcr toutes naturelles si propremant sur le papier, que les moindres feuilles et fibres y apparoissent, corne elles sont ; et il feuillette son livre, sans que rien en cschappe; et monstra des simples qui y estoint collés y avoit plus de vint ans. Nous vismes aussi et chez luy et en l’eseole publique des anatomies entières d'homes mors qui se soutiennent. Ils ont cela que leur horloge dans la ville, non pas aux fauxbours, sone tousjours les heures d’une heure avant le temps. S'il sone dix heures, ce n’est à dire que neuf; parce, disent-ils, qu’autrefois une telc faullc de leur horloge fortuite préserva leur ville d’une entreprise qu'on y avoit faite. Basilée s’appelle non du mot grec, mais parceque base signifie passage en Allemant. Nous y vismes force gens de sçavoir, corne Grineus *, et celui qui a faictle Theatrum 3, et ledit me-
(i) On a de cc médecin suisse un assez grand nombre d'ouvrages.
fi) Simon ('.rio.ru?, dont on a un éloge de la médecine en blin , Encomlon malienne, imprimé S Bâle en IMH, et une édilioo des Traites d’Aphrodisce et de Damaseùne sur les fièvres.
(S) Est-ce le Theatrum, il ta: humante, le Theatrum anatomicum, etc. ? 11 y a tant d’ouvrages sous ce titre.
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decin (Pisteras), et François Hottoman'. Ces deux derniers vindrent soupperavec messieurs, lendemein qu’ils lurent arrivés. M. de Montaigne jugea qu’ils estoint mal d’accord de leur religion par les réponses qu’il en receut : les uns se disans zuingliens, les autres calvinisles, et les autres martinistes* ; et si futaverty que plusieurs couvoint encore la religion romene dans leur cœur. La forme de donner le sacrement, c’est en la bouche communément ; toutefois tend la main qui veut, et n’osent les ministres remuer cestc corde de ces différences de religions. Le dehors est plein d’images et les tumbeaus antiens entiers, où il y a prières pour les âmes des trépassés; les orgues, les cloches et les crois des clochiers, et toute sorte d’images aus verrieres y sont en leur entier, et les lianes et sieges du cœur. Ils mettent les fons batismaus à l’antien lieu du grand autel et font hastir à la teste de la nef un autre autel. L'église des Chartreus, qui est un très beau bastimant, est conservée et entretenue curieusement ; les omemans mesmes y sont et les meubles, ce qu’ils allèguent pour tesmoigner leur fidelité, estant obligés à cela par la foy qu’ils donnarent lors de leur accord. L’évesquc du lieu, qui leur est fort ennemi, est logé hors de la ville en son diocese, et le maintient pour leur ccne ; celui de Basle est d'un très beau plan.
La pluspartdu reste, en la campaignc, en la religion antienne, jouit de bien 50,000 liv. de la ville ; et se continue l’élection de l’évesque. Plusieurs se pleinsircnt à M. de Montaigne de la dissolution des famés et y vrognerie des habitans. Nous y vismes tailler un petit enfant d’un pauvr’home pour la rupture8, qui fut treté bien rudemant par le chirurgien. Nous y vismes une très belle librairie publicque sur la rivière et en très belle assiette. Nous y fosmes tout le lendemain, et le jour après y disnames et prinsmes le chemin le long du Rhin deux lieues ou environ, et puis le laissâmes sur la main gauche, suivant un pais bien fertile et assés plein. Ils ont une infinie abondance de
(I) C'«t François Holman, Jurisconsulte célèbre, que scs «coticrr sauvèrent üu matiacredc I» Saint-Barthélemy, et qui M retira d'abord à Genève, puis a BAIe où II mourut en lato.
Il pas«e pour rnuteur d’une brochure célèbre contre la maison <tc Lorraine : elle est Intitulée : Au tigre. Voyez lej Mémoires de neguicr do La Manche, daua le Pœuheon. i.-\. c. a. — (*) C'wt-è-dlro luthérien», de Martin Luther.- (5) Ou la hernie ombilicale.
fonteines'en toute ceste' contrée ; il n'est village ny carrefour où) il.n’y en aye de très belles ; ils disent qu’il y en a plus de trois cens à Basle de conte faict. Ils sont si accoustumés aux galeries, mesmes vers la Lorraine, qu'en toutes les maisons ils laissent, entre les fenestras des chambres hautes, des portes qui respondent en la rue, attendant d’y faire quelque jour des galeries. Entouteceste contrée, depuis Espiné', il n'est si petite maison de village qui ne soit vitrée, et les bons logis en reçoivent un grand ornemant, et en dedans et au dehors, pour en estre fort accommodées, et d’une vitre ouvrée en plusieurs façons. Ils y ont aussi foison de fer et de bons ouvriers de cestc matière ; ils nous surpassent de beaucoup, et en outre il n’y a si petite église où il n’y ait un horloge et quadran magnifiques. Ils sont aussi excellens en tuillerics, de façon que les couvertures des maisons sont fort embellies de bigarrures de tuillerie plombée en divers ouvrages, et le pavé de leurs chambres; et il n’est rien plus délicat que leurs poiles qui sont de potterie. Ils se servent fort de sapin et ont de très-bons artisans de charpenterie; car leur futaille est toute labourée et la pluspart vernie et pinte. Ils sont sumptueux en poiles, c’est à dire en sales communes à faire le repas. En chaque sale, qui est très-bien meublée d’ailleurs, il y aura volontiers cinq ou six tables équipées de baneqs, là où tous les hostes disnent ensemble, chaque trope en sa table. Les moindres logis ont deux ou trois telles salles très-belles ; elles sont persées et richement vitrées. Mais il paroist bien qu’ils ont plus de souyn de leurs disnersque du demeurant ; car les chambres sont bien aussi chetifves. Il n’y a jamais de rideaus aux licts, et tousjours trois ou quatre licts tous joignons l’un l’autre, en une chambre; nulle cheminée, et ne se chauffe t’on qu’en commun et aus poiles ; car ailleurs nulles nouvelles de feu ; et treuvent fort mauvais qu’on aille en leurs cuisines. Estans très-mal propre au service des chambres ; car bien heureux qui peut avoir un linceul blanc ; et le chevet, à leur mode, n’est jamais couvert de linceul ; et n’ont guiere autre couverte que d’une coite*, et cela bien sale; ils sont toutefois excellens cuisiniers , notamment du poisson. Ils n’ont nulle defensedu serein on
(t) Spinal. — (s) Espcçc de couverture cq édredon.
do vent que la vitre «impie, qui n’est nullement j couverte de bois; et ont leurs maisons fort per- i cées et clercs, soit en leurs poiles, soit en leurs chambres; et eus ne ferment guierc les vitres, mesmes la nuit. Leur service de table est fort different du nostre. Ils ne se servent jamais d’eau à leur vin et ont quasi raison ; car leurs vins sont si petits que nos gentilshommes les trouvoint encore plus foiblcsquc ceux de Guascongne fort baptisés, et si ne laissent pas d'estre bien délicats. Ils font disner les valets à la table des maistres, ou à une table voisine quant et quant eus ; car il ne faut qu'un valet à servir une grande table, d’autant que chacun ayant son gobelet ou tasse d’argent en droit sa place, celuy qui sert se prend garde de remplir ce gobelet aussitosl qu’il est vuide, sans le bouger de sa place, y versant du viu de loin atout* un vaisseau d’estain ou de bois qui a un long bec; et, quant à la viande, ils ne servent que deux ou trois plats au coupon. Ils meslent diverses viandes cnsamble bien apprestées et d’une distribution bien esloingnée de la nostre, et les servent par fois les uns sur les autres, par le moyen de certains inslrumens de fer qui ont des longues jambes. Surcest instrument il y a un plat et audessoubs un autre. Leurs tables sont fort larges et rondes, et carrées, si qu’il est mal aysé d’y porter les plats. Ce valet dessert ayséemant ces plats tout d’un coup, et on sert autres deux, jusques à six ou sept tels changemcns ; car un plat ne se sert jamais que l’autre ne soit hors; et quant aux assiettes, comme ils veulent servir le fruict, ils servent au milieu de la sale, après que la viande est ostéo, un panier de clisse * ou un grand plat de bois peint, dans lequel panier le plus apparent jeté le premier son assiette et puis les autres; car en cela on observe fort le rang d’honneur. Le panier, ce valet l’emporte ayséemant, et puis sert tout le fruit en deux plats, comme le reste, pesle mesle ; et y mestent volontiers des rifors5, comme des poires cuites parmi le rosti. Enlreautrcs choses, ils font'grand honneur aux escrcvisses et en servent un plattousjours couvert par priviliege, et se les entre-presentent ; ce qu’ils ne font guiere d’autre viande. Tout ce pais en est pourtant plein et s’en sert à tous
(l) A ver. — (S) D’osier. — (3) Raifort on reforl, radis, grosse rave.
les jours, mais ils l'ont en délices. Ils ne donnent point à laver à l’issue et à l’entrée ; chacun en va prendre à une petite eguiere attachée à un coin de la sale, comme chex nos moines. La pluspart servent des assiettes de bois, voire et des pots de bois et vesseaux à pisser, et cela net et blanc ce qu'il est possible. Autres sur les assiettes de bois y en ajoutent d’étain jusques au dernier service du fruit, où il n’y en a jamais que de bois. Ils ne servent le bois que par coustume; car là mesme où ils le servent ils donnent des gobelets d’argent à boire, et en ont une quantité infinie. Ils netoyent et fourbissent exactement leurs meubles de bois, jusques aus planchiers des chambres. Leurs licts sont eslevés si hauts que communéemant on y monte par degrés, et quasi par-tout des petits licts audessoubs des grands. Com’ils sont fort excellans ouvriers de fer, quasi toutes leursbroches se lurnent par ressorts ou par moyen des poids, comme les horloges, ou bien par ccrtenes voiles de bois de sapin larges et legieres qu’ils logent dans le tuïau de leurs cheminées, qui roulent d’une grande vitesse au vent de la fumée et de la vapeur du feu, et font aler le rost mollemant et longuement ; car ils assechissent1 un peu trop leur viande. Ces moulinsà vent ne servent qu’aus grandes hostelleries où il y a grand feu, comme à Bade. Le mouvemant en est très uni et très constant. La pluspart des cheminées, depuis la Lorrenne, ne sont pas à nostre mode ; ils eslevent des foyers au milieu ou au couin d’une cuisine, et amployent quasi toute la largeur de ceste cuisine au tuïau de la cheminée; c’est une grande ouverture delà largeur de sept ou huit pas en carré qui se va aboutissant jusques au haut du logis ; cela leur donne espace de loger en un andret leur grande voile, qui chez nous occuperoit tant de place en nos tuïcausque le passage de la fumée en seroit empesché. Les moindres repas sont de trois ou quatre heures pour la longueur de ces services; et à la vérité ils mangent aussi beaucoup moins hâtivement que nous et plus seinement. Ils ont grande abondance de toutes sortes de vivres de cher et de poisson, et couvrent fort somptueusement ces tables, au moins la nostre. Le vendredy on ne servit à personne de la cher ; et ce jour là ils disent qu’ils n’en mangent pouint
(IJ Dessèchent.
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volantiers. ' La charte pareille qu’en France autour de Paris. Les ehcvaus ont plus d’avoine d’ordinere qu’ils n’en peuvent manger. Nous vinsmes coucher à
Hornès, quatre lieues. Un petit village de la duché d’Austriche. Lendemein, qui estoit dimenche, nous y ouymcs la messe. Et y remcrquay cela que les famés tiennent tous le costc gauche de l’cglise et les homes le droit, sans se meslcr. Elles ont plusieurs ordres de bancs de travers les uns après les autres, de la hauteur pour se seoir. IA elles se mettent de genous et non à terre, et sont par conséquent corne droites; les homes ont outre cela davant eus des bois de travers pour s’appuyer ; et ne se mettent non plus à genous que sur les sièges qui sont devant eux. Au lieu que nous joignons les mains pour prier Dieu à l’eslevation, il les escartent l’une de l’autre toutes ouvertes, et les tiennent ainsi cslevées à ce que le prcslre monstre la paix. Ils présentarent à MM. d’Estissac et de Montaigne le troisiesme banc des homes ; et les autres au dessus d’eux furent après sesis par les homes de moindre apparence, corne aussi du costé des famés. Il nous sambloit qu'aus premiers rangs ce n’ estoit pas le plus honorable. Le truchement et guide que nous avions pris à Basic, messagier juré de la ville, vint à la messe avec nous, et montroit à sa façon y estre avec une grande dévotion et grand désir. Après disner, nous passâmes la rivière d’Arat à Hroug', petite ville de MM. de Berne, et delà vinsmes voir une abbaîe(I) * 3 que la reine Catherine de Hongrie donna aus seigneurs de Berne l’an 1521, où sont enterrés Léopold, archiduc d’Auslriche, et grand nombre de gentilshommes qui furent desfaits avec lui par les Souisses l’an 1386. Leurs armes et noms y sont encore escris , et leurs despouillcs maintenues curieusemant. M. de Montaigne parla là à un seigneur de Berne qui y commande, et leur lit tout monstrer. En eeste abbaîe il y a des miches de pain toutes prestes et de la souppe pour les passants qui en demandent ; et jamais n’en y a nul refusé, de l'institution de l’abliaïf. De là nous passâmes à un bac qui se conduit avec une polie de fer attachée à une corde haute
(I) L'Aar a Brug.
(SI CVst la cii’brc abbaye de Mouri. voyez la rie île dom
Calme!, Ilv. I, p. HO Cl 114, 1704; cl 50il Diurium MvçUcwn, iiiuêraire suisse,
qui traverse’ la riviere de Réix* qui vient du lac de Lucerne, et nous rendismes à
Bade, quatre lieues, petite ville et un bourg à part où sont les beings. C’est une ville catholique sous la protection des huit cantons de Souisse , en laquelle 'il s’est faict plusieurs grandes assemblées de princes. Nous ne logeâmes pas en la ville, mais audit bourg qui est tout au bas de la montaigne, le long d’une riviere, ou un torrent plustost nommé Limacq*, qui vient du lac de Zuric. 11 y a deux ou trois beings publicques decouvcrs, de quoi il n’y a que les pauvres gens qui se servent. Les autres, èn fort grand nombre, sont enclos dans les maisons; et les divise t’on et départ en plusieurs petites cellules particulières, closes et ouvertes, qu’on loue avec les chambres, lesdites cellules les plus délicates et mieux accommodées qu’il est possible, y attirant des veines d’eau chaude pour chacun being. Les logis très magnifiques. En celui où nous logeâmes, il s’est veu pour un jour trois cens bouches à nourrir. Il y avoit encore grand compaignie, quand nous y estions, et bien cent septante licts qui servoint aus hostes qui y estoient. Il y a dix-sept poiles et onze cuisines, et en un logis voisin du nostre , cinquante chambres meublées. Les murailles des logis sont toutes revestues d’cscussons des gentilshommes qui y ont logé. La ville est au bas, audessus de la croupe, petite et très belle corne elles sont quasi toutes en ceste contrée. Car outre ce qu’ils font leurs rues plus larges et ouvertes que les nostres, les places plus amples, et tant de fenestrages richemanl vitrés par tout, ils ont telle coutume de peindre quasi toutes les maisons par le dehors; et les chargent de devises, qui rendent un trèsplesant prospect : outre ce que il n’y a nulle ville où il n’ y coule plusieurs ruisseaus de fonteines, qui sont eslevécs rieliemant par les carrefours, ou en l»ois ou en pierre. Cela faict parélrc leurs villes beaucoup plus belles que les françoises. L’eau des beings rend un odeur de soufre à la mode d’Aiguescaudes3 et autres. La chaleur en est modérée comme de Barbotan* ou Aigues-caudes, et les beings à ceste cause fort dous et plcsans. Qui aura à conduire les dames qui se veuillent bein-
(I) la nnm.— (SJ La Umalli. — p) fjui thermale, sur la montagne d'Ossau en Bt'arn. — 14) Eaux thermale daœ k, comte d'armagnac. ' " — --
gner avec respect et délicatesse, il les peut mener là, car elles sont aussi seules au being, qui sambleun très riche cabinet, cler, vitre, tout autour revestu de lambris peint et plancher très proprement, atout 1 des sièges et des petites tables pour lire ou jouer si on veut, estant dans le being. Celui qui se beingne, vuidc et reçoit autant d'eau qu’il lui plaict ; et a-t-on les chambres voisines chacune de son being, les proumenoers beaus le long de la rivière, outre les artificiels d'aucunes galeries. Ces heings sont assis en un vallon commandé par les costés de hautes montaignes, mais toutefois pour la pluspart fertiles et cultivées. I.’eau au boire est un peu fade et molle, corne une eau battue, et quant au gousl elle sent au soufre ; elle a je ne sçay quelle picure de salure *. Son usage à ceus du pais est principalement pour ce being, dans lequel ils se font cornetcr5et seigner si fort que j’ay veu les deux beings publicques parfois qui estoint de pur sang. Ceus qui en boivent à leur coustumc, c’est un verre ou deux pour le plus. On y arrête ordinairement cinq ou six sepmaines, et quasi tout le long de l'esté ils sont fréquentés. Nulle autre nation ne s'en ayde. ou fort peu, que l’Allemande; et ils y viennent à fort grandes foules. L’usage en est fort antien, et duquel Tacitus faict mantion *. IPen chercha tant qu’it peut la maîtresse source et n'en peut rien apprendre; mais de ce qu’il samble, elles sont toutes fort basses et au niveau quasi de la rivière. Elle est moins nette que les autres eaus que nous avons veu ailleurs, et charrie en la puisant certenes petites filandres fort menues. Elle n’a point ces petites elincelures qu’on voit briller dans les autres eaus soutirées, quand on les reçoit dans le verre, et corne dit le seigneur Maldonat qu’ont celles de Spa. M. de Montaigne en beut lendemain que nous fumes arrivés, qui fut lundi matin, sept petits verres qui revenoient à une grosse chopine de sa maison ; lendemain cinq grands verres qui revenoint à dix de ces petits, et pouvoint faire une pinte. Ce mesme mardy, à l’heure de neuf heures du matin, pendant que les autres disnoint, il se mit dans le being, et y sua de-
(I) Avec. — (i} C'est-à-dire, es l acidulée, piquante.— (3; Vculouscr.
(4) Histoire, liv.T, n** G7. Locus niim no saluOrltcn aqnarum wjii frequent.
(X) Cet U s'applique ù Montaigne, Fauteur du Voyage, cl auquel la phrase revient tans transition.
puis en estre sorly bien fort dans le lit. Il n’y arresta qu’une demy heure ; car ceux du pais qui y sont tout le long du jour à jouer ou à boire, ne sont dans l’eau que jusqu’ aus reins; lui s’y tenoit engagé jusques au col, estendu le long de son being. Et ce jour partit du being un seigneur souissc, fort bon serviteur de nostre couronne, qui avoil fort entretenu M. de Montaigne tout le jour precedent des affaires du pais du Souisse, et lui monstra une lettre que l’ambassadeur de France1, fils du president du Harlay ( Achille ) luy escrivoit de Solurrc*, où il se tient, luy recommandant le service du roy pendant son absence, estant mandé par la reine 3 de l’aller trouver à Lion, et de s’opposer aus desseins d’Espagne et de Savoie. Le duc de Savoie qui venoit de deceder*, avoit faict alliance il y avoit un an ou deux avec aucuns cantons : à quoy le roy avoit ouvertement résisté, allegant que lui estant des-jà obligés, ils ne pouvoint recevoir nulles nouvelles obligations sans son interest; ce que aucuns des cantons avoint gousté, mesme par le moyen dudit seigneur souisse, et avoint refuse reste alliance. Ils reçoiventàla veritélenom duroy, en tous ces quartiers là, avec reverence et amitié, et nous y font toutes les courtoysies qu’il est possible. Les Espaignols y sont mal. Letrein de ce Souisse estoit quatre chcvaus. Son fils, qui est des-jà pensionnere du roy, corne le pere, sur l’un; un valet sur l’autre; l’une fille grande et belle sur un autre, avec une housse de drap et planchette à la franeoisc, une malle en croppe et un porte-bonnet à l’arçon, sans aucune famé avec elle ; et si estoint à deux grandes journées de leur retrete, qui est une villcoù ledit sieur est gouverneur. Le bon homme sur le quatriesme. Les vcslemans ordinaires des famés me semblent aussi propres que les nostres, mesme l’acouslremant de teste, qui est un bonnet à la eognarde ayant un reliras par derrière , et par devant, sur le front un petit avanccmant : cela est anrichi tout autour de Hors de soye ou de bords de forrures; le poil naturel pand par derrière tout cordonné. Si vous leur osiez ce
(*} ll.1rl.1i de s,wi, ami de Henri iv, alors roi de Navarre, (i) Soicure.
(3) Il faut entendre In rtinr-mère, Catherine tir Mtxlids ; la relue, femme d'Henri III, qui vivait alors , l-oul-te de Lorraine, que Ton nommait la Reine Vierge, ne sc méfait point de* affaires d'Etat.
(t) Emmanuel- Philibert, mort le 30 août IS30.
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bonnet par jeu , car il ne tient non plus que les nostres, elles ne s’en olTencent pas , et voiez leurs testes tout à nud. Les plus jeunes, au lieu de bonnet, portent des guirlandes sulcmant sur la teste. Elles n’ont pas grandes differencesde vestemens pourdisiinguer leurs conditions. On les salue en baisant la main et offrant à toucher la leur. Autrement, si en passant vous leur faites des bonnetades et inclinations, la pluspart se tiennent plantées sans aucun mouvement ; et est leur façon antienne. Aucunes baissent un peu la teste pour vous resaluer. Ce sont communément belles famés, grandes et blanches. C’est une très bonne nation, mesme à ceux qui se conforment à eux. M. de Montaigne, pour essayer tout à faict la diversité des mœurs et façons, se laissoit partout servir à la mode de chaque pais, quelque difficulté qu’ilytrouvast. Toutefois en Souissc il disoit qu'il n’en souffroit nulle, que de n’avoir à table qu’un petit drapeau d’un demy pied pour serviette; et le mesme drapeau, lesSouisses ne le déplient pas sulement en leur disner, et si ont force sauces et plusieurs diversité de potages; mais ils servent tousjours autant de cueillieres de bois manchées d’argent, corne il y a d’homes ; et jamais Souisse n’est sans Cousteau, duquel ils prennent toutes choses ; et ne mettent guierc la main au plat . Quasi toutes leurs villes portent, au dessus des armes particulières de la ville, celles de l’empereur et de la maison d’Austriche; aussi la pluspart ont esté demanbrées dudit archiduché par les mauvais mesnagiers de ceste maison. Ils disent là que tous ceus de ceste maison d’Austriche, sauf le roy catholique, sont réduits à grande povreté, mesmemant l’empereur qui est en peu d’estimation en Allemaigne. L’eau que M. de Montaigne avûit beu le mardy luy avoit fait trois selles et s’estoit toute vuidéc avant mydy . Le mcrcredy matin, il en print mesme mesure que le jour precedent. Il treuve que. quand il se faict suer au licing, le lendemcin il faict beaucoup moins d’urines et ne rend pas l’eau qu’il a lieu, ce qu’il essaya aussi à Plommieres. Car l’eau qu’il prant lendemain, il la rend colorée et en rend fort peu, par où il juge qu’elle se tourne en aliment soudain, soit que l’évacuation de la sueur precedente le face, ou le jùne; car lors qu’il se baignoit il ne faisoit qu’un repas. Cela fut cause qu’il ne se beigna qu’une
fois. Le mcrcredy, son hostc acheta force poissons; lcdict seigneur s’enqueroit pourquoy c’estoit. 11 luy fust respondu que la plus part dudit lieu de liade mangeoient poissons le mcrcredy par religion : ce qui luy confirma ce qu’il avoit ouï dire, que ccus qui tiennent là la religion catholique y sont beaucoup plus tandus et devotieux par la circonstance de l’opinion conlrere. Il discouroit ainsi : « Que « quand la confusion et le meslange se faict « dans mesmes villes et se seme en une mesme « police, cela relasehc les affections des hom-
• mes, la mixtion se coulant jusques aus indi- « vidus, com’il advient en Auspourg et villes > impériales ; mais quand une ville n’a qu’une « police (car les villes de Souisse ont chacune » leurs lois à part et leur gouvernement chacune « à part-soy , ny ne dépendent en matière de » leur police les unes des autres; leur conjunc- “ tionet.colligance, ce n’est qu’en certencscon-
• ditions generales ), les villes qui font une
* cité à part et un corps civil à part entier à « tous les mamhres, elles ont de quoy se forli- « fier et sc meintenir; elles se fermissent sans « doubtc, et sc resserrent et sc rejouingnent
* par la secousse de la contagion voisine. » Nous nous applicames incontinent à la chaleur de leurs poiies, et est nul des nostres qui s’en olfençast. Car depuis qu’on a avalé une certene odeur d’air qui vous frappe en entrant, le demurant c’est une chaleur douce et eguale. M. de Montaigne, qui couchoit dans un poile, s’en louoit fort, et de santir toute la nuict une tiédeur d’air plaisante et modérée. Au moins on ne s’y bruslc ny le visage ny les botes, et est on quitte des fumées de France. Aussi là où nous prenons nos robes de chambre chaudes et fourrées entrant au logis, eus au rebours se mettent en pourpoint et sc tiennent la teste descouverte au poile, et s’habillent chaudement pour sc remettre à l'air. Le jeudy il beut de mesme; son eau fit operation et par devant et par derrière; et vuidoit du sable non en grande quantité; et même il les trouva plus actives que autres qu’il eust essayées, soit la force de l’eau, ou que son corpsfust ainsi disposé; et si en beuvoit moins qu’il n’avoit faict de nullcs autres, et ne les rendoit point si crues comme les autres. Ce jeudy il parla à un ministre de Zurich et natif de là, qui arriva là; et trouva que leur religion première estoit zuingluicnne :