TA IGNE
heures sonnent, l’un d’eux est tenu de crier à haute voix et pleine teste à l’autre, et lui demander quelle heure il est ; à quoi l’autre respond de mesme voix nouvelles de l’heure, et adjouste qu’il face bon guet. Les famés y font les buées1 à descouvert et en lieu publicque, dressant près des eaux un petit fouier de bois où elles font chauffer leur eau ; et les font meilleures, et fourbissent aussi beaucoup mieux la vaisselle qu’en nos hostelleries de Erance. Aux hostelieries, chaque chamheriere a sa charge et chaque valet. C'est un mal’heur que, quelque diligence qu’on fasse, il n’est possible que des gens du pais, si on n’en rencontre de plus habiles que le vulgaire, qu’un estrangier soit informé des choses notables de chaque lieu ; et ne sçavent ce que vous leur demandez. Je le dis à propos de ce que nous avions esté là cinq jours avec toute la curiosité que nous pouvions, et n’avions ouï parler de ce que nous trouvâmes» l’issue de la ville : une pierre de la hauteur d’un home, qui sembloit estre la piece de quelque pilier, sans façon ny ouvrage, plantée à un couin de maison pour paroitre sur le passage du grand chemin, où il y a une inscription latine que je n’eus moyen de transcrire; mai» c'est une simple dédicacé aux empereurs Nerva et Trajan. Nous vinsmes passer le Rhin à la ville de Keyserstoul*, qui est des alliées des Souisses, et catholique ; et delà suivîmes ladite riviere par un très beau plat pais, jusqu'à co que nous rencontrâmes des saults, où elle se rompt contre des rochers, qu’ils appellent les catharactes, comme celles du Nil. C’est que, audessoubsdeSchaffouse, le Rhin rencontre un fond plein do gros rochiers, où il sc rompt; et audessoubs, dans ces mesmes rochiers, il rencontre une pante d’environ deux piques de haut, où il faicl un grand sault, escumant et bruiant estrangement. Cela arreste le cours des basteaus et interrompt la navigation de ladite riviere. Nous vinsmes souper d’une trete à Schaffouse, quatre lieues, ville capitale de l’un des cantons des Souisses de la religion que j’ay sus dict, de ceux de Zurich. Partant de Bade, nous laissâmes Zurich à main droite où M. de Montaigne estoit délibéré d’aller, n’en estant qu'à deux lieues ; mais on lui rapporta que la peste y estoit. A Schaffouse, nous ne
(I) La késiw. — (1) VBJe du comté de Sade.
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vismes rien de rare. Ils y font faire une citadelle qui sera assez belle. Il y a une bute à tirer de l'arbalcstreet une place pour ce service, la plus l>ellc, grande et accommodée d'ombrage, de sièges, de galeries et de logis qu'il est possible; et y en aune pareille à i'bacquebute1 * *. Il y a des moulins d’eau à sicr bois, comme nous en avions veu plusieurs ailleurs, et à broyer du lin et à piller1 du mil. Il y a aussi un a lire" de la façon duquel nous en avions veu d’autres, mesme à Bade; mais non pas de pareille grandeur. Des premières branches, et plus basses, ils se servent à faire le plancliier d’une galerie ronde qui a vint pas de diamètre; ces branches, ils les rep‘ ient contremont et leur font embrasser le rond de eeste galerie, et se hausser à-mont autant qu’elles peuvent. Ils tondent après l'abre et le gardent de jettcr4jusques à la hauteur qu’ils veulent donner à eeste galerie, qui est environ de dix pieds. Ils prennent là les autres branches qui viennent à labre, lesquelles ils couchent sur ccrtennes clisses pour faire la couverture du cabinet ; et depuis les couchent en lias pour les faire joindre à celles qui montent contre-mont et remplissent de verdure tout ce vuide. lis retondent encor après cela l’abre jusques à sa teste, où ils y laissent espandre ses branches en liberté. Cela rend une très belle forme et est un très bel ahre. Outre cela, ils ont faict sourdre à son pied un cours de fontene qui se verse audessus du planchier de reste galerie. M. de Montaigne visita les bourguemaistresdela ville qui, pour le gratifier, avecqucs autres officiers publiques9 vindrent soupperà nostre logis, et y firent présenter du vin à M. d'Estissac et à lui. Ce ne fut sans plusieurs harangues ccrimonieuses d’une part et d’autres. Le principal bourguemaistreestoit gentil homme et nourri page chez feu M. d'Orléans0, qui avoit desja tout obliéson françois. Ce canton fait profession d’estre fort nostre, et en a donné ce tesmoingnage récent, d’avoir refusé à nostre faveur la confédération que feu M. de Savoie recherchoit avec les cantons, de quoy j’ay faict cy dessus mention. Le samedy 8- d'octobre, nous partismes au matin à huit heures, après desjuné, de SchalTousc, où il y a très lion logis à la Couronne. Un homme
(I) L'arquebuse. — (î) piler. — (3) Arbre. — (4». Pousser. —
(3) Publics.— (6) Charles, frère cadcl d'Henri II, d'abord duc
d'A ngoulèroc, puis d ürtëaus, mort le 9 septembre IMü. j *
sçavant du pais entretint M. de Montaigne , et entre autres choses, de cc que les hahitans de eeste ville ne soinl, à la vérité, guierc affectionnés à nostre cour; de manière que toutes les deliberations où il s'estoil trouvé tuuchant la confédération avec le roy, la plus grande partie du peuple estoit toujours d'avis de la rompre : mais que, par les menées d'aucuns riches, cela se conduisoit autremant. Nous vismes au partir un engin de fer que nous avions veu aussi ailleurs, par lequel on soulevé les grosses pierres, sans s’y servir de la force des hommes pour charger les charretcs. Nous passâmes le long du lUiin, que nous avions à nostre mein droite, jusqu’à Stain1, petite ville alliée des cantons, de mesme religion que Schaffouse. Si est ce qu’en chemin il y avoit force croix de pierre, où nous repassâmes le llhin sur un autre pont de bois ; et coutovant la rive, l'aïant à nostre main gauche, passantes le long d'une autre petite ville 4, aussi des alliées des cantons catholiques. Le IUiin s’espand là en une merveilleuse largeur, comme est nostre Garonne t ant Blayc, et puis se resserre jusques à Constance, quatre lieues, où nous arrivâmes sur les quatre heures. C'est une ville de la grandeur de Chalons, apertenant à l’archiduc d’.Austrichc, et catholique. Parce qu’elle a esté autrefois, et depuis trente ans, possédée par les luthériens, d’où l’empereur Charles Y les deslogca par force, les églises s’en sentent encorcs aus images. L’cvesquc, qui est gentilhomme du païset cardinal, demeurant à Home, en tire bien quarante mille escus de revenu. U y a des chanoinies, en l’eglise Nostre Dame, qui valent mille cinq cens llorins et sont à des gentilshommes. Nous en vismes un à cheval, venant de dehors, veslu licenticusement comme un homme de guerre; aussi dit-on qu’il y a force luthériens dans la ville. Nous montasmes aujclochicr, qui est fort haut, et y trouvasmes un homme attaché pour sanlinelle, qui n'en part jamais, quelque occasion qu’il y ail, et y est enfermé. Us dressent sur le bord du Rhin un grand batimant couvert, de cinquante pas de long et quarante de large ou environ ; ils mettront là douze ou quinze grandes roues, par le moyen desquels ils esleveront sans cesse grande quantité d’eau sur un planchié qui
(i) Sida. — (Z)- Sied boni.
sera un estage audessus, et autres roues de fer en pareil nombre; car les basses sont de bois, et relèveront de mesme de ce planchié à un autre audessus. Cest’cau, qui estant montée à ccste hauteur, qui est environ de cinquante pics, se dégorgera par un grand et large canal artificiel, et se conduira dans leur ville pour y faire moudre plusieurs moulins. L’artisan qui conduisoit cestc maison, seulement pour sa main, avoit cinq mille sept cens florins, et fourni outre cela de vin. Tout au fons de l’eau, ils font un planchier ferme tout au tour, pour rompre, disent-ils, le cours de l’eau, et affin que dans cest estuy elle s’endorme, affin qu’elle s’y puisse puiser plus ayséemanl. Ils dressent aussi des engeins par le moyen desquels on puisse hausser et baisser tout ce rouage, selon que l’eau vient à estre haulte ou basse. Le Rhin n’a pas là ce nom : car à la teste de la ville il s’estand en forme de lac, qui a bien quatre lieues d’Allemaigne de large, et cinq ou six de long. Ils ont une belle terrasse, qui reguarde ce grand lac en pouinte, où ils recueillent les marchandises ; et à cinquante pas de ce lac, une belle maisonnette où ils tiennent continuellement une santinclle ; et y ont attache une chcine par laquelle ils ferment le pas de l’antrée du pont, ayant rangé force pals' qui enferment de deux costés cestc espace de lac, dans lequel espace se logent lesbateaus et se chargent. Kn l’eglisc Nostre Dame, il y a un conduit qui, audessus du Rhin, se va rendre au fauxhourgde la ville. Nous reconnûmes que nous perdions le pais de Souisse, à ce que, un peu avant que d’arriver à la ville, nous vismes plusieurs maisons de gentil’homcs ; car il ne s’en voit guieres en Souisse. Mais quant ans maisons privées, elles sont, et aus-villes et aus champs, par la route que nous avons tenu, sans compareison plus belles qu’en France ; et n’ont faute que d’ardoises ; et notamment les hostclcries, et meilleur traitemant ; car ce qu'ils ont adiré pour nostre service, ce n’est pas pai indigence, on le connoit assez au reste de leur équipage ; et n’en est point où chacun ne boive en grands vaisseaux d’argent, la pluspart doréset labourés1 *, mais ils sont à dire par coustume. C’est un pais très fertile, notament de vins. Pour revenir à Constance, nous fumes mal logés à l’Aigle, et y receumes de.
(I) Moll».— (l) Travaille..
Moxtaïgss,
l’hoste un trait de la liberté et fierté barbare almanesque sur la querelle de l’un de nos homes de pied avec nostre guide de Basle. Et parce que la chose en vint jusques aux juges, ausquels il s’alla pleindre, le prevost du lieu, qui est un gentilhome italien qui est là habitué et marié, et a droit de bourgeoisie il y a longtemps, respondit à M. de Montaigne, sur ce qu’on l’enqueroit si les domestiques serviteurs dudit seigneur scroint crus en tesmoingnage pour nous : il respondit que oui, pourveu qu'il leur donnas! congé ; mais que soudain après il les pourrait reprendre à son service. C’estoilunesubtilitércmarcable.Lendemein.qui fut dimenchc, a cause de ce desordre, nous arrestames jusques après disner, et changeâmes de logis, au Brochet, où nous fumes fort bien. Le fils du capitene de la ville, qui a esté nourri page chez M. de Meru', accompaigna tousjours messieurs à leurs repas et ailleurs; si ne seavoit-il nul mot de françois. Les services de leurs tables se changent souvent. On leur donna là, et souvent depuis, après la nappe levée, d’autres nouveaus services parmy les verres de vin : le premier, des canaulet, que les Guascons appellent ; après, du pain d’espice; et pour le tiers, un pain blanc, tandre, coupé à taillades, se tenant pourtant entier; dans les descoupures, il y a force espices et force sel jetté parmy, et audessus aussi de la croûte du pain. Ceste contrée est extresmement pleine de ladreries, et en sont les chemins tout pleins. Les gens de village lervent au des-juner de leurs gens de travail des fouaces* fort plattes, où il y a du fenouil, et audessus de la fouasse des petits lopins de lard hachés fort menus et des gosses d’ail. Parmi les Allemands, pour honorer un home, ils gaignent tous-jours son costé gauche, en quelque assiete qu’il soit ; et prennent à offense de se mettre à son costé droit, disant que pour déférer à un home il faut lui laisser le costé droit libre pour mettre la main aux armes. Le dimenche après disner nous partimes de Constance; et après avoir passé le lac à une lieue de la ville5, nous en vinsmes coucher à
Smardorff* , |deux lieues, qui est une petite
(1) Charles do Monlmorenoi, depuis duc «Ta n ville, et amiral de Franco, (ils du connétable Anne de Monimorcncl.
(2) Fouaces, espèce de galettes. — (5) Devant Môrsburg. — (I) llnrkdorf.
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ville catholique, & l’enseigne de Coulogne1, et logeâmes à la poste qui y est assise pour le passage d'Italie en Alemaignc , pour l’empereur. Là, comme en plusieurs autres lieus, ils remplissent les paillasses de feuilles de certein arbre* qui sert mieus que la paille et dure plus longtemps. C’est une ville entournée d’un gran pais de vignes, où il croît de très-bons vins. Le lundy 10 d’octobre, nous partismes après des- ! juner : car M. de Montaigne fut convié par le I beau jour de changer de dessein d’aller à Itavesbourg3 ce jour-là, et sedestourna d’une journée pour aller à Linde4. M. de Montaigne ne des-junoit jamais; mais on lui apportoit une piece de pain sec qu’il mangeoit en chemin; et estoit par lois cidé des reisins qu’il trouvoit, les vendanges se faisant oncores en ce pats-la, le pais estant plein de vignes. Et mesmes autour de Linde, ils les soulèvent de terre en treilles, et y laissent force belles routes pleines de verdure, qui sont très-belles. Nous passantes une ville nommée Bouchorn \ qui est impériale et catholique, sur la rive du lac de Constance; en laquelle ville toutes les marchandises d’Oulme0, de Nuremberg et d’ailleurs se rendent en charrois, et prennent delà la route du Hhin par le lac. Nous arrivasmes sur les trois heures après midy à
Linde7, trois lieues, petite ville assise à cent pas avant dans le lac, lesquels cent pas on passe sur un pont de pierre : il n’y a que ceste entrée, tout le reste de la ville estant entourné de ce lac. Il a bien une lieue de large, et au delà du lac naissent les monlaignes des Grisons. Ce lac et toutes les rivières de là autour sont basses en hiver , et grosses en esté , à cause des neges fondues. En tout ce pais les famés couvrent leur teste de chapeaus ou lmnnets de fourrure, corne nos calotes; le dessus, de quelque fourrure plus honeste, corne de gris ; et ne coustc un tel bonnet que trois testons ; et lededansd’eigneaus8. La fenestrequi est audevant de nos calotes, elles la portent en derrière, par où paroit tout leur poil tressé. Elles sont aussi volanlicrs chaussées de botines ou rouges ou blanches, qui ne leur siesent pas mal. Il y a exercice de deux religions. Nous fumes voir l’ église catholique bastie l’an 8G6, où toutes
(IJ Cologne.— (SJ ne* feuilles ,te niiiïs. — (?) aavensptirg. —
(I) IJnJaii.— (s) Bwtlinrn, appelée aussi r'rwslrklolisri n. —
(n; o'Ulni.— f»J t-Intlau —(sj De laine ilagneau.
choses sont en leur>ntier; et vismes aussi l’eglise de quoi les ministres se servent. Toutes les villes impériales ont liberté de deux religions, catholique et luthéricnc. Selon la volante des habitons, ils s’appliquent plus ou moins à cele qu’ils favorisent. A Linde il n’y a que deux ou trois catholiques, à ce que le prostré1 dit à M. de Montaigne. Les prestres ne laissent pas d’avoir leur revenu libre et de faire leur office, comme aussi des noneins qu’il y a. Ledit sieur de Montaigne parla aussi au ministre, de qui il n’apprint pas grand chose, sauf la haine ordineire contre Zuinglc et Calvin. On tient qu’à la vérité il est peu de villes qui n’ayent quelque chose de particulier en leur créance ; et sous l’autorité de Martin* qu'ils reçoivent pour chef, ils dressent plusieurs disputes sur l’interprétation du sens èscscritsde Martin. Nous lojamcs à la Couronne, qui est un beau logis. Au lambris du poile il y avoit une forme de cage de mesme le lambris, à loger grand nombre d’oiscaus; ell’avoit des allées suspendues et accommodées de fil d’aréchal , qui servoient d’espace aus oiscaus, d’un bout à l’autre du poile. Ils ne sont meublés ny fustés3 que de sapin qui est l’arbre le plus ordinere de leurs forests; mais ils le peignent, vernissent et netloyent curieusemant, et ont mesmes des vergettes de poil de quoi ilsépoussetcnt leurs bancs et tables. Ils ont grande abondance de chous-calms4, qu’ils ha chept menus tout5 un instrumant exprès ; et ainsi haché, en mettent grande quantité dans des cuves atout du sel0, de quoi ils font des potages tout l’hiver. là M. de Montaigne esséia à se faire couvrir un lict d’un coite, corne c’est leur coutume; et se loua fort de cest usage, trouvant que c’estoit une couverture et chaude et legicre. On n’a à son avis à se plaindre que du coucher pour les homes délicats ; mais qui porteroit un materas7 qu’ils ne connoissent pas là,
(I) C'esl-à-dire. le cure. Dans ses Essais, Montaigne appelle le curé de son village mon prcslro. Jadis le prêtre ou curé était presque toujours le commensal ou domestique du seigneur et le tarant tic son tlnutesi/tiue. Le concile do Trente releva et ennoblit celte profession presque dégradée, Yoyr. Rabelais, !iv. IV, c. 13, 14 et 15. — (3) Luther. - (3) Boisés.
(!) l.o cbou-cabus est fort estimé en Suisse et en Savoie, le Père Noues lr lcr parle d’uoe famille noble de ces contrées qui a pour armoiries un ebou-cabus au naturel en champ d’argent, cl |H»ur devise, en coût repcUeric : Tout n'ett qu'abus.
(5) Avec.
(«;) c’est ce que les Allemands nomment saut eront, en français sitrrrOMf-, et par corruption choucroute (7) Matelas.
et un pavillon dans ses coffres, il ny lrouveroit rien à dire : car quant au tretemant de table, ils sont si abondans en vivres, et diversifient leur service en tant de sortes de potages, de sauces, de salades, corne hors de nostre usage. Ils nous ont présenté des potages faicts de couins1 ; d’autres de pommes cuites taillées à ruelles sur la souppe, et des salades de chouscabus. Ils font aussi des hroucts, sans pcin,dc diverses sortes, corne de ris, où chacun peschc en commun (car il n’y a nul service particulier), et cela d’un si bon goust aus bons logis que à pene nos cuisines de la noblesse francèse lui sembloicnt comparables; et y en a peu qui ayent des sales si parées. Ils ont grande abondance de bon poisson qu’ils mêlent au service de chair; ils y desdeingnent les truites et n’en mangent que le foye; ils ont force gibier, bécasses, levreaux, qu’ils acoutrent d’une façon fort csloingnée de la nostre, mais aussi bonne au moins. Nous ne vismes jamais des vivres si tendres com’ils les servent communéemant. Us mcslent des prunes cuites, des taries de poires et de pommes au service de la viande, et mettent tantost le rosti le premier et le potage à la fin, tantost au rebours. Leur fruict, ce ne sont que poires, pommes qu'ils ont fort bonnes, noix et formage. Parmi la viande, ils servent un instrumant d’arjant ou d’estein, à quatre logettes, où ils mettent diverses sortes d’episseries pilées; et ont du cumin, ou un grein semblable, qui est piquant et chaut, qu’ils mcslent à leur pein ; et leur pein est la pluspart faict avec du fenouil. Après le repas, ils remelent sur la table des verres pleins et y font deux ou trois services de plusieurs choses qui esmenvent l’altération. M. de Montaigne trouvoit à dire trois choses en son volage : l’une qu’il n’eust mené un cuisinier pour l’instruire de leurs façons et en pouvoir un jour faire voir la preuve chez lui; l’autre qu’il n'avoit mené un valet allemand ou n’avoit cherché la compaignic de quelque gentilhomme du pals (car de vivre à la mercy d’un bélitre de guide, il y santoit une grande incommodité); la tierce qu’avant faire le voyage, il n’avoit veu les livres qui le pouvoint avertir des choses rares et remarcables de chaque lieu, ou n’avoit unMunster’ou quel-
(!) Coings.
(s) c.Vsi-Mire la CtwnograpWe de Setmlien Munster, surnommé le Stratum de t‘ Allemagne.
que autre dans ses coffres'. Il mesloitàla vérité à son jugement un peu de passion du mépris de son pais, qu’il avoit à haine et contrecœur pour autres considérations; mais tant y a qu’il préferoit les commodités de ce païs-là sans eompareson aux francèscs, et s’y conforma jusqu’à y boire le vin sans eau. Quant à boire à l'envi, il n’y fut jamais convié que de courtoisie, et ne l’entreprit jamais. La cherté en la haute Allemaigne est plus grande qu’enFrance; car à nostre conte* l’hoine et cheval despanse pour le moins par jour un escu au soleil. Les hostes content en premier lieu le repas à quatre, cinq ou six bats pour table d’hoste. Ils font un autre article de tout ce qu’on boit avant et après ces deux repas et les moindres cotations, de façon que les Alemans partent communéemant le matin du logis sans boire. Les services qui se font après le repas et le vin qui s’y emploie, en quoi va pour eus la principale despance, ils en font un conte avec les colations. A la vérité, à voir la profusion de leurs services et notamment du vin, là-mesmes où il est extrêmement cher et apporté de pals loingtain, je trouve leur cherté excusable. Ils vont euxmesmes conviant les serviteurs à boire et leur font tenir table deux ou trois heures. Leur vin se sert dans des vaisseaus corne grandes cruches, et est un crime de voir un gobelet vuidc qu’ils ne remplissent soudein, et jamais de l'eau, non pas à ceus mesmes qui en demandent ; s’ils ne sont bien respectés. Ils content après l’avoine des chevaus cl puis l’establc3, qui comprend aussi le foin. Ils ont cela de bon qu’ils demandent quasi du premier mot ce qu’il leur faut, et ne guaigne-t-on guiere à marchander. Ils sont glorieux, choleres et y vrognes; mais ils ne sont, disoit M. de Montaigne, ny trahistres 4 ny voleurs. Nous partîmes delà après des-jeuner et nous randimes sur les deux heures après midi à
Vanguen 5, deux lieues, où l’inconvéniant du coffre, qui se blessoit , nous arresta par force. Et fumes contrcins de louer une charrele pour le lendemein, à trois cscus par jour; le charretier qui avoit quatre chevaus , se nourrissant
(I) Il est ëiounanl, en effet, que Montaigne, connaissant si bien le prix des voyages, eût négligé les deux derniers moyens.
(t) Compte —fît) L'écurie.— (4) Traître».
(5) Wangon.
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de là '. C'csl une petite ville impériale qui n’a jamais voulu recevoir compagnie d’autre religion que catholique, en laquelle se font les faulx, si fameuses qu’on les envoie vendre jusques en Lorrene. Il en partit lendemein, qui fut le mercrcdy au matin 12 d’octobre, et tourna tout court vers Trante 1 * 3 par le cbemein le plus droit et ordinere , et nous en vinsmes disner à Isne5, deux lieues, petite ville impériale et très plesammant disposée. M. de Montaigne, corne estoit sa couslume, alla soudein trouver un docteur théologien de cestc ville, pour prendre langue, lequel docteur disna avec eux. Il trouva que tout le peuple estoit lutérien, et vit l’église iutérienc qui a usurpé, comme les autres qu’ils tiennent ès villes impériales, des églises catholiques. Entr'autrcs propos qu’ils eurent ensemble sur le sacrement, M. de Montaigne s’avisa qu’aucuns calvinistes l’avoient avertv en chemein que les Lutériens mcsloient aux antiennes opinions de Martin plusieurs erreurs estranges, corne l’ubiquisme, maintenant le corps de Jésus-Christ estre partout com’en l’hostie ; par où ils tomboient en mesme inconvenant de Zuingle, quoi que ce fût par diverses voies : l’un par trop espargner la présance du corps, ["autre par la trop prodiguer (car à ce conte le sacrement n’avoit nul priviliege sur le corps de l’Eglise, ou assemblée de trois bornes de bien) ; et que leurs principaux argumans estoient : t°queladivinitéestoit inséparable du corps, parquoi, ladivinité estant partout, que le corps l’estoit aussi. Secondement, que Jésus-Christ devant estre tousjours à la dextre du pere, il estoit partout, d'autant que la dextre de Dieu, qui est la puissance, est partout4. Ce docteur nioit fort de parollc cestc imputation, et s’en défendoit corne d’une calomnie; mais par efTect, il semble à M. de Montaigne qu’il ne s’en couvroit guere bien. Il fit compagnie à M. de Montaigne à aler visiter un monastère très beau et sumptueux, où la messe se disoit ; et y entra et assista sans tirer le bonnet, jusques à ce que MM. d’Estissac et de Montaigne eussent faict leurs oraisons. Ils alarent voir dans une cave de l’abbaîe une pierre longue et ronde, sans autre ouvrage, arrachée, corne il semble, d'un pilier, où en lettres latines fort
(1) Sur celle somme.— (s) Tronic. — fl) mil.
(I) il but Cire théologien pour vouloir cipiKfuer ce golima-
Ihiu. Iloni oigne l'cipoie comme il rentend.
lisibles ceste inscriptions est : « que les empereurs Pcrlinax et Antoninus ont refaict les chemins et les ponts, à unze mille pas de Campidonum , « qui est Kempten, où nous alames coucher. Ceste pierre pouvoit estre là comme sur le chemin durahillagc; car ils tiennent que ladite ville d'isne n'est pas fort antienne. Toutefois ayant reconnu les avenues dudit Kempten d’une part et d’autre, outre qu’il n’y a nul pont, nous ne pouvions reconnctrenul rabitlagc digne de tels ouvriers. Il y a bien quelques montagnes antrecoupées, mais ce n’est rien de grande manufacture.
Kempten, trois lieues, une ville grande corne Sainte-Foy *, très belle et peuplée et richement logée3. Nous fumes à I’Ourt, qui est un très beau logis. On nous y servit de grands tasses d’arjant de plus de sortes (qui n’ont usage que d’ornemant, fort labourées et semées d'armoiries de divers seigneurs) qu’il ne s’en tient en guierc de bones maisons. Là se tesmoigna ce que disoit ailleurs M. de Montaigne : que ce qu’ils oblienldunoslrc c’est qu’ils le méprisent ; car aîant grand’foison de vesselle d’estain, cscurée com’ à Montaigne, ils ne servirent que des assiettes de bois, très-polies à la vérité et très-belles. Sur les sièges en tout ce pais, ils servent des cussins5 pour se seoir, et la plupart de leurs planchiers lambrissés sont voûtés com’ en demy croissant, ce qui leur donne une belle grâce. Quant au linge de quoy nous nous plcignions au commencement, onques4 puis nous n’en eûmes faute; et pour mon maistresje n'ay jamais failli à en avoir pour lui en faire des rideaus au Iict. Et si une serviette ne lui sulfisoit, on lui en changcoit à plusieurs fois. En ceste ville, il y a tel marchand qui faict traficque de cent mille florins de toiles. M. de Montaigne, au partir de Constance, fût alé à ce canton de Souisse, d’où viennent les toiles à toute la cresticnté0, sans ce que, pour revenir à Lindc, il y avoit pour quatre ou cinq heures de traject du lac. Cestc ville est luthérienne, et ce qu'il y a d’estrange, c’est que, com’ à Isne,
(I) Saink-Foi, petite ville de l’Agé nois sur la Dordogne. Montaigne remploie souvent j»our Urine de comparaison, parce qu'elle lui Otait familière. La terre cl le château de Montaigne, situé* aussi sur la Dordogne , sont dans le voisinage de celle ville.— (i) Située. — (3) Coussin*.— (4) Jamais.
(5) On voit que le secrétaire de nos voyageurs était un domestique de Montaigne, cl apparemment son valet «le chambre.
(6) S.iinl-Oall.
DK MONTAIGNE.
là aussi l'église catholique y est servie trèssolemnellement : car le Icndcinein, qui fut jeudy matin, un jour ouvrier, la messe se disoit en l’abbaye hors la ville, com’clie se dict à Nostre Dame de Paris le jour de Pasqucs, avec musicque et orgues, où il n'y avoit que les religieus. Le peuple, au dehors des villes impériales, n’a pas eu ceste liberté de changer de religion. Ceus-là vont les Testes à ce service. C’est une très belle abbaïe. L’abbé la tient en titre de principauté, et lui vaut cinquante mille florins de rante. Il est de la maison d’Estain1. Tous les religieux sont de nécessite jantishomes. llildegarde, famé de Charlcmaigne, la fonda en 783, et y est enterrée et tenue pour sainte; ses os ont été déterrés d’une cave où ils étoient pour être enlevés4 en une chasse. Le mesme jeudy matin, M. de Montaigne ala à l'église des lutériens, pareille aus autres de leur secte et huguenotes, sauf qu'à l'eudrct de l’autel, qui est à la teste de la nef, il y a quelques bancs de bois qui ont des accoudoirs audessus , afin que ceux qui reçoivent leur cène, se puissent mettre à genous, com'ils font. 11 y rencontra deux ministres vieus, dont l’un prcschoil en alemant à une assistance non guicrc grande. Quand il eut achevé, on chanta un psalrnc en alemant, d'un chant un peu esloigné du nostre. A chaque verset il y avoit des orgues qui y ont esté mises frcschement, très-belles, qui respondoient en musique ; autant de fois que le prescheur nomoit Jésus-Christ, et lui et le peuple tiroient le bonnet. Après le sermon, l'autre ministre s’alla mettre contre cet autel le visage tourné vers le peuple, aïant un livre à la mein, à qui s’ala présenter une jeune famé, la teste nue et les poils1' espars, qui fit là une petite reverance à la mode du pais , et s'arresta là seule debout. Tantost après ungarson, quiestoit un artisan, atout ‘ une espée au costé, vint aussi se présenter et mettre à costé de ceste famé. Le ministre leur dict à tous deux quelques mots à l’oreille, et puis commanda que chacun dit le pale-nostre, et après se mit à lire dans un livre. Cestoient ccrtcnes réglés pour les jans qui se marient ; et les fit toucher à la mein l’un de l’autre, sans se baiser. Cela faict, il s’en vint, et M. de Montaigne le prinl; ils devisarent long-
0! De siciii. — (i) Uevcs, placés — (3) Leacbcvcui.
Avec.
tamps cnsamble ; il mena ledit sieur en sa maison et élude, belle et bien accommodée ; il sc nome Johannes Tilianus , Augustanus*. Ledit sieur 4 demandoit une confession nouvelle, que les lulcricns ont faite, où tous les docteurs et princes qui la soutiennent sont signés, mais elle n'est pas en. latin. Com'ils sortoinl de l’eglise, les violons cl tabourins sort oint de l’autre costé qui conduisoint les mariés. A la demande qu'on lui fit, s’ils permelloint les danses; il respondit: «Pourquoi non? «A cela3: pourquoi aux vitres et en ce nouveau batimant d’orgues ils avoint fait peindre Jésus - Christ et force images? — que ils ne défandoint pas les images pour avertir les homes, pourveu que l’on ne les adorast pas. A ce : pourquoi donq ils avoint osté les images antiennes des églises? — que ce n’estoient pas eus, mais que leurs bons disciples les Zuingliens, incites du malin esprit, y estoint passés avant eus, qui avoint fait ce ravage, corne plusieurs autres : qui est ceste mesme response que d’autres de ceste profession avoint faict audit sieur; mesme le docteur d'isne, à qui, quand il demanda s’il haïssoit la figure et l’efligie de la croix, il s'écria soudein : - Cornant serois-je si alhéiste de haïr ceste figure si heureuse et glorieuse auschreslicns ! » que c’estoit des opinions diaboliques. Celui-là mesme dict tout détrousséemant en dinant : qu’il aimerait mieux ouir çant messes, que de participer à la cène de Calvin. Audict lieu on nous servit des lièvres blancs. La ville est assise sur la rivicre d'Isler 1 ; nous y disnames ledit jeudy, et nous en vînmes par un chemin moniueus et stérile, coucher à
Krienten, quatre lieues, petit village catholique, comme tout le reste de ceste contrée, qui est à l’archiduc d'Austricbe. J’avois ohlié de dire sur l'article de Linde qu’à l’antrée de la ville il y a un grand mur qui tesmoingne une grande antiquité, où je n’aperceu rien d’escrit. J'antan que son nom en alemant signifie Vieille Muraille, qu’on m’a dict venir de là. Le vendredy au matin, quoique ce fût un bien chétif logis, nous n’y iaissasmes pas d’y trouver force vivres. Leurcoustumeest de ne chauffer jamais ny leurs linceuls pour se coucher, ny leurs vestemans pour se lever; et s’offcncent si on alume
(1) D’Augsbourg,— (i) Montaigne.— p) A celte autre qncslloti, (t) L'IUcr.
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du feu en leur cuisine pour cest effet, ou si on s’y sert de celui qui y est; et est l'une des plus grandes querelles que nous eussions par les logis. Là, mesmes au milieu des montagnes et des forets, où dix mille pieds de sapin ne coustent pas cinquante sols , ils ne vouloient permettre non plus qu’ailleurs que nous fissions du feu. Vendredy matin nous en partîmes et reprimes à gauche le chemin plus dous, abandonnant le santier des montaignes qui est le droit vers Trantc*, M. de Montaigne estant d’avis de faire le détour de quelques journées pour voir certaines belles villes d’Allemaigne, et se repantant de quoi, à Vangucn, il avoit quitté le dessein d’y aller, qui estoit le sien premier, et avoit pris cest’ autre route. En chemin nous rencontrâmes, corne nous avions faict ailleurs en plusieurs lieux, des moulins à eau, qui ne reçoivent l’eau que par une goutierede bois qui prand l’eau au pied de quelque haussure, et puis cslevée bien haut hors de terre et appuyée, vient dégorger sa course, par une pante fort drette qu’on lui donne, au bout de ceste gouttière, et vinsmes disner a
Friessen, une lieue. C'est une petite ville catholique appartenante à l’évesque d'Auguste*. Nous y trouvasmes force gens du trein de l’arehiduc d'Austricbe qui estoit en un chasteau voisin de là avec le duc de Bavière. Nous mismes là sur la riviere de Lech les coffres, et moi avec d’autres, pour les conduire à Augsbourg sur un floton qu’ils noment ; ce sont des pièces de bois jointes eosamble qui s’estandent quand on est à port*. Il y a là une abbaïe ; on y montra à messieurs un calice et un’estole qu’on tient en reliquere d’un seint qu’ils noment Magnus, qu’ils disent avoir esté fils du roi d’Eacosse et disciple de Colombanus4. En faveur de ce Magnus, Pépin fonda ce monastère et l’en fit premier abbé, et y a ce mot escrit au haut de la nef, et au-dessus dudict mot des notes de musique pour lui donner le son : Comporta virlule beati Magni fama, Pipinus princeps locum guem sanrtus incoluit regia largitate donarit s. Charlemagne l’enrichit depuis, comme il est aussi escrit audict monastère. Apres dis-
(I) Tronic.— (*) Augshourg.— (S) Sorte de radeau.— (t) Saint Go Imnban.
(5) a Le roi repin ayant appris par la renommée les grandes « vertus du bienlieureui Marptus, a doté, par scs libéralités « royales, le lieu que le saint babitoit. »
ner, vinsmes les uns et les autres coucher à
Chonguen, quatre lieues, petite ville du duc de Bavière, et par conséquent exactement catholique; car ce prince, plus que nul autre en Allemaigne, a maintenu son ressort pur de contagion et s'y opiniastre. C’est un bon logis à l’Estoile, et de nouvelle cérimonic ; on y ranjea les salières en une table carrée de couin en couin et les chandeliers aux autres couins, et en fit-on une croix Saint André. Ils ne servent jamais d’œufs, au moins jusques lors, si ce n'est durs, coupés à quartiers dans des salades qu’ils y ont fort boucs et des herbes fort frcsches; ils servent do vin nouveau communécmcnt soudein après qu’il est faict ; ils battent les bleds dans les granges à mesure qu’ils en ont besoin, et battent le bled du gros bout du fléau. Le samedy alames disner à
Lanspergs', quatre lieues, petite ville au duc de Bavière, assise sur ladite riviere de Lech, très belle pour sa grandeur, ville, fauxbourg et chateau. Nous y arrivasmes un jourde marché, où il y avoit un grand nombre de peuple, et au milieu d'une fort grande place une fontaine qui élance par cent tuiaus T eau à une pique de hauteur et l'esparpille d’une façon très artificielle, où on contourne les tuiaus là où l’on veut. II y a une très belle église. Et à la ville et au fauxbourg qui sont contre-mont, une droite coline, com’est aussi le chasteau. M. de Montaigne y alla trouver un colliege de jésuites qui y sont • fort bien accomodés d’un bastiment tout neuf, et sont après bastir une belle église. M. de Montaigne les entretint selon le loisir qu’il en eut. Le comte de Helfestein commande au chasteau. Si quelqu’un songe autre religion que la romene, il faut qu’il se taise. A la porte qui sé- |»are la ville du fauxbourg, il y a une grande inscription latine de l’an 1552, où iis disent en ces mots que senatus populusque1 de ceste ville ont basti ce monumant à la mémoire de Guillaume et de Louys, frères, ducs utriusque Boïariœ 5. Il y a force autres devises en ce lieu mesme, corne ceste cy : Horridum militent esse decet, nec auro reetalum, sed animo et ferro fretum 4; et à la teste, carra stultnrum mundus *. Et en un autre andret fort apparent
(I) Candsberg.— (S) 1-c sénat cl le peuple.— p) Des deux navières. — (4) « Il faut qu'un soldat négligé la parure cl les ornements, quU ne compte que sur son courage et sur sou épée.»
P) s Le monde n'est qu'une cage de tous. »
des mots extraits de quelque historien latin, de la victoire que le consul Marcellus perdit contre un roi de cote nastion: Carolami Boïorumque regis cum Marcello Cos. pugna qua eum vieil, etc. *. II y a plusieurs autres bones devises latines aux portes privées. Ils repeingnent souvent leurs viles, ce qui leur donne un visage tout fleurissant, et à leurs églises. Et com’à point nomé à la faveur de nostre passage, depuis trois ou quatre ans elles estoient quasi toutes renouvelées où nous fusmes; car ils mettent les dates de leur ouvrage. L'horologe de ccste, corne d’autres plusieurs de ce païs-là, sone tous les quarts d’heure; et dicton que celui de Nurcmbcrch sone les minutes. Nous en somrs partis après disner, par une longue pleine de pascage fort unie, coiue la pleine de la Hausse, et nous rendismes à
Augsbourg, quatre lieues, qui est estimée la plus belle ville d’Allemaigne, corne Strasbourg la plus forte. Le premier apprest étrange, et qui montre leur propreté, ce fut de trouver à nostre arrivée les degrés de la vis* de nostre logis tout couvert de linges, par dessus lesquels il nous falloit marcher, pour ne salir les marches de leur vis qu'on venoit de laver et fourbir’', corne ils font tous les samedis. Nous n’avons jamais aperceu d’araignée, ny de fange en leur logis ; en aucuns il y a des rideaux pour estandre au devant de leurs vitres, qui veut. Il ne se trouve guierc de tables aus chambres, si ce n'est celes qu'ils attachent au pic de chaque lict, qui pandent là atout4 des gons, et sc haussent et baissent, corne on veut. Les pieds des licts sont élevés de deux où trois pieds au dessus du corps du lict, et souvent au niveau du chevet; le bois en est fort beau et labouré; mais nostre noyer surpasse de beaucoup leur sapin. Ils servoint là aussi les assietes d’estein très luisantes, au dessous de celles de bois par dedein ; ils melent souvent contre la paroy, à côté des licts, du linge et des rideaus, pour qu’on ne salisse leur muraille en crachant. Les Alemans sont fort amoureux d'armoiries; car en tous les logis, il en est une miliasse que les passans jantils- homes du pais y laissent par
(I) « Comlt.il de Carolaïuc ( ou Carlomnn ) cl du roi des Bon us avec le consul Marcellin, où ce dernier fui défait. » Xou» laissons à deviner quel était ce consul Marcellus! Le dernier des fastes consulaires est de l'an de J.-C. 311.
(îj De l'escalier. — (N) Xcilojer.— (4) Avec.
les parois, et toutes leurs vitre* en sont fournies. L’ordre du service y change souvent ; ici les ccrevisses furent servies les premières, qui partout ailleurs 6e servoint avant l’issue, et d’une grandeur estrange. En plusieurs hosteleries, des grandes, ils servent tout à couvert. Ce qui fait si fort reluire leurs vitres, c’est qu’ils n’ont point de fenestres attachées à nostre mode, et que leurs châssis sc remuent quand ils veulent, et fourbissent leurs verrières fort souvent. M. de Montaigne, le lendemein qui estoit dimenche matin, fut voir plusieurs églises, et aux catholicques qui sont en grand nombre, y trouva partout le service fort bien faict. Il y en a six luteriennes et seize ministres ; tes deux des six sont usurpées des églises catolicques, les quatre sont basties par eux. Il en vit une ce matin, qui samblo une grand’ salle de colliege: ny images, ny orgues, ny crois. La muraille chargée de force cscris en alemant, des passages de la bible ; deux cbeses , l'une pour le ministre, et lors il y en avoit un qui preschoit, et au dessous une autre où est celui qui achemine1 le chant des psalmes. A chaque verset ils attendent que celui là donne le ton au suivant; ils chantent pesle mesle, qui. veut, et couvert qui. veut. Après cela un ministre qui estoit dans la presse, s'en alla à l’autel, où il lent force orcsons dans un livre, et à certenes oresons , le peuple sc levoit et joingnoit les meins, et au nom de Jésus-Christ faisoit des grandes revercnces. Après qu’il eut achevé de lire descouvert, il avoit sur l’autel une serviette, une eguiere* et un scaucier 5 où il y avoit de l’eau ; une famé suivie de douze autres famés lui présenta un enfant emmailloté, le visage découvert. Le ministre atout ses doigts print trois fois de l’eau dans ce saucier, et les vint lançant sur le visage de l’enfant et disant certenes paroles. Ce faict, deux homes s’approchèrent et chacun d’eus mit deus doigts de la mein droite sur cest enfant: le ministre parla à eus, et ce fut faict. M. de Montaigne parla à ce ministre en sortant. Ils ne touchent à nul revenu des églises, le Sénat eu public les paie; il y avoit beaucoup plus de presse en cestc eglise seule qu’en deux ou trois catholiques. Nous ne vismes nulle belle famé; leurs
(I) Entonne, commence.— (8) Algulcre.— [S) Crw faudêre.— (5) Avec. ..
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vcstemans sont fort dllïerans les ans des autres. Entre les homes il est mat-aisé de distinguer les nobles, d’autant que toute façon de jans portent leurs bonnets de velours, et tous des espces au costé. Nous estions logés à l’enseigne d’un arbre nomé Imite1 au païs.joignant le palais des Foulcrcs*. L'un de eeste race mourant quelques années y a, laissa deux millions d’escus de France vaillant à ses héritiers, et ces héritiers, pour prier pour son ame, donnarent aus jésuites qui sont là trente mille florins contans, de quoy ils se sont très bien accommodés. Laditte maison des Foulcrcs est couverte de cuivre. En general les maisons sont beaucoup plus belles, grandes et hautes qu’en nulle ville de France, les rues beaucoup plus larges; il l'estime3 de la grandeur d’Orléans*. Après disner, nous fumes voir escrimer en une sale publicquc où il y avoit une grand’presse ; et païet-on à l’antrée, com’aus bateleurs, et outre cela les sieges des bancs. Ils y tirarent au pouignard, à l’espée à deus mains, au bâton à deus bouts, et au braquemart 5 ; nous vimes après des jeus de pris à l’arbaleste et à l’arc, en lieu encore plus magnifique que à Schaffousc. De là à une porte de la ville par où nous estions entrés, nous vimes que sous le pont où nous estions passés, il coule un grand canal d’eau qui vient du dehors de la ville, et est conduit sur un pont de bois au dessous de celui sur lequel on marche, et au dessus de la riviere qui court par le fossé de la ville. Ce canal d’eau va bransler certenes roues en grand nombre qui remuent plusieurs pompes , et haussent par deux canaus de plomb l’eau d’une fontene qui est en cest endroit fort basse, en haut d’une tour, cinquante pieds de haut pour le moins. Là elle se verse dans un grand vaisseau de pierre, et de ce vaisseau par plusieurs canaus se ravale en bas, et de-là se distribue par la ville qui est par ce seul moyen toute peuplée de fontenes. Les particuliers qui en veulent un doit pour eus, il leur est permis, en donnant à la ville dix florins de rente ou deux cents florins une fois païés. Il y a quarante ans qu’ils se sont
(!’ Tilleul. — (*) LcsFugger, négociante d'Allemagne, qui prêtèrent dos somme- très considérables U Clinrlc&Quiiil pendant les guerres de religion, et furent élevés au rang de comtes de l'empire puis de princes souverains.
(S) Mou teigne.— (») La vWo d'Aug*bourg. — (r»j F.péc courte et large.
ambellis de ce riche ouvrage. Les mariages des catholiques aus lutériens se font ordinerement, et le plus desircus subit les lois de l’autre ; il y a mille tels mariages : nostre hostc estait catholique, sa famé Luterienne. Ils nettoient les verres atout* une espoussette de poil ammcnchée au bout d’un baston ; ils disent qu’il s’v treuve de très baus cbevaus à quarente ou cinquantccscus.Le corps de la ville fit cest honneur à messieurs d’Estissac et de Montaigne de leur envoïer presanter, à leur souper, quatorze grands vesseaus pleins de leur vin, qui leur fut offert par sept serjans veslus de livrées, et un honorable officier de ville qu’ils conviaront à souper : car c’est la constante et aus porteurs on faict donner quelque chose ; ce fut un escu qu'ils leur firent donner. L’oflîeier qui souppa avec eus dict à M. de Montaigne, qu’ils estoint trois en la ville ayant charge d’ainsi gratifier les estrangers qui avoint quelque qualité, et qui estoint en ccste cause en souin de scavoir leurs qualités, pour, suivant cela , observer les cerimonies qui leur sont dues: ils donnent plus de vins aus uns que aus autres. A un due, l’un des Bourguemaistres en vient presanter: ils nous prindrent pour barons et chevaliers. M. de Montaigne, pour aucunes raisons, avoit voulu qu’on s’y contrefit, et qu'on ne dict pas leurs conditions; et se promena seul tout le long du jour par la ville*; il croit que cela mesme servit à les faire honorer davantage. C’est un honeur que toutes les villes d’AlIcmaignc leur ont faict. Quand il passa par l’eglise Nostre-Dame, ayant un froit extrême, ( car les frois commcnçarent à les picquer au partir de Kempten, et avoint eu jusques lors la plus heureuse scson qu’il est possible), il avoit sans y penser, le mouchoir au nés, estimant aussi qu’einsi seul et très mal ac’ commode, nul ne se prendroit garde de lui. Quand ils furent plus apprivoisés avec lui, ils lui dirent que les gens de l’église avoint trouvé reste contenance estrange. Enfin il encourut le vice qu’il fuioit le plus, de se rendre remercable par quelque façon ennemie du goust de ceux qui le votaient; car en tant qu'en lui est il se conforme et range aus modes du lieu où il sc trouve; et portoit à Auguste3 un bonnet
(!) Avec.— (i) On reconnaît bleu I» Montaigne : c'élalt aussi rtiumcur d'Horace : Quaxunquc libido est, inccito soins, etc., Ht». I, sot. 0.— (5) Augsbourg.
fourré par la ville. Ils disent à Auguste, qu’ils sont exempts non des souris, mais des gros rats, de quoy le reste de l'AUemaigne est infecté, et là dessus content force miracle, attribuant ce privilège à l’un de leurs évesques qui est là en terre; et de la terre de sa tumbe, qu’ils vendent à petits lopins comme une noisette, ils disent qu’on peut chasser ceste vermine, en quelque région qu’on la porte1. Le lundi nous fumes voir en l’eglise Nostrc-Damc la pompe des noces d’une riche fille de la ville et lede, avec un facteur des Koulcres, Vénitiau : nous ny vîmes nulle belle famé. Les Koulcres qui sont plusieurs, et tous très riches, tiennent les principaux rengs de ceste ville là. Nous vismes aussi deus sales en leur maison: l’une haute, grande, pavée de marbre ; l’autre basse, riche de médailles antiques et modernes, avec une charabrette au bout. Ce sont des plus riches pièces que j'ayc jamais vcucs. Nous vismes aussi la danse de cesf assemblée : ce ne furent qu’AIcmandes: ils les rompent à chaque liout de champ, et ra mènent seoir les dames qui sont assises en des bancs qui sont par les costés de la sale, à deus rangs couverts de drap rouge : eus ne se meslent pas à elles. Après avoir fait une petite pose, ils les vont reprendre: ils baisent leurs mains; les dames les reçoivent sans baiser les leurs; et puis leur metant la mein sous l’aisselle, les embrassent et joignent les joues par le costé.et les dames leur mêlent la main droite sur l’espaule. Ils dansent et les entretiennent, tout decouvers, et non richement vestus. Nous vismes d’autres maisons de ces Koulcres en autres endrets de la ville, qui leur est tenue de tant de despances qu’ils amplpîcnt à l’embellir : ce sont maisons de plcisir pour l’esté. Ln une nous vismes un horologe qui se remue au mouvement de l'eau qui lui sert de contre-pois. Là meme deus grands gardoirs de poissons1, cou vers, de vint pas en caré, pleins de poisson par tout les quattre costés de chaque gardoir. Il y a plu-
(I) Voyez V Histoire des rais, de Si3r.1I-. U ullapolis, Paris,
1737; la Lettre critique de l'abbé** [des Foulâmes, sur celle Mit. el la Rcp. de l’Aul., 173»; les mémoires pour servir de
supplément A VttUl. des rats, par fauteur de l’Ki/ropc iliuslrc, 1753-1751 ; cl surtout pour ce qui concerne les rats allemands, voyez la Cosmogr uph le *ic Sêbasl Munster, liv. IV, pag. ou colon. 1783 el suiv. ; et les Hais danois, ou 17 iis'virc des rats toniUcs du ciel, d’Olaüs Wormius, tü5">, llafuiw.
(i) Viviers.
Mo.vt.icbe.
sieurs petits tuiaus, les uns droits, les autres courbés contre-mont : par tous ces tuiaus, l’eau se verse très plesamant dansces gardoirs , les uns envoiant l’eau de droit fil, les autres s’élançant à la hauteur d’une picquc. Entre ces deux gardoirs, il y a place de dix pas de large planchéc d’ais ; il y a force petites pouintes d’airain qui ne se voient pas. Cependant que les dames sont amusées à voir jouer ce poisson, on ne faict que lâcher quelque ressort: soudein toutes ces pouintes élaneen t de l’eau menue et roide jusques à la teste d’un home, et remplissent les codifions des dames et leurs cuisses de ceste frechcur. En un autre endroict où il y a un tuiau de fontene plesante, pendant que vous la regardez, qui veut, vous ouvre le passage à des petits tuiaus imperceptibles qui vous jettent de cent lieues l’eau au visage à petits filets, et là il y a ce mot latin : Qucesisti ntigas, nugis gaudelo reperlis1. Il y a aussi une volière de vint pas en carré, de douze ou quinze pieds de haut, fermée partout d’areschal bien noué et enlrelassé ; au dedans dix ou douze sapins, et une fontene: tout cela est plein d’oiseaus. Nous y vismes des pigeons de Polongne, qu'ils appellent d’Inde, que j’ai veu ailleurs: ils sont gros, et ont le bec comme une perdris. Nous vismes aussi le mesnage d’un jardinier, qui prévoyant l’orage des froidures , avoit transporté en une petite logette couverte , force artichaus, olious, lélues, epinars, cicorée et autres herbes qu’il avoit ceuillées, corne pour les manger sur le champ ; et leur mettant le pied dans certene terre, esperoit les conserver bones et frecbcsdeux ou trois mois. Et de vray, lors il avoit çant artichaus nullement flétris, et si les avoit ceuillis il y avoit plus de six sepmcncs. Nous vismes aussi un instrumant de plomb courbe, ouvert de deus costés et percé. Si, l’ayant une fois rempli d’eau, tenant les deus trous en haut, on vient tout soudein et dextrement à le renverser, si5 que l’un bout boit dans un vesseau plein d’eau, l’autre dégoutte au dehors: ayant acheminé cest escoulement, ilavient pour éviter le vuide, que l’eau ramplit lousjours le canal et dégoutte sans cesse3 *. Les armes des Koulcres, c’est un escu mi-party : à gauche, une Uur de lis d'azur
(I) « Vcus cherchiez des amuserai ut s, jouisse/ de ceux-ci. » — (9) Do manière, de] façon que.
(3) c'csl le kiphou.
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en champ d'or ; à dretc une flur de lis d’or à champ d’azur, que l’empereur Charles V leur a données en les anoblissant. Nous alames voir des jans qui conduisoient de Venise au duc de Saxe deux autruches; le masle est le plus noir et a le col rouge, la femelle plus grisarde, et pondoit force œufs. Ils les menoint à pied, et disent que leurs (testes se lassoint moins qu’eus et leur echapoient tous les coups1; mais ils les tiennent atachés par un colier qui les sangle par les reins au dessus des cuisses, et à un autre au dessus des espaules, qui entoure tout leur corps, et ont des longues laisses par où ils lesarrestent ou contournent à leur poste*. Le mardy, par une singulière courtoisie des seigneurs de la ville, nous fumes voir une fausse porte5 qui est en ladite ville, par laquelle on reçoit à toutes heures de la nuict quiconque y veut entrer soit à pied, soit à cheval, pourveu qu’il dise son nom, et à qui il a son adresse dans la ville, ou le nom de l’hostellerie qu’il cherche. l)eus hommes lideles, gagés de la ville, president à cet entrée. Les gens de cheval paient deux bats pour entrer, et les gens de pied un. La porte qui respont au dehors, est une porte revestue de fer : à costé, il y a une piece de fer qui tient à une cheine, laquelle pièce de fer on tire. Ceste cheine, par un fort long ehoncin et force détours, respond à la chambre de l'un de ces portiers, qui est fort haute, et liât une clochette. Le portier en chemise, par certein engin qu'il relire et avance, ouvre ceste première porte à plus de cent lions pas de sa chambre. Celui qui est entré se trouve dans un pont de quarante pas ou environ, tout couvert, qui est au dessus du fossé de la ville; le long de ce pont est un canal de liois, le long duquel se meuvent les engins qui vont ouvrir ceste première porte, laquelle tout soudein est renfermée sur ceus qui sont entrés. Quand ce pont est passé, on se trouve dans une petite place où on parle à ce premier portier, et dict-on son nom et son adresse. Cela oui, ccstui-ci , atout 4 une clochette, avertit son compaignon qui est logé un etage au dessous en ce portai, où il y a grand logis ; ceslui-ci avec un ressort, qui est en uné galerie joignant sa chambre, ouvre en premier lieu une petite barrieredefer,et après , avec une grande roue , baus-
(I) A tout moment, coi>Ur,ueliemcut.-(»j A leur gnS.-(3).tJDe poterne.— <4) Avec,
se le pont levis, sans qnedetous ces mouvemans on en puisse rien apercevoir : car ils se conduisent parles poisdumuret des portes, et soudein tout cela sc referme avec un grand tintamarre. Après le pont, il s’ouvre une grand’-porte, fort espesse, qui est de bois et renforcée de plusieurs grandes laines de fer. L’estrangier sc trouve en une salle, et ne voit en tout son chemin nul à qui parler. Après qu’il est là enfermé, on vient à lui ouvrir une autre pareille porte ; il entre dans une seconde salle où il y a de la lumière: là il treuveun vesscau d’airain qui pend en bas par une cheine; il met là l'argent qu’il doit pour son passage. Cet arjant se monte à mont par le portier : s'il n’est contant , il le laisse là trenper jusques an lendemein ; s'il est satisfait, selon lacoustume, il lui ouvre de mesme façon encore une grosse porte pareille aus autres, qui se elot soudein qu’il est passé, et le voilà dans la ville. C’est une des plus artificielles choses qui se puisse voir. La Reine d’Angleterre1 a envolé un ambassadeur exprès pour prier la seigneurie de descouvrir l’usage de ces engins: ils disent qu’ils l’en refusarent. Sous ce portai, il y a une grande cave à loger cinq cens chcvaus à couvert pour recevoir secours, ou envoyer à la guerre sans le sceu du commun de la ville. Au partir de là, nous alames voir l'eglise de Sainte-Croix qui est fort belle. Ils font là grand festc du miracle qui avint il y a prèsdecent ans, qu’une famé n’aïant voulu avaler le corps de Nostrc Seigneur, et l’ayant osté de sa bouche et mis dans une bisote enveloppé de cire, se confessa ; et trouva-t-on le tout changé en cher*. A quoy ils allèguent force tesmoingnages ; et est ce miracle escrit en plusieurs licus en latin et en alemant. Ils montrent sous du cristal ceste cire, et puis un petit lopin de rougeur de cher. Ceste église est couverte de cuivre, corne la maison des Foulcrcs ; et n’est pas là cela fort rare. L’église des Luteriens est tout joingnant ceste -cy; eom’ aussy ailleurs, ils sont logés et se sont bastis, corne dans les cloitres des églises catholicques. A la porte de ceste église, ils ont mis l’image de Nostrc Dame tenant Jesus-Christ, avec autres saints et des enfants, et ce mot : Sim'fe part'ulos veniread me, etc. 5. Il y avoiten nostre
(I) Klbabclh.— (*1 Chair.
(3) Laissez approcher de moi Ira petits entama. Luc., C- 48,
logis un engin de pièces de fer qui tomboint jusques au fons d'un puis fort profond à deux endrets, et puis par le haut un garçon branslanl uncertein instrument, en faisant hausser etcaisser, deux ou trois pieds de haut, ces pièces de fer, elles alloint batant et pressant i’eau au fons de ce puis l’une après l’autre; et poussant de leurs bombes l’eau, la contreignent de rejaillir par un canal de plomb qui la rand aus cuisines et partout où on en a besoin. Ils ont un blanchisseur gage à repasser tout soudein ce qu’on a noirci en leurs parois. On y servoit des pastés et petits et grans, dans des vrsseaus de terre de la coleur et enlieremant de la forme d’une croûte de pasté. Il sc passe peu de repas où on ne vous présente des dragées et boites de coniitures ; le pcin le plus excellant qu’il est possible; les vins bons, qui en ceste nation sont plus sous eut blancs ; il n'en croit pas autour d’Augsbourg, et les font venir de cinq ou six journées de là. De çant florins que les hostes Emploient en vin, la republique en demande soixante, et moitié moins d'un autre home privé qui n’en acheté que pour sa pro\ ision. Ils ont encore en plusieurs lieus la coutume de mettre des parfums aus chambres et aus poilcs. la ville estoit premièrement toute Zuingliennc, Depuis, les catholirques y estant rapclés, les Luteriens preindrent l’autre place ; ils sont asteure1 plus de catholiques en autorité, et beaucoup moins en nombre. M. de Montaigne y visita aussi les jésuites, et y en trouva de bien sçavans. Mercredy matin 19 d’octobre, nous y desjeunasmes. M. de Montaigne se plaignoit fort de partir, estant à une journée du Danube sans le voir, et la ville d’Oulm®, où il passe, et d’un bein à une demie journée au delà qui se nome Sourbronne3. C’est unbeing.enplat païs, d’eau freclie qu’on échaufie pour s’en servir à boire ou à beigner : ell'a quelque picqure au goust qui la rand agréable à boire, propre aus maus de teste et d’estomach ; un being fameux et où on est très magniliquemant logé par loges fort bien accommodées, conte à Bade, à ce qu'on nous dicl : mais le tamps de l’hyver sc avançoit fort, et puis ce chemin estoit tout au rebours du nostre, et eût falu revenir encore sur nos pas à Auguste: et \1. de Montaigne fuïoit fort de repasser mesme chemin. Je laissai un escusson des armes de M. de Mon-
(t) a cette heure. (V vi m —pi reut-étre Itetlhron.
taigne au devant de la porte du poile où il estoit logé, qui estoit fort bien peint, et me cota1 i deux escus au peintre, et vint solds au menuisier®. Elle est beignée de la rivière de Lee h, Lyms. Nous passâmes un très-beau païs et fertile de bleds et vismes3 coucher à lirong*, cinq lieues, gros village en très belle assiele, en la duché de Bavieres, catholieque. Nous en partîmes lcndemein qui fut jeudy 20 d’octobre, et après avoir continue une grand’ plcinc de bled (car ceste contrée n’a point de vins), et puis une prairie autant que la veue sc peut étandre, vismes disncr à Munie, quatre lieues, grande ville environ corne lîourdeaus, principale du duché de Bavieres, où ils ont3 leur maislrcsse dcinure sur la riviere d’Yscr, Isler. Elleaun beau chasteau cl les plus belles écuries que j’ayc jamais veues en France ny Italie, voûtées, à loger deux cens chevaux. L'est une ville fort catholieque, peuplée, belle et marchande. Depuis une journée au dessus d’Auguste, on peut faire estât, pour la despense, à quatre livres par jour, home et cheval, et quarante solds home de pied, pou le moins. Nous y trouvâmes des rideaus en not chambres et pouint de ciels6, et toutes choses au demourant fort propres. Us neloïent leurs planchicrs atout7 de la sieure de bois qu'ils font bouillir. On hache partout en ce païs là des raves et naveaus.avec même souin et presse cont’on bat les bleds ; sept ou huict hommes ayant en chaque mein des grands couteaus y battent avec mesure dans des vesseaus, corne nos treuils : cela sert, corne leurs ebous cabus, à métré saler pour l’hiver. Ils remplissent de ces deus fruits là, non pas leurs jardins, mais leurs terres aus clians, et en font mestives8. Le duc qui y est à presant a épousé la sur® de M. de Lorraine10, et en a deux enlans males grandets cl une fille. Us sont deux freresen mesme ville ; ils estoint" allés à la chasse, et dames et tout , le jour que nous y fûmes. Lcveudredy matin nous en partîmes, et au travers des forets dudit duc, vismes un nombre inliny debestes rousses >* à tropeaux, corne moutons, et vînmes d’une trete à
Kinief, chétif petit village, six lieues, en lato Codla.— (î) Cour la Iwrdureou le cadre.— fs) vînmes.— (4) Bruek. h, l-es docteurs de B rivière. — (6: Cdels de lit. — P Avec. — (SJ Récolte*. — à*) Sœur. — (iOJ chartes ItouCharleslll. — (11) F.t leur suite. — liai Fauve*.
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dite duclic. Les jésuites, qui gouvernent fort en cestccontrcc, ontmis ungrand mouvemant, et qui les fait haïr du peuple, pour avoir faict forcer les prostrés de chasser leurs concubines, sous grandes peines; et à les en veoir pleindre, il samblc qu’antiennemant cela leur fust si toléré qu’ils en usoint comme de chose légitimé ; et sontcncor après à fairelà-dessus des remonstrances à leur duc. Ce sont là les premiers eufs qu’on nous eût servy en Allemaigne en jourdc poisson, ou autrement, sinon en des salades, à quartiers. Aussi on nous y servi des gobelets de boisa douilles* et cercles, parmi plusieurs d'arjanl. La demoiselle 9 d’une incson de janti’home, qui estoit en ce village, envoie de son vin à M. de Montaigne. Le samedy bon matin, nous en parûmes; et après avoir rencontré à nostre mein droite la riviere Yscr, et un grand lac au pied des nions de Bavière1 * 3, et avoir monté une petite montaigne d’une heure de chemin, au haut de laquelle il y a une inscription qui porte qu’un duc de Bavière avoit faict percer le rochier il y a cent ans ou environ, nous nous engouffrâmes tout à faict dans le vantre des Alpes, par un chemin aysé, commode et amusement4 entretenu, le beau temps et serein nous y aydant. A la descente de ceste petite montaigne , nous rencontrâmes un très-beau lac d’une lieue de Guascogne de longueur et autant de largeur, tout entourné de très-hautes et inaccessibles montaignes; et suivant toujours ceste route, au basdesmons, rencontrions par fois de petites pleines de preries très-plesantes, où il y adesdemeurs5; et vinsmes couchera
Mitevol", petit villageauduc de Bavière, assez bien logé,’ le long de la riviere d’Yser. On nous y servit les premières châtaignes que on nous avoit servi en Allemaigne, et toutes crues. Il y a là une étuve en l’hostelleric où les passants ont accoutumé de se faire suer, pour un bats et demy. J’y allai" cependant que messieurs soupoint. Il y avoit force Allemans qui s’y faisoint corncter9 et seigner. Lendemein dimanche matin, 23 d’octobre, nous continuâmes ce santier entre les mons, et rencontrâmes sur icelui une porte et une mcison qui ferme le
(1) Dou»w.— (i) c csl-a-dirc,la damr.u t-imiK' (l'un geo-
lilhorame.— (3) Tegcrnsec.
(4) Agréablement.
(51 Maisons. — (0) Mluevraltl. — !7)|siiué , assis. — (8J ix> se-
crClaire üe Montaigne,— (n) Yentouser.
passage. C’est l’antrée du païs de Tirol, qui appartient à l’archiduc d'Austriehc : nous vinsmes disner à
Sefcldene* , petit village et abbale, trois lieues, plesantc assiette ; l’église y est assez belle, fameuse d’un tel miracle. En 1381, un quidam, qui est nommé ès tonans et aboutissans, ne se voulant eontanter, le jour de Pasqucs.de l’hostie commune, demande la grande9, et l’ayant en la bouche, la terre s’entrouvrit sous lui, où il fut cnglouty jusques au col ; et s’nmpouigna 3 au eouin de l’autel ; le prestre lui osta cette oslie de la bouche, lis montrent encore le trou, couvert d’une grille de fer, et l’autel qui a receu l’impression des doigts de cest home, et l’hostie qui est toute rougeastre, comme des gouttes de sang. Nous y trouvâmes aussi un escrit rccent, en latin, d’un Tyrolien qui, avant avalé quelques jours auparavant un morceau de cher qui lui doit arreté au gosier, et ne le pouvant avaler ni rendre par trois jours, se voua et vint en ceste église où il fut soudein guery. Au partirde là, nous trouvâmes en ce haut où nous estions, aucuns beaus vilages ; et puisestansdevalés une descente de demie heure, rencontrâmes au pied d’icelle une belle bourgade bien logée, et au dessus, sur un rochier coupé et qui samble inaccessible, un beau chasteau qui romande le chemin de ceste descente, qui est étroit et entaillédans le roc ; il n’y a de longueur4 un peu moins qu’il n’en faut à une ebarrete commune, corne il est bien" d’ailleurs en plusieurs lieus entre ces montagnes ; en maniéré que les charretiers qui s’y ambarquent ont accoutumé de retenir les eharretes communes d’un pied pour le moins. Delà nous trouvâmes un vallon d’une grande longueur.au travers duquel passe la riviere d’inn, qui se va rendre à Vienne dans le Danube. On l’appelle en latin Æn us. Il y a cinq ou six journées par eau d’Insprug® jusques à Vienne. Ce vallon samhloit à M. de Montaigne représenter le plus agréable paisage qu’il cust jamais veu; tantôt se reserrant, les montaignes venant à se presser, et puis s’eslargissant
(1) Scefrld. *
fi) Apparemment celle quittait exposée sur laulel, dans le suspensolr ou dans le soleil, et peut-être celle du célébrant. La chronique ou légende dit qu’il la prit de force.
<S) C'est-à-dire s’ «accrocha : ce qui donna le temps au prêtre de rattraper l’hostie. — (4) Ou plutôt de largeur. — (5) C’està-dire, comme on en trouve ailleurs.— fC} Inasbrurk.
asteure1 , de noslrc costé, qui estions à mein gauche de la rivicre, et guignant du pais à cultiver et à labourer dans la pantc mesme des mons qui n’cstoint pas si droits; tant ost de l’autre part ; et puis découvrant des pleines à deux ou trois elages l’une sur l'autre, et tout plein de beles meisons de jantil’homes et des églises; et tout cela enfermé et emmuré de tous cotés de mons d’une hauteur infinie. Sur nostre costé nous découvrîmes dans une montaigne de rochiers un crucifix, en un lieu où il est impossible que nul home soit alé sans artifice de quelques cordes, par où il se soit dévalé d’en haut. Ils disent que l’empereur Maximilien, aïeul de Charles V, alant à lâchasse, sc perdit en ceste montaigne, et pour tesmoignage du dangicr qu’il avoit échappé, fit planter ceste image. Ceste histoire est aussi peinte en la ville d’Auguste, en la salle qui sert aus tireurs d’arhalestes. Nous nous rendismes au soir à Insprug, trois lieues, ville principale du comté de Tirol, Æiwponlum en latin. Là sc tient Fernand* , archiduc d’Austriche; une très belle petite ville et très bien bastie dans le fond de ce vallon, pleine de fonteines et de ruisseaus, qui est une commodité fort ordincrc aus villes que nous avons veu en Allcmaigne et Souisse. Les meisons sont quasi toutes ballics en forme de terrasse. Nous logeâmes à la Uosc, très bon logis ; on nous y servit des assietes d’estein. Quant aus servietes à la francèse, nous en avions des-jà eu quelques journées auparavant. Autour des licts il y avoit des rideaux en aucuns ; et pour monstrer l’humeur de la nation, ils estoint beaus et riches, d'une eertenc forme de toile, coupée et ouverte en ouvrages, courts au demeurant et étroits, sonie7' de nul usage pour ce à quoy nous nous en servons, et un petit ciel de trois doigts de large, a tout force houpes. On me donna pour M. de Montaigne des linceuls où il y avoit tout au tour quatre doigts de riche ouvrage de passemant blanc. Corne en la pluspart des autres villes d’Allemaigne, il y a toute la nuict des jans qui crient les heures qui ont soné, parmi les rues. Partout où nous avons esté ilsontcestecoutume de servir du poisson parmi la cher ; mais non pourtant au contrcre, aus jours de poisson, mesler de la cher, au moins à nous. Le lundy
(I) A cette heure.— fil Ou. Ferdinand .—(A) En somme, ontm.
nous en partismescostoïant ladite rivière d’Inn à noire mein gauche, le long de ceste belle pleine. Nous alames disner à
Hala1, deux lieues, et limes ce voïage seulement pour la voir. C’est une petite ville corne Insprug, de la grandeur de Libourne ou environ, sur ladite rivicre, que nous repassâmes sur un pont. C’est delà où se tire le sel qui fournit à toute l’Allemaignc; et s’en faict toutes les sepmeines neuf çans peins à un cscu la picce. Ces peins sont de l'epesseur d’un demy muy et quasi de ceste forme; car le vaisseau qui leur sert de mouleest de ceste sorte. Cela appartient à l’archiduc ; mais la despense en est fort grande. Pour le service de ce sel, je vis là plus de l>ois ensamble que je n’en vis jamais ailleurs ; car sous plusieurs grandes poiles de lames de fer, grandes de trente bon pas en rond, ils font bouillir cesf eau salée, qui vient là de plus de deux grandes lieues, de l’une des montaignes voisines, de quoy se faict leur sel. Il y a plusieurs belles églises, et notamment celles des jésuites, que M. de Montaigne visita, et en fit autant à Insprug ; d’autres3 qui sont magnifiquement logés et accommodés. Après disner revismes encore ce costé de riviere, d'autant qu’une belle maison où l'archiduc Fernand d’Austriche se tient est en cest endroit, auquel M. de Montaigne vouloitbaiser les meins. Et y estoit passé au matin ; mais il l’avoit trouvé empcsclié au conseil, à ce que lui dit un certein comte. Après disner nous y repassantes et le trouvâmes dans un jardin ; au moins nous pansâmes l’avoir enlrcveu. Si est-ce que ceus qui alarent vers lui pour lui dire que messieurs estoint là et l’occasion, rapportèrent qu’il les prioit de l’excuser ; mais que le lendcmein il seroit plus en commodité; que toutefois, s’ils avoint bcsouin de sa faveur, ils le lissent entendre à un certcin comte milanois. Ceste fredur3, joint qu’on ne leur permit pas seulement de voir le chasteau, offenea un peu M. de Montaigne; et corne il s’en plaignoit ce mesmejour à un officier de la maison, il lui fust respondu que ledit prince avoit respondu qu'il ne voïoit pas volontiers les François et que la maison de France estoit ennemie de la sienne. Nous revînmes à
(i) Hall sur rinn. — ;î] r.oltgknn.'"
(N) Froideur. Ce mot est «icril suivant la prouoncialion gasconne ; on en trouvera beaucoup d’autres écrits de même.
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Insproug, deux Houes. Là nous vismes en une église dix-huit effigies de bronze très Mies des princes et princesses de la maison d’Aust riche. Nous allasmes aussi assister à une partie du souper du cardinal d'Austrichc cl du marquis de Burgaut, enfants dudit archiduc et d’une concubine , de la ville d’Auguste, fille d'un marchand, de laquelle ayant eu ces deux fils et non autres, il l’espousa pour les légitimer; et cestc mesme année ladite famc est trespasséc. Toute la cour en porte encore le dueil. Leur service fut à pou-près corne de nos princes ; la salle estoit tendue et le dais et les dièses de drap noir. Le cardinal est l’ainé, et crois qu’il n’a pas vingt ans. Le marquis ne boit que du houchet*, et le cardinal du vin fort meslé*. Ils n’ont point de nef(I) * 3 *, mais sont à demourant , et le service des viandes a nostre mode. Quand ils viennent à se seoir, c’est un peu loing de table, et on la leur approche toutochargée de vivres, le cardinal audessus; car le dessus est tousjours le costé droit. Nous vismes en ce palais des jeux de paulme et un jardin assez beau. Cest archiduc est grand bastisseuret deviseurde telles commodités. Nous vismes chez lui dix ou douze pièces de campaigne, portant corne un gros œuf d’oie, montées sur roues, le plus dorées et enrichies qu’il est possible, et les pièces mesmes toutes dorées ; elles ne sont que de bois, mais la bouche est couverte d’une lame de fer et tout le dedans doublé de mesme lame; un seul home en peut porter une au col, et leur faict tirer non pas si souvent, mais quasi aussi grands coups que de fonte. Nous vismes en son chasteau, aus champs, deus beufs d’une grandeur inusitée, tout gris, à la télé blanche, que M. de Ferrare lui a donné; car ledit duc de Ferrare a espousé une de ses seurs, celui de Florance l’autre, celui de Mantoue une autre. Il en avoit trois à Hala, qu’on nomoit les trois Peines ; car aus filles de l’empereur on donc ces litres là, corne on en appelle d’autres contesses ou duchesses, à cause de leurs terres; et leur donne-t-on le surnom des royaumes que jouit ‘ l’empereur. Des trois, les deux sont mortes; la troisiesme y est encore que M. de Montaigne ne fut 5 voir; elle est renferméccomerclt-
(I) lllpocm (ail avec «le l'eau, du tuerc cl de la cannelle. ;
(-2J IVeau.
(S) f.iui ou lintlo 0(1 «c nnet le coaven des prince» et de»
roi».— [qjPOsaède.— ISJiCat .
gieuse;ct a là recueilli et estably les jésuites. Ils tiennent là, que ledit archiduc ne peut pas laisser ses biens à ses enfants et qu'ils retournent aus successeurs de l’empire ; mais ils ne nous surent faire entandre la cause, et ce qu ils di- , sent de la famé, d'autant qu’elle n’estoit point de 1 lignée convenable, puis qu’il l’épousa, chacun tient qu'elle estoit légitime, et les enfants il n’y a pas d’apparancc; tant y a qu’il faict grand amas d'escus pour avoir de quoy leur donner. Le mardv nous partismes au matin et reprismes nostre chemin, traversant ccste pleine et suivant le santicr des monlaignes. A une lieue du logis montâmes une petite monlaignc d’une heure de hauteur, par un chemin aysé.
A mein gauche nousavions laveuc de plusieurs autres monlaignes, qui, pour avoir l’inclination plus étendue et plus molle, sont ramplies de villages, d'églises, et la pluspart cultivées jusques à la cime, très plesantes à voir pour la diversité et variété des sites. Les mons de mein droite étoint un peu plus sauvages et n’y avoit qu’en des endroits rares où il y eût habitation. Nous passantes plusieurs ruisseaus ou torrans, aiant les cours divers ; et sur nostre chemin, tant au haut qu’au pied de nos montaignes, trouvâmes force gros bourgs et villages et plusieurs belles hostclleries.etentr’autres choses deus chasteaus et mesons de jantils-homcs sur nostre mein gauche. Environ quatre lieues d’Insbroug, ànostremein droite, surun chemeln fort étroit , nous rencontrâmes un tableau de bronze richement labouré, ataché à un rochier avec ccste inscription latine : « Que l’empereur « Charles cinquiesme revenant d’Espaigne et » d’Italie, de recevoir la couronne impériale, « et Ferdinand, roi de HonguerieetdeBoheme, u son frere, venant de Pannonie, s’entrc-chcr- « cltans, après avoir esté huit ans sans se voir, « se rencontrarent en ccst endroit, l’an 1530, et « que Ferdinand ordonna qu’on y fit ce mé- « moire, » où ils sont représantés s’embrassant l’un l'antre. Un peu après, passant audessous d’un portai qui enferme le chemin, nous y trouvâmes des vers latins faisant mantion du passage dudict empereur et logis en ce lieu là, ayant prins le roi de France* et Home*. M. de Montaigne disoit s’agréer fort en ce détroit,
(I) François l«r fait prisonnier à Pavie.
(ij Borne fui prise par le fttnnclablc de Bourbon, que Col- Uni prétend avoir lué.
pour la diversité des objects qui se presantoint, et n'y trouvions incommodité que de la plus espesse et insupportable poussière que nous eussions jamais santy, qui nous accompaigna en eest entre-deus des montaignes. Dix heures après M. de Montaigne disoil que c'esloit là l’une desestretes. Il est vrai que sa coustumc est, soit qu’il aye à arrester en chemin ou non, de faire manger l'avoine à ses chevaus avant partir du matin au logis. Nous arrivâmes, et lui, tousjours à jun, de grand nuict à
Stcrzinguen, sept lieues. Petite ville dudit comté de Tirol.a&sés jolie, audossus de laquelle, à un quart de lieue, il y a un beau chasteau neuf. Un nous servit là les peins tout en rond, sur la table, jouins l’un à l'autre. En toute l’AUemaigne, la moustardc se sert liquide et est du goust de la moustarde blanche de l'rance. Le vinaigre est blanc partout. 11 ne croit pas du vin en ces montaignes, oui bien du bled en quasi assez grand 'abondance pour les habilans ; mais on y boit de très bons vins blancs. Il y a une exlreme sûreté en tous ces passages, et sont extrememant fréquentés de marchands, voituriers et charretiers. Nous y eusmes, au lieu du froid de quoy on décrié ce passage, une chaleur quasi insupportable. Les famés de ccstc contrée portent des bonnets de drap tout pareils à nos toques, et leurs poils tressés et pandans comme ailleurs1. M. de Montaigne, rancontrant une jeune belle garse’ en un'église, lui demanda si elle ne sçavoit pas parler latin, la prenant pour un escolier. 11 y avoit là des rideaux aus lictsqui estoint de grosse toile teinte en rouge, mi-partie par le travers de quattre en quattre dois, l’une partie estant de toile pleine, l’autre les filets tirés. Nous n’avons trouvé nulle chambre ny salle, en tout notre voyage d'Allemaignc, qui ne fût lambrissée, estant les planchiers fort bas. M. de Montaigne eut ceste nuict la colicque deus ou trois heures, bien serré, à ce qu’il dit le lendemein ; et ce lendemein à son lever fit une pierre de inoiennc grosseur, qui se brisa ayséemant. Elle esloit jaunastre par le dehors, et brisée, au dedans plus blanch&stre. 11 s'estoit morfondu le jour
(IJ Les cheveux tressés cl avec les tresses tombantes, comme dans plusieurs parties de la Suisse.
(â) On nommait autrefois ainsi les jeunes filles, sans y attacher rteu d'injurieux : garce est le fctiinin de gars et garçon
auparavant et se trouvoit mal. Il n’avoit eu la colicque depuis celles de Plommieres '. Cete-ci lui ostaune partie du soupçon en quoy ilestoil, que il lui doit tombé audit Plommieres plus de sable en la vessie qu’il n'en avoit randu.et crcignoit qu’il s'y fust arresté là quelque matière qui seprint et colast; mais voiant qu’il avoit rendu ceste ci, il trouve raisonnable de crère qu’elle se fût attaché aus autres, s’il y en eust eu. Dès le chemin il sepleigiioitdesesreins, 1 qui fut cause, dict-il, qu’il alongea cctc trete, estimant estre plus soulagé achevai qu’il n’eût esté ailleurs. Il apclla en ceste ville le maistre d'école, pour l’entretenir de son latin; mais c’esloit un sot de qui il ne put tirer nulle instruction des choses du pais. Lendemein, après desjuncr, qui fut mercredy 26 d’octobre, nous partîmes de là par une plaine de la longueur d'un demy quart de lieu, ayant la rivière de Aïsoc* ànostre costé droit. Ceste pleine nous dura environ deus lieues, ctaudessusdes montaignes voisines3, plusieurs licus cultivés et habités et souvent entiers *, dont nous ne pouvions diviner les avenues. Il y a sur ce chemin quattre ou cinq chastcaus. Nous passantes après la rivière sur un pont de bois, et la suivîmes de l’autre costé. Nous trouvâmes plusieurs pioniers qui acoutroint les chemins, sulcmant parce qu'ils estoint pierreux, environ 5 corne en Perigort. Nous montâmes après, au travers d’un portai de pierre, sur un haut, où nous trouvâmes une pleine d’une lieue ou environ ; et en découvrions, de là Iau rivicre, une autre de pareille hauteur; mais toutes deus stériles et pierreuses. Ce qui restoit le long de la riviere au dessous de nous, c’est de très belles preries. Nous vînmes souper d’une trctc à Brixe7, quatre lieues, très belle petite ville, au travers de laquelle passe cote riviere ", sous un pont de bois : c’est un évcschc. Nous y vismes deus très belles églises, et fumes logés à l’Aigle, beau logis. Sa pleine n’est guierc large ; mais les montaignes d’autour, mesmes sur noslre mcin gauche ,s'estandenl si mollcman t qu’elles se laissent festonner et peigner jusques aus oreilles. Tout se voit ratnply dcclochicrs et de villages bien haut dans la montaigue, et
fl) Ptombtèrrs. — (J) Fôwik.— (V; Suppléez «ovi volons. —
(4) Plains unis.-— (5) A peu près.
(6) Au-delà de. — (7) Brixeu.
—(S) L’Eisak.
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près de la ville, plusieurs belles maisons très plesammant basties et assises. M. de Montaigne disoit : » Qu’il s’etoit toute sa vie rneslié du ju- « gemant d’autruy sur le discours des commo-
ditésdes pals estrangiers, chacun ne sçacliant « gouster que selon l’ordonnance de sa cous- “ tume et de l’usage de son village ; et avoit « faiet fort peu d’estat des averlissemans que « les voiageurs lui donnoint : mais en ce lieu, - il s'esmcrvcilloit encore plus de leur bestise, « aïant, et notainant en ce volage, ouï dire que « l’entredeusdcs Alpcsencestendroit estoitplein « de difficultés, les meurs des homes estranges, « chemins inaccessibles, logis sauvages, l’air
• insuportablc. Quant à l'air, il remcrcioit Dieu » de l’avoir trouvé si dous.car il inclinoit plus- « tost sur trop de chaud que de froit ; et en
• tout ce volage, jusques lors, n’avions eu que « trois jours de froit, et de pluie environ une « heure ; mais que du demeurant s'il avoit à « promener sa iille, qui n’a que huit ans ', il » l’aimeroit autant en ce chemin qu’en une « allée de son jardin; et quant aus logis, il ne « vit jamais contrée où ils fussent si drus semés
• et si beaus, aïant tous-jours logé dans belles « villes bien fournies de vivres, de vins, et à «meilleure raison qu’ailleurs » . Il y avoit là une façon de tourner la broche qui estoit d'un engin à plusieurs roues, où montait à force une corde autour d’un gros vesseaude fer. Elle, venant à se débander, on arrestoit son reculcmant, en manière que ce mouvement duroit près d’une heure, et lors il le failloit remonter : quant au vent de la fumée, nous en avions veu plusieurs. Ils ont si grande abondance de fer qu’outre ce que toutes les fenestres sont grillées et de diverses façons, leurs portes, tnesmes les contre-feneslres sont couvertes de lames de fer. Nous retrouvâmes là des vignes, dequoy nous avions perdu la veuc avant Auguste1 * 3. Icy autour, la pluspart des maisons sont voûtées à tous les etages ; et ce qu’on ne sçait pas faire en France, de se servir de tuile creux à couvrir despantes fort étroites, ils le font en Allemaigne, voire et des cloehiers. Leur tuile est plus petit et plus creux, et en aucuns licus plâtré sur la jouinture. Nous partîmes de Brixe
(1) Lcouor, fille unique de Montaigne. Il Tait son éloge, Estait, liv.ll, c. 8; cl liv. III, c. 5, Voyez aussi les Utlrct de
Pnsquicr, Bv. XVIII, Icll. 1.
(ij Auÿsbourg. - û
lendemein matin, et rencontrâmes ceste mesme valée fort ouverte, et lescousteaux la pluspart du chemin enrichis de plusieurs licites maisons. Aïant la riviere d’Eysoc sur notre mein gauche, passâmes au travers une petite villette, où il y a plusieurs artisans de toutes sortes, nommée Clause': de là vinsmes disnerà Colman3, trois lieues, petit village où l’archiduc a une maison de pleisir. Là on nous servit des gobelets de terre peinte parmy ceusd’argant , et y la voit-on les verres avec du sel blanc; et le premier service fut d’une poile bien nette, qu’ils mirent sur la table a tout3 un petit instrumanl de fer, pour l'appui er et lui hausser la quë*. Dans ceste poile, il y avoit des œufs pochés au burre. Au partir de là, le chemin nous serra un peu, et aucuns rochiers nous pressoint de façon que le chemin se trouvoil estroit pour nous et la rivierre, cnsamblc nous estions en dangier de nous chocqucr, si on n'avoil mis entr’ello etlespassans une barrière demuraille, qui dure en divers endroits plus d'une lieue d’Allentaigne. Quoyquc la pluspart des montaignes qui nous touchoinl là soint des rochiers sauvages, les uns massifs, les autres crevassés et enterompus par l’ecoulcmant des torrans, et autres escailleus qui envoyentau bas pièces infinies d’une étrange grandeur, je crois qu’il y faict dangereux en lems de grande tourmente, corne ailleurs. Nous avons aussi veu des forets entieresde sapins, arrachées de leur pied ctaniportans avec lcurcheutedes petites monta ignés de terre, tenant à leurs racines. Si est-ce que le pais est si peuplé, qu’audessus de ces premières montaignes nous en voyions d’autres plus hautes cultivées et logées3 , et avons aprins qu’il y a audessus des grandes et belles pleines qui fournissent de bled aus villes d’audessous, j et des très riches laboureurs et des belles meisons. Nous passâmes la riviere sur un pont de liois, de quoy il y en a plusieurs, et la niismes à nostre mein gauche. Nous descouvrimes , entr’autres. un chasteau à une hauteur de montaigne la plus eminentc et inaccessible qui sc presentast à nostre veue, qu’on dict être un baron du pals, qui s’y tient et qui a là haut un beau pais et belles chasses. Audelà de toutes ces montaignes, il y en a tous-jours une bor-
I (Il kliUlMII. — (1) koUuuuii. — (3) Avec.— (*; Queue,
. (SjllabiLces. —
dure des Alpes : celles-là, on les laisse en paix. Et brident l’issue de ce détroit, de façon qu'il faut tous-jours revenir à nostre canal et ressortir par l’un des bouts. L'archiduc tire de ce comté de Tirol, duquel tout le revenu consiste en ces montaignes, trois çans mille florins par an; et a mieus de quoi de là, que du reste de tout son bien. Nous passâmes encore un coup la riviere sur un pont de pierre, et nous rendismes de bonne heure à
lioslan', quatre lieues, ville de la grandeur de Libourne, sur ladite riviere, assez mal plesante au pris des autres d’Allemaignc ; de façon que M . de Montaigne s’écria -qu’il connoissoit bien
- qu’il commançoit àquiter l’AUemaigne : - les rues plus eslroites, et point de belle place publicque. Il y resloit encore fontaines, ruisseaus, peintures, et verrières. 11 y a là si grande abondance de vinsqu'ilsen fournissent toute l’Allemaigne. Le meilleur pein du monde se mange le longdeccsmontaignes. Nousyvismesl’eglisequi est des belles. Entre autres, il y a des orgues de bois ; elles sonthautes, près le crucifix, devantlc grand autel; et si * celui qui les sonc se tient plus de douze pieds plus bas au pied du pilier où elles sont attachées ; et les soufflets sont audelà le mur de Peglise, plus de quinze pas derrière l’organiste, et lui fournissent leur vent par dessous terre. L’ouverture où est cetc ville n’est guiere plus grande que ce qu’il lui faut pour se loger; mais les montaignes mesraes sur notre mein droite, estandent un peu leur vantreet l’alongent. De ce lieu M. de Montaigne escrivit à François Holtoman, qu’il avoit veu à Basic : « Qu’il avoit pris si grand plesir à la vi-
- sitation d’Allemaigne, qu’il I'abandonnoit à
- grand regret, quoyquc ce fût en Italie qu’il
- aloit; que les ctrangiers avoint à y souffrir “ corne ailleurs de l’exaction des hostes, mais “ qu'il pensoit que cela se pourrait corriger (I) * 3,
» qui ne serait pas à la mercy des guides et “ trucliemans qui les vandent et participent à
- ce profit. Tout le demourant * lui sembloit -plein de commodité et de courtoisie, et sur- “tout de justice et de sûreté». Nous parûmes de Botzan le vendredy bon matin, et vinmes donner une mesure d’avoine et desjûncr à
lîrounsol5, deux lieues, petit village audessus
(I) Bautren.— fij Kl aussi.— (t/Snusontcndu:par relui, par le
voyageur qui, etc. — (4) Tout le reste.,.— (5) Braoiol.
Mohtaickk.
I duquel la riviere d’Eysoek, qui nous avoit conduit jusques là, se vient mesler à celle d’Adisse', qui court jusqu’à la mer Adriatique, et court large et paisible, non plus à la mode de celles que nous avions rencontré parmy ces montaignes, audessus bruiantes et furieuses. Aussi ceste pleine, jusques à Trante, commance de s’alargir un peu, et les monteignes à baisser un peu les cornes en quelques end rets; si estce qu’elles sont moins fertiles par leurs flancs que les précédentes. Il y a quelques maretsence vallon qui serrent le chemin, le reste très aysé et quasi tous-jours dans le fons et plein. Au partir de Brounsol, à deux lieues, nous rencontrâmes un gros bourg * où il y avoit fort grande affluence de peuple à cause d’une foire. Delà un autre village bien basti, noméSolorme9, où l'archiduc a un petitcbateau.à nostre mein gauche, en étrange assiette, à la teste d’un rochier. Nous en vinsmes coucher à Trante, cinq lieues, ville un peu plus grande que Aagen ■*, non guiercs plesante, et ayant du tout perdu les grâces des villesd’Allemaignc : les rues la pluspart étroites et tortues. Environ deux lieues avant que d’y arriver, nous estions entrés au langage italien. Ceste ville est mypartie en ces deux langues; et y a un quartier de ville et église qu’on nome des Allemans, et un prêcheur de leur langue. Quant aus nouvelles religions, il ne s’en parle plus depuis Auguste 5. Elle est assise sur cetc riviere d’Adisseo. Nous y vismes le dôme, qui samble eslre un batimant fort antique ; et bien près de là, il y a unctour quarrée,qui tesmoingne une grande antiquité. Nous vismes l’eglise nouvelle, Notre Dame, où se tenoit 7 notre concile. Il y a en ceste eglise des orgues qu’un home privé y a données, d’une beauté excellente, soublevées en un batiment de mabre 8, ouvré et labouré de plusieurs excellentes statues, et notamment de eertins petits enfans qui chantent9. Ceste eglise fut bâtie, com’elle dict, par Bernardus Clesius, Cardinalis, l’an 1520, qui estoit evesque de ceste ville et natif de ce mesme lieu. C’estoit une ville libre et sous la charge et empire de
(I) L'Adtge.— If) Xeumarlo.— a. Salure.
(« Agen, capitale de l’Agenols, dans la Gascogne, pairie de losepli Staliger.— (5) Augsbourg.— (8) D’Adige.
(1) C'csl-l-dire, o« « était tenu le dernier concile creuménlquc.qul dura prias de dix-huit ans, et neünltqa'fn 1565.
(S) Marbre. Le peuple dit encore mât>re, et àttrr, pour arbre (9) Dca automates, ü la Vaucanson ou a la Richard.
VOYAGES
l’evesque. Depuis, à une nécessité île guerre j contre les Vénitiens, ils apelarent le comte de Tirol à leurs secours, en récompense (le quoy ; il a retenu certaine aulliorité et droit sur leur ! ville. L’évesque et luy contestent, mais l’e- . vesque jouit, qui est pour le presanl le cardinal Madruccio. M. de Montaigne disoit, - qu’il « avoit remerqué des citoyens qui ont oblige « les villes de leurs naissances, en chemin, les * I'oulcres à Auguste , ausquels est deu la «plusparl de rambellissemanl de cote ville,
« car ils ont ramply de leurs palaistous lescar- « refours, et les églises de plusieurs ouvrages,
« et * ce cardinal Clesius : car outre ceste église « et plusieurs rues qu’il redressa à ses despans,
« il fit un très beau batimant au chasteau de la « ville » . Ce n’est pas au dehors grand chose, mais audedans c’est le mieus meublé et peint et enrichi et plus logeable qu’il est possible de voir. Tous les lambris dans le fons ont force riches peintures et devises; la bosse fort dorée et labourée ; le planchier de certene terre, durcie et peinte corne mabre *, en partie accommodé à nostre mode, en partie à l’allemande, avec des poiles. Il y en a un entr’aulres faict de terre brunie airein, faict à plusieurs grands personnages, qui reçoivent le feu en leurs mambres, et un ou deus d’iceus près d’un mur, rendent l’eau qui vient de la fontene de fa court fort basse audessous : c’est une belle piece. Nous y vismes aussi, panny les autres peintures du planchier, un triomphe nocturne aux flambeaus3, que M. de Montaigne admira fort. Il y a deux ou trois chambres rondes ; en l’une, il y a une inscription4, que- ce Clesius, l’an 1530, « estant envoyé, au coronnemant de l’empereur « Charles V qui fut faict par le pape Clemant « VII, le jour de Sainct Mathias, ambassa- « dur de la part de Ferdinand, roi de Hongrie • et Boême, comte de Tirol, frère dudit empe- « reur, lui estant evesque de Trente, il futfaict « cardinal» ;et a faict mettre autour de la chambre et pendre contre le mur les armes et noms des jantilshomes qui l’accompagnarent à ce voïage, environ cinquante, tous vassaus de cest evesché, et comtes ou barons. Il y a aussi une trappe en l'une des dites chambres, par où il pouvoit se couler en la ville, sans ses portes. Il
(1) Ainsi que. — i) Un une ou marbre fat-lice.
(?) Vraisemblablement une tôle do nuit.
(i) portant.
y a aussi deux riches cheminées. Cestoil un bon cardinal. Les Fouleres ont bâti, mais pour le service de leur postérité ; celui-ci pour le public : car il y a laissé ce chasteau meublé de mieux de çant mille escus de meubles, qui y sont encore, aus ei esques successeurs ; et en la bourse publicque des évesqurs suivnns, çant cinquante mille lalers 1 en arjant contant, de quoy jouissent sansinterest du principal ; et si ont lai ssé son egl ise Nosi re-Dame imparfaicte,ct lui assez chetisvement enterré 11 y a entr’autres choses plusieurs tableaus au naturel et force Cartes. Les évesques suivans ne se servent d’autres meubles en ce ehateau, et en a pour les deus sesons d’hiver et d’esté, et ne se peuvent aliéner. Nous sorties aslure1 aux milles d’Italie, desquels cinq milles reviennent à un mille d Allemaigne; et on conte vingt- quatre heurosfaict, partout, sans les mi partir3. Nons logeâmes à la Rose, bon logis. Nous partîmes de Trantc, samedv après disner, et suivimes un pareil chemin dans cete vallée eslargie et flanquée de hautes montaignrs inhabitées, aianl ladilte riviere d’Adisse 4 à nostre mein droite. Nous y passantes un chasteau de l'archiduc, qui couvre le chemin, corne nousavons trouvé ailleurs plusieurs pareilles clostures qui tiennent les chemins sujects et fermés; et arrivâmes, qu’il estoit desjà fort tard (et n'avions encore jusques lors tnstc de serein, tant nous conduisions regléement nostre voïage) à
Rovere5, quinze milles, ville appartenant audicl archiduc. Nous retrouvâmes là, quant au logis, nos formes; et y trouvâmes» dire, nonsulemant la netelé des chambres et meubles d’Allemaigne et leurs vitres, mais encore leurs poiles; à quoi M. de Montaigne trou voit beau-
(l) Ou limier», monnaie d’argent d'Allemagne. l.c thalcr, do Prusse vaut quatre franc» quatre-vingt centimes d'argent de Franco.
(S) A celle heure.
(5) ccd mérite une explication, et c’ral M. delà Lande, do F Académie dos Sciences, qui non» la fournira; la matière est |>lcu du ressort d un astronome, qui, de plus, a voyagé dan* le paya. Vold ce qu’on lit dans la préfacé du Voyage fuit Français en Italie, dans tes années 17b? et l7G4‘», ouvrage tie M. de la Lande : « la» Italiens comptent vingt-quatre heures « de suite, depuis un soir jusqu'à l’autre. La vingt-quatrième « heure sonne une demi - heure après le. coucher du soleil, i> c'csl-ft-dlre, à la nuit tombante, cl lorsqu'on commence A ne i m pouvoir lire qu’avec peine. -Si la nuit dure dix heures cl le ! « jour quatorze, on dit que le soleil «élève à dix heures, et qu'U 1 « est midi A diV-sepl heures. » —(4) P'Adige.— (5) Rovercdo.
coup plus d’aisance qu’aus cheminées. Quant aus vivres, les écrevisses nous y faillirent; ce que M. de Montaigne remerquoit, pour grand’ merveille, leur en avoir esté servi tous les repas depuis Plommiercs, et près de deux eans lieues de pais. Ils mangent là, et le long de ces monlaignos, fort ordinairement des escargots* beaucoup plus grands et gras qu’en France, et non de si bon goust. Ils y mangent aussi des truffes qu’ils prient et puis les metent à petites leclies à l'huile et au vinaigre, qui ne sont pas mauvaises. A Trantc on en servit qui estoint gardées un an. De nouveau, et pour le gouet de M. de Montaigne, nous y trouvâmes force oranges, citrons et olives. Aus licts, des rideaux découpés, soit de toile ou de cadis, à grandes bandes, et rataebés de louin à louin*. Si. de Montaigne regrettoit aussi ces licts qui se mettent pour couverture en Allemaignc5. Ce ne sont pas licts tels que les nôtres, mais de duvet fort délicat, enfermé dans de la futenc bien blanche, aus bons logis. Ccus de dessous en Allemaigne ntesine ncsont pas de ceste façon, et ne s’ en peut-on servir à couverture sans incommodité. Je croy à la vérité que, s’il eut été sul avec les siens, il fut allé plustot à Craeovie ou vers la Grèce par terre, que de prendre le tour vers l’Italie; mais le plesir qu’il prenoit à visiter les pais inconnus, lequel il trouvoit si dous que d’en oublier la foiblcssc de son aage et de sa santé, il ne le pouvoit imprimer a nul de la troupe, chacun ne demandant que la rctrete. Là où il avoit accoutumé de dire «qu’a- « près avoir passé une nuict inquirtte, quand au « matin il venoit à se souvenir qu’il avoit avoir “ ou une ville ou une nouvelle contrée, il se le- « voit avec désir et allégresse.” Je ne le vis jamais las ny moins se pleingnant de ses doleurs, ayant l’esperit, et par chemin et en logis, si tandu à ce qu’il raneonlroit et recherchant toutes occasions d’entretenir les etrangiers, que je crois que cela amusoit son mal. Quand on se pleingnoit à luy de ce que il conduisoit souvent la troupe par chemins divers et contrées, revenant souvent bien près d’où ib étoit party (ce qu’il faisoit, ou recevant l’advcrtissemant de quoique chose digne de voir, ou chanjant d’avis selon les occasions), il respondoit :
(1) C'est une espèce de gros limaçon ; ou eu mange en Bourgogne cl surtout dans le Morvaut. — (i) C'est-à-dire festonnes.
(3) Des édredons quil nomme coites.
» qu’il n’aloit, quant à luy, en nul lieu que là « où il se trouvoit, et qu’il ne pouvoit faillir ny
* tordre sa voie, n’aïant nul project que de se « promener par des lieus inconnus ; et pourveu » qu’on ne le vit pas retumber sur mesme voie
* et revoir deus fois mesme lieu, qu’il ne faisoit « nulle faute à son dessein. Et quant à Rome, « où les autres visoint, il la désirait d’autant « moins voir que les autres lieus, qu’elle estoit
* connue d’un chacun et qu’il n’avoit * laquais “ qui ne leur peusl* dire nouvelles de Florence « et de Ferrare. » Il disoit aussi ; « qu’il lui sam- « hloit estre à mesmes5 ceus qui lisent quelque « fort plesant conte, d’où il leur prent creinte ■■ qu’il vieigne bientost à finir, ou un beau II- » vre; lui de mesme prenoit si grand plesir à “ voïager qu’il haïssoit le voisinage du lieu où « il se deust reposer, etproposoit plusieurs des- « seins de voïager à son cisc, s’il pouvoit se - randre seul. ” Le dimanche au matin, aïant envie de reconnoitre le lac de Garde, qui est fameus en ce pais là et d’où il vient fort excellant poisson, il loua trois chevaus pour lui et les seigneurs de Caselis et de Mattccoulon, à vingt B.4 la pièce; et M. d’Estissac en loua deux autres pour lui et le sieur du liautoy5, et, sans aucun serviteur, laissant leurs chevaus en ce logis (à Rovere) pour ce jour, ils s’en allaient disncr à
Torbolc®, huict milles, petit village de la juridiction de Tirai. Il est assis à la teste de ce grand lac. A l’autre costc de ceste teste, il y a une villctte et un chastcau nomé la Riva, là où ils se firent porter sur le lac, qui est cinq milles aler et autant à revenir; et firent ce chemin avec cinq tireux en trois heures ou environ. Iis ne virent rien audit la Riva que une tour qui samblc estre fort antienne, et, par ranconire, le seigneur du lieu, qui est le seigneur Hortimato Madruccio, frère du cardinal, pour cest heure évesque de Trantc. Le prospect du lac contre bas est infini, car i! a trente cinq milles de long. La largeur et tout ce qu’ils en pouvoint découvrir n’estoit que desdits cinq
(I) Qu'il n’y avait.— (i) PûL— (3) comme ceux, de. — (4) Bals
(5) Ou voit ici la compagnie du Montaigne augmentée de deux maîtres ; mais U y a blca de l’apparence qu’ils étalent partis tf)«s ensemble. Le premier feulBet du manuscrit qui manque nous aurait peut-être donné quelques lumières sur la personne de M. de Caselis. On verra plus bas ce kl. de Caselis les quitter k Padouc. M. du Hautoi était un gentilhomme lorrain.
(6i Turbo le, à lexlrêmUé septentrionale du lac de Garda.
1 VOYAGES
milles. Ceste (este est au comté de Tirol, mais tout le bas d’une part et d’autre, à la seigneurie de Venise, où il y a force beles églises et tout plein de beaus pares d'oliviers, orangiers et autres tels fruitiers. C’est un lac suject à une extreme et furieuse agitation quand il y a orage. L’environ du lac ce sont montaignes plus reebignées et seches que nulles autres du chemin que nous eussions vues, à ce que Iesdits sieurs raportoint; ajoutant qu’au partir de Rovere ils avoint passé la rivicre d’Adissc1 * et laissé à mein gauche le chemin de Verone, et estoint anlrés en un fons où ils avoint trouvé un fort long village et une petite vilette; que c’estoit le plus aspre chemin qu’ils eussent veu, et le prospect le plus farouche, à cause de ces montaignes qui ampcschoient ce chemin. Au partir de Torbolé revindrent souper à
Rovere , huit milles. Là ils mirent leurs balius sur de ces zattes3, qu’on appelloit flottes en Allemaigne.pour les conduire à Verone sur laditte rivière d’Adissc, pour un flcurin3, et j’eus la charge landemcin de ceste conduite. On nous y servit à soupper des œufs pochés pour le premier service, et un brochet, parmi grand foison de toute espèce de cher. Landemcin, qui fut lundy matin, ils en partirent grand matin ; et suivant ceste valée assés peuplée, mais guieres fertile et flanquée de hauts monts csceuillcus4 et secs, ils vindrenl disner à
Bourguet, quinze milles, qui est encore du comté de Tirol; ce comté est fort grand. A ce conte3, M. de Montaigne s’informant si c ’estoit autre chose que ceste vallée que nousavions passée, et le haut des montaignes qui s’estoient presantées à nous , il lui fut respondu : * qu’il y “ avoit plusieurs tels entre-deus de montaignes « aussi grands et fertiles, et autres belles villes, « et que c’estoit comm’une robe que nous ne « voyons que plissée ; mais que si elle estoit •* espandue ce serait un fort grand pays que le «Tyrol.» Nous avions tousjours la rivière à nostre mein droite. Delà, partant apres disner, suivîmes mesme sorte de chemin jusques à Chiusa, qui est un petit fort que les Vénitiens ont gaigné, dans le creus d’un rocher sur ceste rivière d’Adisse, du long duquel nous descendîmes par une pente raide de roc massif, où les che-
(I) D'xdige. - (1) Kadeau*. — (S) lloriii. - (4) tleiujilis de
précipices, d’Ocucils. — (5) Compte*.
vaus assurent mal-ayséemant leurs pas, et au travers dudict fort, où l’Eslat de Venise, dans la juridiction duquel nous étions anlrés un ou deux milles apres esire sortis du Rourguct, entretient vingt-cinq soldats. Iis vinrent coucher à
Volarne , douze milles, petit village et misérable logis, comme sont tous ceus de ce chemin jusques à \ erone. là, du chasteau du lieu, une damoiselle. fille, scur du seigneur absant, envoya du vin à M. de Montaigne. Landemein malin ils perdirent du tout les montaignes à mein droite, et laissaient louin à costé de leur mein gauche des collines qui s'entre-tenoint. Ils suivirent long-temps une plene stérile, et puis approchant de ladite rivière, un peu meilleure et fertile de vignes juchées sur des arbres, corne elles sont en ce pais là; et arrivarent le jour de Tousscints, avant la messe, à
Verone, douze milles, ville de la grandeur de Poitiers, et ayant einsin 1 une clôture* vaste sur ladite rivicre d’Adisse qui la traverse, et sur laquelle ell'a trois ponts. Je m’y randis aussi avec mes bahus. Sans les boletes de la Sanità3, que ils avoint prinses à l’rantc et confirmées à Rovere, ils ne fussent pas antrés en la ville, et si * u’estoit nul bruit dedangier de peste; mais c’est par coutume, ou pour friponner quelque qualrin qu’elles coûtent. Nous fûmes voir le dotneoù il (Montaigne) trouvoit la contenance des bornes étrange, un tel jour, à la grand messe ; ilsdevisoint auchœurmesmesdcreglisc, couverts, debout, le dos tourné vers l’autel, et ne faisant contenance de panser au service que lors de l'elcvation. Il y avoit des orgues et des violons qui les accompagnoint à la messe. Nous vismes aussi d’autres églises, où il n’y avoit rien de singulier, ny, entre autres choses, en ornemant et beauté des lames. Ils furent, entre autres, en l'eglise Saint-George, où les Aliénions ont force tesmoignages d’y avoir esté, et plusieurs écussons. Il y a, entre autres, une inscription, portant que certains jantilshomcs allcmans, aiant accompaigné l’empereur Maximilian à prandre Verone sur les Vcnitians, ont là mis je ne sçay quel ouvrage sur un autel. Il (Montaigne) remerquoit cela, que ceste seigneurie meintient en sa ville les tesmoingnages de
(I) ne même.— (i) la quaL-p) Bulletins de famé. — (4) Et cependant.
HE MONTAIGNE
ses pertes ; eome aussi elle meintient en son entier les braves sépultures des pauvres seigneurs de l’Escale Il est vray que nostre hosle du Chevalet, qui est un très bon logis, où nous fumes superfluemant tretés, où vimes au contre d’un quart plus qu’en France (i) 2 *, jouit pour sa race de l’une de ces tumbes. Nous y visnics le chastcau, où ils' furent conduits par tout par le lieutenant du eastellan 4. La seigneurie y entretient soixante soldats ; plus, à ce qu’on lui 5 * dit là mesmes, contre ceus de la ville, que contre les etrangiers. Nous vimes aussi une religion 5 de moines, qui se noment jésuates de Saint Jcrosme. Ils ne sont pas prestres ni ne disent la messe ou presehent, et sont la pluspart ignorans ; et font estât d’estre excellans distillateurs d’eaus nafes7 et pareilles eaux. Et là et ailleurs ils sont vestus de blanc, et petites berretes * blanches, une robe enfumée 3 * par dessus; force beaus jeunes hommes. Leur eglise fort bien accommodée, et leur refcctoere, où leur table estoit des-jà couverte pour souper. Ils virent là certcnes vieilles masures très antiennes du temps des Uomeins, qu'ils disent avoir esté un amphithéâtre 10, et les raprisent " avec autres pièces qui se découvrent audessous. Au retour delà, nous trouvâmes qu’ils nous a voint parfumé leurs coit res et nous firent antrer en un cabinet plein de lioles; et devesseausde terre, et nous y parfumarcm. Ce que nous y vismes de plus beau et qu’il 12 13 disoit estre le plus beau batimant qu'il eut veu en sa vie, ce fut un lieu qu’ils appellent l’Arena 1X. C’est unamphitéatre en ovale, qui se voit quasi tout entier, tous les sièges, toutes les vôtes11 et circonferancc, sauf la plus extreme de dehors : somme qu’il y en a assez de reste pour decou-
(i) LcsScaliger prétendaient en descendre par compensa lion.
(i) C'est- â-dirc, où nous vécùmcs'pluscliércinciil d'un quart
qu'eu Franco,
(N) Montaigne cl sa compagnie.1
(ij C'est-à-dire, du gouverneur ou commandant du chA-
tenu.— (5) A Montaigne.— (fi) Couvent, monastère.
(7) Eau denaiïc. C'est une liqueur Cuite avec de la fleur de citron.
(8) Barrettes, calottes, tocqucs. On écrit aussi bireiic. La
barrette des cardinaux est une des principales pûtes de leur costume.— (9) De brun foncé.
(10) Vraisemblablement iis disaient mal ; car quelle appa-
rence qu’il y eût deux amphithéâtres a véronne! On va voir
te véritable.— (Il) Les raccommodent.— (12) Montaigne.
(13) Le fameux amphithéâtre de Vérone, dont ScipionMaffci a publié 1e plan gravé par scs soins.— (14) Voûtes.
vrir au vif la forme et service de ces batimans. La seigneurie1 y fait employer quelques amandes2 des criminels, et en refaict quelque lopin; mais c’est bien louin de cc qu’il faudroit à la remettre en son antier; et doute fort que toute la ville vaille < e rahillagc Il est en forme ovale; il y a quaranle-troisdegrésdc rangs, d’un pied ou plus de haut chacun, et environ six cens pas de rondeur en son haut ‘. Les jantilsbommes du pais s’en servent encore pour y courre aux joutes et autres plesirs publiques5. Nous vismes aussi les Juifs, et il (Montaigne) fut en leur sinagoguc et les entretint fort de leurs ccrimonies. 11 y a des places bien belles et beaus marchés. Du chastcau, qui est haut, nous dccouvrioas dans la pleine Mantoue qui est à vint milles à mein droite de nostre chemin. Ils n'ont pas faute d’inscriptions; car il n'y a rabillage de petite goutierc où ils ne facent mettre, et en la ville et sur les chemins, le nom du Podestà®, et de l’artisan. Ils ont de commun àvec les Allemans qu’ils ont tous des armoiries, tant marchans qu’autres; et en Allemagne, non les villes sulcmant, mais la pluspart des bourgs ont certcnes armes propres. Nous partîmes de Veroue, et vismes, en sortant, l’eglise de Nostrc-Dame des miracles, qui est fameuse de plusieurs accidens étranges, en considération desquels on la rebastit de neuf, d’une très belle figure ronde. Lescloehicrsde là sont couvers en plusieurs lieus de brique couchée de travers. Nous passâmes une longue pleine de di\ersc façon, tantost fertile, tantost autre, ayant les montaignes bien louin à nostre mein gauche, et aucunes à droite, et vinsmes, d’une trete souper à
Yincenza, trante milles. C’est une grande ville, un peu moins que Verone, où y a tout plein de palais de noblesse. Nous y vismes lendemain plusieurs églises, et la foire qui y tenoit lors; en une grande place, plusieurs boutiques qui sc bâtissent de bois sur le champ pour eest effect. Nous y vismes aussi des jesuates qui y
fl) l)c Venise.— (2) Amendes.
p) Ce rabillage a été tait, le Ihêâireesi presque entière, nrciil découvert ; cl c'est le plus bel «ncmoil de verone.
(4) futés, sur cc beau muiuuncnl, b Description historique de Cllalie, de SI. tatibc Richard, et surtout l'ouvrage de U. Valéry; et le \oyatjc d’Italie, de H. de b Lande,!. VIII p. SM. — (s) Publics.
IG) Podestat, premier magistrat de robe et d'epée, dans les villes de rElal.de Venise.
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ont un beau monastère ; et vismes leur boutique d’eaus, de quov ils font boutique et vente publicque ; et en eusmes deus 1 de senteur pour un escu : car ils en font des medecinalcs pour toutes maladies. Leur fondateur est P. L’rb. S. Jan Colombini, jantilbome sienois, qui le fonda l'an 1307. Le cardinal de Peineo est poureeste heure leur protecteur. Ils n’ont des monastères qu’cnltalie, et y en ont trante. Ils ont une très belle habitation. Ils se foilont1, disent-ils, tous les jours : chacun a ses chenettes en sa place de leur oratoire, où ils prirent Dieu sans vois5, et y sont ensamblo a certeines heures. Les vins vieus failloint déjà lors, qui me metoit en peine à cause de sa colique*, de boire ces vins troubles, autremant bons toutefois. Ceux d’Allemaigne se faisoient regretter, quov qu’ils soint pour la pluspart aromatisés, et avent diverses santeurs qu’ils prennent à friandis, mesmes de la sauge; et l’apclcnt vin de sauge, qui n’est pas mauvais, quand on y est accoutumé ! car il est au demûrant bon et genereus. Delà nous partîmes jûdy après disncr, et par un chemin très uni, large, droit, fossoyé de deus pars, et un peu relevé, niant de toutes pars un terroir très fertile, les montaignes corne de coutume, de louin à noslrc veuf, vînmes coucher à
Padoue , dix - huit milles. Les hostelleries n’ont nulle eompareson en nulle sorte de tretemant à ceux 5 d’Allemaigne. Il est vrai qu’ils sont moins ehers d’un tiers et approchent fort du |>ouint 6 de France. Elle est bien fort vaste, et à mon avis a sa clôture de la grandeur de Bordeaus pour le moins. Les rues eslroites et Iodes, fort peu peuplées, peu de belles maisons; son assiette fort plesantc dans une pleine descouverte bien louin tout au tour. Nous y Tuâmes tout le lendemain et vismes les escoles d’escrime, du bal, de monter à cheval, où il y avoit plus de çanl jantilsbomes françois ; ce que M. de Montaigne contoit * à grand incommodité pour les jeunes hommes de nostre pais qui y vont, d’autant que eeste société les acoustuine aus meurs et langage de leur nation, et leur osle le moïen d’acquérir des connoissanccs étrangères. L’eglisc Saint-Anlhoine lui samble belle; la voûte n’est pas d'un tenant, mais de plusieurs
(I) Violes. — fi) FoueUcnl. — (3) Sans chanter.— (*) lie Uou-
taiguc.— (51 A celles. — (a) Du pris ou tau*.— (0) Comptait.
enfonçures en dôme. Il y a beaucoup ae rares sculptures de marbre et de hronse. Il y regarda de bon œil le visage du cardinal Rembo 1 qui montre la douceur de ses moeurs et je ne sçay quoy de la jantillesse de son esprit. Il y a une salle, la plus grande, sans pilliers, que j’aie jamais veue où se tient leur justice*; et à l’un bout est la leste de Titus Livius 3 maigre, ra portant un borne studieus et malancholicq, antien ouvrage auquel il ne reste * que la parole. Son épitaphe aussi y est, lequel ayant trouvé, ils l'ont ainsi élevé pour s’en faire honneur, et avecquc raison. Paulus le jurisconsulte® y est aussi sur la porte de ce palais; mais il (Montaigne) juge que ce soit ouvrage recent. La maison qui est au lieu des antienes Arènes n’est pas indigne d’estre veue et son jardin. Les escoliers s y vivent à bonne raison à sept escus pour mois le mestre et six le valet , aus plus honnestes pansions. Nous en parûmes le samedy bien matin cl par une très belle levée le long de la rivière, aîant à nos costés des pleines très fertiles de bleds et fort ombragées d’arbres, entre semés par ordre dans les ehaipps où se tiennent leurs vignes, et le chemin fourny de tout plein de belles mesons de plesance et entre autres d’une maison de ceus de la race Contarenc7,à la porte de laquelle il y a une inscription que le roy y logea revenant de Poloigne8. Nous nous rendismes à la
Chaffousine’-', vingt milles, où nousdisnames. Ce n'est qu’une hostellerie où l’on se met sur l’eau pour se rendre à Venise. Laalionlent tous les bateaux le long de ccste rivière, avec des engt’ius et des polies que deux chevaux tournent a la mode de ceux qui tournent les meules d’huile. On emporte ces barques atout '* des roues qu'on leur met au dessous, par dessus un planchier de bois pour les jetter dans le canal
(I) Le faincu* lierai*), i’uu des plus Ijcauv-csprlts du seizième siècle, bou poêle latin, célèbre surloul |Kir son purisme.
:i; .Sur celle magnifique salle d’audience i la plus grande qu’il > ail au monde), voyez les voyages tf Italie, de MM. Richard cl de la Lande.
(3) Titc LU o, l'historien latin.
<4) Il lie manque.
(fi) C'est Julius Paulus, né à Padoue, qui fui suoccfeivcmcnt prêteur, consul cl préfet du prétoire après Ulpien. !/• code est rempli de scs décisions, cl il a écrit Irai l livres du bigeslc.
(ti) C'est-à-dire les cludiauls de l'Académie.
(7) C’est-à-dire, Coula riui, ancienne et noble n raison vénitienne.—(8) lleorl 111, lors régnant.— (9} Fusiuo.— (10) Avec.
DR MONTAIGNE
qui sc va rendre en la mer 1 * où Venise est assise. Nous y disnames, el nous estans mis dans une gondole, vismes9 * souper à
Venise, cinq milles. Lendemoin, qui fut dimcnclie matin, M. de Montaigne vit M. de Ferrier 3 ambassadeur du roi, qui lui Ht fort bonne cherc, le mena à la messe el le retint à disncr avec lui. Le lundy M. d’Estissac et lui y disnarent cncores. Entre autres discours dudict ambassadeur, celui là lui 4 sembla estrange : qu’il n’avoit commerce aveeq nul borne de la ville, et que c’estoit un humeur de jans si soupçonneuse que, si un de leurs jantishommes avoit parlé deux fois à lui, ils le tienderoint pour suspect; et aussi cela que la ville de Venise valoit quinze çans mille cscus de rante à la signeurie. Au demeurant les raretés de cestc ville sont assez connues. Il (Montaigne) disoit l’avoir trouvée autre qu’il ne l’avoit imaginée et un peu moins admirable ; il la reconnut 5 * 7 et toutes ses particularités avec extrême diligence. La police, la situation, l’arsenal, la place de Saint-Marc et la presse des peuples étrangers, lui samblarenl les choses plus remerquables. Le lundy à souper, G de novembre, la signora Veronica Franca0, janti famé venitiane, envoïa vers lui pour lui présenter un petit livre de lettres qu’elle a composé; il lit donner deux cscus audit home’. Le mardy après disner il eut la colicque qui lui dura deus ou trois heures, non pas des plus extrêmes à le voir, et avant souper il rendit deux grosses pierres l’une apres l’autre. Il n’y trouva pas cestc fameuse beauté qu’on attribue aus dames de Venise, et si 8 vid les plus nobles de celles qui en font tralicque 11 ; mais cela lui sembla autant admirable que nulle
(I) Adriatique.-— fi) Mûmes
(A) « Ce vieillard, qui a pauté cinquante-sept ans A ce qu'il « dit, jouit d’uueagc sain et enjoué; scs façons et ses discours « ont Je ne sçal* quoi de scholastique, j>ou de vivacité et de « pouinlc; «es opinions pnnrhent fort évidemment, en matière •i de nos affaires, vers tes innovations calviiHewnes. » Note du manuscrit de la propre main do Montaigne. — (I) ,\ Montaigne.
(;•) La parcourut et examina.
(61 Quelques années auparavant on avait imprime à Voulue
des iMlrts galantes de Célia, dame romaine; mais nous n'a-
vons aucune idée de P ouvrage de Veronica Franra.
(7) au commissionnaire ou porteur.
(8) E ( si, cependant.
(9) Trafic, on sait combien étaient fameuses autrefois îcs
courtisanes de Venise, qui faisaient payer bien cher le seul
plaisir de quelques moments d'entretien, cl dont les moindres faveurs avaient un prix fixe.
autre chose, d’en voir un tel nombre, comme de cent cinquante ou environ, faisant une dépense en meubles et vestemans de princesses; n’ayant autre Ions à sc maintenir que de ceste tralicque ’ ; cl plusieurs de la noblesse de là, mesme avoir des courtisanes à leurs dospens, au veu et sceu d’un chacun. Il iouoit pour son service une gondole pour jour et nuict, à deux livres, qui sont environ dix sept solds, sans faire nulle despensc au harquerol. Les vivres y sont chers corne à Paris; mais c'est la ville du monde où on vit à meilleur conte 3, d'autant que ia suite des valets nous y est du tout inutile, chacun y allant tout seul, et la despense des vestemans de mesme; et puis, qu’il n’y faut nul cheval. Le samedy, dousiesme de novembre, nous en partîmes au matin et vismes s à
La Chaffousine4, cinq milles; où nous nous mimes hontes et bagage dans une barque pour deus cscus. 11 (Montaigne) a accoutumé creindre l’eau ; mais ayant opinion que c'est le sul 5 mouvemant qui offence son estomac, voulant assaïer si le mouvement de cestc rivière qui est eguable,îct uniforme, attendu quedrscheveaux tirent ce bateau, l’offenccroit, il l’essaïa et trouva qu’il n’y avoit eu nul mal. Il faut [tasser deux ou trois portes ’ dans cestc rivière, qui se ferment et ouvrent aus passans. Nous vînmes coucher par eau à
Padoue, vingt milles. M. de Casclis laissa là sa compagnie et s’y arresta en pansion pour sept escus par mois, bien logé et trelé. Il eust peu avoir un lacquais pour cinq cscus; et si, ce sont des plus hautes pansions où il y avoit bonne compagnie, et notamment le .sieur de Millau, fils de M. de Salignac. Ils n’ont communément point de valets, et seulement un garçon du logis, ou des famés, qui les servent; chacun une chambre fort propre: le feu de leur chambre et la chandcle, ils se le fournissent. Le Iretcmant, comme nous vismes. fort bon; on y vit à très grande raison8, qui est à mon avis la raison que plusieurs etrangers s’y retirent, de ceux mesmes qui n’y sont plus cscoliers. Ce n’est pas la coutume d’v aller à cheval
(I) Ce trafic. — (2) conque.
(5) Vînmes ou. plus exactement, revînmes.
(4} Fusiiio. — (5) Seul. — (6) Egal.
(7) Ou écluses.
(8) A très bonjnarché.
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par la ville ny guiere suivy En Allemaignc je remarquois que chacun porte cspée au costé, jusques aux maneuvrcs; aus terres de ceste seigneurie, font au rebours, personne n'en i porte. Dimenehe après disner, 13 de novembre, { nous en partîmes pour voir des beings qu’il y avoit sur la main droite. Il (Montaigne) tira droit à Abano. C’est un petit village près du pied des montaignes, au dessus duquel, trois ou quatre cens pas, il y a lieu un peu soublevé, pierreux. Ce haut, qui est fort spacicus, a plusieurs surjons de fontenes chaudes cl bouillantes qui sortent du rochier; elles sont trop chaudes entour leur source pour s’y beigner et encore plus pour en boire. La trace autour de leur cours est toute grise, comme de la cendre brusléc; elles laissent force excrcmans a, qui sont en forme d'eponges dures ; le goust en est peu salé et souffreux. Toute la contrée est enfumée ; car les ruisseaux qui cscoulent par-ci par-là dans la pleine emportent bien louin cctc chaleur et la sanlur®. Il y a là deus ou trois maisonnetes assez mal accommodées pour les malades, dans lesquclcs on dérive des eanals de ces caus pour en faire des beins aus mcisons. Non sulemant il y a de la fumée où est l’eau, mais le rochier mesntes fume par toutes scs crevasses et jointures et rand chaleur partout, en maniéré qu’ils en ont percé aucuns endroits où un home sc peut coucher, et de ceste exhalation se mettre en sueur ; cc qui se faict soubdeinement. Il (Montaigne) mil de ecslc eau en la Irauche , après qu’elle fut fort reposée pour perdre sa chaleur excessive; il leur4 trouva le goust plus salé qu’autre chose. Plus à mein droite nous découvrions l’abbaîe de Praïc, qui est fort fameuse (tour sa beauté, richesse et courtoisie à recevoir et treter les ctrangiers. Il (Montaigne) n’y voulut pas aler, faisant état que toute ceste contrée et notamment Venise, il avoit à la revoir à loisir; et n’estimoit rien ceste® visite ;etcequi lui avoit fait entreprendre, c’estoit la faim extrême de voir ceste ville.
Il disoit qu’il n’eust secu arrester ny à Home, ny ailleurs en Italie en repos, sans avoir reconnu Venise; et pour cest efîaict se scroit détourné de son chemin. Il a laissé à Padoue, sur cest espérance, à un maistre François liourgcs,
(I) rar (tes vaîcw. — (i) Sédiments , scories. — [->) semeur, ' odeur.— (t) Lui. — (5) Présente.
François, les œuvres du cardinal Cusan', qu’il avoit acheté à Venise. De Abano, nous passantes à un lieu nommé Sainct-Pictro, lieu bas; et avions toujours les montaignes à noslre main droite fort voisines. C’est un pais de preries et pascages qui est de mesmes tout enfumé en divers licus de ces caus chaudes, les unes brûlantes, les autres tiedes, autres froides; le goust un peu plus mort et mousse 3 que les autres, moins de sentur de souffre, et, quasi pouint du tout, un peu de salure. Nous y trouvâmes quelques traces d’antiques ltastimans. Il y a deux ou trois chetifves maisonnettes autour pour la retraite des malades ; mais, à la vérité, tout cela est fort sauvage ; et ne serois d’avis d’y envoïermes amis. Ils disent que c’est la seigneurie qui n’a pas grand soin de cela, et ereint l’abord des seigneurs ctrangiers. Ces derniers lieings lui firent resouvenir, disoit-il, de ceusdc Preissac prcsd’Ax®. La trace de ces eaus est toute rougeastre. Et mit 4 sur sa langue de la boue ; il n’y trouva nul goust ; il croit qu’elles soint plus ferrées. De là nous passâmes le long d’une très belle maison d'un jantilhome de Padoue, où estoit M. le cardinal d’Este®, malade des goûtes, il y avoit plus de deux mois, pour la commodité des beins et plus pour le voisinage des dames de Venise; et tout jouingnant de là vinmes coucher à
Bataille0, huit milles, petit village sur le canal Del Fraichine ’, qui n’ayant pas de profondeur, deux ou trois pieds par fois, conduit pourtant des batteaus fort étranges. Nous fumes là servis de plats de terre et assictes de bois à faute d’estein; autrement assez passablemant. Le lundy matin je m'en partis devant avec le mulet. Ils8 alarent voir des beings qui sont à cinq cens pas de là, par la levée le long de ce canal ; il n’y a, à ce qu’il ^Montaigne) rapportoit, qu’une maison sur le being avec dix ou douze chambres. En may et en avril, ils disent qu’il v va assez de jans , mais la pluspart logent audit bourg ou à ce chatcau du seigneur Pic, où logeoit M. le cardinal d’Estc. L’eau des beings
( t; Nicolas de Cusa. Tous scs ouvrages de lliéologto cl de mathématiques furent imprimé* h nâle, en ISGS, en Irois volumes in-folio, ci peut-être cst-ce celle collection que Montaigue avait achetée.
i2) Insipide, moins acidulé.— (3) De Dax, ou mieux d'Acqs, en Gascogne.— (4) Montaigne.. — (3) Louis d’Est, frère du duc de Ferra ro. Alphonse il. — (6) DalagUa. — (7) Freschinc,
(«) Montaigne cl scs compagnons de voyage.
descend d’one petite crope 1 de montaigne et coule par des canals en ladite maison et au dessous; ils n'en boivent point et boivent plustost de celle de S. Pierre qu'ils envoient quérir. Elle (l'eau) descend de cestemesmescroupe par des canaux tout voisins de Peau-douce et
courte course, elle est plus ou moins chaude. Il fut pour voir la source jusques au haut ; ils ne la lui surent montrer et le paieront 4 qu’elle venoit sous ■* terre. Il lui trouve à la bouche peu de goust, corne à celle de S. Pierre, peu de santur de souffre, peu de salure; il pense que qui enboiroit en recevroit mesme effaictquede celes de S. Pierre. La trace qu’elle laict par ses conduits est rouge, il y a en ceste maison des beins et d'autres lieus où il degoute sulemant de Peau, sous laquelle on présante le mambre malade*; on lui dict que communément c’est le front pour les maus de teste. Ils ont aussi en quelques endrets de ces canals faict de petites logeltes de pierres où on s’enferme, et puis ouvrant le 50uspirail de ce canal, la fumée et la chaleur font incontinant fort suer; ce sont étuves seches, de quoy ils en ont de plusieurs façons. Le principal usage est de la fange 5; elle se prand dans un grand being qui est audessous de la maison, au descouvert, atout1* un iustrumant dans quoy on la mise pour la porter au logis qui est tout voisin. Là ils ont plusieurs instrumans de bois propres aus jambes, aus bras, cuisses et autres parties pour y coucher et enfermer lesdits mambres, ayant rampli ce vesscau de bois tout de celc fange ; laquelle on renouvelle selon le besouin. Ceste boue est noire comme cele de liarbolan, mais non si grancleusc et plus grasse, chaude d’une moïene chaleur et qui n'a quasi pouint de santur7. Tous ces beings-là n'ont pas grande commoditésice n’est le voisinage de Venise; tout y est grossier et maussade. Ils partirent 8 de Bataille après des-juncr et suivirent ce canal qu’on nomme le canal à deus chemins, qui sont élevés d’une part et d’autre. En cest endroit on a
{Il Croupe— (3) ne celte rafcon — (S) Doilcaous.
(4) c'est-à-dire, où l'ou preud la douche. Voyez les Lisais, liv. Il, c. 37.
(5) C’esl ce qu'on nomme boues eu médecine : d'où ie mol borbeux, bourbonmx , fantjcivc, cl le nom de Bourbon, Uourboue; Trippnutl, p. ÜO, Orléans. l:,so.
(fl) Avec.— (7) n'odeur.— (Si Montaigne cl ta compagnie.
Moktai.gkb
fait des routes 1 par le 'dehors de la hauteur desdicls chemins sur lesquelles les voyageurs passent ; les routes par le dedans se vont baissant jusques au niveau du fonds de ce canal ; là il se faict un pont de pierre qui jouint ces deux routes, sur lequel pont coule ce canal par le dessus d’une voûte à l’autre. Sur ce canal, il y a un pont fort haut, soubs lequel passent les basteaux qui suivent le canal et audessus ccus qui veulent . traverser ce canal. Il y a un autre gros ruisseau tout au fond de la pleine qui vient des montaignes duquel le cours traverse le canal. Pour le conduire, sans interrompre ce canal, aestéfaiteepont de pierre sur lequel court le canal, et au-dessous duquel court ce ruisseau et le tranche sur un planchier revestu de bois par les lianes, en maniéré que ce ruisseau est capable de porter basteaus ; il aroit 4 assez de place et en largeur et en hauteur. Et puis sur le canal d’autres basteaus y passant continueilemant et sur la voûte du plus haut des pons, des cocbes. Il y avoit trois routes l’une sur l'autre \ De là, tenant tousjours ce canal à mein droite, nous coutelames4 une vilctc nommée Montselisse *, basse, mais de laquelle la elosturc va jusques au haut d’une montaigne, et enferme un vieus chaleau qui apprrtcnoitausantiens seigneursde ceste ville, ce ne sont asteure [,que ruines. Et laissant là des montaignes à droite, suivismes le chemin à gauche, relevé, beau, plain7 et qui doit estre en la saison plein d’ombrages ; à nos costés des pleines très fertiles, aiant, suivant l’usage du pais, parmy leurs champs de bleds, force abres rangés par ordre d’où pandent leurs vignes. Les beufs fort grands cl de couleur gris, sont là si ordinaires que je ne trouvai plus estrange ce que j’avois remarqué de ceux de l'archiduc Fernand. Nous nous rancontrames sur une levée; et des deus parts des marestsqui ont de largeur plus de quinze milles et autant que la veue se peut estandre. Ce sont autrefois esté * des grands estangs, mais la seigneurie s’est essaîé de les assécher pour en tirer du labou-
(U Des chaussées.— ;*) Aurait.
(3) Toute celle description n’est pas fort claire. Ces ponts, ces voûtes, ces routes, ces coches ces canaux, ce rutaeau(qui vient les traverser l'embrouillent un peu ; mais avec un peu d'attention on s'en lire et l'on conçoit à peu près la chose.
(4) Côtoyâmes.— il») Mont-cclcsc.— (6) A cette heure. — (1)’Aplani, plat. — (A) Celaient autrefois.
VOYAGES i
rage en quelques endrets , ils en sont venus à bout, mais fort |>eu. C'est à présant une infinie etanduc de pais boucus, stérile et plein de cannes'. Ils y ont plus perdu que gagné à lui vouloir faire changer de forme. Nous passâmes la rivicre d’Adissc1, sur nostre mein droite, sur un pont plante sur deus petits bateaux capables de qutnsc ou vint chevaux , coulant le long d’une corde attachée à plus de cinq cens pas de là dans l’eau, et, pour la soutenir en l’air, il y a plusieurs petits bateaux jetés entre deux, qui atout 3 des fourchettes soutienent cestc longuecorde. De là nous vinmes coucher à
Rovigo, vint et cinq milles, petite vilete appertenant encore à ladite seigneurie*. Nous logeâmes au dehors. Ils commençarent à nous y servir du sel en masse, duquel on en prend corne du sucre. Il n’y a pouint moindre foison de viandes qu’en France, quoyqu’on aïe acoustumé de dire ; et de ce qu’ils ne lardent pouint leur rosli , toutesfois ne lui oste guicrc de saveur. Leurs chambres, à faute de vitres et closture des fenestres, moins propres qu’en France; les licts sont mieux faicts, plus unis, atout 5 force de materas® ; mais ils n’ont guiere que des petits pavillons mal tissus, et sont fort espargnants de linsuls7 blancs. Qui iroit sul ou à petit trein n’en auroit pouint. La cherté corne en France, ou un peu plus. C’est là la ville de la naissance de ce bon Cilius, qui s’en* surnomma Rodoymus* . Elle est bien jolie, et y a une très belle place ; la rivière d’Adisse passe au milieu. Mardy au matin, 15 de novembre, nous parlismes de là, et après avoir faictun long chemin sur la chaussée, comme celle de Blois, et traversé la rivière d’Adissc , que nous rencontrâmes [à nostre mein droite , et après celle du PA, que nous trouvâmes à la gauche, sur des pons pareils au jour precedent, sauf que sur ce planchier il y a une loge® qui s’y tient, dans laquelle on paie les tribus'® en passant, suivant l’ordonnance qu’ils ont là imprimée et prescripte ; et au milieu du passage arrestent leur bateau tout court, pour conter 1 1 et se faire payer avant que
(0 t* loocs, île roseaux. — (î) D'Adiue.-P) Avec.— (4) De Ventes.— {s) avec — (G) Matelas — (7) De draps.
fa) Ludovicas-CGelliM, dit ftodlgfitus, savant professeur de padouc, maître de Jules-CCsar Scallger, et rouira priuripalcmeni par ses Antique Lcctimcs, mort en tsas.— (9) Ou pataclte ilxéc. — (10) Les droits dcpüage,— (II) Compter.
d’aborder. Après estre descendus dans une pleine basse, où il sautille qu’en temps bien plutieus le chemin seroit inaccessible, nous nous rendismes d’une trete, au soir, à
Ferrure, vint milles, là, pour leur foy et bollelte', on nous arresta longtemps à la porte, et ainsi à tous®. La ville est grande corne Tours, assise en un pais fort plein3 ; force palais ; la pluspart des rues larges et droites ;fort peuplée. Le mercredy au matin, MM. d Estissac et de Montaigne alarent baiser les meinsau duc*. On lui fit entendre leur dessein : il envoya un seigneur de sa cour les recueillir et mener en son cabinet, où il estoit avec deus ou trois. Nous jiassames au travers de plusieurs chambres closes où il y avoit plusieurs jantilshomes bien vestus. On nous fit tous entrer. Nous le trouvâmes debout contre une table, qui les attendoit. 11 mit la mein au bonnet quand ils entrarent, et se tint toujours descouvcrt tant que M. de Montaigne parla à luy, qui fut assez longtemps. Il luy demanda premieremant s’il entendait la langue3? et luy ayant esté respondu que ouy, il leur dit en italien très cloquent, qu’il voyoit très volantiers les jantilshommes de cestc nation, estant serviteur du roy très creslien et très obligé, lis eurent quelques autres propos ensamble et puis se retirarent, le seigneur duc ne s étant jamais couvert. Nous vismes en un’église*’ l'effigie de l’Ariostc7, un peu plus plein de visage qu’il n’est en ses livres8; il mourut aagé de cinquante neuf ans, le fidejuing 1533. Ils y servent le fruit sur des assiettes. Les rues sont toutes pavées de briques. Les portiques, qui sont continuelsà Padoueet serventd’unegrande commodité pour se promener en tout temps et à couvert sans croies, y sont adiré11. A Venise les rues pavées de mesme maticre, et si pendant 10 tpic il n'y a jamais de bouc. J’avoy obliéàdirede
(I) pour les passeports et billets de santé. — (i) Les autres endroits.— (Xj Plain, uni.
(4) Alphonse d’Esl, deuxième du nom, duc de Ferrare, de Modéne et de Reggio, mort sans postérité le 27 octobre 1597. Il était fils unique d’Ilcrcule II, mort en 1558, et de René de France , fille cadette du roi Louis XII', bienfaitrice de dément Marol, de Lion Jamet et de François Rabelais.
PQ Italienne.— (6) Dans celle dcs.bénédlelins.
(7) C'est-à-dire, son buste en marbre blanc qui est sur son tombeau.
(8) C'est-à-dire, dans son portrait mis à la lèle de scs œuytcs, dans les anciennes éditions d'Italie.
1 (9) Manquent à Ferrare.— (10) Eu talus oupenlc.
Venise, que, le jour que nous en partîmes, nous trouvâmes sur nostre chemin plusieurs barques aiant tout leur vantre chargé d’eau douce : la charge du bateau vaut un cscu randue à Venise, et s’en sert-on & boire ou à teindre les draps. Estant à ChafTouiines, nous vimes comment atout des chevaus, qui font incessamment tourner une roue, il se puise de l’eau d’un ruisseau et se verse dans un canal, duquel canal lesdits batcaus la reçoivent, se presentans audessous. Nous fumes tout ce jour-là à Ferrare, et y vismes plusieurs belles églises, jardins et maisons privées, et tout ce qu'on dit estre remerquable, entre autres, aux jésuates, un pied de rosier qui porte fleur tous les mois de l’an ; et lors raesmes 1 * * 4 s’y eu trouva une qui fut donnée à M. de Montaigne. Nous vismes aussi le bucentaure que le duc avoit faict faire pour sa nouvelle famé3, qui est belle et trop jeune pour lui, à l’envie de celuy de Venise, pour la conduire sur la riviere du Pô. Nous vismes aussi l’arsenal du duc, où il y a une piece* longue de trente-cinq pans3, qui porte un pied de diamètre. Les vins nouveaus troublesque nous beuvions, et l’eau tout ainsi trou- Me’qu’ellc vient de la riviere, luy 6 faisoient peur pour sa colicquc. A toutes les portes des chambres de l’hostellcrie, il y a escrit : Ricordati délia bollela’’. Soudein qu’on est arrivé, il faut envoyer son nom au magistrat, et le nombre d’homes8, qui mande qu’on les loge, autremant on ne les loge pas. Le jeudy matin nous en par times et suivimes un pais plein5 et très fertile, difficile aux jans de pied en temps de fange, d’autant que le pais de Lombardie est fort gras, et puis, les chemins estant fermés de fossés de tous costés, ils n’ont de quoy se garantir de la bouc à Cartier : de maniéré que plusieurs
(1) Fuslno.— (*) au mois de novembre isflû. 1
(5) Marguerite de Gonzague, fillodc Guillaume, duc de Man-
toue.
(4) C'est-à-dire, une coolevriue, espèce de canon, qui étant plus long que les pièces ordinaires, chasse beaucoup plus loin. Le diamètre de son calibre est d'environ cinq pouces, ci son boulet de seize livres. On le nomme aussi passe-mur, pé lican, rlOaudcquin. La coulcvriue de Nancy était célèbre ; elle avait vingt cinq pieds de long.
(8) Pans. Le pan de France était de oeuf pouces deux lignes, comme la palme de Gènes.
(6) A Montaigne.
fl) Souvenez-vous du billet de ville ou de santé.
(8) De sa suite ou compagnie.— (9) Uni..
du p&ïs marchent atout1 ces petites echasses d’un demy pied de haut. Nous nous rendismes au soir, d’une trete, à
lloulongne*, trante milles, grande et belle ville, plus grande et puplée de beaucoup que Ferrare. Au logis où nous logeâmes, le seigneur de Monüuc y estoit arrivé une heure avant, venant de France, et s’arresta en ladite ville pour l’escolc des armes et des chevaus. Le vendredy nous vismes tirer des armes le Vénitian qui se vante d’avoir trouvé des inventions nouvelles en cest art là, qui commandent à toutes les autres3; comme de vray, sa mode de tirer est en beaucoup de choses différante des communes4. Le meilleur de ses escoliers estoit un jeune home de liordeaus, nomé Binet. Nous y vismes un clochier carre, antien, de tele structure qu’il est tout pendant3 et samble menasser sa ruine. Nous y vismes aussi les escoles des sciences, qui est le plus beau batiment que j’aye jamais veu pour ce service6. Le samedy après disner nous vismes des comédiens, de quoy il (Montaigne) se contenta fort, et y print , ou de quelque autre cause , une doleur de teste qu’il n’avoit senti il y avoit plusieurs ans ; et si , en ce tamps là, il disoit se trouver en un indolance de ses reins plus pure qu’il n’avoit accoustumé il y avoit longtamps, et jouissoit d’un bénéfice de vantre tel qu’au retour de Bannières : sa doleur de teste luy passa7 la nuict. C’est une ville toute enrichie de beaus et larges portiques et d’un fort grand nombre de beaus palais. On vit comme à Padoue, et à très bonne raison ; mais la ville un peu moins paisible pour les parts8 anticnes qui sont entre des parties d’aucunes races9 de la ville, desqueles l’une a pour soy les Francès de tout tamps, l’autre les Espaignols qui sont là en grand nombre. En la place, il y a une très belle fontene10. Le dimanche, il ( Montaigne ) avoit dé-
(<) Avec. — (î) Bologne.— (3).C'esi-S-(flre, le» surpassent, les effacent.
(I) L’Italie a été longtemps en réputation pour Tari des armes ; les plus anciens livres d’cscriinc que nous connaissions sont Italiens.
(5) Ou panché. C’est la tour appelée Garisenda, dont le surplomb est enrayant.
(6) C’est ce qu’on nomme le scuole, bâties par fignole.
(7) Se dissipa pendant la nuit.
(8i Les divisions. — (9) Maisons ou familles. — (10) Celle du géaut.
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libéré de prendre son chemin à gauche vers Imola, la Marche d'Ancône et Lorcltc, pour jouindre* à Home; mais un Alemant luy dict ; qu’il avoit esté volé des bannis* sur le duché de Spolete. Ensin(I) * 3 * il print à droite vers Florence. Nous nous jettames soudin dans uu chemin aspre et pais monlueux, et vinsmes coucher à
Lovan •*. sese milles, petit village assez mal commode. Il n’v a en ce village que deux hosteleries qui sont fameuses entre toutes celles d’Italie, de B la trahison qui se faict aus passans,de les paistre de belles promesses de toute sorte de commodités avant qu’ils mettent pied A terre, et s’en mocquer quand ils les tiennent à leur mercy : de quoy il y a des proverbes publiques0. Nous en partismes bon matin lendemein, et suivismes jusques au soir un chemin qui à la vérité est le premier de nostre voïage qui se peut nommer incommode et farouche, et parmi les montaignes plus difficiles qu’en nulle autre part de ce voïage : nous vismes7 coucher à
Scarperie », vingt et quattre milles, petite villete de la Toscane, où il se vend force estuis et ciseaus, et semblable marchandise. Il ( Montaigne ) avoit là tous les plesirs qu’il est possible , au débat des bostes. Ils ont ceste coustume d’envoïer audevanl des etrangers sept ou huit lieues, les éconjurer de prendre leur logis. Yous trouverez souvent l’hoste mesme à cheval, et en divers lieus plusieurs homes bien vestus qui vous guetent ; et tout le long du chemin, lui qui les vouloit amuser, se faisoit plaisammant entretenir des diverses offres que chacun lui faisoit , et il n’est rien qu’ils ne promettent »..
Il y en eut un qui lui offrit en pur don un lievre, s’il vouloit seulement visiter sa maison. Leur dispute et leur contestation s’arreste aux portes des villes, et n’osent plus dire mot. Ils ont [cela en general de vous offrir un guide à cheval à leurs despans, pour vous guider et porter partie de vostre hagage jusques au logis où vous allez ; ce qu’ils font toujours , et paient leur despense. Je ne sçay s’ils y sont obligés par quelque ordonnance à cause du dangier des chemins. Nous avions faict le marché de ce
(I) l’arvenir, arriver .-(i) Drtgands qui Infestent les grands
chem OS.— p) En conséquence, ainsi.— (t) Lolano.— (5) Par 'a
trakiaon.— (li) ou des dictons populaires (7) Humes.
(8) Scarperiau-(9) &çlK ,050a ;c e raçazzi.
que nous avions à païer et à recevoir à Lolan, dès Boulongne. Pressés par les jans de l’hoste où nous logeâmes cl ailleurs, il envoioit quelqu'un de nous autres visiter tous les logis, et vivres et vins, et santir les conditions, avant que descendre de cheval, et acceptoit la meilleure; mais il est impossible de capituler si bien qu’on échape à leur tromperie : car ou ils vous font manquer le bois, la chandelle, le linge, ou le fouin que vous avez oublié à spécifier. Leste route est pleine de passans; car c’est le grand chemin et ordinere à Home. Je fus là averty d’une solisc que j’avois faite ayant oltlié à voir, à dix milles deçà *Loïan,à deusmilles du chemin, le hautd’une monlaigne, d'où, en tamps pluvieus et orageus et de nuict , on voit sortir de la (làme d’une extrême hauteur *, et disoit le rapporteur qu’à grandes secousses il s’en regorge par fois des petites pièces de monnoie, qui a quelque figure. Il eût fallu voir que c’étoit que tout cela. Nous partîmes lendemein matin de Scarperia, ayant notre hostc pour guide, et passâmes un beau chemin entre plusieurs collines peuplées et cultivées. Nous détournâmes en chemin sur la mein droite environ deus milles, pour voir un palais que le duc de Florence y a basti depuis douse ans, où il amploïc tous ses cinq sens de nature pour Fambellir. 11 sambie qu’exprès il aïe choisy un’ assiete incommode, stérile et montueuse, voire et sans fontcncs, pour avoir cest honneur de les aler quérir à cinq milles de là, et son sable et chaus, à autres cinq milles. C'est un lieu, là, où il n'y a rien de plein *. On a la veue de plusieurs collines, qui est la forme universelle de ceste contrée. La maison s'apcllc Prateilino \ Le haslimant y est méprisable à le voir de louin , mais de près il est très beau, mais non des plus Iteaus de nostre France. Ils disent qu’il y a six vints chambres mutilées ; nous en vismes dix ou douse des plus beles. Les meubles sont jolis, mais non magnifiques. Il y a de miracuieus une grotte à plusieurs
(1) O.’.'t évidemment Montaigne qui parle.
(i) Au-dessous de.
(3) Ce doil être le singulier volcan de Pletra Main, sur la roule de Florence, et à huit Ueues de Bologne, décrit, par M. de la LiunIc, dans sou Voyaqc d' Italie, I. H, p. IIH.
fi) Plantait, d’uni.
(.*»:• Pratolino , a deux lieues de Florence, - bâtie, selon M. de Lalande, en 1575, par le grand duc François, filsde Côtuc Itr. Voyez son Voyage <f Italie, t. Il, p. 450.
demures 1 et pièces : cestc partie surpasse tout ] ce que nous ayons jamais veu ailleurs. Elle est encroûtée1 et formée partout de certene matière qu’ils disent cstre apportée de quelques montagnes, et l’ont cousue a-tout3 des clous imperceptiblemant. Il y a non-sulemant de la musicquc et harmonie qui se faict par le mouvemant de l'eau, mais encore le mouvemant de plusieurs statues et portes à divers actes, que l’eau eshranle, plusieurs animaus qui s’y plongent pour boire, et choses samblables. A un sul mouvemant, toute la grotte est pleine d'eau, tous les sieges vous rejallissent* l’eau aus fesses; et, fuiant de la grotte, montant contremont les eschalicrsdu ehateau.il sort dedeux en deux degrés de cest eschalicr.qui veut donner ce plesir, mille filets d’eau qui vous vont baignant jusques au haut du logis. La beauté et richesse de ce lieu ne se peut représenter par le menu. Audessous du chasteau, il y a, entre autres ehoses, une allée large de cinquante pieds, et longue de cinq cens pas ou environ, qu’on a rendue quasi égale, à grande despanse. Parles deuscostésil y a des longs et très beaus acoudouers de pierre de taille de cinq ou de dix en dix pas; le long de ces acoudouers, il y a des surjons de fontenes dans la muraille, de façon que ce ne sont que pouintes de fontenes tout le long de l’allée. Au fons, il y a une belle fontene qui se verse dans un grand timbre s par le conduit d’une statue de marbre, qui est une famé faisant la buée fi. EH’ esprint une nape de marbre blanc, du dégoût de laquelle sort cest’ eau, et au-dessous il y a un autre vesseau, où il samble que ce soit de l’eau qui bouille, à faire buée 7. Il y a aussi une table de maître en une salle du chasteau en laquelle il y a six places, à chacune desqueles on soublcve de ce marbre un couvercle atout8 un anneau, audessous duquel il y a un vesseau qui se tient à ladite table. Dans chacun desdits six vesseaus , il sourd un tret de vive fontene, pour y rcfreschir chacun son verre, et au milieu un grand à mettre la bouteille. Nous y
(ODemcui'cs, ou niclics. — (S) Revêtue Incruster.— (s) uec.— (4) Font rejaillir. — (S) Bassin.— i G) la lessive.
(7) Oii voyait à peu près le même mécanisme d'automates agissants par l’effet de I eau, dans le fameux Rocher zophonosiQuc, exécuté nu palais de Lunéville parle feu roi Stanislas, duc de Lorraine. Journal de Trévoux, Jany. 1763, art. IV.
W Avec.
vismes aussi des trous fort larges dans terre, où on conserve une grande quantité de nège toute l’année, et la couche l’on sur une lettiere 1 de herbe de genet, et puis tout cela est recouvert bien haut, en forme de piramidc, de glu *, comme une petite grange 3. Il y a mille gardoirs 4. Et se bastit le corps d’un geant, qui a trois coudées de largeur à l’ouverture d’un cuil ; le demurant proportionné de mesmes, par où se versera une fontene en grand abondance. Il y a mille gardoirs et estancs* et tout cela tiré de deux fontenes par infinis eanals de terre. Dans une très belle et grande volière, nous vismes des petits oiseaus, comme ehardonerets, qui ont à la cuC® deus longues plumes, corne celles d’un grand chappon. Il y a aussi une singulière ctuve. Nous y arrestames deux outroisheures, et puis reprimes nostre chemin et nous rendîmes par le haut de certcnes eolines, à
Florence , dix sept milles , ville moindre que Ferrareen grandeur , assise dans une plene.enlourriée de mille montaignettes fort cultivées, La riviere d’Arne 7 passe au travers et se trajette atout* des pons. Nous ne trouvasmes nuis fossés amour des murailles. Il (Montaigne) fit ce jour là deus pierres et force sable, sans en avoir eu autre resnntimant que d’une legicre dolur au bas du vantre. Le mesme jour nous y vismes l’écurie du grand due, fort grande, voûtée, où il n’y avoit pas beaucoup de chevaus de prix : aussi n’y estoit-il pas ce jour-là. Nous vismes là un mouton de fort étrange forme; aussi un chameau, dps lions, des ours, et un animal de la grandeur d'un fort grand mastindcln forme d’un chat, tout martelé0 de blanc et noir, qu’ils noment un tigre. Nous vismes l’église Sainct-Lnurent, où pandent encore les enseignes que nous perdismes sous le marcscltal Strozzi.en la Toscane ,0. II y a en cest’ eglise plusieurs pièces en plate peinture et très belles statues excellentes, de l’ouvrage de
fl) Litière, lit.
(3) Ciicu ou chaume. — (3) Telle» «ont à peu près nos glacières.—(4) Réservoirs, regards.
(5) Réservoirs, étangs, bassins, pièces d’eau.— (6) Queue. — (7) L’Aroo. — (8)8e passe ou traverse avec.— p) Marqué, tavelé.
(10) A la bataille de klarciano, qu'il perdit le 3 août 1654. contre le marquis «le Marignan, et où il fut blessé tfedeux coups de feu. Pierre Stroz/i n’éiail point encore manV liai «Je France , mais il le fut dans la même année, sous Henri IJ. rayez Brantôme.
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Michel Ange. Nous y vismes le dôme, qui est une très grande eglise, et le clochier t(*it rcvestu de marbre blanc el’noir : c’est l'une des beles choses du monde et plus somptueuses. M. de Montaigne disoit jusques lors n'avoir jamais veu nation où il y eust si peu de beles lames que l'italicne. Les logis, il les trouvoit beaucoup moins commodes qu’en France et Allemuigne; car les viandes n'y sont ny en si grande abondance à moitié qu'en Allemaigne, ny si bien apprêtées. On y sert sans larder et en l'un et en l'autre lieu; mais en Allemaigne elles sont beaucoup micus asscsonnécs, et diversité de sauces et de potages. Les logis en Italie de beaucoup pires; nu lies salles; les fenêtres grandes et toutes ouvertes, sauf un grand conlrevant de Irais qui vous chasse le jour , si vous en voulez chasser le soleil ou le vent : ce qu'il trouvoit bien plus insupportable et irrémédiable que la faute des rideaus d' Allemaigne. Ils n’y ont aussi que de petites cahutes atout 1 * * des chétifs pavillons, un , pour le plus, en chaque chambre, atout une carriole* au dessous; et qui h&ïroit à coucher dur s'y trouverait bien ampeschc. Egale ou plus grande faute de linge. Les vins communéemanl pires ; et à ceux qui en haïssent une douceur lâche \ enccste seson insupportables. La cherté, à la vérité, un peu moindre. On lient que Florence soit la plus chcre ville d'Italie. J’avoy fait marché 4 avant que mon maistre arrivât à l’hostelerie de l’Ange, à sept reales s pour home cl cheval par jour, et quatre reales pour home de pied. Le mesme jour nous vismes un palais du duc, où il prant plesir à besoingner luimesmes, à contrefaire des pierres orientales et à labourer 0 le cristal : car il est prince souingneus un peu de l’archcmie 1 et des ars méchaniquex, et surtout grand architecte. Lendemein M. de Montaigne monta le premier au haut du dôme, où il se voit une houle d'airin doré qui samhlc d’cnibas de la grandeur d'une baie, et quand on y est, elle se trouve capable
(I) Avec.— (4)JlJi A roulette*.— (S) Fane, doucereuse.
(4) celle circonstance est du secrétaire ou acril>e de Mon*
lalgne.
(5) Le réal, monnaie espagnole, vaut aujourd'hui] cinq sous
de France . La domination espagnole en avait introduit l'usage
en Italie.
(U) A travailler le cristal, c’cst-fc-dlre, h faire des composi-
tions de ptertos et de cristaux factices.— (7) L'alchlmic.
de quarante homes *. Il vit là que le mabre de
quoy ceste église est encroûtée, mesme le noir, comanee déjà en beaucoup de lieus à se demantir, et se fent * à la gelée et au soleil, mesmes le noir ; car ccst ouvrage est tout diversiiié et labouré ', ce qui lui fit creindre que ce marbre ne fût pas fort naturel. Il y voulsit4 voir les maisons des Strozzes5 et des Gondis6, où ils ont encorcde leurs parens. Nous vismes aussi le palais du duc, où Cosimo 7 * son pere a faict peindre la prinse de Siene 14 et nostre bataille perdue ,J : si est-cc qu’en divers lieux de ceste ville, et notammant audit palais aus antiennes murailles, les fleurs de lis tiennent le premier rang d’honneur10. MM. d’Estissac et de Montaigne furent au disncr du grand duc : car là on l’appelle ainsi fl. Sa famé4* estoil assise au lieu d'honneur ; le duc audessous ; audessous du duc, la belle seurdc la duchesse ; audessous de ceste-cy, le frère de la duchesse, mary de ceste-cy. Ceste duchesse est belle à l’opinion italienne, un visage agréable et imprieux 4S, le corsage gros, et de tetins à leur souhait. Elle lui sambla bien avoir la suffisance d’avoir angeolé 44 ce prince , et de le tenir à sa dévotion long-tamps. Le duc est un gros borne noir, de ma taille *5, de gros membres, le visage et eontcnancépleinede courtoisie, passant tous-joura descouvert au travers de la presse de ses jans, qui est belle. Il a le port sein l0, etd'un homme
(I) C'est-ft-dlre, de les contenir. Phrase latine : Cuihlt qua- (Iraq, virorum.
(а) Se gerce ou lézarde.— (S) Travaillé, sculpté.— (I) H voulut y voir (à Florence).— (S) Ou Strozzi.
(б) Les derniers ont passé en France avec les deux relues de In maison de Médicis.
(7) CAmo I*r.
•8) Cette |>lace, défendue par Biaise do Montluc, ne se ren dit qu'après un siège do dix mois, en 1SS4.
(0) En la mémo année.
(10) A cause del'alllaucc faite entre la maison de France et celle de Médlrfe.
(II) Comme on l'appelle encore.
(là) C'était la seconde femme du grand duc François-Marie, lors régnant, appelée Bbianca-Capello,' vénitienne, qui avait été sa maîtresse pendant son premier mariage avec Jeanne d'Autriche, fille de l’empereur Ferdinand 1er. François-Marie fut Icjière de Marie de Médicis, seconde femme de Henri IV.
’ (IA) impérieux, imposant.
(14) On écrit enjoUcr-
(15) Montaigne, Essais, liv. Il, c. 17, dit que sa taille, un p cm au-dessous de la moyenne, était forte cl ramassée. Il «e traite même de petit homme, c. C du mémo liv. II, etc. Ccst ainsi que le représente la belle estampe do Thomas le Leu, gravée en 1007.— (16) L’air sain.
de quarante ans. De l’autre costé de la table estoientle cardinal et un autre june de dixhuit ans les deux freres du duc. On porte à boire à ce duc et à sa faine dans un bassin , où il y a un verre plein de vin descouvert, et une bouteille 3 de verre pleine d’eau ; ils prennent le verre de vin et en versent dans le bassin autant qu’il leur semble, et puis le remplissent d’eau eus-mesmes, et rasséent * le verre dans le bassin que leur tient l’eclianson. 11 mcloit assez d'eau-, elle quasi point. Le vice des'AllernaiLs de se servir de verres grans outre mesure est icy au rebours, de les avoir extraordinairement petits. Je ne sçay pourquoy ceste ville soit 3 surnommée belle par priviliege ; elle l’est, mais sans aucune excellence sur lioulogne , et peu sur l’errarc, et sans compareson au dessous de Venise. Il faict à la vérité beau découvrir de ce clochier l'infinie multitude de maisons qui ramplissenl les cullines tout au tour à bien deus ou trois lieues à la ronde, et ceste pleines où elle est assise qui samble en longur7 avoir l’étendue de deus lieues : car il samble qu’elles se touchent, tant elles sont dru semées, ha ville est pavée de pièces de pierre plate sans façon et sans ordre. L’après-disnéc eus quatre janlils-hommes*, et un guide, prindrent la poste pour aller voir un lieu du duc qu'on noiuc Caslellu 9. La maison n'a rien qui vaille ; mais il y a div erses pièces de jardinage, le tout assis sur la pante d’une colline, en maniéré que les allées droites sont toutes en pante, douce toutefois etaisée; les transverscs 10 sont droites et unies. Il s’y voit là plusieurs bresseaux 11 tissus et couvers fort espès de tous abres odoriferans, corne cedres, cyprès, orangiers, citronniers, et d’oliviers, les branches si jouintes et entrelassées qu’il est aisé à voir que le soleil n’y sauroit trouver antrécen sa plus grande force, et des tailles de cyprès, et de ces autres abres disposés en ordre si voisins l’un de l’autre qu’il n’y a place à y passer que pour trois ou quatre. Il y a un grand gardoir **, entre les
(!) Le cardinal de Médicis, depuis grand-duc, sous le nom de Ferdinand Ior.
(i) Celait apparemment un des deux fils quecôrac, père du grand-duc régnant et du cardinal, avait eu de Camille Marelfl, que le pape Pic V l'obligea d'épouser.
(3) Ou carafe. — (4) Remettent, ou posent.— {3) Est.
(0) Plaine.— (7) Longueur.— (8) Montaigne et sa compagnie.
(9) Petite maison de Plaisance.— (!0) Transversales. — (11) Berceaux.— (K* Réservoir ou bassin, pièce d’eau.
autres, au milieu duquel on voit un rochier contrefaicl au naturel, et samble qu'il soit tout glacé au-dessus, par le moïen de ceste matière de quoi leduc a couvert sesgroltes à Pratellino1 , et au-dessus du roc une grande medale 1 de cuivre, représentant un borne fort vieil, chenu , assis sur son cul, ses bras croisés, de la barbe, du front et poil duquel coule sans cesse de l’eau goutte à goutte de toutes pars, représentant la sueur et les larmes, et n’a la fontene autre conduit que celui-là. Ailleurs ils virent, par très plesapte expérience, ce que j’ai remarqué cy-dessus : car se promenant par le jardin, et en regardant les singularités, le jardinier les aïant pour ccst elïect laisséde compagnie, corne ils furent en eertin endroit à contempler cerlenes figures de marbre, il sourdit sous leurs pieds et entre leurs jambes , par infinis petits trous, des trets d’eau si menus qu’ils étoient quasi invisibles, et représentans souverenemant bien le dégoût3 d’une petite pluie, de quoy ils furent tout arrosés, par le moïen de quelque ressort souterrin que le jardinier remuoil à plus de deus çans pas de là, avec tel art que de là en hors4, il faisoit hausser et baisser ces élancemans d’eau corne il lui pleisoit, les courbant et mouvant à la mesure qu’il vouloit : ce mesme jeu est là en plusieurs lieux. Ils virent aussi la maistresse fontene qui sort par le canal de deus fort grandes effigies de bronse, dont la plus basse prant l’autre entre les bras, et l’étrint de toute sa force3; l’autre demy pasmé, la teste ranversée, samble randre par force par la bouche cest’ eau, et l’élance de telc roideur que outre la hauteur de ces figures, qui est pour le moins de vint pieds, le tret de l'eau monte à trante-sept brasses au delà 6. Il y a aussi un cabinet entre les branches d’un abre tous-jours vert , mais bien plus riche que nul autre qu’ils eussent veu : car fi est tout étoffé des branches vifves et vertes de l'arbre7, et tout-partout ce cabinet est si fermé de ceste verdure qu’il n’y a nulle veue qu’au travers de quelques ouvertures qu’il faut pratiquer, fai-
(1) tratolino. — (*) ou grand médaillon. (3) LodUtil-
Icrocmi, uiUic Mtom. — («) En delior».— (5) Statues , l)gur«. C’est Hercule et Antée. ♦
(fil Ce qui ferait une élévation de deux cents vingt-deux pieds, à raison de six pieds la brasse.
P) Si ce n'éuiti pu un'artirc étranger, c'était peut-être nu
chinevrrt.
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santescarter les branches çiet là ; et au milieu, par un cour* 1 qu’on ne peut deviner, monte un surjon d'eau jusque* dans ce cabinet au travers et milieu d'une petite table de mabre. Là se fait aussi la musicque d’eau, mais ils ne la peurent ouïr ; car il étoit tard à jans qui avoient à revenir en la ville. Ils y virent aussi le timbre4 des armes du duc tout au haut d'un portai, très bien formées de quelques branches d’abres nourris et entretenus en leur force naturelle par des fibres qu’on ne peut guierc bien choisir. Ils y furent en la seisop la plus ennemie des jardins"', qui les randit encore plus émerveillés. Il y a aussi là une belle grotte, où il se voit toute sorte d'animaus represantés au naturel, randant qui * par bec, qui par l’asle, qui par l’ongle ou l’oreille ou le naseau, l'eau de ces fontenes. J’obliois qu’au palais de ce prince, en l’une des salles, il se voit la ligure d’un animal à quatre pieds, relevé en bronse sur un pilier représanté au naturel, d’une forme étrange, le devant tout écaillé, cl sur I cschine je ne sçav quelle forme de mambre, comme des cornes. Ils disent qu’il lut trouvé dans une caverne de montaigne de ce pais, et mené ■* vif il y a quelques années. Nous vismes aussi le palais où est née la reine mere i;. Il (Montaigne) vousit1, pour essayer toutes les commodités de ceste ville, comme il faisoit des autres, voir des chambres à louer, et la condition des pansions; il n’y trouva rien qui vaille. On n’y trouve à louer des chambres qu’aus hostelcries, à ce qu’on lui dit ; et ccles qu’il vit étoient mal propres et plus chères qu'à Paris beaucoup, et qu’à Venise mesme ; cl la pansion ehetifve, à plus de douze cscus par mois pour maistre. 11 n'y a aussi nul exercice qui vaille, ny d’armes ny dé chevaus ou de lettres *. L’estein est rare en toute ceste contrée ; et n’y sert-on qu’en vesselle de ceste terre-pointe, assez mal propre. Judv au malin, 2-f* de novembre, nous en partîmes, et trouvâmes un païs médiocremant fertile, fort peuplé d’habitations et cultivé partout, le chemin bossu et pierreus ; et nous ran-
(!) Par des tuyau* cachés ou masques. — (2) L’écusson de Médlcis.— (A; Vers la fin de novembre.— {4; Les uns par le bec, les autres par, elc.— (W Amené.
(0) Catherine de Médias. C'est le palais Pitli.
(7) Voulut, ou dit encore parmi le peuple de quelques provinces, voutsU.
18) Il ne taut pas |>crdre de vue l’époque du voyage,* 1580 : les choses ont bien changé..
i dimes fort tard, d’une trele qui est fort loti*
! guc , à
j Sienne, trente deus milles, quatre postes; ils les font de huit milles plus longues qu'ordinairement les nostres. Le vandredy il (Montaigne ) la reconnut curieuscmant, notamant pour le respect de nos guerres'. C’est une ville inégale, plantée sur un dos de colline où est assise la meilleure part des rues ; ses deus pantes sont par degrés ramplies de diverses rues, et aucunes vont encore serclevant contre-mont en autres baussures4. Elle est du nombre des belles d’Italie, mais non du premier ordre, ni de la grandeurde Elorance : son visage3 la lesmoigne fort antienne. Elle a grand foison de fontenes, desqueles lapluspart des privés4dcsrobent des veines, pour leur service particulier. Ils y ont des bonnes caves et freschcs. Le dôme, qui ne cedc guierc à celui de Florance, est revestu dedans et dehors quasi partout, de ce mabre ci : ce sont des pièces carrées de mabre les unes espesses d’un pied, autres moins de quoi ils encroûtent 3, corne d’un lambris, ces Itatimans faicts de bricqucs, qui est l’ordinerc matière de ceste nation. La plus beie piece de la ville, c’est la place -ronde, d’une très-belc grandeur, et alant de toutes parts se courbant vers le palais qui faicl l’un des visages1- de ceste rondur, et moins courbe |quc le demurant. Vis-à-vis du palais, au plus haut de la place, il y a une très belle fonlcnc, qui par plusieurs canals, ramplit un grand vesseau où chacun puise d’une Irèvbelle eau. Plusieurs rues viennent fondre ’ en ceste place par des pavés tissus en degrés. Il y a tout plein de rues, et nombre très - antiennes : ia principale est cele de Piccolomini, de celle-là14, de Tolomei, Colombini, et encore de Cerretani Nous vismes des tesmoingnages de trois ou quatre çans ans. Is?s armes de la ville qui se voient sur plusieurs piliers, c’est la Louve10 quia pandus à ses letins llomulus et Remus. Le duc de l-lorancc tretc courtoisement les grands, qui nous favorisaient, et il a près de sa personne Silvio Piccolomini , le plus suffisant janlilhome de nostre tamps à toute .sorte de science , et
(I) Sons Henri II.— (2) En différentes gradations. — (3) Son aspect.— (4) Des* particuliers.
(S) On dit incruster , revêtir.— (Oj Façades. —(7) Aboutir, ou tomber.— (B) BF après celle-là.
(9) Familles nobles et ancienne» de Sienne.— (10) Romaine,
d’exercice d'armes, comme celai qui a principalement à se garder de ses propres sujects. H abandonne àscs villes le soin de les fortifier, et s’ataclie à des citadelles qui sont munitionnées et guardées avec toute despanec et diligeance, et avec tel supçon qu'on ne permet qu’à fort peu de jans d’en aprochcr. les famés portent des chapcauscn leurs testes, la piuspart. Nous en vismes qui les osloinl par honeur, comme les homes, à l'endretde l’élévation de la messe. Nous étions logés à la Couronne, assez, bien, mais tousjours sans vitres et sans châssis. M. de Montaigne estant enquis du concierge de Pratellino, corne il étoit estonné de la beauté de ce lieu, après les louanges, il accusa fort la ledeur des portes et fenestres : de grandes tables de sapin, sans forme et ouvrage, et des serrures grossières et ineptes conte celes de nos villages : et puis la couverture de tuiles creus1 ; et disoit, s’il n'y avoit moyen ny d'ardoise, ni de plomb ou airain, qu’on devoit au moins avoir caché ces tuiles par la forme du batimant: ce que le concierge dit qu’il le rediroit à son maistre. Le duc laisse encore en estre1 les antiennes marques et devises de ccte ville, qui sonent partout Liberté ; si est-ce que les tumbes et épitaphes des François qui sont morts, ils les ont emportées de leurs places et cachées en certein lieu de la ville, sous coleur de quelque réformation du batimant et forme de leur église. Le sarnedy 26 après disner nous suivismes un pareil visage de pais et vinmes souper à
Buoncouvcnt3, douze milles, Castello de la Toscane : ils appellent cinsin 1 des villages fermés qui pour leur petitesse ne mérilent pouint le nom de ville. Dimenchc bien matin nous en partimes et parce que M. de Montaigne desira de voir Montalcin’1 pour l’accouintance que les François y ont eu, il se destourna de son chemin à mein droite, et avec MM. d’Estissac, de Mattccoulon et du Hautoi, ala audict Montaient, qu’ils disent estre une ville mal-bastic de la grandeur de Saint-Emilion6, assise sur une. monlaigne des plus hautes de toute la contrée, toutesfois accessible. Ils rencontrarent que la grand’mcsse se disoit, qu'ils ouïrent. Il y a, à
l(J Creuse».— iij laisse subsister.
(3) Buoncoiiveuio.
(4) Ainsi.— 15) Monl-Akiito.— («) Petite ville du dépariemeut delà Gironde.
Montaigne.
un bout, un chasteau où le duc tient ses garnisons ; mais à son avis (de Montaigne) tout cela n’est guiere fort, estant le dict lieu commandé d’une part par une autre montaigne voisine de çant pas aus terres de ce duc. On meintient la mémoire des François en sigrande affection qu’on ne leur en faiet guiere souvenir que les larmes ne leur en viennent aux yeux, la guerre mesrne leur semblant plus douce, avec quelque forme de liberté, que la paix qu’ils jouissent sous la tyrannie. Là M. de Montaigne s'informant s’il ny avoit point quelque sepulebres des François; on lui respondit qu’il y en avoit plusieurs en l’église S. Augustin; mais que par le commandemant du duc on les avoit ensevelis *. Le chemin de cestc journée fut montueus et pierreux, et nous randit au soir à
La Paille1, vint-trois milles. Petit village'dc cinq ou six maisons au pied de plusieurs montaignes stériles, et mal plaisantes. Nous reprimes nostre chemcin lendemein bon matin le long d’une fondiere fort pierreuse, où nous passâmes et repassantes çant fois un torrant qui coule, tout le long. Nous rencontrâmes un grand pont3 bastie parce pape Grégoire4, où finissent les terres du duc de Florance ; et entrantes en celes de l’église. Nous rencontrâmes Acquapendente, qui est une petite ville3; et se nomme je crois cinsein 6 à cause d’un torrant , qui tout jouignant de-làse précipite par des rochiers en la pleine. Delà nous passâmes S. Laurenzo7 qui est un Castello", et par Bolseno9, qui l’est aussi, tournoîant autour du lac qui se nome Bolseno, long de trante milles et large de dix milles, au milieu duquel se voit deus rochers comme des isles, dans lesquels on dict estre des monastères111. Nous nous rendismes d’une trete ]>ar ce chemin montueus et stérile à
Monteiiascon11, vint six milles. Yillette assise à la teste de l’une des plus hautes montai-
(t) Cachés, enfouis.— (i) La Paglla.
(5; Longtemps en .ruine, selon M. l'abbé Richard, t .111, p. 537 de la Description de lïialie.
(4) Grégoire MU, régnant alors.
(Jî) Devenue, plus considérable depuis que le pape Innocent X y a transféré le siège épiscopal de Castro, en lü47.
(6) Ainsi.
(7) Saiiit-Laureiil-dcs-Croties.— 8) Un petit fort.
(9) C'est une ville; mais presque entièrement ruinée, selou M. l'abbé Richard, t. III, p. Mi.
(iflj Dans l’ilc qui est au levant, nommée l îariana.
(H) Montcflascone.
882 VOYAGES
gnes de tonte la contrée. Elle est petite, et monstre avoir beaucoup d’antienneté. Nous en partîmes matin, et vinmcs à traverser une bele pleine et fertile, où nous trouvâmes Viterbo, qui avoit une partie de son assiette couchée sur une croupe de montaigne. C’est une belle ville, de la grandeurde Sanlis1 *. Nous y remarcames beaucoup de belles maisons, grande foison d’ouvriers, belles rues et plcsantes; en trois endroits d’icelle, trois trè-l>cles fontenes. Il (Montaigne) s'y fut arresté pour la beauté du lieu, mais son mulet qui aloil devant etoit desja passé outre. Nous commenccamcs là à monter une haute coste de montaigne, au pied de laquelle, en deçà, est un petit lac qu’ils nomment de Vico. Là, par un bien plesant vallon entourné de petites collines où il y a force bois, commodité un peu rare en ces contrées-là, et de ce lac, nous nous vînmes randre de bonne heure à Rossiglione *, dix-neuf milles. Petite ville et chasteau au duc de Parme, comme aussi il se treuve sur ces routes plusieurs maisons et terres appartenants à la case3 Farnèse. Les logis de ce chemin sont des meilleurs, d’autant que c’est le grand chemin ordinaire de la poste. Ils prennent cinq juilles4pour cheval à course et à louer, deus milles pour poste ; et à eeste mesme reison, si vous les voulez pour deux ou trois postes ou plusieurs journées, sans que vous vous mettez en nul souin du cheval : car de lieu en lieu les hostes prennent charge des chevausdc leurs compagnons; voire, si le vostre vous faut, ils font marché que vous en puissiez reprandre un autre ailleurs sur vostre chemin. Nous vismes par expérience qu’à Siène, à un Flamant qui estoit en nostre compaignie, inconnu, estrangier, tout sul, on fia un cheval de louage pour le mener à ltome, sauf qu’avant partir, on paie le louage ; mais au demeurant le cheval est à vostre mcrcy, et sous votre foi que vous le metrez où vous prometez. M. de Montaigne se louoit de leur coustumc dedisner et de souper tard, selon son humeur : car on n’v disneauxbonesmaisonsqu’à deus heures après midy, et soupe à neuf heures; de façon que, où noustrouvasmes descomédiants, ils ne commencent à jouer qu’à six heures, aux torches3, ety
(I) SnilU.— (i)Rondgllow— (S) A ta maison. — (4) luira, pc-
tlle monnaie d'argent. — (5) aux lumières.
sont deus ou trois heures, et après on va souper. 11 (Montaigne) disoit quec’estoit un bon pals pour les paresseux, car on s’y leve fort tard. Nous en partîmes lendemein trois heures avant le jour, tant il avoit envie de voir le pavé de Home, il trouva que le serin donnoit autant de |icinc à son estomac le matin que le soir, ou bien peu moins, et s’en trouva mal jusqu’au jour , quoique la nuit fust sereine. A quinsc milles nous découvrantes la ville de Home, et puis la reperdismes pour longtemps. Il y a quelques villages en chemin et hostclleries. Nous rencontrâmes aucunes contrées de chemins relevés et pavés d'un fort grand pavé, qui sembloit à voir quelque chose d’antien, et plus près de la ville, quelques masures évidemmant très-antiques, et quelques pierres que les papes y ont fait relever pour l’honneur de l’antiquité. La plus part des ruines sont de briques, tesmoins les termes de Diocletian, et d’une brique petite et simple, comme la nostre, non de eeste grandeur et espessur qui se voit aus antiquités et ruines antiennes en France et ailleurs. Home ne nous faisoit pas jgrand’monstreà la reconnoistre dece chemin. Nousavions louin sur nostre mcin gauche, l’Apennin, le prospect du païs mal plaisant, bossé ', plein de profondes fandasses, incapable dy recevoir nulle conduite de gents de guerre en ordonnance: le terroir nud sans arbres, une bonne partie stérile, le païs fort ouvert tout autour, et plus de dix milles à la ronde, et quasi tout de reste sorte, fort peu peuplé déniaisons. Par là nous arrivâmes sur les vint heures*, le dernier jour de novembre, feste de Saint André, à la porte del Popolo, et à
Rome, trente milles. On nous y lit des difficultés, comme ailleurs, pour la peste de Genncs. Nous vinmcs loger à l'Ours où nous arrestames encore lendemein, et le deuxieme jour de décembre primes des chambres de louage chez un Espaignol, vis-à-vis de Santa Lucia délia Tinta 3. Nous y estions bien accommodés de trois belles chambres , salle, garde manger, cseuirie, cuisine, à vint escus par mois : sur quoi l'hostc fournit de cuisinier et de feu à la cuisine. Les logis y sont communéemant meu-
(I) llonlucax.— {2)'C’c$l-?i-«liro, flans l’après dinée.
3) Ancienne église ainsi nommée, pareil que C’iHnlf anciennement le quartier des teinturiers1, selon Vincent Rossi. Klte avait oui réparée dans celle année même iWiOi
blés un peu mieus qu’à Paris , d'autant qu'ils ont grand foison de cuir doré, de quoi les logis qui sont de quelque pris sont tapissés. Nous en pusmes avoir un à niesme pris que du nostrc, au Vase d’Or, assez près de là, mublé de drap d’or et de soie, coine celui des rois ; mais outre ce que les chambres y esloint sujettes *, M. de Montaigne estima que ceste magnificence estoit non-sulement inutile, mais encore pénible pour la conservation de ces meubles, chaque lict estant du pris de quatre ou cinq çans cscus. Au nostre, nous avions faict marché d’estre servis de linge à peu près conte en France ; de quoi, selon la coustumc du pais, ils sont un peu plus espargneus. M. de Montaigne se faschoit d’y trouver si grand nombre de François qu’il ne trouvoit en la rue quasi personne qui ne le saluoit en sa langue. Il trouva nouveau le visage d’une si grande court et si pressée de prélats et gens d’église, et lui sembla plus puplée dlmmes riches, et coches, et chevaus de. beaucoup, que nulle autre qu’il eust jamais veue. Il disoit que la forme des rues en plusieurs choses, et notamment pour la multitude des homes, lui represantoit plus Paris que nulle autre où il eust jamais été. La ville est, d’à-ceste-heure, toute plantée le long de la rivicre du Tibre deçà et delà. Le quartier montucus, qui estoit le siège de la vieille ville, et où il faisoit tous les jours mille proumenades et visites , est scisi 5 de quelques églises et aucunes maisons rares et jardins des cardinaus. Iljugeoit par bien claires apparences, que la forme de ces montaignes et des panles estoit du tout changé de l’antienne parla hauteur des ruines; et tenoit pour certin qu’en plusieurs endroits nous marchions sur le feste des maisons toutes entières. Il est aisé à juger, par l’arc de Severc 4, que nous somes à plus de deus picques au dessus de l’antien planchier; et de vrai, quasi partout, on marche sur la leste des vicus murs que la pluvc et les coches5 découvrent. Il coinbattoit ceusqui lui comparoint la liberté de Rome à celle de Venise , principalement par ces argumens : que les maisons mesmes y étoint si peu sures que ceux qui y apportoint des moïens un peu largemant estoint ordinorcmant conseillés de don-
(i) Assujettissantes; ou tropdépcndantesles unes desautres.
(î) L'aspect —(5) Coupé, de h issus.
(4) De Septime Sévère, au pied du Capitole.— {6) Les carrosses et voitures.
ncr leur bourse en garde aus banquiers de la ville, pour ne trouver leur coffre crocheté, ce qui estoit avenu à plusieurs ; Item, que l’aller de nuit n’estoit guierc bien assuré ; Item , que ce premier mois, de décembre, le général des cordeliers fut demis soudenemant de sa charge et enfermé, pour, en son sermon, où estoit le pape et les cardinaus, avoir accusé l’oisiveté et pompes des prélats de l’Eglise, sans en particulariser autre chose, et se servir sulemant, avec quelque aspreté de voix, de lieus communs et vulgaires sur ce propos ; Item, que ses coffres* avoint esté visités à l’cnlrcc de la ville pour la doanc, et fouillés jusques aus plus petites pièces de ses hardes, là où en la pluspart des autres villes d’Italie, ces officiers se contentoint qu’on les leur eust simplement presante : Qu’outre cela on lui avoit pris tous les livres qu’on y avoit trouvé pour les visiter*, à quoi il y avoit tant de longur5 qu’un homme qui auroit autre chose à faire les pou voit bien tenir pour perdus ; joing que les réglés y estoint si extraordineres que les heures de Noslre-Dame, parce qu’elles estoint de Paris, non de Rome, leur estoint suspectes, et les livres d’aucuns docteurs d’AIlemaignc contre les hérétiques, parce qu’en les combalants ils faisoint manlion de leurserreurs. A ce propos il louoit fort sa fortune , de quoi n’eslant aucuncmant adverty que cela lui deust arriver, et estant passé au travers de l’AUemaigne,veu sa curiosité, il ne s’y trouva nul livre défandu. Toutefois aucuns scigneursde là lui disoint, quand il s’en fust trouvé, qu’il enfusl été quitte pour la perte des livres. Douze ou quinze jours après nostre arrivée, il se trouva mal , et pour une inusitée délluxion de ses reins qui le raenassoit de quelque ulcère , il se depueela 4, par l’ordonnance d’un médecin françois du cardinal de Rambouillet, aydé de la dextérité de sun appoticaire, à prendre un jour de la casse à gros morccaus au bout d’un Cousteau trampé premièrement un peu dans l’eau, qu’il avala fort ayscemant, et en fit deus ou trois selles. Landemein il print de la terebentinc de Venise, qui vient, disent-ils, des montaignes de Tirol, deus gros morceaus enveloppés dans un oblic5,
(I) c< hit de Montaigne.
(3) Entre; autre ses Essais, dont les Vieux premiers litres venaient dVHre imprimes à Bordeaux.— (3) Longueurs.
(4) C’est-à-dire, se détermina pour la première fois.
(ï>) l'ne oublie, ou pain & cacheter.
VOYAGES
sur un culior d'argent, arrosé d'une ou deus goûtes de certin sirop de lion goust ; il n’en sentit autre effaict que l'odur de l’urine à la violette de mars. Après cela il print à trois fois, mais non tout de suite, certene sorte de breuvage qui avoit justcmant le goust et couleur de l’amande 1 : aussi lui disoit son médecin , que ce n’estoit autre chose; toutefois il panse qu’il y avoit des quatro-semances-froides. Il n’y avoit rien en ceste dernicre prise de malaysé et extraordinaire, que l’heure du matin : tout cela trois heures avant le repas. Il ne santit non plus à quoi lui servit ccst almandé, car la mesrne disposition lui dura encore après ; et eut depuis une forte colicque, le vint et troisième décembre , de quoi il se mit au lit environ midy; et y fut jusques ausoir, qu’il randit force sable, et après une grosse pierre dure, longue et unie, qui arresta cinq ou six heures au passage de la verge. Tout ce temps, depuis ses beings, il avoit un grand bénéfice de ventre, par le moyen duquel il pansoil estre defandu de plusieurs pires accidans II déroboit2 lors plusieurs repas, tantost à disncr, tantost à souper. Le jour du Noël, nous fumes ouir la messe du Pape à Saint-Pierre, où il eut place commode pour voir toutes les cerimonies à son ayse. 11 y a plusieurs formes ® particulières : l’évangile et l’épistre s’y disent premicremant en latin et secondement en grec, comine il se faict encore le jour de Pasques et le jour de Saint-Pierre. Le pape donna à communier à plusieurs autres ; et officioint avec lui à ce service les cardinaus Farncse, Medicis, Caraffa et Conzaga. Il y a un certin instrumant à boire le calissc*, pour prouvoir5 la surté du poison. Il lui sembla nouveau ; et en ceste messe et autres, que le pape et cardinaus cl autres prélats y sont assis, et, quasi tout le long de la messe, couverts, devisans et parlans ensamble. Ces ceremonies semblent estre plus magnifiques que devotieuses. Au demourant iljui sambloit qu’il n’y avoit nulle particularité en la beauté des famés, digne de ceste préexcellance que la réputation donne à ceste ville sur toutes les autres du monde; et au demurantque, comme à Paris, la beauté plus singulière se trouvoit entre les
(Il D'un amande.- M Esquivait.— (J) parons, manières.
(4) C’est un chalumeau d’or.
(5) Pourvoir , provitlere , sc procauiioiuxT contre le poison. L'essai avait cl' jà Ole fait par le Prcgusie.
meins de celles qui la mettent en vante. Le 29 de décembre, M. d’Abein ', qui esloit lors ambassadur, jantil home studieus et fort amy de longue mein de M. de Montaigne, fut d’advis qu’il baisast les pieds au pape. M. d'Estissac et lui se mirent dans le coche2 dudict ambassadur. Quand il 3 fut en son audiense, il les fit appeller par le camerier du pape. Ils trouvarent le pape, et avecques lui l’ambassadurtout sul, qui est la façon ; il a près de lui une clochette qu’il sonne, quand il veut que quelc’un veingne à lui. L’ambassadur assis à sa mein gauche descouvert ; car le pape ne lire jamais le bonnet à qui que ce soit, ny nul ambassadur n’est près de lui la teste couverte. M. d’Estissac entra le premier, et après lui Al. de Montaigne, et puis M. de Matteeoulon, et Al. du Hautoi. Après un pas ou deux dans la chambre, au couin de laquelle ledit pape est assis, ccus qui antrent, qui qu’ils soient, mettent un genouil à terre, et atendent que le pape leur donne la bénédiction, ce qu’il faict; après cela ils se relèvent et s’acheminent jusques environ la michambre1. Il est vrai que la pluspart ne vont pas à lui de droit fil, tranchant le travers de la chambre, eins5 gauchissant un peu le long du mur, pour donner, après le tour, tout droit à lui. Estant à ce mi chemin, ils se remettent encor un coup sur un genouil, et reçoivent la seconde bénédiction. Cela faict, ils vont vers lui jusques à un tapis velu, eslandu à ses pieds, sept ou huit pieds plus avant. Au bord de ce tapis ils se mettent àdeux genous. Là l’ambassadur qui les presantoit se mit sur un genouil à terre, et retroussa la robe du pape sur son pied droit, où il y a une panlouffle rouge, atout® une croix blanche audessus. Ceus qui sont à genous sc tienent en ceste assiete jusques à son pied, et se panchent à terre, pour le baiser. AI. de Montaigne disoit qu’il avoit haussé un peu le bout de son pied. Ils se firent place l’un à l’autre, pour baiser, se tirant à quartier, toujours en ce pouint. L’ambassadur , cela faict, recouvrit le pied du pape, et, se relevant sur son siege, il lui dit ce qu’il lui sambla pour la recommandation de M. d’Estissac et de M. de Montaigne. Le pape, d’an visage courtois, ad-
(I) DEItene.
(i) Celait l.i voilure de ce tcnips-là. Henri IV disait sacth c/ie, et non son carrosse.— (3) L'ambassadeur.— (4) A la moitié de la chambre.— [5) Mais.— («) Avec.
moncsta M. d’Estissae à l'esiude et «H la vertu, et M. de Montaigne de continuer à la dévotion qu’il avoit tousjours portée à l’Eglise et service du roi très-chrcslien, et qu’il les servirait volanliers où il pourrait : ce sont services de frases italiennes. Eus* ne lui dirent mot; pins* aient là receu une autre bénédiction, avant se relever, qui est signe du conge, reprindren! le mestne chemin. Cela se faict selon l’opinion d'un chacun : toutefois le plus commun est de se sicr3 en arriéré à reculons, ou au moins de se retirer de costé, de manière qu’on reguardc tous-jours le pape au visage. Au mi-chemin corne en allant, ils se remirent sur un genou, et eurent une autre bénédiction, et à la porte, encore sur un genou, la dernierc bénédiction. Le langage du pape est italien, santanl son ramage boulognois*, qui est le pire idiome d’Italie; et puis de sa nature il a la parole mal ayséc. Au demourant, c’est un très beau vieillard, d’une moyenne taille et droite, le visage plein de majesté, une longue Itarbe blanche, eagé lors de plus de quatre-vins ans, le plus sein3 pourcest aage et vigoureus qu’il est possible de desirer, sans goule, sans colicque, sans mal d’estomach, et sans aucune subjection : d’une nature douce, pqp sc passionant des affaires du monde, grand bastissur; et en cela il lairra à Home et ailleurs un singulier honneur à sa mémoire ; grand aumônier, je dis hors de toute mesure1’. Entre autres tesmoignages de cela, [ il n'est nulle tille à marier à laquelle il n'cidc pour la loger, si elle est de has-lieu ; et contel’on1 en cela sa libéralité pour arjant contant *.] Outre cela, il a basti des collieges pour les Grecs, pour les Anglois, Escossois, François, pour les Allemands, et pour les Polacs9, qu’il a dotés de plus de dix mille escus chacun de rante à perpétuité, outre la despanse infinie des bastimans. Il l’a faict pour appeler à i’eglise les enfans de ces nations-là, corrompues
(lj Montaigne et ses amis. OU
fi] Mais.— ;3) De se tenir.
(!) Le pope, qui était Grégoire XIII ( Uurjnes Buancompaffiio) était eu effet de Rologuc : c'est à lui qu'on doit la rcformatlon du Calendrier romain.— (5j Saio.
(C) On faisait mouler ses aumônes à deux millions d'ccus d'or.— (7) Compte-l-on.
(8) Ce qui est enferme entre deux crochets est ajouté en marge de la main de Montaigne.
(9) Les Polonais. On écrit Polaque. i, et ce nom vient do la Polaquie, qui rat kl palatioat de Biclsko.
de mauvaises opinions contre l’église ; et là les enfans sont logés , nourris , habillés, instruicts et accommodés de toutes choses, sans qu’il y aille un qualrin 1 du leur, à quoy que ce soit. Les charges publiques pénibles, il les rejette volant iers sur les espaules d’autrui, fuïant à sc donner peine. 11 preste tant d'audiences qu’on veut. Ses responscs sont courtes et résolues, et perd-on temps de lui combattre sa responsc par nouveaus argumans. En ce qu’il juge juste, il se croit ; et pour son fils mesme*, qu’il cime furicusemant , il ne s’ébranle pas contre ceste siene justice. 11 avanse scs parans [mais sans aucun interest des droits de l’église qu'il conserve inviolablcmant. Il est très-magnifique en bastimans publiques3 et réformation des rues de ceste \ ille 1 ] ; et à la vérité, a une vie et des tuteurs ausqucls il n’y a rien de fort cxlraordinere ny en l’une ny en l'autre part, toutefois inclinant beaucoup plus sur le «bon3.» Le dernier de décembre eux deus,; disnarent clic/, M. le cardinal de Sans7, qui observe plus des ccrimonics rumeines que nul autre François. Les bénédicité et les yràves fort longues v furent dites par deus chapelins, s'antre-respondans l'un l’autre à la façon de l’oflice de l’eglisc. Pandant son disné, on lisoit en italien une péri frase 3 de l’Evangile du jour. Ils lavarent avec lui et avant et après le repas. On sert à chacun une serviette pour s’cssuïer ; et devant ceus à qui on veut faire un honneur particulier, qui tient le siégé à costé ou vis-à-i is du maistre, on sert des grans quarrés d’argent qui portent leur salicre, de mesmo façon que ceus qu’on sert en France aus grans. Audessus de cela il y a une serviette pliée en quatre; sur ceste serviette le pein, le Cousteau, la forchetle, et le culier. Audessus de tout cela une autre serviette, de laquelle il se faut servir et laisser le demeurant en l’estai qu’il est : car après que vous estes à table, on vous sert, à costé de ce quarré, une assiette d’arjant ou de terre, de laquelle vous vous servez. De tout ce qui se sert
fl) La plus petite des monnaie», qui vaut quatre deniers, çttalrtno : comme on dirait en France lin liard.
fS) Jacques Buoucompagno, qu’il avait eu avant d’entrer daus le* ordres. —(3) Public».
(4) Ceci est encore ajouté de la main de Montaigne.
(5} Ajoute par Uouiaignc.
(üj mm. d’Pathaac cl Montaigne. — {Tl De Su». — (8) Para • plnatc, explication.
VOYAGES
à table, le tranchant1 en donne sur'des assietes à ceus qui sont assis en ce rang-là, qui ne mêlent point la mein au plat , et ne met-on guierc la rnein au plat du mcslrc. On servit aussi à M. de Montaigne, comme on faisoil ordïneremant cher M. l'ambassadeur, quand il y mangeoit, à boire en ccstc façon : c’est qu’on lui presantoit un bassin d’arjant, sur lequel il y avoit un verre avec du vin et une petite bouteille de la mesure de celle où on met de l’ancre pleine d’eau. 11 prend le verre de la mein droite, et de la gauche cestc bouteille, et verse autant qu’il lui plaît d’eau dans son verre, et puis remet cestc bouteille dans le bassin. Quand il boit, celui qui sert lui presantc ledit bassin au-dessous du menton, et lui remet après son verre dans ledict bassin. Cestc cerimonie ne se faict qu’à un ou deux pour le plus au dessous du maistre. La table fut levée soudein apres les grâces, et les chaises arrangées tout de suite le long d’un costé de la salle, où M. le cardinal les fit soir après lui. II y survint deus homes d’église, bien vestus, atout 4 je ne sçay quels instrumans dans la mein, qui se mirent à genouil devant lui, et lui firent entendre je ne sçay que! service qui se faisoit en quelque église. Il ne leur dit du tout rien ; mais comme ils se relevaient après avoir parlé et s’en alloint, il leur tira un peu le bonnet. Un peu apres il les mena3 dans son coche à la salle du Consistoire, où les cardinaus s’assemblarent pour aller à vespres. Le pape y survint et s’y revestil pour aller aussi à vespres. Les cardinaus ne se mirent point à genou à sa bénédiction, comme faict le peuple, mais la rcceurent avec une grande inclination de la teste.
Le troisiesme jour de janvier 1581, le pape passa devant nostre feneslre. Marchoint devant lui environ deus çans chevaus de personnes de sa court de l’une et de l’autre robbe. Auprès de lui estoit le cardinal de Mcdicis qui l’entrctenoit couvert et le menoit disner chez lui. Le pape avoit un chapeau rouge, son accoustrcment blanc et capuchon de velours rouge, comme de coustume, monté sùr une hacquenée blanche, harnachée de velours rouge, franges et passemanl d’or. 11 monte à cheval sans secours d’escuyer, et si4, court son 81' an.
(1) L’ccuycr tranchant, ou t'oûidpr qui coupc les viandes.
(j) Avec.— <3) L'ainbasMrteur ct jiouUiçuc.— Cependant U.
De quinse en quinsc pas il donnoit sa bénédiction. Après lui marchoient trois cardinaus et puis environ çant homes d'armes, la lance sur la cuisse, armés de toutes pièces, sauf la teste. Il y avoit aussi une autre hacquenée de tuesme parure, un mulet, un beau coursier blanc et une lettiere 1 qui le suivoint, et deus porte-manteaus qui avoint à Larson de la selle des valises. Ce mesme jour M. de Montaigne priai de la terebenline, sans autre occasion sinon qu’il estoit morfondu, et fit force sable après.
L'onsiesmc de janvier, au matin, comme M. de Montaigne sortoit du logis à cheval pour aller in Buitchi, il rencontra qu'on sortoit de prison Catena, un fameus voleur et capitaine des banis, qui avoit tenu en crcinte toute l'Italie et duquel il se conloit des murtres énormes, et notamment de deux capucins ausquels il avoit fait renier Dieu, prometant sur ceste condition leur sauver la vie, et les avoir massacrés après cela, sans aucune occasion ny de commodité4 ny de vanjancc. Il s’arresta pour voir ce spectacle. Outre la forme de France, ils font marcher devant le criminel un grand crucifix couvert d’un rideau noir, et à pied un grand nombre d’homes vestus et masqués de toile, qu’on dict estre des jantis homes cl autres apparans de Rome, qui se vouent à ce service de accompaigncr les criminels qu’on mené au supplice et les cors 3 des trespassés, et en font une confrérie. 11 y en a deus de ceus là , ou moines, ainsi vestus et couverts, qui assistent le criminel sur la charrette et le preschent, et l’un d’eus lui presantc continucllcmant sur le visage et lui faict baiser sans cesse un tableau où est l’image de Nostre Seigneur ; cela faict que on ne puisse pas voir le visage du criminel par la rue. A la potance, qui est une poutre entre deux appuis, on lui tenoit tous-jours cette image contre le visage jusques à ce qu’il fut élancé4. 11 fit une mort commune, sans mouvemant et sans parole ; estoit home noir, de trente ans ou environ. Après qu'il fut eslranglé on le detraneba en quatre carticrs. Ils ne font guierc mourir les homes que d’une mort simple et exercent leur rudesse après la mort0.
(I) LUièrc.
D’avantages pour lut — (5) Corps.
{*) Jeté hors de IYcbcilc cl suspendu.
(S) L’usage des supplices les plus terribles éuil uioiu» gu-
M. de Montaigne y remerqua ce qu’il à dict ailleurs * , combien le peuple s’effraie des rigurs qui s’exercent sur les cors mors ; car le peuple, qui n’avoit pas sanli de le voir estrangler, à chaque coup qu’on donnoit pour le hacher, s’écrioit d’une voix piteuse. Soudein qu’ils sont morts, un ou plusieurs jésuites ou autres se mettent sur quelque lieu hault*, et crient au peuple, qui deçà, qui delà, et le preschcnt pour lui faire gouster ccst exemple. Nous remarquions en Italie, et notamment à Rome, qu’il n’y a quasi pouint de cloches pour le service de l’église, et moins à Rome qu’au moindre village de France ; aussi qu’il n’y a pouint d’images, si elles ne sont faites de peu de jours3. Plusieurs antiennes églises n’en ont pas une.
Le quatorziesme jour de janvier il ( Montaigne) reprint encore de la terebentine sans aucun effet apparent. Ce mesmejour je vis* desfaire 3 deus’frcres, antiens serviteurs du secrétaire du Castellan G,qui l’avoint tué7 quelques jours auparavant de nuictcn la ville, dedans le palais mesme dudict seigneur Jacomo Buoncompaigno, fils du pape. On les tenailla, puis coupa le poing devant le dict palais , et l’ayant coupé, on leur fict mettre sur la playe des chappons qu’on tua et entr’ouvritsoudenemant. Ils furent desfaicts sur un échauffaut et assommés atout" une grosse massue de bois et puis soudein égorgés9 ; c’est un supplice qu’on dict par fois usité à Rome; d’autres ténoint qu’on l’a voit accommodé au mesfaict, d’autant qu’ils avoint cinsi tué leur maistre.
Quant à la grandeur de Rome, M. de Montaigne disoit « que l'espace qu’environnent les « murs, qui est plus des deux tiers vuide, com- •« prenant la vieille et la neufve Rome, pourroit « égaler la clôture qu’on fairoit autourde Paris, « y enfermant tous les faubourgs de bout à bout ; « mais si on conte 10 la grandur par nombre et “presse de maisons et habitations, il panse que
néral en Fronce et dans le reste de l'Europe. La révolution
française l’a ;aboli.
(I) Dans sw Estait.— (5) Sur un tréteau ou sur un tonneau couvert d’un tapi». Cela se pratique encore.
(3) l-es églises de Rome n'étatcnl point encore ornées de celle multitude de tableaux, do statues et de bas-reliefs, dont tous les arts Je dessin, depuis leur renouvellement, se sont empressés comme à renvi de les enrichir.
|4) Ici parle le secrétaire de Montaigne.
(5) Exécuter— IG) Du gouverneur de Rome. — (7) Ledit secrétaire.—(8) Avec— (0) C'est-à-dire qu’ils furenl maizoUUU
(to) Compte.
■éRome n’arrlve pas à un tiers près de la gran- » dur de Paris ; en nombre et grandur de places » publiques et beauté de rues , et beauté de « maisons, Rome l'amporte de beaucoup. »
II trouvoit aussi la froidur de l’hyver fort approchante de celle de Guascognc. Il y eut des gelées fortes autour de Noël, et des vans frois insupportablemant. Il est vray que lors mesme il y tonne, greslc et csclaire souvent. Les palais ont force suite de mambres1 les uns après les autres ; vous enfilez trois et quatro salles avant que vous soyez à la maistresse. En certains lieus où M. de Montaigne disna encerimonie, les buffets ne sont pas où on disno, mais en un'autre première salle, et va-t-on vous y quérir à boire quand vous en demandez ; et là est en parade la vcsclle d’arjant.
Judy, vint sixième de janvier, M. de Montaigne étant allé voirie mont Janiculum *, delà le Tibre, et considérer les singularités de ce lieu là, entre autres une grande ruine d'un vieus mur4 avenue deus jours auparavant, et contempler le sit 3 de toutes les parties de Rome, qui ne se voit de nul autre lieu si cleremant, et delà estant descendu au Vatican pour y voir les statues enfermées aux niches de Belveder, et la belle galerie que le pape dresse des peintures de toutes les parties de l'Italie, qui est bien prés de sa fin, il perdit sa bourse et co qui estoit dedans; et estima que ce fut que, en donnant l’aumonc àdeusou trois fois4, le temps estant fort pluvicus et mal plesant, au lieu do remettre sa bourse en sa pochette, il l’eût fourrée dans les découpures de sa chausse. Touts ces jours là il ne s’umusa qu’à estudler Rome. Au commcncemant il avoit pris un guide françois ; mais celui-là, par quelque humeur fantastique, s’élant rebuté, il se pica3, par son propre estude, de venir à bout deccstc science, aidé de diverses cartes et livres qu’il se faisoit lire le soir, et le jour alloit sur les lieus mettre en pratique son apprensistnge ; si0 que en peu de jours il eust ayséemant reguidé son guide.
Il disoit « qu’on ne voïoit rien de Rome quo « le ciel sous lequel elle avoit esté assise et le
(1) ne corps de bâtimculs, ailes ou pavillons.
(2) Jankmle.— (5) Le site.
(4) Montaigne, au sujet de .l’aumône, dit que les quêteurs, dont on est assailli à Rome, ont tous oc plaisant refrain : (ale ben per rot. Essais, 1. III, c. B.— (&) Piqua.— (GJ Tellement.
VOYAGES
« plan de son gite; que ceste science qu’il en I « avoit estoit une science abstraite et content- « plative, de laquelle il n'y avoit rien qui tuni- « ltasl sous les sens ; que ceux qui disoint qu'on • y voyoit au moins les ruines de Rome en di- « soint trop ; car les ruines d'une si espouvan- « table machine rapporteroint plus d'honneur « et de reverence à sa mémoire ; ce n’estoit
rien que son sépulcre. Le monde, ennemi de «sa longue domination, avoit premièrement « brisé et fracassé toutes les pièces de ce corps « admirable ; et , parce qu’encore tout mort ,
« ranversé et défiguré, il lui faisoit horreur, il « en avoit enseveli la ruine mesnte; que ces « petites montres de sa ruine qui paressent en- « cores au dessus de la bière, c'estoit la for- » tune qui les avoit conservées pour le lesinoi- i « gnage de ceste grandeur infinie que tant de ! « siècles, tant de fus ', la conjuration du monde i « réitérées à tant de fois à sa ruine, n’avoint j « peu universelemant esteindre ; mais estoit j u vraisemblable que (ces mambres desvisagés 8 ; « qui en resloint, c'estoinl les moins dignes, et « que la furie des ennemis de ceste gloire im- « mortelle les avoit portés premièrement à rui- « ner ce qu’il y avoit de plus beau et de plus di- « gne ; que les bastimans de ceste Rome bas- « tarde qu’on aloit asleurc 3 atacbant à ccs « masures, quoi qu’ils eussent de quoi ravir en «admiration nos siècles presans, lui faisoint « resouvenir proprement des nids que les moi- « neaus et les corneilles vont suspandant en « France aus voûtes et parois des églises que « les Huguenots viennent d’v démolir. Encore « craignoit-il à voir l'espace qu’occupe ce lum- « beau qu’on ne le reconnût pas tout, et que la « sépulture ne fut elle mesme pour la pluspart «ensevelie; que cela, de voir une si chctifvc « descharge, comme de morceaus de tuiles et « pots cassés, estre anlicnnemant arrivé à un « morceau de grandur si excessive qu'il égale .. en hauteur et largeur plusieurs naturelles « monta ignés* (car il le comparoit en hauteur » à la mote de Gutson5 et l’estimoit double en « largeur ), c’estoit une expresse ordonnance « des destinées, pour faire santir au monde leur « conspiration à la gloire et préeminance de « ceste ville, par un si nouveau et extraodinere
(l) dc feux.— (4) Cos parties ihiflgotées.— (3) A roue heure.
(4) Il forme cc qu’on nomme aujourd'hui le Mout-Tcstaeé : Uontt Tcstaccû.—i'i) En Périgord.
« tesmoignage de sa grandur. Il disoit ne pou- « voir aiséemant faire convenir, veu le peu « d’espace et de lieu que tiennent aucuns de ces <• sept mons. et notammant les plus fameus, « comme le Capitolin et le Palatin, qu’il y ran- « jasl un si grand nombre d'édifices. A voir su-
- lemant ce qui reste du taniplc dc la paix1, le ■* logis du Forum Romanum *, duquel on voit «encore la chute toute vifve, comme d’une « grande montaigne, dissipée en plusieurs hor- « rihlcs rochiers, il ne samble que deus tels ba- « timans poussent tenir en toute l'espace du « mont du Capitole, où il y avoit bien 25 ou « 30 tamplcs, outre plusieurs maisons privées. « Mais, à la vérité, plusieurs conjectures qu’on
- prent de la peinture de ceste ville antienne ‘■n’ont guicrc de verisimilitude3, son plant •■ mesme estant infinimant changé de forme; « aucuns dc ccs vallons estans comblés, voire » dans les lieus les plus bas qui y fussent ; “ Comme, pour exemple.au lieu du Velabrvm *, « qui pour sa bassesse recevoit l’esgout de la •* ville et avoit un lac, s’est tant cslevé des “ mons de la hauteur des autres mons naturels « qui sont autour delà; ce qui se faisoit par le >• tas et monceau des ruines de ces grands bas- « timans; et le monte Savello n’est autre chose « que la ruine d’une partie du teatre de Mar- » eellus. 11 eroioit 5 qu’un antien Romain ne * sauroit reconnoistro l’assiette de sa ville « quand il la verroit. Il est souvent avenu « qu’aprés avoir fouillé bien avant en terre on « ne venoit qu’à rencontrer la teste d'une fort » haute eoulonne qui estoit encor en pieds au “ dessous. On n’y cherche point d’autres fon- « démens aus maisons que de vieilles masures « ou voûtes, comme il s’en voit au dessous de « toutes les caves, ny encore l’appuy du fonde- « ment antien ny d’un mur qui soit en son as- » siette ; mais sur les brisures mesmes des vieus « bastimans, comme la fortune0 les a logés1, « en se dissipant, ils ont8 planté le pied de
(I) n.ni par l'empereur Vcspasie», après avoir tenutori la guerre îles Juifs, prt>» de Parc de Titus, soji fils.
(4) Dc la grande place de Rome.
(5) De vraisemblance.
(4) Le Velabmn , ainsi nomme du vcrlic latin vehere, transporter, parce qu* on passait de là, selon larron, dans de petits bateaux, un marais pour aller au Mont-Avemln : il lermiliait le Mont-Palatin au nord.
(Sj ( Par toutes ccs considération» topographiques.)
(0) Le hazard.— (7J Placé».— (8) Pendant leur dégradation.
* leurs palais nouveaus, comme sur des gros
- ioppins de rochicrs, fermes et assures. Il est
- avsé à voir que plusieurs rues sont à plus de « trame pieds profond au dessous de celles d'à-
- reste-heure.»
Le 28 de janvier, il (Montaigne) eut la colicquc qui ne l’empescha de nulle de ses actions ordineres, et fit une pierre assez grosse»e et d’autres moindres. Le tranliesme, il fut voir la plus antienne cerimonic de religion qui soit parmy les homes, cl la considéra fort attentivemant et avec grande commodité : c’est la circoncision des Juifs. Il avoit des-jà veu une autrefois leur synagogue, un jour de samedy le matin, et leurs prières, où ils chantent desor Jonnécmant ', comme en l’église calvinienne, certenes leçons de la bible en hebreu accommodées au temps. Ils ont les cadences de son pareilles, mais un désaccord extreme, pour la confusion de tant de vois de toute sorte d'aages: car les enfants, jusques au plus petit aage sont de la partie, et tous indifféremmant entendent I bebreu. Ils n'apportent non plus d’attention en leurs prières que nous faisons aus nostres, devisant • parmy cela d’autres affaires, et n’apportant pas bcautoap de rcverencc à leurs mystères. Us lan n les mains à l’entrée, et en ce lieu là ce leur rst exécration de tirer le bonnet ; mais baissent la teste et le genous où leur dévotion l'ordonne. Ils portent sur les espaules ou sur la teste certains linges, où il y a des franges attachées : le tout serait trop long à déduire. L’après disnée tour a tour leurs docteurs font leçon sur le passage de la bible de ce jour là, le faisant en Italien. Après la leçon, quelque autre docteur assistant, choisit quelc’un des auditeurs, et par fois deus ou trois de suite, pour argumenter contre celui qui vient de lire, sur ce qu’il a diet. Celui que nous ouïmes, lui sembla1 * avoir beaucoup d’é- | loquencc et beaucoup jd’esprit en son argumentation. Mais, quant à la circoncision, elle se faicl aus maisons privées, en la chambre du logis de l'enfant, la plus commode et la plus clere. Là où il fut, parce que le logis estoit incommode, la ccrimonie se fit à l’entrée de la porte. Ils donnent aus enfants un parein et une marcine comme nous : le pcrc nomme l’enfant. Ils les circonscient le builiesme jour de
(1) Comme de» forcené», a luc-lèlc.— (J) A Montaigne
MoKTAiüKK.
sa naissance. Le parein s’assit sur une table et met un oreiller sur son giron : la mareine lui porte là l’enfant et puis s'en va. L’enfant est enveloppé à nostre mode; le parein le développe par le bas, et lors les assistants et celui qui doit faire l’operation, commanccnt trèstous à chanter, et accompaignent de chansons toute cestc action qui dure un petit quart d’heure. Le ministre peut estre autre que rabbi 1 ; et quiconque ce soit d’entre eus, chacun desire estre appelé à cet office, parce qu'ils tiennent que c’est une grande bénédiction d’y estre souvent employé : voire ils acbettent d'y estre conviés, offrant qui unvestemant, qui quelque autre commodité à l'enfant; et tiennent que celui qui en a circoncy jusques à certain nombre qu’ils sçavcnt, estant mort, a cc privilège que les parties de la I touche ne sont jamais mangées des vers. Sur la table où est assis cc parein, il y a quant et quant un grand apprest de tous les utils * qu’il fautà cest’opcration. Outre cela, un homme tient en ses meins une fiollc pleine de vin et un verre. Il y a aussi un brasier à terre, auquel brasier ce ministre chauffe premieremant ses meins, et puis trouvant cest enfant tout destroussé, comme le parcin le lient sur son giron la teste devers soy, il lui prant son mambre, et retire à soy la peau qui est au dessus, d’une mein, poussant de l’autre la gland 3 et le mambre audedans. Au bout de cestc peau qu'il tient vers laditte gland, il met un instrumanl d’arjant qui arresle là ceste peau, et empesche que, la tranchant, il ne vienne à offenser la gland et la chair. Après cela, d'un couteau il tranche cestc peau, laquelle on enterre soudein dans de la terre qui est là dans un bassin parmy les autres apprests de ce mystère. Après cela le ministre vient à belles ongles , à froisser encor quelque autre petite pellicule qui est sur cestc gland et la deschire à force, et la pousse en arrière audelà de la gland. Il samble qu’il y ait beaucoup d’effort en cela et de dolur * ; toute fois ils n’y trouvent nul dangier, et' en est tousjours la plaie guérie en quatre ou cinq jours. Le cry de l’enfant est pareil aus nostres qu’on baptise. Soudein que ceste gland est ainsi descouverte.
(I) Rabbin.— ,*} Oulils.
(3) Nous disons le; mais Montaigne conserve ordinairement en français le genre des mois latins, comme celui de rjUuis, qui est fcminüi.— (4) Douleur.
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on offre hastivemnnt du vin an ministre qui en met un peu à la bouche, et s’en va ainsi sucer la gland de cet enfant, toute sanglante, et rand le sang qu’il en a retiré, et ineontinant reprent autant de vin jusques àtrois fois. Cela faict on lui offre dans un petit cornet de papier, d’une poudre rouge qu’ilsdisenl estredusangdedragon1 * * *, de quoy il sale et couvre la playe ; et puis enveloppe bien propremantlemambredcccst enfant atout s des linges taillés tout exprès. Cela falot, on lui donne un verre plein de vin, lequel vin, par quelques oreisons qu’il faict, ils disent qu’il bénit. Il en prant une gorgée, et puis y t rampant le doigt en porte par trois fois atout le doigt quelque goutte à sucer en la bouche de l’enfant ; et ce verre après, en ce mesme estât, on l’envoyc à la mere et aux famés qui sont en quelque autre endroit du logis, jKiur boire ce qui reste de vin. Outre cela, un tiers prant un instromant d’argent, rond comme nn estenf, qui se tient à une longue queue , lequel instrumant est percé de petits trous eomme nos cassolettes, et le porte au nés premièrement du ministre, et puis de l’enfant , et puis du parein : ils préstiposent que ce sont des odeurs pour fortifier et éclaircir les esprits à la dévotion. Il a toujours5 cependant la bouche toute sanglante. Le 8, rt depuis encore le 12, il eut (Montaigne) un ombrage de colicquc et lict des pierres sans grand doleur.
Le qnaresme prenant qui se fil à Home oesl’ année là fat plus iicenlieus*, par la permission du pape, qn’il n’avoit esté plusieurs années auparavant : nous trouvions pourtant qne ce n’cstoit pas grand' chose. I/1 long du ('ours5 qui est une longue rue de Rome, qui a son nom ponr cela, on faict courir à Peu vi, tant os t qoatlre ou cinq enfants, tantost des Juifs, tantost des vieillards tout nuds, d’un bout de rue à autre. Tous n’y aver nul plesir que de les voir passer devant l’endret où vous estes. Autant en fontils des chevaus, sur quoi il y a des petits enfants qui les chassent à coups de fouet, et des ânes et des buffles poussés atout 5 des égalions par des jans de cheval, A toutes les courses il y a un pris proposé qu’ils appellent <■/pah : ce sont des pièces de velours ou de drap.
(I) Substance ruineuse c|ul tlCcodlc d‘un arbre el dont II y
a ntwtrr esfièees.— ta) Aaec.— (3.. Le droondscur.
(t) O-M-ii-dlre, main» gAné ..orles divertissements queTul!
y tolère. — (S) Corso. (G) Avoc,
Les jantils homes, en cerlein endret de la rue où les dames ont plus de veue1, courent sur des bcaus chevaus la quint aine* , et vont bonne grâce : car il n’est rien que ceste noblesse sache si communéement bien faire que les exercices de cheval. L’esebaffaut que M. de Montaigne fit faire leur cousta trois eseus. Il estoit ausM assis en un très-beau endret de la rue. Cejonr-là toutes les belles janli-famesde Rome s'y virent à loisir: car en Italie elles nesc masquent pas comme en France5, et se monslrent tout à descouvert. Quant à la beauté parfaite et rare, il n’est disoit-il, non plus qu’en France, et sauf en trois ou quallre, il n’y trouvoil nulle excellence '.maiscommunéeinant elles sont plus agréables, et ne s’en voit point tant de ledes qu’en France. La teste, elles l'ont sans eomparcson plus avantageusement accommodée, et le bas audessous de la ceinture. Le cors est inieus en France: car iey elles ont l'endret de la ceinture trop lâche, el le |>ortent comme nos faines enceintes; leur contenance a plus de majesté, de mollesse, et de douceur. Il n’y a nulle eompareson de la richesse de leurs velemans aus nostres : tout est plein de perles et de pierreries. Partout où elles se laissent voir en publie*, soit en coche, en festc ou en théâtre, elles sont à part des homes : toutefois elles ont des danses entrelassécs assez liiiremant , où il y a occasion de deviser et de loucher à la mein. Les homes sont fort simplemant vestus, à quelque occasion que ce soit, de noir et de sarge de Florence ; et parce qu’ils sont un peu plus bruns que nous, je ne say comment ils n’ont pas la façon* de duc, de contes et de marquis, comme ils sont, vu qu’ils ont l’apparence un peu vile : courtois au demurant , et grecicus tout ce qu'il est possible, quoique die le vulgaire des François, qui ne peuvent ap|icller graeieus ecus qui supportent mal-ayséemant leurs débordemans et insolence ordi-
(I) Où fis |m ii vent être mieux vus des dames.
(4) Ancien exerriec. de morose.
(5) L’usngo familier du masque fui introduit d'abord, A ce que nous erovoiis, h la cour de Catherine «le Mcdk is, et de là parmi les femmes de la bourgeoisie, qui ne sortaient guère que masquées, soit pour aller f» la promenade, soit pour faire leurs visites, etc. Il a duré longtemps en Franre ; Il subsistait encore, méuic assez avant sous le règne de Louis XIV. Ou appelait ro masque, qui était de velours uoir, un lotip, un cadielakl.
M De 60 lilrer, comme en France, de duc, etc.*
nere. Nous faisons on toutes façons, ce que nous pouvons pour nous y faire décrier. Toutefois ils ont une antienne affection ou reverance à la France, qui y faict estre fort respectés et biens venus ceus qui méritent tant soit peu de l’ estre et qui sulentant se contiennent sans les offenser.
Le jour du jeudy-gras, il (Montaigne) entra au festin du Castcllan '. Il y avoit un fort grand apprêt, et notammant un amphiteatre très-artiliciellcmant et riclicmant disposé [tour le conduit de la barrière qui fut fait de nuict avant soupper.dans une grange quarrée, avec un relraneliemant par le milieu, en forme ovale. Entre autres singularités, le pave y fut peint en un instant de divers ouvrages en rouge, aiant premiercmant enduit le planchier de quelque piastre oucltaus, et puis couchant sur ce blanc une piece de parchemin ou de cuir, façonnée & pièce levée des ouvrages qu’on y vouloit ; et puis atout * une epousette3 teinte de rouge, on passoit par dessus ceslc pièce et imprimoit-on au travers des ouvertures , ce qu’on vouloit, sur le pavé, et si soudeinemant, qu'en deus heures la nef d’uni: église en seroit peinte. Au souper, les dames sont servies de leurs maris qui sont debout autour d’elles et leur donnent à boire et ce qu’elles demandent. Ony servit force volaille rostie, revesluede sa plume naturelle comme vifve; des chapons cuits tout entiers dans des bouteilles de verres; force lièvres, connils*, et oiscaus vifs emplumés en paste; des plientes de linges5 admirables. La table des dames, qui estoil de quatlre plats, se levoit en pièces; et au dessous de cellelà il s'en trouva un’autre toute servie et couverte de confitures0.
Ils ne font nulles masqunrades pour se visiter. Ils en font à peu de frais pour sc promener en publicq, ou bien pour dresser des parties à courre la bague. Il y en eut deus belles et riches compagnies de cestc façon le jour du lnndy-gras, à courre la quintaine: surtout ils nous surpassent en abondance de tres-beaus chcvaus’.
(I) Du gouverneur de Home, üls «lu pape.— {%) Avrc.
(3) t'Dü brosse ou gros pinceau. — (4) Lapins.— (5) Le linge de table admirablement plié.
(fi) on voyait une pareille table mouvante au ddteau de
IzinévUlc, du temps du duc Léopold.
(7) Chevaux barbes ou napolitains, vulgairement dit», au-
(Id Cnil’ la narration, on plutôt l'écriture sou» dictée du secrétaire de Montaigne. C’eut donc ce dernier, qui, prenant la plume, continue de sa main jusqu'à la lin du voyage.)
Aiant doné congé à celui de mes jans qui conduisoit cesto bele bcsouigne1 *, et la votant si avancée, quelque incommodité que ce me soit , il faut que je la continue moi-mesme.
Le 16 février, revenant de la station, je rencontray en une petite chapelle, un prêtre rcvestu, abesouigné à guérir un spirilalo1: c’cstoit un borne melancholique et corne transi. On le tenoit à genous devant l’autel, aiant au col je ne sçai quel drap par où on le tenoit atnehé. Le prestre lisoit en sa presance force orcsons et exorcismes, commandant an diable do laisser ce cors, et les lisoit dans son bréviaire. Après cela il detournoit son propos au patinnt, tnntost parlant à lui, taulost parlant au diable en sa personne, et lors l’injuriant, le battant à grans coups de pouin, lui crachant au visage. Le patiant repondoit à ses demandes quelques réponses ineptes : tantost pour soi, disant corne il santoit les mouvemans de son mal ; tantost pour le diable , combien il craignoit Dieu et combien ces exorcismes agissoint contre lui. Après cela qui dura longtemps, le prestre pour son dernier effort se retira à l’autel et print la custode 5 de la mein gauche, où estoit 1 e corpus Domini ; en l’autre mein tenant une bougie aiumée, la leste renversée contre bas, si4 qu’il la faisoit fondre et consomcr5,- prononçant cependant des oresons, et an bout des paroles do menasse et de rigur contre le diable, d’une vois la plus haute et magistrale qu’il pouvoit. Corne In première chandele vint à défaillir près de ses doits, il en print un’autre, et puis une seconde, et puis la tierce. Cela faict, il remit sa custode, c’est à dire le vesseau transparant où estoil le corpus Domini, et vint retrouver le patiant, parlant lors à lui corne à un home, le
IrcMs, en Halle al en France ! Clievaux du rCgne, par excctlence, c'csl-.'i-dire, du royaume de Naples. Voyez Bayle, ik‘poiue aux questions d'un Provincial, l.* I. c. là», p. mi, 101, première édition, 170*.
(1) C’est ici Montaigne qui parle.
(2) Un possède.^
(5) Le saint-ciboire.
(I) De façon, «Je manière.
(S) Consumer. »
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fit détacher et le randit aus siens pour le ramener au logis. Il nous dict que ce diable là estoit de la pire forme1 *, opiniâtre et qui couteroit bien à chasser. El à dix ou douze jantii'homes qui estions là, fitplusieurscontesdeccstesciance et des experiances ordinerrs qu’il en avoit, et notamment que , le jour avant, il avoit deschargé une famé d’un gros diable, qui, en sortant, poussa hors ccste famé par la bouche des clous, des épinglés et une touffe de son poil. Et parce qu’on lui respondit qu'elle n’estoit pas encore du tout rassise, il dit que c’estoit une autre sorte d’esperit plus legier et moins malfaisant, qui s’y doit remis ce matin-là; mais que ce janre, car il en sçait les noms, les divisions et plus particulières distinctions, estoit aisé à esconjurer. Je n’en vis que rela. Mon borne ne faisoit autre mine que de grinser les dents et tordre la bouche, quand on lui presentoitle corpus Domini;e t remachoit par fois ce mot, si fata volent a; car il estoit notere et scavoit un peu de latin.
Le premier jour de mars, je fus à la station de S. Sixte3. A l’autel principal, le prestre qui disoit la messe etoit audeià de l’autel, le visage tourné vers le peuple : derrière luy il n’y avoit personne. Le pape y vint ce mesinc jour, car il avoit quelques jours auparavant faict remuer de4 ceste Eglise les noneins5 qui y etoint, pour estre ce lieu là un peu trop escartées, et y avoit faict accommoder tous les povres qui mandioint par la ville, et d’un très bel ordre. Les cardinaus donarent chascun vint escus pour acheminer ce trein ; et fut faict des ausmoncs extremes par autres particuliers. Le pape dota cest hospital de 500 escus par mois. Il y a à Rome force particulières dévotions et confréries, où il se voit plusieurs grans tesnioignages de piété. Le commun me samblc moins devoticus qu’aus bones villes de France, plus scrimonieux bien ; car en ceste part là ils sont extremes. J’ écris ici en liberté de consciance. En voici deus cxamples. Un quidam estant avecques une courtisane, et couché sur un lit et parmi la liberté de ccste pratique-là, voila sur les 21 heures6 l’Are Maria soncr ; elle se jeta
(I) Ou espèce. — (i) « Si les destinées rordoneent. »
(S) C’csl-A-dirc, a rcgliac qui est sous rinvocation du saint
pape Sixte 11.— (SJ Di-toger.
» P) Celaient des religieuses dominicaines, qui lurent trans-
t lrtes ailleurs.— (Ci Ven les sept heures du soir.
tout soudein du lit à terre, et se mit à genous pour y faire sa prière. Estant aveeques un’autre, voilà la lionc mere ( car notamment les jeunes ont des vieilles gouvernantes, de quoi elles font des mores ou des tantes, ) qui vient hurter à la porte, et aveeques cholerc et furie arrache du col de ceste jeune fille un lacet qu’elle avoit, où il pandoit une petite Nostrc-Dame, pour ne la contaminer de l’ordure de son péché : la jeune sentit un’extreme contrition d’avoir oblié de se Poster du col, comme elle l’avoit acoslumé.
L’ambassadur du Moscovite vint aussi ce jour-là à ceste station, vestu d’un mantcaaescarlatle, et soutane de drap d’or, le chapeau en forme de bonnet de nuit de drap d’or fourré, et au dessous une calote de to le d’arjant. C’est le deusieme amhassadur de Moscovie qui soit venu vers le pape. L’autre fut du tamps du pape Pol 1 3”. On tenoit là que sa charge portolt d’emouvoir le pape à s'interposera la guerre que le roy de Poloingne faisoit à son maistre, alléguant que c’estoit à luy à soutenir le premier effort du Turc ; et si son voisin l'affoiblissoit, qu’il demeureroit incapable à l’autre guerre, qui serait une grand fenestre ouverte au Turc pour venir à nous, offrant encore se réduire en quelque différence de rclligion qu’il avoit avecq l’Eglise romaine. Il fut logé chez le Castellan*, corne avoit été l'autre du tamps du pape Pol, et nourri aus despans du pape. Il fit grand instance de ne baiser pas lespiedsdti pape, mais sulcmant ia mein droite, et ne se vousit3 rendre qu'il ne lui fut tesmoingné que l’ampereur mesme estoit sujet à ccte serimonie : car l’example des roys ne luy suflisoit pas. Il ne savoil parler nulle langue que la sicne, et estoit venu sans Iruchemant. Iln’avoil que trois ou quatre homes de trein , et disoit estre passé avecq grand dangier travesti au travers de la Poloingne. Sa nation est si ignorantedes affaires deçà qu'il apporta à Venise des lettres de son maistre adressantes au grand gouverneur de la seigneurie de Venise. Interrogé du sans de ceste inscription, il répondit, qu’ils pansoint que Venise fust de ladition4du pape, et qu’il y envolât des gouverneurs, corne à Bouloingne et ailleurs. Dieu sache de quel goût ces magnifi-
(I) Paul III. — C*) Le gouverneur de nome — voulu!. — (4) De la domination.
que» receurent cest’ignoranec. I! fit des presans et là et au pape, de sulielincs' et renars noirs, qui est une fourrure encores plus rare et riche.
Le 6 de mars, je fus voir la librerie du Vatican, qui est en cinq ou six salles tout de suite. Il y a un grand nombre de livres attachés sur plusieurs rangs de pupitres ; il y en a aussi dans des coffres, qui me furent tous ouverls ; force livresescrisàla mein*, et notammant unSencque et les Opuscules de Plutarchc. J’y vis de remcrcahlc la statue du bon Aristide atout5 une belle teste chauve, la barbe espesse, grand front, le regard plein de douceur et de magesté : son nom est cscrit en sa base très antique; un livre de China4, le charactere sauvage, les feuilles de certene matière beaucoup plus tendre et pellucidc5 que notre papier; et parce que elle ne peut souffrir la teinture de l’ancre, il n’est cscrit que d’un coté de la feuille, et les feuilles sont toutes doubles et pliées par le bout de dehors où elles se tienent. Ils tiennent que c’est la membrane0 de quelque arbre. J’y vis aussi un lopin de l’antien puyirus7, où il y avoit des characteres inconnus : c’est un écorce d’arbre. J’y vis le bréviaire de S. Grégoire * cscrit à mein9; il ne porte nul tesmoignage de l’année, mais ils tienent que mein en mein il est venu de lui. C'est un Missal 10 à peu-pres corne le nostre ; et fut aporlé au dernier Concile de Trante pour servir de tesmoingnage de l’année, à nos serimonies. J’y vis un livre de S. Thomas d'Aquin, où il y a des corrections de la mein du propre aulheur, qui ecrivoit mal, une petite lettre pire que la mienne. Item une Bible imprimée en parchemin, de celes que Plantcin vient de faire en quatre langues **, laquelle le roy Philippes a envolée à ce pape, comc il dict en l’inscription
(I) De martes ziljcluies.— (i) Ou force maouscrils.— (3) Avec.
(I) rn livre chinois, pcui-éirc de ceux appelé.» Kbij. voyez du Ilahlc.
(5) C'est-à-dire, plus mince cl plus lisse que notre papier le plus Du. C'est le jtap’er die or ce, forint; de la pellicule la plus proche du Ik>Is dans les nrtircs. Voyez Papillon, l. I, c. I ; et Gérard Méerman — (6) ou l'écorce.
(7) Ou papier d Egypte, composé des fitoinciits tic la piaule de ce nom.
(8) Est-ce de saint Grégoire, dit le Grand, ou de Grégoire II, qui est aussi révère comme un saint ?—{<>) A la main.
(10) Missel. *
(II) Appelées Polyglottes. C'est la Bible Polyglotte, dite de Philippe 11, Imprimée par Christophe Plan lin, h Anvers, 1500, eu huit volumes in-folio.
de la reliure ; l'original du livre que le roy d’Anglerre * composa contre Luter, lequel il envola, il y a environ cinquante ans2, au pape Leon dixiesme. soubscrit de sa propre mein , avec ce beau disliclie latin, aussi de sa mein :
Anglornm rex Heurtais, Léo dcciipe, minit Iloc oput, et fidei teuem et muhitiœ 5.
Je leus les préfaces, l’une au pape, l’autre au Icctur4 ; il s’excuse sur ses occupations guerrières et faute de suffisance; c’est un langage latin bon scholastique. Je la vis ( la Bibliothèque ) sans nulle dilficulté; chacun la voit cinsin5 et en extrait ce qu’il veut; et est ouverte quasi tous les matins ; et j’y fus conduit partout et convié par un jantilhome d’en user quand je voudrais. M. notre ambassadur s’en partoit en mesme tamps sans l’avoir veue, et se plaignoit de ce qu’on lui vouloit faire faire la cour au cardinal Chariot , maistre de cesle librerie pour cela; et n’avoit, disoit-il, jamès peu avoir le moïens de voir ce Seneque escril à la mein, ce qu'il désirait infiniment. La fortune m’y porta, comme je tenois sur ce tesmoingnage la chose dcsesperéc. Toutes choses sont cinsin0 aisées à certeins biais, et inaccessibles par autres. L’occasion et l’importunité ont leurs privilèges, et offrent souvanl au peuple ce qu’elles refusent aux rovs. La curiosité s’ampechc 7 souvanl elle -mesme, corne faict aussi la grandur et la puissance. J’v vis aussi un Virgile écrit à mein, d’une lettre inlinicmant grosse et de ce caractère long et étroit que nous voïons ici aus inscriptions du tamps des ampereurs, comc environ le siècle de Constantin, qui ont quelque façon gothique et ont perdu cestc proportion carrée qui est aux vieilles cscrilures latines. Ce Virgile me confirma, en ce que j’ai tousjours jugé, que les premiers vers qu’on met en ,Encide sont ainpruntés8:
(IJ Henri VIII.— (*Cc papcélall mnrl eu IMI.
Pi «Henri, roi d'Angleterre, envoie cel ouvrage à ï/mi X, « comme mi témoin de la. fol cl un gage de sim aniîlié. » Ul gens de Hlrrs rciuarqm-roul bien la faille de quamilé qui gàle un peu ce distique (i keimr) , niait Uoiilaignc n’v regardai! pas de fl près, cl pub les iioélcs rourottr.Cs on! bien des privilèges. iv>u|.eirc aussi faut-il lire
14) lecteur. — (ij Ainsi. — (Cj Ainsi.— p) Se mm a rlkMnbnr.
(*) Ce soin tes quatre premiers vers qui commencent par ce. lui sri :
llle tgr> qtü quontiwn frajtli nwdidnin, arrnù. ele.
Sans déférer, plus que de raison, h raulorilé de ce maimseril, malgré ScaJiger, uasv icius, Desfontaines, ele., nous pensons
VOYAGES
ce livre ne les a pas. Il y a des Actes des apostres cserils en très belles lettres d’or grecque, aussi vifveet récente que si c’estoit aujoud’liui. Cestc lettre est massive* et a un cors solide et eslevcsur le papier, de façon que si vous passez la mcin pardessus , vous y santez de l'espessur. Je crois que nous avons perdu l’usage de ceste eseriture.
Le 13 de mars, un vieil patriarche d’ Antioche, Arabe, très bien versé en cinq ou sis langues de celes de delà, et n’aïant nulle eonnoissanee de la grecque et autres nostres, avecq qui j’avois pris beaucoup de familiarités, me lit présent d'une certene mixtion pour le secours de ma gravellc, et m’en prescrivit l’usage par escrit. Il me l’enferma dans un petit pot de terre, et me dict que je la pouvois conserver dix et vint ans: et en esperoit tel fruit que de la première prinse je serois tout à fait guéri de mon mal. Alla que si je perdois son escrit, je le retrouve ici, il faut prendre ceste drogue, s’en alant coucher, aîant legieremant soupe, de la grosseurde dons pois, la meslerâde l’eau tiède ; l’aïanl froissé sous les dois et laissant un jour vuido entre deux, en prandre par cinq fois.
Disnanl un jour à Rome avec noslre ambassadur, où estoil Muret et autres sçavans, je me mis sur le propos de la traduction française de Plutarche», cl contre ceus qui l'estiinoint beaucoup moins que je ne lais, je mcintenois au moins cela : « Que où le traducteur a failli « le vrai sans de Plutarchc, il y en a substitué » un autre vraisemblable et s’entretenant bien » aus choses suivantes et precedentes. » Pour me montrer qu’en cela mesme je lui donnois trop, il fut produit deux passages, l’un duquel ils attribuent l’animadversalion5 au (ils de M. Mangot, avocat de Paris, qui venoit de partir de Home, en la vie de Solon, environ sur le milieu, où il dict que Solon se vantoit d’avoir affanchi l’Altique, et d’avoir oslé les bornes qui faisoinl les séparations des héritages. Il a failli, car ce mot grec signifie certcnes marques qui se mettoinf sur les terres qui estoint engagagées et obligées •, afin que les arheturs fus-
comme Montaigne; mais -ce n’csl |»as Ici le lieu d'outrer dans ciitc dUt utsion,
(t) v du relief.
(i) De Miitarque, par Amj-ol. La pmnière édition est do Parts, ratnrai, ian, 157*, ts vol.lip*".— p) L’uüscrvatlouct a critique. — (t) Aliénées, etiargéi* de cens.;;
sent avertis de cestc hypotheque. Ce qu’lia substitué des limites n’a point de sens aceommodalde, car ce seroit faire les terres non libres, mais communes. Le latin d’Esticne* s’est aproché plus près du vrai. Le sccont, tout sur la finduTrctéde la nourrituredesenfans : • D’ob- « server, dict-il, ces réglés, celasc peut plus- « tost souhaiter que conseiller. » Le grec, disent-ils, sone*: «cela est plus désirable qu’esperable , » et est une forme de proverbe qui se treuve ailleurs. Au lieu de ce sens elcr et aisé , celui que le Iraductur y a substitué est mol et estrnnge: parquoy recevant leurs presuppositions du sens propre de la langue, j’&vouai de bone foi leur conclusion.
Les églises sont à Rome moins belles qu’on ia pluspart des bones villes d’Italie, et en general, en Italie et en Allemaigne, communéomant moins belles qu’en France3. A Saint Pierre, il se voit à l’entrée de la nouvelle église des enseignes pandoes. |>our trophées : leur escrit porte, que ce sont enseignes gaignées par le roy sur les Huguenots*; il ne spécifie pas où et quant5. Auprès de la chapelle Gregoriane, où il se voit un nombre infini de veux attachés à la muraille, il y a entr’autros un petit tableau assez chétif et mal peint de ia bataille de Moncontour0, En la salle audcvanl ia chapelle S. Sixte ou en la paroi, il y a plusieurs peintures des accidens mémorables qui touchent le S. Siégé, comme la bataille de Jeand’Austria1, navale. Il y a la represantation de ce pape, qui foule aus pieds la teste de cest amperur qui venoit pour lui demander pardon et les lui baiser", non pas les paroles dictes selon l’histoire par l’un et par l’autre0. Il y a aussi deus
(IJ IX* Henri F.slicnne. — (i) Porte A In leitre.
(5) Ixs français qui voyagent en llale no trouvent pli» cota.
(*} Chacun ?ait l'influence que la cour île Home avait sur
nos guerres de religion cl sur les deux Ligues.
(5; Quand.
(6) Ville du Poitou, pris de laquelle l'armée de* Huguenots, commandée par l'amiral de Coligny, fut battue par l’année du roi Cliartcs IX, le 3 octobre 1599.
(7) Don Juan d'Autriche qui, A la bataille donnée dans le golfe de Lépante, sur les côtes de la IJvonie, |*an 1571, défit entièrement la Huile des Turcs. Ce tableau, suivant les rolalioos modernes, ikî subsiste plus 15 ; mais le même sqjot est peint dans la grande salle du Vatican, cl de la main de Georges Va sa ri, A ce qu'on prétend.
(8) Cet empereur est Frédéric , surnomme Barbe r nus te, qui fut oblige de venir recevoir l'absolution du pape Alexandre lit, A Venise, l*an It77. •
Ces paroles sont : Super axpldem cl baslUsctm ambulabit,
endrcts où U blessure de M. l'amiral de Chatillon est (teinte et sa mort bien authanliqucmant.
Le 15 de mars, M. de Monluc me vint trouver à la pouinle du jour, pour exécuter le dessein qne nous avions faicl le jour avant d'aler voir Ostia. Nous passantes le libre sur le pont Nostre Dante et soriismes par la portedel Porto, qu'ils nomoint enlienemant Porlutnsis : delà nous suivîmes un chemin inégal et mediocremant fertile de vin et de bleds; cl au bout d’environ huit milles, venant à rejouindre le Tibre, descendîmes en une grande pleine de preries et pascages, au bout de laquelle estoit assise une grande ville, de quoi il se voit U plu sieurs belles grandes ruines qui abordent au lac de Trajan, et qui est un regorgement de la mer Tyrrhenc1, dans lequel sc venoint randre les navires; mais la mer n'y donc plus que bien peu, et encore moins à un autre lac qui est un peu audessus du lieu, qu'on nomoit l’Arc de Claudius. Nous pouvions disncr là avecq le cardinal de Pcruse* qui y estoit, et il n’est à la vérité rien si courtois que ces seigneurs-là et leurs serviturs. Et me manda ledict sieur cardinal, par l'un de mes jans qui passa soudein par là, qu’il avoit à se plcindrc de moi ; et ce mesme valet fut mené boire en la sommellerie dudict cardinal, qui ne avoit nulle amitié ny conoissance de moi, et n'usoit en cela que d'une hospitalité ordincre à tous etrangiers qui ont quelque façon ; mais je creignois que le jour nous faillit à faire le tour que je voulois faire, aïant fort allongé mon cliemin pour voir ces deus rives du Tibre. Entrâmes en l'Islc sacrée, grande d'environ une grande lieue de Gascoingne, pleine de pascages. 11 y a quelques ruines et colonnes de mabre, corne il y en a plusieurs en ce lieu,dePorlor', où estoit cestc vieille ville de j Trajan; et en fait le pape ‘ desenterrer tous les jours et porter à ltome. Quand nous cusmes traversé cest’islc, nous rencontrâmes le Tibre à
et coiiadcabis leouem cl dracnnem. Psal. 90, v. lô. Le tableau ii’csl plus à Saint-Pierre; mais le sujet est représenté dans la salle du Vatican.
(!) De Toscane.— (f) Pemgfa. t
(ôj village, reste d'une ville ancienne, située à un quart de lieue d'Osltc. suivant iM. l'abbé Richard, et à une lieue, suivant M. de Laluude, bâtie par 1‘cinpcrcur Claude, cl réparée par Trojao, qui l’avait fort embellie.— Circgoire Ul. ,
! passer, de quoi nous n'avions nulle commodité pour le regard des chcvaus, et estions à mesme de retourner sur nos pas; mais de fortune voilà arriver à la rive les sieurs du ilellai, baron de Cbasai, de Mafivau et autres. Sur quoi je passai l’eau; et vins faire troque avec ces jantilshomes qu’ils prinsent nos chcvaus et nous les leurs. Einsin1 ils retournarent à Home par le chemin que nous estions venus, et nous par le leur qui esloit le droit d'Ostia.
Ostia, quinse milles, est assise le long de l'amien canal du Tibre; car il l’a on peu changé et s’on esloingne tous les jours. Nous dejunasmes sur le pouin 1 à une petite taverne. Audclà nous vismes la llocca, qui est une petite place assez forte où il ne se lait nulle garde. Les papes, et notamment celui-ci, ont faicl en cestc coste de mer dresser des grosses tours ou vedettes, environ de mille en mille, pour prouvoir^à la descente que les Turcs* y faisoint Mouvant, mesure en tampsde vandanges; et y prenoient bétail cl hommes. Décos tours, atout sun coup de canon, ils s’cnlraverlissent les uns les autres d'une si grande soudeinelé que l’alarme en est soudein volée à Home. Autour d'Oslin sont les salins, d’où toutes les terres de l’Église sont proveuesO; c’est une grande plene de marets où la mer sc desgorge. Ce chemin d’Ostia à Home, qui est riaOslieaiit, atout plein de grandes inorques’ de son antienne beauté, force levées, plusieurs ruines d’aqueducs, cl quasi tout le chemin semé de graudes ruines, et plus de deux parts dudict chemin encore pavé de ce gros eartier noir, de quoi ils planrboint* leurs chemins. A voir cesle rive du Tibre, on tînt aiséemam pour la vraie rcsje opinion : que d’une part et d’autre tout estoit garni d’habitations de Rome jusques à Ostic. Entr’autres rui-
! nés, nous rcncoolrasmes environ à mi chemin sur noslrc meingauchc une très bcle sépulture d'un prictur9 roinein, de quoi l'inscription s’v voit encore entière. Les ruines de Home ne sc voient pour la pluspart que par le massif et espais du bastimant. Ils faisoint de grosses muraillesde brique, et puis ils les encroutoint '«ou de lames de marbre ou d’autre pierre blanche,
(I) De ocuc alnsi.-fo) c’caW-dire tout dcboM,
la liilc —p) Provhtcre, s'opposer.— (*) îjps corsaires.
(Sj Avec.— , G) Pourvues.—;- De vestige*, de rcaies.-(gj pavaicuu— !9j Prêteur.— (I0J lucrustaieui.
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ou de cerlein rimant 1 ou de gros carreau enduit par dessus. Ceste croûte, quasi partout, a esté ruinée par les ans, sur laquelle estoint les inscriptions, par où nous avons perdu la pluspart de la connaissance de lelcs-choses. L’escrit se voit, où le bnslimant estoit formé de quelque muraille de taille espoissc et massifvc. Les avenues de lïomc, quasi partout, se \ oient pour la plusparl incultes et stériles, soit par le défaut de terroir, ou, ce que je trouve plus vraisamhlable, que ceste ville n’aguierede maneuvreset homes qui vivent du travail de leurs meins. En chemin je trouvai, quand j’v vins, plusieurs troupes d'hontes de villages qui venoint des Grisons et de la Savoie, gaigner qurlque chose en la saison du laltourage des vignes et de leurs jardins; et me dirent que tous les ans c’ estoit leur rente. C’est une ville toute cour et toute noblesse ; chacun prant sa part de l’oisifvelé ecclesiastique. Il n'est nulle rue marchande, ou moins qu’en petite ville ; ce ne sont que palais et jardins. Il ne se voit nulle rue de la Harpe ou de St. Denis; il me santhlc tousjours estre dans la rue de Seine, ou sur le eai1 des Augustins à Paris. La ville ne change guierc de forme pour un jour ouvrier ou jour de l'este. Tout le caresme il se fait des stations; il n’y a pas moins de presse un jour ouvrier qu’un autre; ce ne sont en ce temps que coches, prélats et dames. Nous revinsmes coucher à
Home, quinze milles. la1 16 mars il meprint envie d’aler essaîer les etuves de Home; et fus à celles de St. Marc, qu’on estime des plus nobles; j’y fus tretc d’une moïenne façon , sul3 pourtant et avec tout le respect qu’ils peuvent. L’usage y est d’y mener des amies, qui veut, qui y sont frôlées avec vous par les garçons. J’y appris que de chaus vifve et orpimantdémeslé atout* de la lessifve, deus part de chaus cl la tierce d’orpimant5, sefaict ceste drogue et ongant de quoi on faiet tumber le poil, l’aïant appliqué un petit demi quart d’heure. Le 17, j’eus ma cholique cinq ou six heures supportable, et randis quelque tamps après une grosse pierre corne un gros pinon® et de ceste forme. Lors nous avions des roses à Home et des arti-
fl) Comme la pozzotune,
(i) Quai. — (3) Seul. Montaigne écrivait comme il prononçai.
(4) Avec.
(5) C’est la composition de* épilatoires les plus usité».
(6) Pignon, j [
chaus ; mais pour moi je n’y trouvois nulle chaleur extraordinerc, vestu et couvert corne chez moi. On y a moins de poisson qu’en France; notamment leurs brochets ne valent du tout rien et les laissc-t-on au peuple. Ils ont raremant des soles et des truites, des barhehaus* fort bons et beaucoup plus grans qu’à Bourdcaus, mais chers. Les daurades1 y sont en grand pris, et les mulets plus grands que les nostres et un peu plus fermes. L’huile y est si excellante que ceste picure qui m’en demurc nu gosier, quand j’en ai beaucoup mangé, je ne l’ai nullemant ici. On y mange des resins frèstout le long de l’an ; et jusques à cesl'heurc il s’en trouve de très-bons pandus aus treilles. Leur mouton ne vaut rien et est en peu d’estime. Le 18, l’amlmssadur de Portugal lit l’obédiancc au pape du royaume du Portugal pour le roi Philippcs3, ce mesme ambassadur qui estoit ici pour le roi trespassé * et pour les Etats contrariansau roy Philippe» 3. Je rancontrai au retour de Saint Pierre un home qui m’avisa plesamment de deus choses : que les Portugais foisoint leur obcdiance la semmene de la Passion,et puisquece mesme jour la station estoit à Saint Jean ‘Porta Lalina, en laquelle église certains Portugais, quelques années y a, estoint entrés en une étrange confrérie. Ils s’espousoint rna.de à masle à la messe, avec mesmes acrimonies que nous faisons nos mariages ; faisoint leur pasques ensamble ; lisoint ce mesme évangile des nopces, et puis couchoint et lialiitoint ensamble0. Les esprits romeins disoint que, parce qu’en l’autre conjonction de masle et femelle, cete seule circonstance la rand légitimé, que ce soit en mariage, il avoit semblé aces fines jansqneccst’aulrc action deviendroit pareillemant juste, qui l’auroit autorisée de se- ! rimonies et misteres de l’Eglise. Il fut brûlé huit ou neuf Portugais de ceste liellc secte. Je vis la pompe espagnole1. On fit une salve de canons au cbaslcau St. Ange et au palais8, et
(I) Daricm r, nommés à Dordcaui surmulets. — (f) Dorade*.
f>) II, Ib de Clin ries V.
(4; Don Henri, cardinal de Portugal, morl le SI janvier lt»80. Après sa morl Philippe II s'empara du Portugal.
(5j Les étal» du l'orlugal.
(C) Les «eus d’esprit A home.
(7) C’cst-à-dirc la cérémonie do Tobcdiencc pcnir le royaume de Portugal.— (8) Du Vatican.
fut l'amhassndur conduit par les trompettes et tambours et archicrs du pape. Je n’entrai pas audedans voir la harangue et la serimonie. L'ambassadurdu Moscovite, qui estoit à une fenestre parée pour voir ceste pompe, dict qu’il a voit été convié à voir une grande assemblée; mais qu'en sa nation, quand on parle de troupes de chcvaus, c’est lousjours vint et cinq ou trantemille ; et se moqua de tout ceslapprcst, à ce que me dict celui mesmes qui estoit commis a l’antrotenir par truebemant. I.c dimanche des Hameaux, je trouvai à vespres en un’ église un enfant assis au costé de l’autel sur une chese, vestu d’une grande robe de taffetas bleu, neuve, la teste nue, aveq une couronc de branches d’oli\icr, tenant à la niein une torche de cire blanche alumée. C’cstoilungarçonde 15 ans ou environ, qui, par ordonnance du pape, avoit esté ce jour là délivré des prisons, qui avoit tué un autre garçon. Il sc voit à St. Jean de Lalran du marbre transparent1 * 3 4.' Lendemain le pape lit les sept églises®. Il avoit des botes du costé de la citer, et sur chaque pied une croix de cuir plus blanc. Il mené lousjours un cheval d’Kspaigne, une hacquenée et un mulet, et une lettiere5, tout de mesme parure; ce jour là le cheval en estoit à dire *. Son escuycr avoit deux ou trois pères d’ espérons dorés en la mcin et l’altcndoit au luis de l’eschelle Saint Pierre; il les refusa et demanda sa lettiere, en laquelc il y avoit deus chapeaus rouges quasi de mesme façon, pendans attachés à des clous. Ce jour au soir me furent randus mes lissais, citas) iés selon l'opinion des docteurs moines. Le Maestro del Sacro palasso 5 n’en avoit peu juger que par le rapport d’aucun frater® françois, n’entendant nullement nostre langue; et sc contnntoit tant des excuses que je faisois sur chaque article d’animadversion que lui avoit laissé ce François, qu'il remit à ma consciancc de rabiller ce que je verrois estre de mauves goût. Je le suppliai, au rebours, qu’il suivit l’opinion de celui qui l'avoit jugé, avouant en aucunes choses, corne d’avoir usé de mol de fortune, d’avoir
(I) Apparemment de TallKUrc, ou quelque autre espèce de marbre peu coloré.
(I) C’cst-A*dirc la station de» sept églises».
(3) I.iliàrc. On a dit loclkirc et letlière, du latin lectUa.
(4) Manquait à la procession, A la marche.
(5) Palozzo, le mai ire «lu racni palais
{«) Moine. Les Italien? disent fraie, ou par abréviation, frà, comme frà Paolo, frà Pictro, etc.
Moktaiohb.
I nommé 1 des poètes hæretiques, d’avoir excusé Julian®, et l’animadversion sur ce que celui qui prioit devoil estre exempt de vilieuse inclination pour ce tamps; item, d’estimer cruauté ce qui est audelà de mort simple ; item, qu’il falloit nourrir un enfant à tout faire et autres leles choses : que c’estoit mon opinion, et quec’estoit choses que j’nvois mises, n’estimant que ce fussent erreurs; à d’autres niant que lccorrcctur eust entendu nia conception. Ledict Maestro, qui est un habil’homc, m’excusoit fort et me vouloit faire santir qu’il n’estoit pas fort de l’avis de ccstcrcformalion, et plcdoit fort ingénieusemant pour moi en ma presanee contre un autre qui me comliattoit, italien aussi. Ils me retindrent le livre des histoires deSouisses* traduit en François, pour ce sulemant que le (raductur est hæretiquo, duquel le nom n’est pourtant pas exprimé; mais c’est merveille combien ils connoissenl les homes de nos contrées; et le bon*, ils me dirent que la préface estoit condamnée. Ce mesme jour en l'église Saint Jean de Lalran, au lieu des pœnitcnciers ordineres qui sc voient faire cet office en la pluspart des églises, monseignur le cardinal St. Sixte estoit assis à un couin et donoit sur la leste de une baguette longue qu'il avoit en la mcin aus passons et aus dames aussi; mais d’un visage souriant et (dus courtois, scion leur grandur et beauté. Le mercredi de la semaine sainte je lis les Sept églises’1 aveq M. de Foix, avant disner, et y mismes environ cinq heures. Je ne sçai pourquoi aucuns se scandalisent de voir librement accuser le vice de quelque particulier prélat, quand il est connu et publicq ; car ce jour là, et à S. Jean de Lalran, et à l'église Sic. Croix en Jérusalem, je vis l'histoire, cscrite au long en lieu tres-apparant, du pape Silvostre second'', qui est la plus injurieuse qui sc puisse imaginer.
(il cite.
n L'empereur Julien, dit ripostai. Voyez, dans les Esro/s de JtOJ.'taâ/ee, liv. II, c. 19, l'apologie et même relogo de cet empereur, d'oti ta» admirateurs de Julien , l’onl tous pris , se gardant l>ion de citer la source.
IX) UC Simler.
{*) u'cst-ti dire ce qu'il y a de plus singulier. *
(s) lai \bilc des sept églises.
<0> Sllveslrc U Auvergnat, auparavant nommé Gerbert, et successivement archevêque de neiuts et de Ravcnne, Intronisé te a avril 999, mourut le It mai 1001. || avait remplacé JeantXV, dit Jean' Bis, ou Ylnlrus, déposé par Tempereur
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Le tour de la" ville, que j'ai fait plusieurs fois du eosté de la terre, depuis la porte del Popolo jusques à la porte Sant Paulo, sc peut faire en trois Iiones heures ou quatre, alant en trousse et le pas ; ce qui est delà la rivière se faiet en une heure et demie pour le plus. F.ntr’autres plesirs que Rome me fournissoit en carcsme, c’étoint les sermons. Il y avoit d’excellans prêcheurs, corne ce rahi renié ' qui proche les Juifs le sammedi après dîner, en la Trinité1. Il y a tousjours soixante Juifs qui sont tenus de s'y trouver. Cestui* estoit un fortfameus docteur parmi eus; et4 par leurs argumans, mesmes leurs ral)is, et le texte de la liible combat leur creance. En ceslc sciance et des langues qui servent à cela, il est admirable. Il y avoit un autre prêcheur qui prcchoit au pape et aus eardinaus, nomé Padre Tolcdo (en profondeur de seavoir, en pertinence et disposition, c’est un home très rare); un autre très éloquent et populere, qui prcchoit aux jesuistes, non sans beaucoup de suffisance parmi son exrellane.c de langage; les deux derniers sont jésuites. C’est merveille combien de part ce colliege tient en la chrétienté ; et croi qu'il ne fut jamais confrérie et cors parmi nous qui tint un tel ranc, ny qui produisit enlin des effaiets tels que fairont cens ici, si leurs desseins continuent. Ils possèdent tantost toute la chretianlé. C’est une pepinicrcdegrans homes en toute sorte de grandur. C’est celui de nos mainbres qui menasse le plus les hérétiques de nostre tamps. Le mot d’un prêcheur fut que nous faisions les Astrolabes de nos coches*. Le plus commun exercice des Uomcios, c’est se promener par les rues ; et ordineremant lentreprinse de sortir du logis se faiet pouraler sulemant de rue en rucsans avoir ou s’arrester0;
OUion, qui l'avait fait traiter comme te Tut députa Attelant. Sitvestre II était fort vers1 dans tes mathématiques et l'astrologie, ré qui le (:t passer pour sorcier. Ce pape a lâché dVvprimcr dam un seul sera latin, qui montre bleu té goût du siècle où il écrivait, lés trots sièges qu'il orcupa :
ScmHlil ait fi. Gtrivrlm in fi. pou /tapa rrQens fi. '
On lui a mal A propos attribué l'InvroUtui des tioriogés, sur un passage do bilmar, mal Interprété. Voycs Gallia Chrls- Uana. I.X.
(I) c'eal-a-dlre rabbin converti, devenu chrétien.
[i] c'est la TriniU-du-Honlf l'un des quartiers de Rome.
(XJ ce rabbin prédicateur.
(I) El qui.
(s) c'esl-fc-dire que nous taisions un instrument A observer, ou un observatoire de nos voitures.
[g; Horace semble indiquer cet usage, llv. 1, sac 9.
et y a des rues plus parliculieremant destinées à ce service. A dire vrai, le plus grand fruit qui s’en retire, c’est de voir les dames aux fenetres, et notamment les courtisanes, qui se montrent à leurs jalousies, aveeqttes un art si traîtresse' que je me suis souvant esmcrveillé corne elles piquent ainsi nostre veue; et souvant estant descendu de cheval surlc champ et obtenu d’estre ouvert1, je admirois cela, de combien elles se montroint plus beies qu’elles n’estoint . Elles seavent se presanter par ce qu’elles ont de plus agréable; elles vous présumeront sulemant le haut du visage, ou le bas ou le costé, se couvrent ou se montrent, si qu’il ne s’en voit une suie lede à la fenêtre. Chacun est là à faire des bonolades* et des salutations profondes, et à recevoir quelque euillade en passant. Le fruit d’y avoir couché ia nuit pour un ccu ou pour quatre, c’est de leur faire ainsi landemein la court en public). Il s’y voit aussi quelques dames de qualité, mais d’autre façon, bien aisée à discerner. A cheval on voit mieus ; mais c’est affaire ou aus chétifs corne moi, ou aus jeunes homes montés sur des chevaus de service qui4 manient. •
Les personrs de grade* ne vont qu'en coche, et les plus licentieus0, pouravoir plus de veue conlremonl7, ont le dessus du coolie entr’ouvert à clairvoises •; c’est ce que vouloit dire le prêcheur de ces astrolabes. Lejeudy saint au matin le pape en pontificat11 se met sur le premier portique de S. Pierre, au second elage, assiste des cardinaux, tenant, lui, un flambeau à la mein. Là, d’un costé, un chanoine de St. Pierre lit à haute vois une bulle latine où sont excommuniés une infinie sorte de jans, entre autres les huguenots, sous ce propre mot, et tous les princes qui détiennent quelque chose des terres de l'Église; auquel article les eardinaus de Medicis et Caralfe, qui etoint jouignant le pape, sc rioint bien fort. Ceste lecture dure
(I) C‘est-ft-dlre traître, perfide, attirant : expression gasconne familière A Montaigne et à Brantôme.
(i) Ayant obtenu qu*on m’ouvrit.
(8) Fies suints en se découvrant la télé, en ôtant le bonnet ou la barrette.
(4) Qu’ils manient, font plnlfrr et caracoler. f
(5) D'un certain rang, de distinction. *
(G) Les plus beaux galants ou les Jeunes gens les plus dissipés.
(7) Pour mieux voir en haut, aux fenêtres.
, {*) Claires-voies— (9; En habit iKmlilical.
une bone heure el demie; car à chaque article que ce chanoine lit en latin, de l’autre coslé le cardinal Gonsague, aussi descouvert, en lisoit autant en Italien. Après cela le pape jeta ceste torche aluméc contre bas au peuple, et par jeu ou autremant le cardinal Gonsague un’ autre ; car il y en avoit trois alumées. Cela choit sur le peuple ; il se faicl en bas tout le trouble du monde qui ara ' un lopin de ceste torche ; et s’y bat on bien rudemant à coup de pouin et de baston. Pandant que cctc condamnation se lit il y a aussi une grande pièce de taffetas noir qui pantsur l'acoudoir dudict portique, devant le pape. L’excommunication faite, on trousse ce tapis noir, et s’en descouvre un autre d’autre colur* ; le [tape lors donc ses bénédictions publiques. Ces jours se montre la Véronique3 qui est un visage ouvrageus et de colur sombre et obscure, dans un carré conte un grand miroir; il se montre aveq grand serimoniedu haut d’un pupitre4 qui a cinq ou six pas de large. Le prestre qui le tient a les meins revestues de gans rouges, et y a deus ou trois autres prestres qui le soutienent. Il ne se voit rien aveq si grande reverance, le peuple prosterné à terre, la pluspart les larmes aus yeux, aveq de ces5 * cris de commisération. Une famé, qu’on disoit estre tpirilata a, se tampestoit voïant ceste ligure, crioit, tandoit el tordoit les bras. Ces prestres, se promenans autour de ce popitre, la vont présentant au peuple, tautost ici , tantost là ; et à chaque mouvemant, ccus à qui on la presante s’cscrient. On y monstre aussi en mesme tainps et mesme scrimonic, le fer de lance7, dans une bouteille de cristal. Plusieurs fois ce jour se faict ceste montre, aveq un assamhlécde peuple si infinie que jusques bien louin au dehors de l’église, autant que la vue peut arriver à ce popitre, c’est une extreme presse d’homes et de famés; c’est une vraie cour papale; la pompe de Rome et sa principale grandur est en apparences de dévotion. Il faict beau voir l’ardur d'un peuple si infini à la religion.ces jours-là ; ils ont çant confréries et plus, et n’est guicrc
(I) Aura.— $ Couleur, — (s) tvnun Icon, la Saiolc-Face.
(4) Pulpilre ou pupitre. — il J, Avec des.
{6} Possédée ou olttcüce.
(7) De la lance dont Jésus-Christ eut le côté percé par le sol-
dai Longin ou Lonyis, qui en devint aveugle, sc convertit et
fut martyrisé. Voyez les UoiUuuUsies, au 15 mars. 11 y a plusieurs
exemplaires de celle relique [eu differents autres lieux.
home de qualité qui ne soit ataChéà quelc’une ; il n’y en a aucunes pour les étrangiers. Nos roys sont de ccle du Gonsanon1 *. Ces sociétés particulières ont plusieurs actes.de communication religieuse, qui s’exercent principalement le caresnte ; mais ce jour-ici ils se promènent en troupes, vestusde toile; chacune compaignie a sa façon, qui blanche, rouge, bleue, verte, noire, la pluspart les visages couvers. La plus noble chose et magnifique que j’aie vue, ny ici ny ailleurs, ce fut l'incroiable nombre du peuple espars ce jour là parla ville aus dévotions, et nolammant en ces eompaignics ; car, outre un grand nombre d’autres que nous avions veu le jour et qui estoint venuesà S. Pierre, corne la nuit commença ceste ville samhloil estre tout’en feu ; ces compaignie* marchant par ordre vers S. Pierre, chacun portant un flamheau, et quasi tous de cire blanche. Je croi que il passa devant moi douse milles torches pour le moins; car depuis huit heures du soir jusqu'à minuit, la rue fut tousjours plencdccesle pompe, conduite d’un si lion ordre et si mesuré qu'encore que ce fussent diverses troupes et parties de divers lieus, il ne s’y vit james de breche ou interruption ; chaque cors aiant un grand chcur de musique, chaulant tousjours en aiant, et au milieu des rancs une file des Pcenitanciers qui se foitenl atout3 des cordes ; de quoi il y en avoit cinq çans pour le moins, l’eschinc toute cscorchée et ensanglantée d’une piteuse façon. C’est un énigme que je n’entans pas bien encore* ; mais ils sont tous meurtris clcruelemant blessés, et se lourmantcnt et hâtent incessainent. Si est-ce qu’à voir leur contenance, l’assurance de leurs pas, lalermetéde leurs paroles, ( car j'en ouis parler plusieurs), et leur visage (car plusieurs estoint dcscouvers par la rue), il ne paroissoit pas sutcmanl qu'ils fussent en action pénible, voire ny serieuse, et si y en avoit de junes de douse ou tresc ans. Tout contre moi, il y en avoit un fort junc et qui avoit le visage agréable; une june famé pleignoit de le voir einsin3 blesser. Il se tourna vers nous et lui dit en riant : fia s lu, disse che fu queslo per li lui peccali, non per li miei 4. Non sulcmant ils ne montrent nulle destresse ou force à ceste
(t) Au moins cst-ll bien sûr qu’ Henri 01, lors régnant, on était.— (ij Se fouettent avec. — (3) Ainsi.
(4) Bon/ ditcs-hii que fc fait a la four fes ptxlu't, uon pour (et wikM.JL’ilalieo de Montaigne n'est jamais fort correct,
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action ; mais ils le font aveq allégresse, ou pour le moins avec lele nonchalance que vous les voiez s’entretenir d'autres choses, rire, criailler en la rue, courir, sauter, corne il se l'aict à une si grand presse où les rancs se troublent. Il y a des homes parmi eus qui portent du vin qu’ils leur presantent à boire ; aucuns en prennent une gorgée. On leur donc aussi de la dragée; et plus souvanteeus qui portent ce vin en metent en la bouche, et puis le soufflent et en mouillent le bout de leurs foits ' , qui sont de corde, et sc caillent et colent du sang, en maniéré que, pour le dcmesler, il les faut mouiller ; à aucuns ils sufllent ce mesme vin sur leurs plaies. A voir leurs souliers et chausses, il parest bien que ce sont persones de fort peu et qui sc vandent pour ce service, au moins la pluspart. On me dict bien qu’on greffoit leurs espaules de quelque chose ; mais j’v ai veu la plaie si vive, et l'offrande si longue, qu’il n’v a nul médicament qui en sceust osier le santirnant; et puis ccusqui le louent, à quoi faire, si ce n’estoit qu’une singerie? Geste pompe a plusieurs autres particularités. Corne ils arrivoint à S. Pierre, ils n’y faisoint autre chose, sinon qu’on leur venoit à montrer el Visa Santo *, et puis ressortoint et faisoint place aus autres. Les dames sont ce jour là en grande liberté ; car toute la nuit les rues en sont pleines, et vont quasi toutes à pied. Toutefois, à la vérité, il semble que la ville soit reformée, notamment en ceste desbauche. Toutes cuillades et apparences amoureuses cessent. Le plus beau scpulchrcs, c’est celui de Santa Rotuuda ', à cause des lumineres. Entr’autres choses, il y a un grand nombre de lampes roulant et tournoïant sans cesse de haut en bas. La veille de Pasques je vis à S. Jean de Latran les chefs S. Pol et S. Pierre qu’on y montre, qui ont encore leur chamure, teint et barbe , corne s’ils vivoint : S. Pierre, un visage blanc un peu longuet, le teint vermeil et tirant surle sanguin, une barbe grise fourchue, la teste couverte d’une mitre
(I) Fouets ~(t) La Sainte-Face.— Ou Carailb.
(tj G'ot-ù-ilin' de l'église de Sainte-Marie et îles Martyrs, dite la Rotonde. C'est le Limeu* l'i mthnn, bâti |ar agrippa que te pape Bunitacé tv obtint île l'empereur piiocas, ijti'ii convertit en une église, el consacra ii ta Sainte vierge après y avoir tait transporter les reliques d un très grand nombre de martyrs, tirées des cimetières de nome. On prétend qu il y en
sait vtngMmil chariot» chargés.
papale; S. Paul, noir, le visage large et plus gras, la teste plus grosse, la barbe grise, cspaisse. Ils sont en haut dans un lieu exprès. La façon de les montrer, c’est qu’011 apclcle peuple au son des cloches , et que à secousses, on dévale contre bas un rideau au derrière duquel sont ees testes, à coslc l’une de l’autre. On les laisse voir le tamps de dire un Are Maria, et soudein on remonte ce rideau ; après on le ravale de mesmes, et cela jusqu es à trois fois ; on refaict ccstc montre quatre ou cinq fois le jour. Le lieu est élevé de la hautur d’une pique, et puis de grosses grilles de fer, au travers lesquels on voit. On alume autour par le dehors plusieurs cierges ; mais il est mal aisé de discerner bien cleremant toutes les particularités; je les vis à deus ou trois fois. La polissurc de ces faces avoit quelque ressamblancc à nos masques.
Le mercredi après Pasques, M. Maldonat 1 * qui esloit lors à Rome,.s’cnquerantà moi de l’opinion que j’avois des mœurs de ceste ville , et notamment en la religion , il trouva son jugemant du tout conforme au mien : que le menu puplc estoit , sans comparcson , plus dévot en Erancc qu’ici; mais les- riches , et uotaminant courtisans, un peu moins. Il me dict davantage qu’à ceus qui lui altegoint que la Erancc esloit toute perdue de hérésie, et nolammant aus Espaignols, de quoi il y en a grand nombre en son colliege , il maintenait qu’il y avoit plus d’homes vraimant rcligieus, en la suie ville de Paris, qu’en toute l’Espaignc ensamhle.
Ils font tirer leurs basteaus à la corde, contremont la rivière du Tibre , par trois ou quatre paires de buffles. Je ne seai corne les autres se trouvent de l’air de Rome ; moi je le trouvois très plesant et sein. Le sieur de Vielart 3 disoit y avoir perdu sa subjection à la migrcnc : qui estoit aider l’opinion du peuple , qu’il est très contrere aus pieds et commode à la teste. Je n’ai rien si cnciui à ma santé, que l’ennui et oisifvcté : là, j’avois tousjours quelque occupation , sinon si plesanlcqucj'ussc peu désirer, au moins suffisante à me descnnuîcr : comme à visiter les antiquités, les vignes, qui sont des jardins et lieus de plesir, de beauté singulière , et là où j’ai appris combien l’art se pouvoit
(I) C'al le fametiv Maliloitat, jésuite, qu'il avait rencontré U Spcrnay.— (3) Vjalari.
1JE MONTAIGNE
servir bien à pouint d'un lieu bossu , montueus et inégal ; ear eus ils en tirent des grâces inimitables à nos licus pleins1 *, et se prévalent très artiliciclcment de ccstc diversité. Entre les plus beles sont celes des eardinaus d’Estc, à Montc-Cavallo; Farnesc , al Palatino*; Lrsino, Sforza, Medicis; cele du pape Jule;colc de Madama3; les jardins de Farnèse et du cardinal Riario à Transtevere4 * *; de Ccsio, fuora délia porta del populo r\ Ce sont beautés ouvertes à quiconque s’en veut servir , et à quoi que ce soit , fut-cc à y dormir et en compaignc0, si les maistres n’y sont, qui n’aiment guierc 7 * ? ou" aller ouir des sermons, de quoi il y en a en tout tamps, ou des disputes de théologie ; ou encore par fois, quelque faine des publiques , où j’ai trouvé cest incommodité qu’elles vandent aussi cher la simple conversation (qui estoit ce que j’y cherebois, pour les ouïr deviser et participer à leurs subtilités ) , et en sont autant espargnantes que de la négociation entière. Tous ces amusemans m’cmbesouignoinl assez : de melaneholie , qui est ma mort , et de chagrin , je n’en avois nul’occasion , nv dedans nv hors la maison. C’est cinsin» une plcsanle demure. Et puis argumantez par-là, si j’eusse goûté Rome plus privémant , combien elle m’eût agréé; car, en vérité, quoique j’y aye emploie d'art et de souin , je ne l'ai connue que par son visage publique10, et qu’elle offre au plus chétif étrangier. lo dernier de mars j’eus un accès de cholique qui me dura toute la nuit , assez supportable; elle m’emeut le ventre, avec des tranchées, et me donna un' acrimonie d’urine outre l’accoutumée. J’en randis du gros sable et deus pierres. Le dimanche de Quasimodoje vissérimoniede l’aumosncdes pucelles. Le. pape a, outre sa pompe ordinerc, vint cinq chcvaus qu’on mène davant lui", parés et houssés de drap d’or, fort richemant accommodés, et dix ou douze mulets, troussés de velours cramoisi, tout cela conduit par ses estaffiers à pied : sa lettiere couverte de velours cramoisi. Au davant de lui , quatre homes à cheval portoint ,
(I) Pbiiu, uni*, plats. — (s, Lc |olais Pamtoo au Moul-Pa-
iallo.
'>) ta vtgijc Madame, ainsi nommer pour avoir appartenu
à Marguerite, duchesse de Parme.— (t) Au quartier d'au-dclit
du Tihre appelé ainsi — Hors delà porte du peuple.
(Gj !: 'es [ -h dire mCinc en la compagnie d'une femme.
(7) Ce qu'ils n'aiment guère.— (8) ou ai fon veut aller, cic.
(9J Ainsi.— (to) Par son extérieur.— Al) Devant.
! au bout de ccrlcins bâtons , couverts de velours rouge et dorés par le pouignet et par les | bous, quatre chapeaus rouges : lui estoit sur sa ‘ mule. Les eardinaus qui le suivoint ostoint aussi i sur leurs mules, parés de leurs vcstcinans pontificaux les cultes 1 de leurs rolies estoient attachées atout - un'eguillctte à la lelierc de leurs mules. Les pucelles estoint en nombre rant et sept ; elles sont chacune accompaignée d'une vieille parante. Après la messe elles sortirent de l’église et firent une procession. Au retour de là , l’une après l’autre passant au cueur3 de l'église de la Minerve, où se faict ccstc acrimonie , baisoint les pieds au pape, et lui leur aïant doué la bénédiction , done à chacune , de sa mein , une bourse de damas blanc , dans laquelle il y a une cedule *. Il s'entant qu'aïant trouvé mari elles vont quérir leur aumosne, qui est trantc-cinq escus pour teste, outre une robe blanche qu’elles ont chacune ce jour là , qui vaut cinq escus. Elles ont le visage couvert d’un linge, et n’ont d’ouvert que l'endret de la veue.
Je disois des commodités de Rome, entre autres, que c'est la plus commune ville du monde, et ou l’etrangeté cl difl’érancc de nation se considère le moins; car de sa nature c’est une ville rappiccéed’ctrangicrs; chacun y est corne chez soi. Son prince ambrasse toute la chrctianté de son authorité ; sa principale juridiction oblige 3 les etrangiers en leurs maisons, corne ici, à son élection0 propre ; et de tous les princes et grans de sa cour, la considération de l'origine n’a nul pois. La liberté de la police de Venise , et utiiité de la trafique7 la peuple d’étrangiers ; mais ils y sont corne chez autrui pourtant. Ici ils sont en leurs propres offices et biens et charges ; car c’est lc siège des personnes ecclésiastiques. Il se voit autant ou plus d’élrangiers à Venise ( car l’affluancc d’étrangiers qui se voit en France , en Allemagne ou ailleurs , ne vient pouint à reste comparcson), mais de resscans'* et domiciliés beaucoup moins. Le menu peuple ne s’effarouche non plus de nostre fnçondevestemans, ou espaignolc ou tudesque , que de la leur pro-
(Ij t.es quruc«, 'd'oàfsont 'provenus 1rs olUccs de fjrntiUhow mrs-coudatalrcs. — [ i) Avec —(5) Clicrur.
(4) Une ordonnance pour «Hcr toucher leur dot. — (.*») Soumet, assujettit.— (iï) A i a volonté.— (T) Du commerce.— 18; Résidants à demeure.
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7 02 VOYAGES
pre , et ne voit-on guiere de belitre qui ne nous demande l'aumosne en noslre langue1.
Je recherchai pourtant et emploiai tous mes cinq sans de nature pour obtenir le titre de citoyen romain, ne fut-ce que pour l'antien honur et religieuse mémoire de son autliorilé. J’y trouvai de la difficulté ; toutefois je la surmontai, n’y ayant amploïé nulle faveur, voire ny la sciancc sulemant d'aucun François. L’authorité du pape y fut amploicc par le inoïen de Philippo Mussotti,sonmaggior-doino*, qui m’avoit pris en singulière amitié et s’y pena fort. Et m’en fut depeebé lettres3 3° id. inartii 1581 ,
(!) Montaigne, Ruait, Ut. III, c. 5, observe que ces bcîilrcs ou mendiants sc servent de celle impertinente expression en tendant la main : Fatc Ivn per t oi. — (1; Majordome.— Le 13 mars.
(4j Ces lettres sont rapportées en latin, dans le troisième livre des lAsaix, c. 0, et en voici la traduction :
« Sur le rapport fait au sénat par lloracio Na^imi, Marzo « cecio et Alexandre Muto ou Mut, conservateurs de la ville « de Home, concernant le droit de dlé demandé par illustre « personne Nid tel de Montaigne , chevalier de l'ordre de « Saint-Michel, et genlittiomme ordinaire de la chambre du roi, « le sénat et le peuple romaio a fait ainsi droit sur cette dc- « mande :
h Vu que, par un usage et un établissement anciens, les perte sonnages, distingués par leur mérite et par icur noblesse, « propres A procurer quelque lustre et quelque avantage h « notre icpobliquc, ou à le devenir un jour, oitl toujours été « adopté» parmi nous avec amiliuscl empressement : Nous, sur « l'exemple et l'autorité de nos pères, nous croyous devoir « imiter et suivre celle louable coutume. A ces causes, l'Uîus- « trissime Michel de Montaigne, chevalier de l'ordre de Saint- « Michel, et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, fort «zélé pour le nom romain, étant luimémo.parla cousidéra- « lion cl par l’éclat de sa famille, ainsi que par scs qualités « IktsouucUcs, très digne d'ètrc admis au droit tic cité ro- «i maiue, par les suffrages cl le jugement souverain du sénat « et du peuple romain ; il a plu audit sénat et peuple romain « d’aJopler cl d'inscrire parmi les citovrns de Home fillus- « Irisshnc Michel de Montaigne, qui joint à toutes les qualités « dont il est pourvu l'affection de ce peuple résiliable, cleo, « tant |K>ur lui que pour SA postérité; et de le décorer de tous r les honneurs et avantages dont jouissent ceux qui sout nés « citoyens cl patriciens de Rome. ou qui le sont devenus aux « meilleurs titres. Kii quoi le îénr.l cl le peuple romain ahne & « penser que ce n’est pas tant le droit de dté qull lui accorde «r qu'une justice qu’il lui rend (ou uue dette qu’il lui paie), et «*quc ce n’est pas plus uu bienfait qu'il répand sur lui qu'un « bienfait qu’il revoit lui-inéme, puisque le seigneur de Monr taigne, en recevant le droit de cité, lui fait un honneur sin- « goiier et lui ajoute un nouvel ornement. El pour donner plus « d’autorité à ce sénalusconsullc, les inéiues conservateurs r l'oot fait enregistrer |>ar les secrétaires ou greflicr» du sér nat et du peuple romain, et déposer dans fa cour du Capir lok*. Us en oui fait dresser ccl acte, et y oui fait apposer le r sceau ordinaire de la ville. Donné l’an de la fondation do « Rome CX3CCCX&XI, et de fa naissance de Jésus-Christ 1581,
qui me furenl randues le 5 d’avril très autantiques, en la'mcsme forme et faveur de paroles que les avoil eues le seigneur Jacomo Buon- Compagnon.duc de Sero, tils du pape. C’est un litre vein ; tant-y-a que j’ai receu beaucoup de plesir de l'avoir obtenu.
Le 3 d’avril je partis de Rome bon matin, par la porte S. Lorenzo Tiburtin*'. Je fis un ciicmin assez plein, et pour la pluspart fertile de bleds, et à la mode de toutes les avenues de Rome, peu habité. Je passai la riviere del Teverone, qui est l’antien Anio, premieremanl au pont de Mammoio*; secondemant au pont Lucan 3 qui retient encore son anlien nom. lin ce pont, il y a quelques inscriptions antiques, et lu principale fort lisable *. 11 y a aussi deus ou trois sépultures romeines le long de ce chemin. 11 n’y a pas autres traces d’antiquités et fort peu de grand pavé anticn, et est la 1 ia Tiburlinu s. Je me rendis à disner à
Tivoli, quinse milles. C’ésl l’antien Tiburtum c couché aux racines des monts, s'étendant la ville le long de la première pantc assez roide, qui rant son assiete et, ses vues très riches ; car elle romande une pleine iulinie de toutes partset ceste grand Rome. Son prospect est vers la mer et ha derrière soi les monts. Ceste riviere du Teverone la lave ; et près de là prant un mervcillcus saut7, descendant des monlaignesetsc cachant dans un trou de rochier, cinq ou six çans pas, et puis se rendant à la pleine où elle se joue l'orldiversemant et se va joindre au Tibre un peu au dessus de la ville. Là se voit ce fameus palais et jardin du cardinal de Lerrare : c’est une très belc pièce, mais imparfaite en plusieurs parties, et l'ouvrage ne s’en continue plus par le cardinal presant. J’y considérai toutes choses fort particulieremant ; j’cssaïcrois de le peindre ici, mais il y a des livres et peintures publiques de ce sujet. Ce rejallissemant* d’un infinité de surjons d’eau bridés et cxlancés par un sul ressort qu’on peut remuer de fort
« le 13 mars. *» Signé lloracto et Vincent Marloli, secrétaires du sénat cl du peuple rornaiu. .
(I) Qui conduit à Tivoli. !
(4) Ainsi nommé par corruption de ilanunoo, parce que ce pont fut rétabli par Mamisca, mère de l'cinpcrcur Alexandre Sévère. Vogajes de N. de Lalande, t. V, p. 330. — (3) Lucauo.
(4) Ou ibible.
(5) La voie Tiburünc ou le chemin de Tivoli.
(C) Il fallait dire Tilntr, c'est le nom appeüatif latin, non fiùurium.— (7) C'est fa cascade de Tivoli ,
(») Rejaillissement.
kroin, je l’avoi veu ailleurs en mon volage et à | Florence et à Auguste corne il a esté dict cidessus. La musique des orgues, qui est une vraie musique et d’orgues natureles, son a ns tousjours toutefois une mesme chose, se faict par le moîen de l’eau qui tumbe aveq grand violancc dans une cave ronde, voûtée, et agite l’air qui y est, et le contraint de gaigner pour sortir les tuyaus des orgues et lui fournir de vent. Un’autrc eau poussant une roue atout’ certeines dents, faict battre par certein ordre le clavier des orgues ; on y oit aussi le son de trompetes eontrefaict. Ailleurs on oit le chant des oiseaus, qui sont des petites flûtes de bronse qu’on voit aus regales; et randent le son pareil à ers petits pots [de terre pleins d’eau que les petits enfans soudent par le bec, cela par artifice pareil aus orgues; et puis par autres ressorts on fait remuer un hibou, qui, se présantant sur le haut de la roche, faict soudain cesser cesle harmonie, les oiseausestant effraies de sn presance, et puis leur faict encore place': cela se conduit einsin* alternativement tant qu’on veut . Ailleurs il sort corne un bruit de coups de canon; ailleurs un bruit plus dru et menu, corne des harquebusades; cela se faict par une chute d’eau soudelnc dans des canaux ; et l'air, se travaillant en mesme tamps d’en sortir, cnjandre ce bruit. l)e toutes ces invantions ou pareilles, sur ces mesmes raisons de nature, j'en ai veu ailleurs. 11 y a des estancs ou des gardoirs *. aveq une' marge de pierre tout au tour, avec force piliers de pierre de taille liaus, audessus de cest accoudoir, esloignés de quatre pas environ l’un de l’autre. A la teste de ces piliers sort de l’eau aveq grand force, non pas conlremont, mais vers l’estanc. Les bouches étant einsi tournées vers le dedans et regardant l'une l’autre, jetent l’eau et l'esperpillent dans eest estanc avec tele violence que ces verges d’eau vicnent à s'entrebatre et rencontrer en l’air, et produisent dans l’estanc une pluie espesse et continuelle. Le soleil tumbant là-dessus enjandre, et au fons de cest estanc et en l’air, et tout autour de ce lieu, l’arc du ciel si naturel et si apparent qu’il n’y a rien à dire de celui que nous voîonsau ciel. Je n’avois pas veu ailleurs cela. Sous le palais, il y a des gratis
(I) Augsbourg.— (ï Avec. — (3) Ainsi.— (I) Eaut pintes, bassins.
crus ' , faits par art, et soupiraus qui randent une vapur froide et rcfrechissent infiniment tout le bas du logis; ceste partie n’est pas toutefois parfaicte. J’y vis aussi plusieurs excellantes statues, et notamment une nymphe dormante, une morte et une Pallas celeslc, l'Adonis qui est chez i’éveque d’Aquino, la Louve de bronse et l'Enfant qui s’arrache l’espine du Capitole, le Laocoon cl l’ Antinous de Belvcdere, la Comédie du Capitole, le Satyre de la vigne du cardinal Sforça et de la nouvelle besouigne’, le Moïse, en la sépulture de S. Pielro in r me » la 3, la belle famé qui est aus pieds du pape Pol tiers ‘en la nouvelle église de S. Pierre3. Ce sont les statues qui m’ont le plus agréé à llomc. Pratolino est faict justemant à l’envi de ce lieu. En richesse et beauté des grottes, Florence surpasse inflnimant; en abondance d’eau, Ferrare ; en diversité de jeus et de mouvemans plesans tirés de l'eau, iis sont pareils : si le Florentin n’a quelque peu plus de mignardise en la disposition et ordre de tbut le cors du lieu, Ferrare en statues antiques et en palais ; Florancc en assielc du lieu, beauté du prospect, surpasse inflnimant Ferrare; et dirois en toute faveur de nature, s’il n’avoit ce malheur extreme que toutes ses eaus, sauf la fonlene qui est au petit jardin tout en haut et qui se voit en l’une des salles du palais, ce n’est qu’eau du Tcveron, duquel il a desrobé une branche, et lui a donné un canal à part pour son service. Si c'etoit eau clere et bone à boire, corne elle est au contraire trouble et lede, ce lieu scroit incomparable, et notammant sa grande fontene qui est la plus belle manufacture" et plus belle à voir avec ses despcndanccs que null’ autre chose ny de ce jardin ny d'ailleurs. A Pratoline, au contrere, ce qu’il y a d’eau est de fontene et tirée de fort louin. Parce que le Teveron descent des montaignes beaucoup plus hautes, les habitants de ce lieu s’en servent pri-
(l) Creux.— (*} C'esl-â-dlrc de la main d’un artiste nouveau , do Midiel-Augc.
(5; Saint-Picrre-aux-Iicns. Cette sépulture est le tombeau du pape Jules II, orué de plusieurs ligures, et entre autres d'une statue de MoI«e, qui est un cliofd'cruvre.
(*) Paul III. Cette belle frai me est une ligure de la Justice en marbre, de C.ufUainnc dclla Porta. Flic était presque nue; mais depuis l'Indl* rélion d'un Espagnol, dont l'imagination était trop vive, on en a drapé une partie en bronze, royagci de M. L. t. III, p. tût. — (5) C'est Saint -rierre-du- Vatican. —
(G) C'est-à-dire construction de ce genre.
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vés corne ils veulent, et l'exemple de plusieurs 1 rant moins esmerveillablc cest ouvrage du cardinal. J'en parlis landemein après disner, et passai à eele grande ruine à mcin droite du chemin de nostre retour qu’ils disent contenir six milles et estre unes ille, corne ilsdisent être, le prœdium* .d'Adrian l'ampercur. Il y a sur ce chemin de Tivoli à Rome un ruisseau d’eau souffreuse qui le tranche3. Les hors du canal sont tout blanchis de sourire; et randunodur à plus d’une demie lieue de là; on ne s'en sert pas de la * médecine. En ce ruisseau se trouvent ccrteins petits corps bastis de l’esoumc de cestc eau, ressamblans si proprement à nostre | dragée qu'il est peu d'homes qui ne s'y trompent; et les habitons de Tivoli en font de toutes sortes de ccstc mesrne matière, de quoi j’en achetai deus boites 7 sous. Cd. Il y a quelques antiquités en la ville de Tivoli, comme deus termes qui portent une forme très antique, et le reste d’un tample où il y a encore plusieurs piliers entiers ; lequel tample ilsdisent avoir esté le tample de leuranlicnc Syhille. Toutefois sur la comice 3 de cest’ église on voit encore cinq ou six grosses lettres qui n’estoient pas continuées ; car la suite du mur est encore entière. Je ne seais pas si au davant il y en a voit, car cela est rompu; mais en ce qui se voit, il n’y a que ce ; EUius 0 L. F. Je ne seais ce que ce peut estre. Nous nous randimes au soir à Romc.quinsc milles; et fis tout ce retour en coche sans aucun ennuis contre ma coustume. Ils ont un’ observation ici beaucoup plus curieuse qu’ailleurs; car ils font differancc aus rues, aus cartiers de la ville, voire aux departemens de leurs maisons pour respect de la santé, et en font tel estât qu'ils changent de habitation aus sesons; et de ceus mesmes qid les louent, qui" tient deus ou trois palais de louage à fort grand despance pour se remuer aux sesons, selon l'ordonance de leurs médecins. Le 15 d’avril, je fus prandre congé du maistre dcl Sarro Pitllazzo et de son compaignon, qui me priarent «ne me servir pouint de « la censure de mon livre8, en laquelle autres « François les avoint avertis qu'il y avoit plu-
(!) Particuliers.— (i; La maison de plaisance.— s) lc coupc ou traverse.
(i) C’est ..a -dire dans ta inCdectne.— ;5]Corotdjc.— {GJ Cercllius. — (o Tel.
(S) C’esl-a-dirc n’y avoir aucun Cgard.
« sieurs sotises; qu'ils honoroint et mon inten- •> lion et affection envers l’Eglise et ma suffi- « sance ; et estimoint tant de ma franchise et » conscience qu’ils remet oint à moi-ntesmes de « retrancher en mon livre, quand je le voudrois » réimprimer, ce que j’y trouverois trop licen- «lieus et enlr’ autres choses les mots de fortune.» lime samblales laisserforteontansde moi. El pour s’excuser deeequ’ils avoint einsi curieusement veu mon livre, et condamné en quelques choses, m’allegarcnt plusieurs livres de r.ostre tamps dccardinaus et religieusdetrès bone réputation, censurés pour quelques teles imperfections, qui ne touchoinl nulemant la réputation de l’aulhur ny de l’euvre en gros ; me priarent d'eider à l’Église par mon éloquence (ce sont leurs mots de courtoisie), et de faire denture en ceste ville paisible et hors de trouble avecqucs eus. Ce sont personnes de grande authorité et cardinalables '.
Nous mangions des artiebaus, des fèves, des pois, environ le mi-mars. En avril, il est jour à leurs dix heures3, et crois aus plus longs jours, à neuf3. En ce tamps là, je prins entr’autres connoistance à un Polonois, le plus privé ami qu’eût le cardinal Hosius*, lequel me fit presant de drus examplaires du livret qu’il a faict de sa mort et les corrigea de sa mein. lacs douceurs delà demure de ceste ville s’estoint de plus de moitié augmentées en la pratieant; je ne goûtai jamais air plus tamperé pour moi ny plus commode à ma complexion. Le 18 de avril, j’alai voir le dedans du palais du Sor Jan George Ccsarin, où il y a infinies rares anticailles et notamment les vraies testes de Zenon, Possidunius, Euripides cl Carneades, conte portent leurs inscriptions graques très antienes5. Il a aussi les porlrels des plus belles dames romaines vivantes et de la scignora Chrlia-Fascia Farnèse, sa lame, qui est sinon la plus agréable, sans contpareson la plus eimable famé
(l) F.n étal iTétrc cardinaux, comme on dit cardinal pa- |wWr.
(î) C'esl-â-dirc environ A quatre heures et demie ou cinq heures du matin.
(T»; Environ A trois heures du matin.
(I) Cardinal polonais, qui flt l'ouverture du concile de Trente en qualité de légat du pape Pie IV. Grégoire XIII le Cl pytilencicr de FEgltec romaine, et il mourut A Rome en 1379. Aimi sa mort était récente.
(5j La plupart de oes têtes doivent être maintenant au Capitole.
qui fût pour lors à Rome, ny que je sesclie ail- : leurs. Celui ci dict estre de la race des Cœsar, et porte par son droit le gonfalon de la noblesse romeinc; il est riche et a en ses armes la colonne avec l’ours qui y est attaché et au dessus de la colonne un’egle eploiée'.
C'est une grande beauté de Rome que les vignes et jardins, et leur seson est fort en esté.
Le mercredy 19 d’avril, je partis de Rome aprèsdisner, et fumes conduits jusques au pont de Mole 4 par MM. de Marntoutiés 3 de la Trimouille, du liellav et autres jantils homes. Aïant passé ce pont, nous tournâmes à mein droite, laissant à mein gauche le grand chemin de Viterbc par lequel nous estions venus à Rome, et à mein droite le Tibre et les monts. Nous suivimes un chemin découvert et inégal, peufertileet pouint habité; passâmeslelieuqu’on nome prima porta, qui est la première porte à sept milles de Home; et disent aucuns que les murs antiens de Rome aloint jusques là, ce que je ne treuve nullemant vraisamblable. Le long de ce chemin, qui est l’antiene n'a Flaminia *, ilvaquelqucs antiquités inconnues et rares ; et vinmes coucher à
Castel-Novo, sese mille, petit castelet qui est de la case3 Colonne, enseveli entre des montaignetes en un sit qui me representoit fort les avenues fertiles de nos montagnes Pirenées sur la route d’Aigues-Caudes. Landemain 20 d’avril, noussuivimescc mesmcpaïsmontucus, maistrès plesant.fertileét fort habité, et vinmes arriver à un fons le long du Tibre à
Borguet3, petit castelet npartenant au duc Octavio F’arnèse. Nous en partîmes après disner, et après avoir suivi un très plesant vallon entre ces collines, passâmes le Tibre à Corde 7, où il se voit encore des grosses piles de pierre, reliques du pont qu’ Auguste y avoit faict faire
(IJ Ko voici le blason i>nr Vulson : (For, a un ours de sable ainusclc d'argent, et liô par une chaîne de même à une colonne d'azur, surmontée d’un aùj/al c sable, Uccquêct meuibré de gueules. Cimier, un aigle de sable. Supports, deux aigles de mémo. Décolle maison Cézariniesl sorti un cardinal Fan <513, contre lequel parut celle pasquiuade Urâo de son Cru ;
llcihlc at/uilwn hnptrio, Columnis rcütL cotumnain ,
Vrsatn L'rsis: r&nanclseki calma libi.
I jc duc de Cahilnnovn (JcnnCésnrioi), barou romain, fui chevalier des ordres sous l^ouis MU.
(2) Poule-Mole.— (r>) C'est; Xoirmoulier.— (f) Voie FUiuiuiciinc
—(X) Ou maison.— (o) Borgliello.— % Orta.
Mohtàicm.
ros
pour atachcr1 le païs des Sabins, qui est celui vers lequel nous [tassâmes, aveq celui des Falisques, qui est de l’autre part. Nous rencontrâmes apr.: s Otricoli, petite villettc apartenant au cardinal di Perruggi* Au davant de cesle ville, il se voit en une belle assietc des ruines grandes et importantes ; le païs montueus et inlinimant plesant presante un prospect de région toute bossée, mais très fertile partout et fort puplée. Sur ce chemin, se rencontre un eserit3, où le pape4dict avoir faict et dressé ce chemin, qu’il nomme Fia Boncompaignon s, desonnom. Cest usage de mettre einsi parescrit et laisser tesmouignage de tels ouvrages, qui se voit en Italie et Allemaigne, est un fort bon egaiilon ; et tel qui ne se soucie pas du publiq sera acheminé, par cest’ esperance dereputation de faire quelque chose de bon. De vrai, ce chemin estoit plus lapluspart malaisé, et à-presant on l'a randu' accessible aus coches roesmes jusques à Lorctte. Nous vinmes coucher à
Narni, dix milles, Xumia en latin, petite ville de l’Eglise, assise sur le haut d’un rochier, au pied duquel roule la Irivierc Negra «, Mar en latin; et d’une part ladite ville regarde une très plcsantc plene où ladicte rivicre se joue et s'enveloppe eslrangomant. 11 y a en la place une très belle fontcnc. Je vis le dôme, cl y remarcai cela que la tapisserie qui y est a les escrits et rimes francoises denostre langage antien.Jcne sceus aprendre d’où cela venoil 7 ; bien aprins je du peuple qu’ils ont de tout tamps grand’inclinationànostre faveur. Ladicte tapisserie est iiguréc delà Passion, et tient tout l’un costéde la nef. Parcequc Pline dict qu'en ce lieu là se treuve certcine terre qui s’amollit par la chaleur et se seche par les pluies, je m’en enquis aus lmbilans.quin'ensçaventrien. llsont.à un mille près de là des eaus fredesqui font mesme cffaicl des nostres chaudes ; les malades s’en servent, mais elles sont peu fameuses. Le logis, selon la forme d'Italie, est des bons, si est-ce qne nous n’y avions pouint de chandelle, eins 3 par tout de la lumière à huile. Le 21 , bon matin, nous descendîmes en une très plcsantc vallée où court ladicte rivière Negra, laquele ri-
(I) Joiodre.— (ï) De pmiseia.— (3) Cne inscription latine.
(4) Toujours Grégoire XIII i— (5) Voie ou chemin de Bouncoinpngnou. — ;ii) Xera. — (7) Vraisemblablement des Français, que les guerres d'Italie y firent passer sous Charles VIII, i Louis XII et François !«.— ($) Jfcvis.
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viere nous passâmes sur un pont aus portes de Terni que nous traversâmes, et sur la place vismes une colonne fort antique qui est encore sur ses pieds. Je n'y aperçus nulle inscription, mais à costé il y a la statue d’un lion relevée, audessous de laquelle il y a en vieilles lettres une dédicace à Neptune, cl encore ledict Neptunus insculpé* en marbe atout9 son équipage. En ceste mesme place il y a une inscription, qu’ilsont relevée en lieueminant, à un A. Pornpeius A. F. Les habilansde ceste ville, qui se nome Interamnia, pour la rivierede Negra quila pressed’un costé et un autre ruisseau par l'autre, ont érigé une statue pour les services qu’il a faict à ce peuple ; la statue n’y est pas, mais je jugeai la vieillesse de cest escrit, par la forme d’escrire en diptonge 3 perirulcit * et mots semblables. C’est une belle villete, en singulièrement plesante assiete. A son cul, d'où nous venions, elt’ala pleine très fertile deceste valée, et audelàles costeaus les plus cultivés, habités; et, entr’autres choses, pleinsde tant d’oliviers, qu’il n’est rien de plus beau à voir, atanduque, parmi ces couteaus, il y a quelquefois des montaignes bien hautes qui se voient jusques sur la sime labourées et fertiles de toutes sortes de fruis. J’avois bien fort ma cholique, qui m'avoit tenu 24 heures, et estoit lors sur son dernier effort ; je ne lessai pourtant de m’agréer de la beauté de ce lieu là. Delà nous nous engajames un peu plus avant en l’Appennin, et trouvâmes que c’est à la vérité une belle grande et noble réparation que de ce nouveau chemin que le pape y a dressé, et de grande despanse et commodité. Le peuple voisina esté constreint à le bastir; mais il ne se pleint pas tant de cela que sans aucune récompense où il s’est trouvé de» terres labourables vergiers et choses samblables. On n'arien espargné pour ceste esplanade. Nous vismes à nostre mein droite une teste de colline plesante, sesie » d’une petite villete. Le peuple la nome Colle Scipoli 7 : ils disent que c'est antienemant Castrum Scipionis. Les autres montaignes sont plus hautes, seches et pierreuses, entre lesquelles et la route d’un torrant d’hyver, nous nous randismes à Spoleto », dix-huit milles, ville fameuse et commode, assise parmi ces montaignes et au
(I) Sculpté en bai-reBef.— (3) Arec «on char « «on trident.— (3) Diphtongue.— (i) Pour pcrkuUt.—'fi) liarut. (0) Occupée par. (7) CoUiscipoU.— (8J Spotcue,
bas. Nous fumes constreins d’y montrer nostre bolielte ‘, non pour la peste, qui n’estoit lors en nulle part d ltalie, mais pour la creinte en quoi ils sont d’un Petrino, leur ciloïon, qui est le plus noble * bani volur d'Italie, et duquel il y a plus de fameus exploits, duquel ils craignent et les villesd’alentour d’élre surpris. Ceste contrée est seméede plusieurs tavernes ; et où il n’ y a pouint d'habitation, ils font des ramées 3 où il y a des tables couvertes et des eufs cuits et du fromage et du vin. Ils n’y ont pouintde burre et servent tout fricassé de huille. Au partir de là, ce mesmejour après disner, nous noustrouvasmes dans la vallée de Spoleto, qui est la plus bele pleine entre les montaignes qu’il est possiblede voir, large de deus grandes lieues de Cascoingne. Nous descouvrions plusieurs habitations sur les croupes voisines. Le chemin de ceste pleine est de la suite de chemin que je viens dédire du Pape, droit à la ligne, corne une carrière faicte à poste 4. Nous laissâmes force.villes d’une part et d’autre , entr’autres sur la mein droite la ville de Terni . Servius dict sur Virgile, que c’est Olivi favaque mutiicw , de quoi il parle liv. VII . Autres le nient et argumentent au contrera. Tant-y-a que c’est une ville pratiquée sur une haute montaigne, et d’un endret étendue tout le long de sa pante jusques à mi montaigne. C’est une tri s-plesante assiete, que ceste montaigne chargée d’oliviers tout au tour. Par ce chemin là nouveau, et redressé depuis trois ans, qui est le plûs beau qui se puisse voir, nous nous randismes au soir à Foligni s, douze milles, ville belle, assise sur ceste pleinequimc représenta à l’arrivée le plan de Sainte-Foi », quoiqu’il soit beaucoup plus riche et la ville beaucoup plus bele et peuplée sans compareson. 11 y a une petite rivière ou ruisseau qui se nome Topino. Cete vile s’apelloit antiennement Fulignium, autres1 Fulcinia, bastie au lieu de Forum Flaminium. Les hosteleriesdecestc route, ou la pluspart, sont comparables aux françoises, sauf que les chevaus n’y trouvent guiere que du foin à manger. Ils servent le poisson mariné et n’en ont guiere de frais. Ils serrent des fèves crues par toute
(I) Billet de saoté.— (*} Célèbre ou tatneux.
(3) Treilles ou sallcs-vcrlcs.
—(4) Exprès. — (B) Foligoo.
(6) Saime-Foi en Périgord, près du cbAlcau de Montaigne. Voyez ci-dessus, art . Kcmpicn .
(7) El selon d'autres. ^
l'Italie, et de* pois et des amandes vertes, et ne font guiere coire les artiebaux. Leurs aires • sont pavés de carrean. Ils atachent leurs beufs par le nraffle, atout * un fer ijai leur peree l’entre-deus des naseaus corne des buffles. Les mulets de bagage, de quoi ils ont foison et fort beaus, n'ont leurs pieds de devant ferres à nostre mode, eins 3 d’un fer ront, s'entretenant tout autour du pied, et plus grand que le pied. On y rencontre en divers lieus les moines qui donent l’eau benite auspassans, et en atandent l’aumosne. et plusieurs enfansqui demandent l’aomosne, prometant de dire loute leur disenede pati-nostres, qu’ils montrent en leurs meins, pour celui qui 1a leur aura baillée. Les vins n’y sont guiere bons. Landemain matin, aiant laissé ceste l>ele pleine, nous nous rejetasmes aucheminde la montaigne, où nous retrouvions force beles pleines, tantost à la teste, tantost au pied du mont. Maissurlejcomancemant de ceste matinée, nous eosmes quelque tamps un très bd object de mille diverses collines, revestuesde toutes pars de très beaus ombrages de toute sorte de fruitiers et des plus beaus bleds qu’il est possible, souvant en lieu si coupé et pracipilus», quec’estoit miracle que sulemant les ehevaus puissent avoir accès ; les plus beaus vallons, un nombre infini de ruisseaus, tant de maisons et villages par- ci par-là, qu’il me resouvenoit des avenues de Florence, sauf que ici il n’y a nul palais ny maisons d’apparence; et là le terrein est sec et stérile pour la pluspart, là-où» en ces collines il n’y a pas un pousse de terre inutile. Il est vrai que la seson du printamps les favorisoit souvant. Bien louin audessus de nos testes, nous voions « un beau vllage, et sous nos pieds, corne aus Antipodes, un’autre, aiant chacun plusieurs commodités et diverses : cela mesme n’y done pas mauvès lustre, que parmi ces montaignes si fertiles l'Apennin montre ses testes refrongnees et inaccessibles, d’où on voit rouller plusieurs torrans, qui aiant perdu ceste première forie se rendent là tost après dans ces valons des ruisseaus très plesans et très dous. Parmi ces bosses ’, on descouvre et au haut et au bas plusieurs riches pleines, grandes par fois à perdre de veue par certcin biais du prospect. Il ne me samble pas
(I) Ou plancher».— (i) *»*.— (3) Hais . — (a) PrSclpUevr, escarpe.
(s) tu ko TW — ,'n) Yojto ■».—(!; Hantons, montagne».
que nulle peinture puisse represanter un si riche païsage.De-là nous trouvions le visage de nostre chemin, tantost d’une façon, tantost d’un autre, mais tousjours la vole très aisée; et nous randismes à disner à
La Muccia, vingt milles, petite vilote assise sur le fluve de Chiento. Delà nous suivismes un chemin bas et aisé au travers ces mon s ; et pareeque j’avoi doné un soufflet à nostre vetturin*, qui est un grand excès selon l’usage du pals, temouin le vetturinquitualeprincede Tresignann, ne me voyant plus suivre audict vetturin, et en estant tout à part moi un peuen humur* qu’il fit des informations ou autres choses, je m’arrestai contre mon dessein (qui estoit d’aler à Tolentino) à souper à
Val-chimara, huit milles, petit village, et la poste, surladicte rivière de Chiento. Le dimanche lendemein nous suivismes tousjours ce vakm entre des montaignes cultivées et fertiles jusques à Tolentino, petite villcte au travers de laquelle noos passâmes et rencontrâmes après le pals qui s’aplanissoit, et n’avions plus à nos flancs qoe des petites cropes5 fort accessibles, rapportant» ceste contrée fortàFAgenois, où il est le plus beau le long de la Garonne; sauf que, comme en Souisse, il ne s’y voit nul chasteau ou maison de gentilhomme, mais plusieurs villages outilles sur les eosteaus. Tout cela fut. suivant le Chiento, un très beau chemin, et sur la tin, pavé de brique, par où nous nous randismes à disner à
Maeerata, dix-huit milles, belle ville de la grandur de Libourne , assise sur un haut en forme approchant du ront, et se haussant de toutes parts egalemant vers son vantre. II n’y a pas beaucoup de bastimans beaus. J’y remarcai un palais de pierre de taille, tout taillé par le dehors en pouinte de dfamans, carrée, corne le palais du cardinal tfEate àJFerrare*; eestc forme de constructore°est plesante à la veue. L’antrée de ceste ville, e’est une porte neufve, où fi y a <f escrit : Porta Boneompaigno, en lettres d’or; e’est de la suite des chemins que ee pape a redressés ; e’est ici le siège
(I) Voiturier.— (S)|C'est-it-dire inquiet. —(S) Croupes, collines, butte», monticules.
(») Faisant ressembler.
(5j U palais du Luiombours peut donner une Idée <fc;ectle architecture en Omsn/je.
(ti) On dit maintenant «raclure et conuroclkm.
VOYAGES
du légat pour le pais de la Marque1 *. On vous presanlc en ces roules la cuisson du cru, quand ils offrent leurs vins; car ils en font cuir et bouillir jusques au decliet de la moitié pour le randre meillur. Nous sautions bien que nous estions au chemin de Lorettc, tant les chemins estoint pleins d'alans et venons; et plusieurs, non homes particuliers sulemant , mais compaignies de personnes riches faisans le voïage à pied, veslus en pèlerins, et aucunis avec un’enseignc et puis un crucifix qui marchoit davant, et eus vestus d’une livrée. Après disner, nous suivismes un pais commun, tranchant1 tantost des pleines et aucunes rivières, et puis aucunes collines aisées, mais le tout très fertile, et le chemin pour la pluspart pavé de carreau couché de pouintc3. Nous passâmes la ville de Recanati, qui est une longue ville assise en un haut, et ctandue suivant les plis et contours de sa colline , et nous randismes au soir à
lorettc, quinze milles. C’est un petit village clos de murailles 'et fortifié pour1 l’incursion des Turcs, assis sur un plant un peu relevé, regardant une très-bele pleine, et de bien près la mer Adriatique ou golfe de Venise ; si qu’ils disent que, quant3 il fait beau, ils descouvrent au delà du golphe les montaignes de l’Esclavonic; c’est enfin une très bele assiette. Il n’y a quasi autres habitans que ceus du service deceste dévotion, corne hostes plusieurs ( et si les logis y sont assez mal propres), et plusieurs marchons, sçavoir est, vandurs,;dc cire, d’images, de patc-nostres, a y nus Dei, de Sah alors et de tcles danrées, de quoi ils ont un grand nombre de beles boutiques et richemant fournies. J’y lessai près de 50 bons escus pour ma part. Les prestres, jans d’Église et colliegc de jésuites, tout cela est rassemblé en un grand palais qui n’est pas antien, où loge aussi un gouvernur, home d’église, à qui on s’adresssc pour toutes choses, sous l’autorité du légat et du pape. Le lieu de la dévotion, c’est une petite maisonele fort vieille et chctifve, bastie de brique, plus longue que large1. A sa teste on a faict un moïens, lequel moïen a à chaque costé une
(1) La Mardic d’Aucdoc.— (S) Traversant.— (s) ou comme
on dit, pore de champ.— (i; C’est-à-dire contre. — (3) Quanti
(6) vendeurs.— P) On la nomme la SanurCata.
(S) Nous n’avons pu deviner ce que Uoutaigue appelle un
moyen. Est-ce uu mur de face ou une espèce de portail ?
porte de fer; à l’cntrcdusunc grille de fer; tout cela grossier, v ieil et sans aucun appareil de richesse. Ccste grile tient lalargeur d une porte à l’autre; au travers d’icelle, on voit jusques au bout de ccste logette; et ce bout, qui est environ la cinquiesme partie de la grandur deceste logette qu’on renferme, c’est le lieu de la principale relligion1. Là se voit, au haut du mur, l’image Nostre Dame, faite, disent-ils, de bois; tout le reste est si fort paré de vœux 1 riches de tant de lieus et princes, qu’il n’y a jusques à terre pas un pousse vuide, et qui ne soit coûter! de quelque lame d’or ou d’arjant. J’y peus trouver à toute peine place, et avec beaucoup de faveur, pour y loger un tableau3 dans lequel il y a quatre ligures d’arjant attachées : celc de Nostre Dame, la miéne, celc de ma faine, celc de ma fille. Au pied de la miéne, il y a insculpé4 sur l’arjant : Mirlmcl Montana», Gallus Yasco, Equcs Rcyii Ordinis 1581 5; à celc de ma faîne : Vrarucica Cussanianauxor «; à celc de ma fille, Lconora Montana filia unira' ; et sont toutes de ranc à genous dans ce tableau, et la Nostrc-Dameau haut au devant. 11 y a un’autrc anlrée en ceste chapelle que par les deus portes de quoi j’ai parlé, laquelle anlrée respont au dehors. Entrant donc par en là ceste chapelle, mon tableau est logé à mcin gauche contre la porte qui est à ce couin, et je l'y ai laissé très curicusemant ataché et cloué. J’y avois faict mettre une chcnettc et un aneau d’arjant, pour par icelui le pandre à quelque clou; mais ils aimarent mieus l’attacher tout à faict. En ce petit lieu est la cheminée de ceste logclle, laqucllevousvoiez en retroussant certeins vieus pansiles8 qui la couvrent. Il est permis à peu d’y entrer , voire par l’cscriteau de devant la porte, qui est de métal très richemant labouré, et encore y a-t -il une grille de fer audavant ceste porte; la defanrey est que, sans le congé du gouvernur, nul n’y entre. Entr’aulrcs choses, pour la rarité, on y avoit laissé parmi d’autres presans riches le cierge qu’un Turc frcchemant y avoit envolé9, s’estant
(I) Ou dévotion. — (i) I)’ cx-volo.— ;X| Cadre.— (I) Gravé , ciselé.
(0) « Miclict de Montaigne, français et Gascon, cticvoSer de l’ordre du roi, tsst.u
(fi) « Françoise de la cliavsaigtie, sa femme. « p| « Lémior de Montaigne, leur fille unique, n *
(8) Rideaux, pemHla, panai pniMtrs.
(9) Sur le vœu d’un Turc à la eaiutc Vierge, voyez le Para-
voué à ceste Nostre-Damc, estant en quelque extrême nécessité cl se voulant eider de toutes sortesde cordes. L’autre part de ceslecaseUe’ , et la plus grande sert de chapelle, qui n'a nulle lumière de jour et a son autel audrssous de la grille contre ce moîen duquel j’ay parlé. En ceste chapelle il n’y a nul ornement, ny banc, ny accoudoir, ny peinture ou tapisserie au mur; car de soi-mesmes il sert de reliquerc. On n’y peut porter nulle espée ny armes, et n’y a nul ordre ny respect de grandur. Nous Usines en ceste chapelle-là nos Pasques, ce qui ne se permet pas à tous ; car il y a lieu destiné pour cest cflaict, à cause de la grand’pressc d’homes qui ordineremant y communient. 11 \ a tant de ceus qui vont à toutes heures en ceste chapelle qu’il faut de bon’heure mettre ordre qu’on y face place. Un jésuite alternant m’y dit la messe et dona à communier. 11 est défendu au peuple de rien esgratigner de ce mur; et s’il éloit permis d’en amporter, il n’y en auroit pas pour trois jours. Ce lieu est plein d'infinis miracles, de quoijemeraporte aus livres; mais il y en a plusieurs et fort recens de ce qui est mésavenu à ceux qui par dévotion avoint emporté quelque chose de ce bastimant, voire par la permission du pape ; et un petit lopin de brique qui en avoit été osté lors du concile de Tranlc y acsié rapporté. Cestecasete est recouverteetappuyée par le dehors en carré du plus riche bastimant, le plus labouré1 et du plus beau mabre qui se peut voir, et se voit peu de pièces plus rares et excellantes. Tout autour et au dessus decc carré, est une bclc grande église, force beles chapelles tout autour, tumbeaus, et enlr’autrcs celui du cardinal d'Amboise que M. le cardinal d’Armaignac y a mis. Ce petit carré est corne le cœur3 des autres églises ; toutefois il y a un cœur, mais c’est dans une encoingnure. Toute ceste grande église est couverte * de lableaus, peintures et histoires. Nous y vismes plusieurs riches omemans, et m’étonai qu’il ne s’y en voïoit encore plus, veu le nom fameus si antienemant de ceste église. Je crois qu’ils refondent les choses antienes et s’en servent à autres usages. Ils estiment les aumônes en arjant monoïé à dix mille escus5. Il y a là plus d’appa-
ttl t ouvert du P. Paul du Barri, 1. c. 9, dévotion 4, p. 331 de In wi/iéme édition. Lyon, IG58.
(I; Petite maison. — fi) Travaillé.— (S) CiKPur.— (*, Tapissée, remplie.— (i) par an.
rance de rclligion qu'en nul autre lieu que j’aïc veu. Ce qui s'y pert, je dis de l'orjant ou autre chose digne, nond'cslrc relevée sulemant, mais desrohée pour les jans de ce meslier, celui qui le trouve le met en certein lieu publique 1 et destiné à cela; et le repranl là quiconque le veut reprandre, sans connoissance de cause1. I! y avoit, quand j’yestois, plusieurs tcles choses, pate-noslres, mouchoirs, boursçssans aveu, qui etoint au premier occupant. Ce que vous achetez pour le service de ï Église et pour y laisser, nul artisan ne veut rien de sa façon, pour, disent ils, avoir |>art à la grâce; vous ne paicz que l'arjant ou le bois, d’aumosne et de libéralité bien, mais en vérité ils le refusent ; les jans d'église, les plus officieux qu’il est possible à toutes choses ; pour la confesse, pour la communion, et pour telle autre chose ils ne prenent rien. 11 est ordincre de doner à qui vous voudrez d’entre eus de l’arjant pour le distribuer aux pauvres en vostre nom, quand vous serez parti. Corne j’estois cnccsacrerc3, voilà arriver un homme qui offre au premier prestre rancontré une coupe d’arjant en disant en avoir lait veu; et parccquc il l'avoit faict de la despansc * de douze escus, à quoi le calice ne rcvenoit pas, il paya soudein le surplus audiet prestre, qui pledoit du païcmant et de la monnoie3, corne de chose duc très cxaclemanl, pour eider à la parfaicte et eonsciantieusc execution de sa promesse ; cela faict, il fit entrer cest home en ce sacrere, offrit jui-mesmes ce calice à Noslrc-Damc et y faire une courte oreson, et l'arjant le jeta au tronc commun. Ces exemples, il les voient tous les jours et y sont assez nonchalans. A peine est reçu à doner qui veut, au moins c’est faveur d’estreaccepté. J’y arreslai lundi, mardi et mercredi matin ; après la messe, j’cnuparlimcs. Mais, pourdirc un mot de l’experience de ce lieu où je me plus fort, il y avoit en mesme tamps là Michel Marteau7, seigneur de la Chapelle, Parisien, junc
(t) Public. — (3) Sans s'informer qui l'y a luis.— {3; Dans ce lieu *ainl, do sacrarlum.
(4) C’esl-à-dirc du prix.
fr) Cherchai! à lui prouver combien l'offre de celle coupe cl le surplus de sou pris était payé en argent.
(n) Nous en.
(7) Ce nom de Marteau ne se trouve point dans une Xomntchitine alphabétique des nobles de Paris ci des provinces voisines, d'environ t5(K>0 noms, manuscrit de la Qu du seizième siècle. Ce jeune homme miraculé était peut-être (Us de quelque
no
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home très riche, aveq grand trein. Je me fis fort particulièrement et curicusemant reciter et à ' lui et aucuns de sa suite, l’cvcnetnant de la guérison d’une jambe qu’il disoit avoir eue de ce lieu ; il n’est possible de mieus nv plus exactemant former l’elTaict d’un miracle. Tous les chirurgiens de Paris et d’Italie s’y étoint faillis. Il y avoit despandu* plus de trois mille escus ; son genou enflé, inutile et très dolureus, il y avoit plus de trois ans, plus mal, plus rouge, enflammé et enflé, jusques à lui doner la lievre; en ce mesme instant, tous autres médicatnans et secours ahandonés, il y avoit plusieurs jours ; dormant, tout à coup, il songe qu’il est guéri et lui samble voir un escler ; il s'eveille, crie qu’il est guéri, apele ses jans, se leve, se promené, ce qu’il n’avoit faict onques puis son mal ; son genou désenfle, la peau flétrie tout autour du genou et corne morte, luialla tousjours despuis en amendant, sans null’autre sorte d'eide. Et lors il estoit en cet ctat d'entiere guérison, estant revenu à Lorette ; car c’estoit d'un autre voîage d’un mois ou deus auparavant qu’il estoit guéri et avoit esté ce pendant à Home aveq nous3. De sa bouche et de tous les siens, il ne s’en peut tirer pour certein que cela. Le miracle du transport de ceste maisonetc, qu’ils ticnent estre celle-là propre où en Nasaret nasquit Jesus-Christ, etson remuement premieremant en Esclavonie, et depuis près d’ici et enlin ici, est attaché* à de grosses tables de mabre en l’église le long des pilliers, en langage italien, esclavon, franco», alemant, espaignol. Il y a au coeur3 un’enseignc» de nos rois pandue, et non les armes d’autre roy. Ils disent qu’ils y voient souvant les Esclavons à grans tropes venir à ceste dévotion, aveq des cris d’aussi loin qu’ils descouvrent l’église de la mer en hors, et puiss ur liens tant7 de protestations et promesses à Nostre-Damc, pour retourner à eus*; tant de regrets de lui avoir doné occasion de les abandoner que c’est mer-
homme uottt'ftiN, riche mahdthr île ce temps-là ; car Paris en foisonnait déjà, suivant Mnm.iiul, et la Chaue-a-ix-L orrons. L'ablié 1/inruf n’en fait non plus aucune mention dans la no* Uce des quatre villages du nom de la ChaprOe, que comprend son Histoire de la vHle ci du diocèse de Par/#.
(I) C'est-à-dire par lui et paraucuns.— (i) Dépensé.
(3) C'est-à-dire pendant que nous y étions. — (A) Inscrit, gravé.— (3) Choeur.— (G) L’écusson de France.
(I Supplées : Us ont, ils temoignoul.
W Sc convertir, on de coquius devenir honnêtes gens.}
veille. Je m’informai que de Lorette il se peut aler le long de la marine en huit petites journées à Naples, voiage que je desire de faire. II faut passer à Peseare'et à la cita de Chiete, où il y a un procaecio* qui part tous les dimanches (tour Naples. Je offris à plusieurs prestres de l’arjant ; la pluspart s’obstina à le refuser ; et c.eus qui en aeceptarent, ce fut à toutes les difficultés du monde. Ils tiennent là et gardent leur grein dans des caves, sous la rue. Ce fut le 25 d’avril que j’offris mon vcu. A venir de Home à Lorette, auquel chemin nous fumes quatre jours et demi, il me coula six escus de monnoïe, qui sont cinquante sols pieee pour cheval, et celui qui nous louoit les chevaus les nourrissoit et nous. Ce marchéest incommode, d'autant qu'ils hastent vos journées, à cause de la despance qu’ils font, et puis vous font Ireter* le plus escharsemanl * qu’ils peuvent. Le 26, j’allai voir le port à trois milles delà, qui est beau, et y a un fort qui despant de la communautédi Ricanate». Don Luca-Giovanni, bénéficiaient Giovanni-Gregorio da Calli, custode de la Secrestia7, me donnèrent leurs noms, affin que, si j’avais affaire d’eus pour moi ou pour autrui, je leur escrivissc; ceus-là me firent force courtoisies. Le premier comande à reste petite chapelle et ne vousit* rien prendre de moi. Je leur suis obligé des effaicts et courtoisies qu’ils m’ont faictes de parole. Lediet mercredi, après disner je suivis un pais fertile, descouvert et d’une forme meslée®, et me rendis à souper à
Ancona , quinze milles. C’est la maîtresse villede la Marque w : la Marqueestoit aus Latins Pieimnm11. Elle est fort peupléeet notamment de Grecs, Turs, et Esclavons, fort marchande, bien bastie, eostoïée de deus grandes butes qui se jetent dans la mer, en l’une desquetes est un grand fort par où nous arrivasmes. En l’autre, qui est fort voisin, il y a un’ église entre ces deus butes, et sur les pendants d’icelles, tant d’une part que d’autre, est plantée ceste ville: mais le principal est assis au foi» du vallon et le long de la mer où est nn très-beau port, où il se voit eneores un grand arc a ITio-
(U Pttrara. ■
(i) l’o voUorier.— (3) Aux repas. —(4/ Mesquinement.
(Ai Itecanati.
(G) Bénéficier.— (7) Gardien de la sacristie.— ;8) Se voulut.
(9) varié do sites.— {«0) De la Marche d -Uicéoe.— (Il) LePiccutin.
nur de l'emperar Trajan, de sa famé et de sa I seur Ils disent que souvanl en huit, dix, ou douze heures on trajecte1 en Esclavonie. Je j croi que pour six escus ou un peu plus, j'eusse treuvé une barque qui m’eust mené à Venise. Je douai 33 pistolets3 pour le louage de huit chevaos jusques à Luques, qui sont environ huit journées. Doit le vetturin nourrir les chevaux, et au cas que j’y sois quatre ou cinq jours plus que de huit, j’ai les chevaus, sans autre chose que de payer les despans des chevaus, et garçons. Geste contrée est pleine de chiens couchans excellans, et pour six escus il s’y en trouverait à vandre. Il ne fut jamais tant mangé de cailles, mais bien maigres. J’arrestai le 27 jusques après disner, pour voir la beauté et assiete de ceste ville: à St. Creaco*, qui est l’église de l’une des deus butes, il y a plus de reliques de nom, qu’en église du monde, lesquelesnous furent monstrées. Nousaverasmcs5 quelles cailles passent deçà de la Sclavonie à grand foison, et que toutes les nuits ont tand des rets au bord de deçà et les apelet-on atout3 ceste leur voix contrefaicte 8 et les rapele-t-on du haut de l’air où elles sont sur leur passage ; et disent que sur le mois de septembre elles repassent la mer en Sclavonie. J’ouis la nuit un coup de canon dès la lirusse’, au roiaume et audelà de Naples. 11 y a de lieue en lieue une tour ; la première qui descouvre une fuste 8 de corsere, faict signal atout8 du feu à la seconde vedette, d’une tel vitesse qu’ils ont trouvé qu'en une heure du bout de l’Italie ravertissemant court jusques à Venise. *Ancone s’apeloit ensin 10 antienemant du mot grec ", pourjl'encoingnure que la mer faict en ce lieu ; car ses deus cornes s'avancent et font un pli enfoncé, où est la ville couverte par le davant de ces deus testes et de la mer, et encore par derrière d’une haute 'bute , où autrefois il y avoitunfort. Il y a encore une église grecque, et sur la porte, en une vieille pierre, quelques lettres que je pense sclavones. Les famés sont
(I) Vojez-M la description dan* M. de Lalande, I. VII, p. 380; et dan* M. l'abbé IL, t. VI, p. 483 et suivante*.
fi) On passe.
(S) Ou dctni-pUlole*.
(4) C'cat apparemment une corruption de son Cirtaco, saint Cyriaque, cathédrale d'Ancône.
(Si Reconnûmes, ou apprîmes avec certitude, i
(G) Avec. — (7) L’Abruzze. — (8) Un navire ou bAUmcot de corwirfc-t») at»— tl«) Ains. — (>>) A'yiw», coude.
I ici communemant beles, et plusieurs homes ' honestes et bons artisants. Après disner, nous ; suivismes la rive de la mer qui est plus douce et aisée quelanostrede l’Océan, et cultivée jusques tout joingnant de l’eau, et vin mes coucherà Senigaglia1, vint milles, belc petite ville, assise en une très-bcle pleine tout jouignant la mer; et y faict un beau port, car une rivicre descendant des monts la lave d'un costé. Ils en font un canal garni et revestu de gros pans* d’une part et d’autre, là où les basteaus se mêlent à l'abri ; et en est l’entréeclose. Je n'y vis nulle antiquité ; aussi logeâmes nous hors la ville, en une belle hostclcrie qui est la seule de ce lieu. On l’apeloit anliennement Senogalia, de nos ancêtres qui s’y plantarent , quand Camillus les eut batus ; elle est de la juridiction du duc d'Urbin. Je ne me trouvois guiere bien. Le jour que je partis de Home, M. d’Ossat3se promenant aveq moi, je vousis4 saluer un autre janlilhomc : ce fut d’une telc indiscrétion3, que de mon pousse droit j’allai blccer le couin de mon euil droit, si que le sang en sortit soudein, et y ai eu longtemps une rougeur extrême; lors elle se guerissoit : Erat lune dolorad ungucm sinittrum 8. J’obliois à dire qu’à Ancône en l’église de St. Creaco’, il y a une tumbe basse d’une Antonio Rucamoro paire, maire Valetta, Golla, Aquiluna, Pacioecu L'rbinali, Lueilano nupta*, qui est enterrée depuis dix ou douze ans. Nous en ;partismes bon matin, et suivismes la marine par un très-plesant chemin joingnant nostre disnée; nous passâmes la riviere Métro8, ifclaurus, sur un grand pont de bois, et disnames à Fano, quinze milles, petite ville en une bcle et très fertile pleine, joingnant la mer, assez mal bastie, bien close. Nous y fusmes très bien
(I) Siuigaglia.— (?) De mura.
(3) C’est Habile négociateur, qui fui depuis cardinal. Son extraction était demeurée incoftnuc jusqu’au temps de Malherbe, quelque dJtiij, nce qu'on eût apportée à ta chercher, dîtil dans ses lettres.
(4) Youlsis, voulus.- (r.) C'est-à-dire étourderie ou vivacité.
(G) « La douleur avait passé & la gaucbc. » ,
(7) De saiul Cyriaque.
(8) « D'une Antoinette, Rorcnmoro du côté de son père. Valeur du côté de sa mère. Française cl Gasconne ; mariée à’padocco d'Urbain, originaire portugais. » Iji famille Valette do Parisol (appelée mal A propos de La Valette), qui «q languedocienne et gasconuc, a donné A l’ordre de Malte, en 1337, uu grand-maitre qui régua environ onze nus.
(9) Le Mctauro.
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tretés de pein, de vin et de poisson ; le logis n’y vaut guiere. Ell’a cela sur les autres villes de ccste costc, corne Senigaglia, Pesaro et autres, qu’elle a abondance d’eaus douces, plusieurs fontenes publicques et puis particulières, là ou les autres ont à chercher leur eau jusques à la montaigne. Nous y vismes un grand arc antien*, où il y a un’inscription sous le nom d'Auguste, qui muros dederat . Elle s’apelloit fanum , et esloit fanum forluiut *. Quasi en toute l’Italie, on tamise la farine atout3 des roues, où un boulanger fait plus de liesoingne en un’heurc que nous en quatre. Il se treuve quasi à toutes les hosleleries, des rimeurs qui font sur le champ des rimes accommodées aus assistants*. Les instrumants sont en toutes les boutiques jusques aux ravatidurs3 descarrefours des rues. Cestc ville est fameuse sur toutes ccles d’Italie: de belles famés nous n'en vismes nulle, que très-ledes; et à moi qui m’en enquis à un honeste-home delà ville, il me dit que le siècle en estoit passé. On paie en ceste route environ dix sous pour table, vint sous par jour pour home; le cheval, pour le louage et despants, environ 30 sous: sont 50 sous. Ceste ville est de l’Eglise6. Nous laissâmes sur ceste mesme vole de la marine, à voir uri peu plus outre, Pesaro qui est une bele ville et digne d’estre veuc, et puis Kimini, et puis cet’ antienc Kavcnne ; et notamment à Pesaro, un beau bastimant et d’estrange assiete que faict faire le dued’Urbin, à ce qu’on m’a dict : c’est le chemin de Venise contre lias. Nous laissâmes la marine, et primes à mein gauche, suivant une large pleine au travers de laquele passe Metaurus1. On descouvre partout d'une part et d’autre des très beauscoutcaus8; et ne retire pas mal le visage de ccte contrée6 à la pleine de lilaignacâ Castillon ,n. En ccstcpleinc de l’autre part de cetc riviere fut doncc la bataille de 11 Salinalor el Claudius-Xero contre
(IJ C'est Tare üc Irioiniilic de Ctinstantin, dont on ne voit plus que les ruines.
{$} C’eUiil le temple de la Fortune.— (3) Avec. \
(4) Ou les nomme Improvisateurs.
(6) Ravaudcurs, ou revaudeur». — (tî) Appartient à l'Ëlat ce* ctèsiastique.— (7} Le Mclauro. — (H) Côlenus.
(9) C'est-à-dire et celte contrée no ressemble pas mal à...’
MO) Pans le Périgord, non loin de la Dordogne.
(H) Livius. .
(lü) Tous deux consuls.
Asdrubal où il fut tué1. A l'antréc dcsmont&igitcs qui sc rancontrent au bout de ceste pleine tout sur l’anlrée, se treuve
Kossumbrune*, quinze milles, apartenant au duc d’Crbin : ville assise contre la pantc d’une montaigne, aîant sur le bas une ou deus beles rues fort droites, égalés et bien logées 3; toutefois ils disent que cens de Fano sont beaucoup plus riches qu’eus. Là il y a sur la place un gros piédestal de mabre aveq une fort grande inscription qui est du tamps de Trajan, à l'honur d'un particulier habitant de ce lieu, et un’autre contre le mur qui ne porte nulle enseigne du tamps. C’estoit antienemant Forum Sempronii; mais ils tienent que leur première ville estoit plus avant vers la pleine, et que les ruines y sont cncores en bien plus bele assiete. Cestc vile, a un pont de pierre pour passer le Metaurus vers Home, per t iam Flamifiiam *. Parce que j’v arrivai de bon, heure, (caries milles sont petites et nos journées n’estoint que de sept ou huit hures à chevaucher), je parlai à plusieurs honeslesjans qui me contarent ce qu’ils savoint de leur ville et environs. Nous vismes là un jardin du cardinal d’Urbin, et force pieds de vigne entés d’autre vigne. J’entretins un bon borne faisur3 de livres, nomé Vincenlius Castellani qui est de là. J’en partis landemcin matin , et après trois milles de chemin, je me jetai à gauche et passai sur un pont la Cardiana, le fluve6 qui se mesle à Metaurus et fis trois milles le long de aucunes montaignes et rochiers sauvages, par un chemin étroit et un peu mal aisé, au bout duquel nous vismes un passage de bien 50 pas de long, qui a esté pratiquéau travers de l'un de ces haus rochiers. Et pareeque c’est une grande besouingne, Auguste, tpii y mit la mein le premier , il y avoit un inscription en son nom, que le tamps a elîacée ; et s’en voit encores un'autre à l’autre bout, à l’honur de Vespasien. Autour delà il se voit tout plein de grans ouvrages des b&slimans du fons de l’eau, qui est d’une extreme liautur ; audessous du chemin , des rochiers coupés et aplanis d'une espessur infinie ; et le long de tout cc chemin, qui est via Flaminia, par où on va à Home, des traces de leur gros
(I) Asdrubal.— fâ} Foswmbronc.— (5) Située». — (4) par la voie Klamitilenno.
(S) Faiseur. :
(0) Le fleuve ou4la rivifcro qui se jette dans le Metauro.
pavé qui est enterré pour la pluspart, et leur i chemin qui avoit (Ü pieds de large n’en a plus quatre. Je m'cslois détourné pour voir cela ; et repassai sur mes pas, pourreprandre mon chemin que je suivis par le bas d'aucunes montaignesaccessibles et fertiles. Sur la fin de nos- Ire trete, nous comançames à monter et à descendre, et vînmes à
)' Urbin, seize milles 1 * , ville dc'pcu d’excellence, sur le haut d’une montaigne de moïene hautur, mais se couchant de toutes parts selon les pantesdu lieu, de façon qu’elle n’a riend’esg»l. et partout il y a à monter et descendre. Le marché yestoit, car c’estoit sammedi. Nous y visnies le palais qui est fort fameus pour sa beauté: c’est une grand’masse, car elle prant jusques au pied du mont. La veue s’estand à mille autres montaignes voisines , et n'a pas beaucoup de grâce. Corne tout ce bastimant n’a rien de fort agréable ny dedans ny autour n’aïant qu’un petit jardinet de 25 pas ou environ, ils disent qu’il y a autant de chambres que de jours en l’an; de vrai, il y en a fort grand nombre et à la mode de Tivoli et autres palais d'Italie. Vous voiez au travers d’une porte, souvant 20 autres portes qui se suivent d’un sans1, et autant par l'autre sans, ou plus.
Il y avoit quelque chose d’antien, mais le principal fut hasti en 1476, par Frédéric Maria de la Rovcre, qui ha Icans* plusieurs titres et grandurs de ses charges ot exploits de guerre; de quoi ses murailles sont fort chargées, et d'une inscription qui dict que c'est la plus bele maison du monde. Ell’est de brique, toute faicte à voûte, sans aucun planchier, corne la pluspart des bastimants d’Italie. Cestui-ci3 est son arriéré neveu4 *. C’est une race de bons princes et qui sont cimes de leurs sujets*. Ils sont de pere en fis tous jans de lettres, et ont en ce palais une bele librairie; la clef ne se treuva pas. Ils ont l'inclination espaignolc. Les armes du roy d’Espaigne se voient en ranc de faveur, et l’ordre d’Engleterrc et de la Toison , et rien dunostre. Ils produisent eus-mesmes en peinture le premier duc d’L’rhin, june home qui fut tué par ses sujets pour son injustice: il n’estoit
(I) Sens.— Qui a ld.— p) Le priuce régnant.
(IJ De Erédéric-Aïarie de la Rovère.
P) Il y a quelques exceptions a faire pour les deux papes
qu’ciie a donnés, pour Slxto IV et Jutes II, son neveu ,
Mohtaioxk,
i pas de ceste race. Celui-ci a épousé la sur1 de M. de Ferrare, plus vieille que lui de dix ans. Ils sont mal cnsamble et séparés, rien que pour la jalousie d’elle, à ce qu’ils disent. Ensin*, outre l'eagc qui est de 45 ans, ils ont peu d’espcrancc d’enfants, qui rejetera, disent-ils, cestc duché à l'Eglise ; et en sont en peine. Je vis là l’effigie au naturel de Picus Mirandula* : un visage blanc, très-beau, sans barbe, de la façon de 17 ou 18 ans, le nez longuet, les yeus dous, le visage maigrelet, le poil blon4, qui lui bat jusques sur les espaulcs, et un estrange acoutremant. Ils ont en beaucoup de licus d'Italie ceste façon de faire des vis®, voire fort droites et étroites, qu’à cheval vous pouvez monter à la sime ; cela est aussi ici avec du carreau mis de pouinte®. C’est un lieu, disentils froit; et le duc faict ordinere 7 d’y estre sulemant l’esté. Pour prouvoir à cela®, en deus de leurs chambres il s’y voit d’autres chambres carrées en un couin, fermées de toutes pars, sauf quelque vitre qui reçoit le jour de la chambre ; au dedans de ces retranchements est le litdu maistre. Après disncr je me destournai encores de cinq milles, pour voir un lieu que le peuple de tout tamps apelc sepulchro d’Asdruliale®, sur une colline fort haute et droite qu’ils noment Monte deci. 11 y a là quatre ou cinq méchantes maisonetes et une eglisctc *°, et se voit aussi un bastimant de grosse brique on carreau, rond de 25 pas ou environ, et haut de 25 pieds. Tout autour il y a des acoudoirs de mesme brique de trois en trois pas. Je ne sçai cornant les massons apelent ces pièces, qu’ils font pour soutenircome des becs". On monta audessus, car il n’y a null’entrée par le bas. On y trouva une voûte, rien dedans, nulle pierre de taille, rien d’escrit ; les habitans disent qu’il y avoit un mabre, où il y avoit quelques marques, mais que de notre cage il a esté pris •*. D’où ce nom 13 lui aïe esté mis, je ne
(I) Srenr.— fl) Ainsi. — (S) Du fameux Pic de fa llirandoic.
(1) Les cheveux.— (5) Des escaliers. —(6) De champ.
(7) Est dans l'usage.
(8) Pour pourvoir nu froid.
(9) le tombeau d’Asdrubal. Ce général carthaginois, frère d'Annibal, eut son armée taillée ra pièces sur les bords du Métauro, par le consul Livlusct par son collègue Claudius xéro, qui s'étaient joints ; il fat tué dans 1e combat.
(to) Petite cgli«\ chapelle.
(H) Eperons, arcs-boolanls.-(ia) Eolevé.-(i3j De lombcaq d’Asdnibal.
voya;ges
sçai, et je ne ero! guiere que ce soit vraiment ce qu'ils disent. Bien est il eerlcin qu’il' fut defl'aict et tué assez près de là. Nous suivismes après un chemin fort montueus, et qui devint fangeus pour une suie heure qu’il avait pieu, et repassâmes Metaurus à gué, comme ce n’est qu'un torrant qui ne porte pouint de bateau lequel nous avions (tassé une autrefois depuis le disnée, et nous randismes sur la lin de la journée, par un chemin bas et aisé, à
Castel Durante, quinze milles, villete assise en la pleine, le long de Metaurus, apartenant au duc d'L’rbin. Le peuple y faisoit fus* de joie et feste de la naissance d'un fils masie, à la princesse de Besigna , sur 3 de leur duo. Nos velturins désolent leurs chevaus à mesure qu'ils les débrident en quelqu’estat qu’ils soint, et les font boire sans aucune distinction. Nous Levions ici des vins sophistiqués, et à Lrbin, pour les adoucir.... *. Le dimanche matin nous vînmes le long d’une pleine assez forlile et les couteaus d'autour, et repassâmes premièrement une petite bele ville, S. Angelo apartenant audit duc, le long de Metaurus, aïant des avenues fort bcles. Nous y trouvasmes en la ville des petites reines3 du mi-careme, parce que c’cstoit la veille du premier jour de mai. De-là, suivant ceste pleine, nous traversâmes encores une autre villete de mesme juridiction Bornée Marcatelio, et par un chemin qui comançoit déjà à santir la montaigne de l'Apen nin, vînmes diner à
Borgo-a-Pasci, dix milles , petit village et chétif logis pour une soupée, sur l'encouingaure des mons. Après disner nous suivismes premieremant une petite route sauvage et pierreuse, et puis vînmes à monter un haut mont de deus milles de pante ; le chemin escaitleus et ennuïeus : mais non effroiabie nv dangereus, les pnecipices n’estant pas coupés si droit que la veuc n’aie où se soutenir. Nous suivismes le Metaurus jusques à son gîte0, qui est en mont ; einsi nous avons veu sa naissance et sa fin, l’aîant veu tumber en la mer à Senogaglia A la descente de ce mont, il se presantoit à nous une très belle et grande pleine , dans laqucle court fc Tibre qui n’est qu’à huit milles ou en-
(I) Asdrubal.— [3) Feux*— (3) Sœur.— (4) 11 manque ici quoique dtosc.
(5) Des grenouilles de la uti-carOuic.— {6; \ *a source-
(7) A Sciiigagüa.
viron de sa naissance, et d’autres monts audslà : prospect représentant assez celui qui s’offre en la Limaignc d'Auvergne, à ceux qui descendent de Puy de Domine à Clermont. Sur le haut de nostremont se finit ht juridiction du ducd’Urbin, et comance eele du duc de Durance et cele du pape à meiu gauche. Nous vinmes souper à
Borgo S. Sopolchro, treize railles; petite ville en eeste pleine, n’aiaot nulle singularité, audicl duc de 1 lorcnce ; nous en partiales le premier jour de may . A un raille de ceste ville, passâmes sur un pont de pierre la rivière du Tibre, qui a encores là ses eaus clercs et belles, qui est signe que ceste eoulur ‘sale et rousse, (lat um Tiberim 1 * qu’on lui voit à Rome, se prant du meslange de quclqu'auire riviere. Nous traversâmes ceste pleine de quatre millet, et à la première colline trouvâmes une villete à la teste. Plusieurs filles et là et ailleurs sur le chemin, se metoint au devant de nous, et nous saisissoint les hrides des chevaus, et là en chantant ccrleinetclianson pour ccsl effaiet, deiuanduint quelque libéralité pour la feste du jour. De ceste colline, nous nous ravalantes en une fondiere fort pierreuse, qui no«s dura longtamps le long du canal d'un torrant; et puis eusmes à monter une montaigne stérile et fort pierreuse, de trois milles à monter et descendre , d’où nous descouvrimes une autre grande pleine dans laquele nous passantes la riviere de Chiasso, sur un pont de pierre, et après la rivière d’Arno, sur un. fort grand et beau pont de pierre, au deçà duquel nous logeâmes à
Ponte Boriano, petite maisonnele, dix-huit milles. Mauves logis, corne sont les trois prœcedanls, et la pluspart de ceste roule. Ce seroit grand folie de mener |>ar ici des bous chevaus, car il n’y a pouint de fouin. Après disner, nous suivismes une longue pleine toute fendue de horribles crevasses que les eaus y font d'une estrange façon, et croi qu'il y Caict bien lcd3 en hiver ; mais aussi est-on après à rabiller le chemin. Nous laissâmes sur no&tre mein gauche, bien près de la dlsnée, la ville d’Arrczo, dans ceste mesme pleine, à deus milles de nous ou environ. Il samhle toutesfois que son assiete soit un peu relevée. Nous passâmes sur un beau
(I) Couleur.— (s) Moral., Or/.,*,l. 1—3» laid.
pont de pierre et de grande liautur' la rivière de Ambra4, et noos lundi «mes à souper à
Lavenelle, dix milles. L'hostellcrie est audeçà dudict village d’un mille ou environs et est fameuse ; aussi la Uent-on la meilleure de Tboscane et a-t-on raison; car à la raison des bosteleries d’Italie, elle est des meilleures. On en faict si grand Teste, qu’on dict que la noblesse du pais s’y assamble souvant, corne chez le More à Paris, ou Guillot à Amians. Ils y servent des assietes d’eslein , qui est une grande rarité3. C’est une maison suie*, en très bele assiete d’une pleine qui a la source d’une fonteine à son service. Nous en parûmes au matin , et suivismes un très beau chemin et droit en reste pleine, et y passâmes au travers qoatre villetes oü bourgs fermés, Manlcnarca, S. Giovanni, Fligine et Andiisa3, et vînmes disner à
Pian délia Fonte, douze milles. Assez mauves logis, où est aussi une fonteine, un peu au dessus ledit bourg d'Anchisa, assis au val d’Arno, de quoi parle Petrarea, lequel on tient nai° dudict lieu Andiisa7, au moins d’une maison voisine d’un mille de laquelle on ne trouve plus les ruines que bien cbetifves ; toutefois ils en remerquent la place. On semoit là lors des melons parmi les autres qui y etoint déjà semés, et les csperoit-on recueillir en aoust. Ceste matinée j’eus une pesanteur de teste et trouble de veue corne de mes antienes migrenes, que je norois sailli il y avoit dix ans. Geste valée où nous passâmes a esté autrefois toute en mares*; et tient Livius* que Annibal fut contrcint de les passer sur un elefant, et pour la mauvese seson y perdit un euil ,0. C’est de vrai un lieu fort plat et bas et fort sujet au court de l’Ame. Là je ne vouais 11 pas disner et m’en repantis ; car cela m'eût eidé à vomir, qtil est ma plus
(IJ Hauteur.
Petite rivière céMipéf par PoüIIhi , dans son beat! poème sur Homère, (fui a pour titre Ambra.
(.'») Ainsi l'étain, citez les particuliers et dans l’usage ordi~ lutire, était lune en 1581.
(»; Seule.—: 5) Ancisa.— (6) Né.
(7J Les père et mère de Pétrarque avaient leurs bien* à Ancisa, dans la vallée d'Arno, et Ils y demeurèrent environ six ans, pendant leur exil de Florence; mais François Pétrarque était né A Arezzo, suivant Boccntclli, auteur dune fie de ce poète, mise A U tête de scs œuvres, dans la bcUe édition de Venise de 175ü.
(8) Marais. •
Ü») Tite-Uve, HiU., Hv. XXII, c. 1— (10} Œil.— (Il) Voulus.
prompte guérison : autremant je porte ceste poisantur de leste un jour et deus, corne il m’avint lors. Nous trouvions ce chemin plein du peuple du pals, portant diverses sortes de vi-* vres à Florahce. Nous arrivasmes à Florance, douze milles, par l'un des quatre pons de pierre qui y sont sur l’Arno. Landemein, après avoir oui la messe, nous en partiales; et biaisant un peu le droit chemin, allâmes pour voir Castello, de quoi j'ai parlé ailleurs ; mais parccquc les filles du duc y esloint, et sur ceste mestne heure aloint par le jardin ouïr la messe, on nous pria de vouloir atandre, ce que je ne vouais 1 pas faire. Nous rancontrions en chemin force prossessions; la baniere va devant , les famés après, la pluspart fort belles, atout * des cliapeaus de paille, qui se font plus excellai» en ceste contrée qu’en lieu du monde, et bien vestues pour famés de village, les mules et escarpins blancs. Après les famés, marche le curé, et après lui les masles s. Nous avions veu le jour avant une prossession de moines, qui avoint quasi tous de ces cliapeaus de paille. Nous suivismes une très bele pleine fort large; et à dire le vrai, je fus quasi contreint de confesser que ny Orléans, ny Paris , niesmes et leurs environs, ne sont accompaignés d’un si grand nombre de maisons etviliages, et si louin que Florance ; quant à bcles maisons et palais, cela est hors de doubte. Le longdc ceste route, nous nous randismes à disner à Prato, petite ville, dix milles, audict duc, assise sur la riviere de Bisanzo, laquelle nous passâmes sur un pont de pierre à la porte de ladicte ville. Il n’est nulle région si bien accommodée, enl r’autres choses de pons, et si bien cstofTés; aussi le long des chemins partout on rancontre des grosses pierres de taille, sur lesquels est escrit ce que chaque contrée doit rabiller de chemin, et en respondre. Nous vismes là au palais dudict lieu les armes et nom du Légat du Prat *, qu’ils disent être oriundc 3 de là. Sur la porte de ce palais est une grande statue coronée, tenant le monde en sa mein, et
(I) Voulus. — (4) Arec. — (31) Les homme*.
(4) Antoine du Prat, chancelier de France, pub, après avoir possédé successivement plusieurs évéebès, archevêque de Sens, cardinal cl h‘gat à lalere eu France. On id attribue la VenaUié des charges de fudkalurc, établie par Loub XII, cl le fameux concordat outre François l*r cl Léon X.
(8) Originaire.
VOYAGES
à ses pieds *, Rtx Roberlus *. Ils disent là que ceste ville a été autresfois à nous; les flurs de Iis y sont partout : mais la ville de soi(I) * * * 5, porte de gueules semé de flurs de lis d'or. Le dôme y est beau et enrichi de beaucoup demabre blanc et noir. Au partir de là, nous prismes un’autrc traverse de bien quatre milles de détour, pour aler al Poggio .maisondequoiilsfom grand feste , apartenant au duc, assis sur le fluvellmbrone; la forme de ce bastimant est le modèle de Pratolino. C’est merveille qu’en si petite masse il y puisse tenir eant * très belles chambres. J’y vis, entr’aulres choses, des lits grand nombre de très belc étoffé, et 5 * de nul pris : ce sont de ces petites étoffes bigarrées, qui ne sont que de leine fort fine , et il les doublent de tafetas à quatre fils de mesme colur 8 de l’estoffe. Nous y vismes le cabinet de distilloir 1 du duc et son ouvroir du tour, et autres instrumans : car il est grand mechanique8. Delà, par un chemin tris droit et le pais extrememant fertile, le chemin clos d’arbres ratachés de vignes , qui faict la baie, chose de grande beauté, nous nous randismes à souper à
Pistoic, quatorze milles; grande ville sur la rivière d’Umbrone-, les rues fort larges, pavées corne Florance, Prato, Lucques, et autres, de grandes plaques de pierre fort larges. J’obliois à dire que des salles de Poggio on voit Florance, Prato et Pistoïa, de la table : le duc etoit lors à Pratolino. Audict Pistoïe, il y a fort peu de peuple; les églises belles, et plusieurs belles maisons9. Jcm’enquisde la vante des chapeaus de paille, qu’on fit 15 s. Il me samble qu’ils vaudroient bien autant de frans*°en France. Auprès de ceste ville et en son territoire, fut ancicnemant dcsfaict Catilina Il y a à Poggio,
(I) Est écrit.
(1) Quel est ce roi Robert? Est-cc le Db de Hugues Capcl,
Hubert le dévot, roi de France? On ne lit point qu'il ail été
en Italie. Est-ce Robert l«r, von Dis, clief de la première branche royale des ducs de nourgogne? Qmt.0».
(S) C'est-à-dire mats la vitic a pour armoiries, de gueules semé de fleurs de lys d’or, ou semé de France.
(S) cent.— (5) Et; c'est-à-dire mais.
(G) Couleur,
(7} c'eat-ù-dire le laboratoire, pourvu d’alambics et de fourneaux a distiller.
(g) Mécanicien.
■ (a) Les Italiens la nomment PMove la bien bfltie. (10) De francs.
(U) Le combat se donna dans une plaine, bordée h gauche par dej Hiootagoes, « g droits.' par un pte psearpé, Catilina
I de la tapisserie represantant toute sorte de | chasses , je remercai entr’autres une pantc 1 de la chasse des autruches, qu’ils font suivre àgens de cheval , et enferrer atout 9 des javelots. Les Latins apelent Pistoïa, Pistorium 5; elle est au duc de Florance. Ils disent que les brigues antienes des maisons de Cancellieri et Pansadissi, qui ont été autrefois, l’ont einsi randue corne inhabitée, de manièrequ’ils ne content que huit mille âmes en tout ; et Lucques qui n’est pas plus grande, fait vint et cinq mille habitans et plus. Messer Tadeollospiglioni *, qui avoit eu de Home lettre de recommandation en ma faveur, de Giovanni Franchini, me pria àdisner le landemein, et tous les autres qui estions de compaignie. Le palais fort paré, le service un peu faroclie s pour l’ordre des mets ; peu de valets; le vin servi cncores après le repas, corne en Allemaigne. Nous vismes les églises : à l'élevation, on y sonnoiten la maitresse cglise les trompettes. Il y avoit parmi les enfansde cueurs 0 des prestres revestus, qui sonnoint de saquebutes. Ceste povre1 ville se paie de la liberté perdue sur ceste veine image de sa forme antiene. Iis ont neuf premiers8 et un gonfalonier qu’ils disent de deus en deus mois. Ceus-ci ont en charge la police, sont nourris du duc.com’ils étoint antienemant du puliliq, logés au palais, et n’en sortent jamais guiereque tousensamble, y estant perpetuelemant enfermés. Le gonfalonier marche devant le potesta que le duc y envoie, lequel potesta en effaict a toute puissance ; et ne salue ledict gonfalonier personne, contrefaisant une petite roïauté imaginere. J’avois pitié de les voir se pailrede ceste singerie, et cependant le Grand-Duc a accreu les subsides des dix pars sur les antiens. La piuspart des grands jardins d'Italie nourissent l’herbe aus maislresses allées et la fauchent. Environ ce tamps-là comançoil à mûrir les serises ; et sur le chemin de Pistoïe à Luques, nous trouvions desjans de village qui nous presentoient des bouquets de fresesà vandre. Nous en partismes
fut uou-scuk'tnciil défait, mais périt iui-iuémc ; Il fol trouvé percé de coups, expirant sur un monceau de morts, et le vl- Mgrfoncore animé Je’loulc sa férocité naturelle : Feroclamque animi quant habiterai rfmt.bi vitlla r.lincns, dit Salluslc.
(I) Tenture.— (*) Avec.— (3) Et Pisloria.
(4J C'est nospigliosi ; le pape Clément IX, Toscan, était do celte famille.
(R) Farouche ou étrange, bizarre.— (0) Chœur.— f7) Pauvre. — (#) Magistrat*.
jeudi, jour de l’Ascension, «près disner.et suivismes premieremant un tamps ceste pleine, et puis un chemin un peu montucus, et après une très-belle et large pleine. Parmi les champs de bled, ils ont force abres bien rangés, et ces arbres couvers et ratachés de vigne de l’un à l’autre : ces champs samblent estre des jardins. Lesmontaignesqui se voient en ceste route sont fort couvertes d’abres, et principalement d’oliviers, châtaigniers, et mûriers pour leurs vers à soie. Dans ceste pleine se rancontre Luequcs, vint milles; ville d'un tiers plus petite que Bounleaus, libre, sauf que poursafoiblesse elle s’est jettéc sous la protection de l’amperur et maison d’Auslriche. Elle est bien close et flanquée; lesfoscés peu enfoncés, où il court un petit canal d’eaus, et pleins d’herbes vertes, plats et larges par le fons. Tout au tour du mur, sur le terre-plein de dedans, il y a deusou trois rancs d’abres plantés qui servent d’ombrage, et disent-ils de fascines à la nécessité '. Par le dehors vous ne voyez qu’une forest qui cache les maisons. Ils font tousjours garde de trois cens soldats etrangiers. La ville fort peuplée, et notammant d’artisans de soie; les rues étroites, mais belles, et quasi partout des belles et grandes maisons. Us passent au travers un petit canal de la rivicre Cerchio; ils bastissent un palais de cent trente mille escus de despanse, qui est bien avansé. Ils disent avoir six vins mille âmes de sujets, sans la ville. Ils ont quelques chastelets*, mais nulle ville en leur subjection. Leurs jantilshommes et jans de guerre font tous estât de marchandises. Les Buonvisi y sont les plus riches. Les estrangiers n’y entrent que par une porte où il y a une grosse garde. C’est l’une des plus plesantes assietes de ville que je vis jamais, environné dedeusgrans lieusde pleine, belle par excellance au plus estroit, et puis de belles montaignes et collines, où pour la pluspart ils se sont logés aus champs. Les vins y sont mediocremant bons ; la cherté à vint sols par jour; les hosteleries à la mode du pais, assez chétives. Je receus force courtoisies de plusieurs particuliers, et vins et fruits et offres d’arjant. J'v fus vandredi, sammedi et en partie le dimanche après le disner, pour autrui, non pas pour moi qui estois à jun. Les collines les plus voisines de la ville sont garnies de tout plein
(i) Au bcsola.-<l) petits ctijtcaui.;
de maisons plesantes, fort espais ; la plus part du chemin fut par un chemin bas, assez aisé, entre des montaignes quasi toutes fort ombragées et habitables partout le long de la rivière de Cerchio. Nous passantes plusieurs villages et deus fort gros bourgs, Ueci et llorgo, et audeeà ladicte rivière que nous avions à nostre ntein droite, sur un pont de liautur 1 inusitée, ambrassant d’un sur-arceau une grande largeur de ladicte rivière, et de ceste façon de pons nous en visntes trois ou quatre. Nous vînmes sur les deus heures après midi au Bein * délia Villa, seize milles. C’est un paîs tout monlueus. Audavant du bein, le long de la riviere, il y a une pleine de trois ou quatre çans pas, audessus de laquelc le bein est relevé le long de la costc d’une montaigne médiocre, et relevé environ corne la fonteinede Banieres, où l’on boit près de la ville. Le site où est le bein a quelque chose de plein, où sont trantc ou quarante maisons très-bien accommodées peur ce service; les chambres jolies, toutes particulières, et libres qui veut, atout5 un retret*, et ont un’entrée pour s’cntreatacher3, et un autre pour se particulariser. Je les reconnus quasi toutes avant que de faire marché, et m’arestai à la plus belle, notammant pour le prospect 0 qui regarde (au moins la chambre que je choisis) tout ce petit fons, et la riviere de la Lima, et les montaignes qui couvrent 1cdict fons, toutes bien cultivées et vertes jusques à la cime, peuplées de châtaigniers et oliviers, et ailleurs de vignes qu’ils plantent autour des montaignes, et les enceigncnt 7 en forme de cercles et de degrés. Le bort du degré vers le dehors un peu relevé, c’est vigne; l’enfonceurc de ce degré, c’est bled. De ma chambre j’avois toute la nuit bien doucement le bruit de ceste riviere. Entre ces maisons est une place à se proumener, ouverte d’un costé en forme de terrasse, par laquelc vous regardez ce petit plein sous l'allée d’une treille publique, et voiez le long de la riviere dans ce petit plein, à deux cens pas, sous vous, un beau petit village qui sert aussi à ces beins, quand il y a presse. La pluspart des maisons neufves ; un beau chemin pour y aler, et une belle place audict vilage, La pluspart des
(I) Hauteur. — (J) Ou .Baguo.— (5) Avec.— (I) l'ne ganterobe ou lieu prive.
(5) Pour communiquer.— (0) La vue. —7) Les disposent circul al muent.
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Digitiz
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habilans de ce lieu se tienent là l’hiver, et y ont leurs boutiques, notammant d'apotiquererie; car quasi tous sont apotiqucrcs. Mon hosle se nome le capitene l’aulini, et en est un. 11 nie dona une salie, trois chambres, une cuisine et encore un’apant 1 pour nos jans, et là dedans huit lits, dans les deus desquels il y avoil pavillon; fournissoitdescl, servietele jour, à trois jours une nape, tous ulansiles de fer à la cuisine, et chandeliers, pour un.se cscus, qui sont quelques sous plus que dix pistolets *, pour quinze jours. Les pots, les plats, assietes qui sont de terre, nous les achetions, et verres et couteaus; la viande s’y treuve autant qu’on veut, veau et chevreau ; non guierc autre chose. A chaque logisonofTrcdc vous faire la despanse; et croi qu’à vint sous par home on l’aroil 1 par jour; et si vous la voulez faire, vouslrouvezen chaque logis quelque home ou famé capable de faire la cuisine. Le vin n’y est guierebon ; mais qui veut , en faict porter ou de Pescia ou de Lucques. J’arrivai là le premier, saufdeusjantilhomes bolonois qui n'avoint pas grand trein. Einsi j’eus à choisir et, à ce qu’ils disent, meilleur marchcque je n’cussecu en la presse, qu’ils disent y estre fort grande; mais leur usage est de ne comanccr qu’en juin, et y durer jusques en septambre , car en octobre ils le quitenl; cl s'y fait des assemblées souvant pour la suie récréation; ce qui se faict plustost, conte nous en trouvasmes qui s’en retournoient y aïant déjà esté un mois, ou en octobre, est extraordinerc. Il y a en ce lieu une maison beaucoup plus magnifique que les autres des sieurs de liuonvisi, et certes fort belle ; ils la noment le Palais. Elle a une fontcnc belle et vive dans la salle, et plusieurs autres commodités. Elle me fut offerte, au moins un appartement de quatre chambres que jevoulois, et tout, si j’cneussecu besouin. Les quatre chambres meublées corne dessus, ils me les eussent laissées pour vint cscus du pais pour quinse jonrs; j’en vousis4 douer un escu par jour pour la considération du tamps et pris qui change. Mon hoste n'ests obligé à nostre marché que pour le mois de may ; il le faudra refaire si j’y veus plus arrester. Il y a ici de quoi boire et aussi de quoi se beigner. Un hein couvert, voûté et assez obscur, large corne la
(li — ‘Si Eiulroorinquante trimes,— ^ XI c'aurait.
’H) Voulu».
moitié de ma salle de Montaigne. 11 y a aussi certein csgout qu’ils nomment la doccia '; ce sont des tuîaux par lesquels on reçoit l'eau chaude en diverses parties du cors et notamment à la teste, par des canaus qui descendent sur vous sans cesse et vous vienent battre la partie, l’eschaufTent, et puis l’eau se reçoit par un canal de bois, corne celui des buandicres, le long duquel elle s’écoule. 11 y a un autre bein voûté de mesrne et obscur, pour les famés : le tout* d’une fonteine de laquelle on boit, assez plaisamment assise, dans une enfonceure où il faut descendre quelques degrés.
Le lundi huit de mai au matin, je pris à grande difticullé de la casse que mon hoste me præsenta, non pas de la grâce3 de celui de Rome, et la prit de mes moins. Jedisnai deus heures apres et ne pus achever mon disner ; son operation me fit randre ce que j'en avois pris, et me lit vomir encores despuis. J'en iis trois ou quattre selles avec grand dolur de vantre, à cause de sa vantuosilé, qui me tourmenta près de vint-quatre heures, et me suis promis de n’en prendre plus. J’eimerois mieus un accès de cholique, aïant mon vantre einsin 4 esmeu, mon goust altéré, et ma santé troublée de ceste casse : car j’estois venu là en bon estât, en manière que le dimanche après souper, qui estoit le sul repas que j’eusse faict ce jour, j'alai fort alegrcmant voir le bein de Corscna, qui est à un bon demi mille de là, à l’autre visage* de ceste mesme montaigne, qu’il faut monter et dévaler apres, environ à mesme hautur que les beins de deçà. Cest autre bein est plus fameus pour le bein et la doccia ; car lu nostre n’a nul service reccu communécmanl», ny par les médecins ny par l'usage, que le boire, et dict-on que l’autre est plus antienement conu. Toutefois pour avoir ceste vieillesse qui va jusquesaus siècles des Romeins, il n’y a nulle trace d’antiquité ny en l'un ny en l’autre. Il y a là trois ou quatre grens beins voûtés, sauf un trou sur le milieu de la voûte, com’un soupirail ; ils sont obscurs et mal plaisans. Il y a un’autrc fonteine chaude à deus ou trois çans pas de là, un
(I) La douche.— r*i Provenant.
13) Avec la politesse (H l'intelligence de l'apothicaire de Rome.
(4) Ainsi.— (5) Face.
(c) Cesl-à-dire n'esi pas rommuoéracol ordonoé par les médecins, ni fréquenté paries malade s.
peu' plus haut en ce mesmc mont, qui se nome de Saint Janj et là on y a faict une luge à trois beins , aussi couverts ; nulle maison voisine, mais il y a de quoi y loger un materas 1 * 3 4 pour y reposer quelque heure du jour. A Corsena, on ne boit du tout pouint. Au demurant, ils diversilient l'operation de scs eaus qui rcfrecbe*, qui eschauffo, qui pour telle maladie, qui pour telle autre, et là-dessus mille miracles ; mais en somme, il n'y a nulle sorte de mal qui n’y ireuvc sa guérison. Il y a un beau logis à plusieurs chambres, et une vintene d’autres non gaiere beaus. Il n’y a nulle compareson en cela de leur commodité à la nostre, ny de la beauté de la veue, quoiqu’ils aient nostre riviere à leurs pieds et que leur voue s’estandc plus longue dans un vallon, et si5 * * sont beaucoup plus chers. Plusieurs boivent ici, et puis so vont beigner là. Pour cesl’heure Corsena a h réputation. Le mardi, 8 de mai 1581 , bon matin, avant le soleil levé, j’alai boire du surjon mesmc de notre fonteine chaude. En beus sept verres tout de suite, qui tienent trois livres et demie : ils mesurent einsi. Jecroi queceseroit à douze «nostre carton. C’est un' eau chaude fort moderéemant, corne celte d’Aigues-Caudcs ou lfarbotan, aïaat moins de goût et saveur que nulle autre que j'aie jamais beu. Je n’y peus* apercevoir que sa liedur et un peu de douceur. Pour ce jour elle ne me fit naH’operalion, et si fus cinq heures despuis boire jusques au disner, et n’en rendis une suie goûte. Aucuns disoint que j’en avois pris trop peu , car là ils en ordonent un fiasque1' , sont deus boccals1, qui sont huit livres, sese ou dix et sept verres des miens. Moi je pense qu’elle me trouva si vuide à-cause de ma médecine, qu’elle trouva place à me servir d’alimant8. Ce mesme jour je fus visité d’un jantil home boulonois, colonel de douse çans homes de pied, am gages de ceste seigneurie, qui se tient à quatre milles des
(I) Matelas c'crt-Wire ua lit de camp.
(SJ Soit pour rafraîchir, soit pour réchauffer, soit, etc.
(3) Et cependant
(4) A douze livres.
<K) Pu».
(ti) tlna /taxa, gronde bouteille de verre plate. — p) Ou bocaus.
(5) C'est reflet que font quelques médecines dons certaines
dispositions ; oc qui peut porter dans le sang un mauvais le-
vain, mai» est encore moins dangereui que les snpcrpurgo-
tious. Qctaiou.
beins. Et me vint faire plusieurs'offres, et fut avec moi environ deus heures ; comanda à mon hoste et autres du lieu de me favoriser de leur puissance. Ceste seigneurie a ceste règle de se servir d’officiers estrangiers, et dispose son peuple aus vilages par nombre ; et selon la contrée, leur done un colonel à leur comandcr, qui a plus grande, qui moindre charge. Les colonels sont paies ; les capitaines, qui sont deshabilans du pais, ne le sont qu'en guerre, et comandent aus compaignies particulières lors du besouin. Mon colonel avoit sèseescus par mois de gages et n’a charge que se tenir prest. Ils vivent plus sous réglé 1 en ces beins ici qu’aus nostres, et junent fort notamment du Iwire. Je m'y trouvois nticus logés qu’en nuis autres beins, füt-cc à Banicres. Le ait1 du pais est bien aussi beau à Banieres, mais en nuis autres beins ; les lieua à se baigner à Bade surpassent en magnificence et commodité tous les autres de beaucoup ; le logis de Bade comparable à tout autre, sauf le prospet* d’icy. Mercredi bon matin, je rebcos de cest'eau, et estant en grand peine du peu d’operation que j'en avois isenti le jour avant ; car j’avoi bien faict une selle soudein après l’avoir prise, mais je rendois* cela à la rnedecine du jour præeedant, n’aïant faict pas une goule d'eau qui reliras! à celle du bein. J’en prius le mercredi, sept verres mesurés à la livre, qui fut pour le moins double de cc que j’en avois pris l'autre jour, et crois que je n’en ai jamais tant pris en un coup. J’en santis un grand désir de suer, auquel je ne vouais» nullcmant eider, aïant souvent oui dire que ce n’estoit pas l’effaict qui me faloit; et conte le jour me contins en ma chambre, tantost me promenant , tantost en repos. L'eau s’achemina plus par le derrière, et me fit faire |dusieurs selles lasches et cleres, sans aucun effort. Je tien qu'il me fit mal de prendre ceste purgation de casse, car l’eau trouvant nature acheminée par le derrière et provoquée, suivit ce trein-la , là où je l’eusse, à-cause de mes reins, plus désirée par le devant; et suis d’opinion, au premier bein que je pranderai, de suhjmant me préparer avec quelque june1 le jour avant. Aussi crois-je que cest’eau soit fort laschc et de peu d’operation, et par conse-
(I) observent plus de régime.— (J) site, »«m— p) Prospect.
(4) /attribuais.
(.1) Eût aucun rapport.— {S)Jfe voulue— i (7) Jeûna, ou diète.
VOYAGES
quant sûre et pouint de hasard, les aprantis et délicats y seront bons. On les prant pour refrcschir le foie et osier les rougeurs de visage; ce que je remorque curieusemant pour le service que je dois à une très vertueuse dame de France. De l'eau de Saint Jan, on s’en sert fort aus fars,1, car cll’est extrememant huileuse. Je voîois qu’on en amportoit à pleins barrils aus pais estrangicrs, et de celc que je beuvois encore plus, à force asnes et mulets, pour Reggio, la Lombardie, pour le boire. Aucuns la prenent ici dans le lit, et leur principal ordre est de tenir l’estomac et les pieds chaus, et ne se branler1 guieres. Les voisins la font porter à trois ou quatre milles à leurs maisons. Pour montrer qu’elle n’est pas fort apérilive, ils ont en usage de faire aporter de l’eau d’un bein près de Pistoïc, qui a le goust acre et est très chaude en son nid3 ; et en tienent les apotiquercs d’ici, pour en boire avant celle d’ici, un verre, et tienent qu’elle achemine ceste ci, étant active et apérilive. Le segond jour je rendis de l’eau blanche, mais non sans altération de colur*, com’ailleurs, et fis force sable; mais il estoit acheminé par la casse, car j’en rendois beaucoup le jour de la casse. J’appris là un accidant mémorable. Ln habitant du lieu, soldat qui vil encore, nomé Giuseppe, et romande à l’une des galeres des Genevois5 en forçat, de qui je vis plusieurs parans proches, estant à la guerre sur mer, fut pris parles Turcs. Pour se met tre en liberté, il se fit Turc, ( et de ceste condition il y en a plusieurs, et notammant des montaignes voisines de ce lieu, encore vivans, ) fut circuncis, se maria là. Estant venu piller ceste coste, il s’eloingna tant de sa rctrctc que le voilà, aveq quelques autres Turcs, attrapé par le peuple qui s’estoit soublevé. 11 s’avise soudein de dire qu’il s' estoit venu randre à escient5, qu’il estoit chrétien, fut mis en liberté quelques jours apres, vint en ce lieu et en la maison qui est vis-à-vis de cele où je loge : il entre, il rencontre sa merc. Elle lui demande rudement qui il etoit, ce qu’il vouloit, car il nvoit encore ses veslcmans de matelot, et estoit estrange de le voir là. Enfin il se faict conètre, car il estoit perdu despuis dix à douze ans, em-
(l) Fards ou pommades pour le teüi. — (5} Faire peu d’exrrcfcr, ne 6C bouger.
(3j a sa source, U la fontaine.--.4i Couleur.— (8; c’esl-à-dirc Ccnoi».— De bon gré.
brasse sa mere. FJIc aïant faict un cri, tumbe toute esperdue, et est jusques au landcmcin qu’on n’y conessoit quasi pouint de vie, et en estoint les médecins du tout|desesperés. Elle sc revint enfin et ne vescut guiere depuis, jugeant chascun que ceste secoussclui accoursil* la vie. Nostre Giuseppe fut festoïé d’un checun, rcccu en l’église à abjurer son erreur, receut le sacrcmant* de l’evesque de Lucques, et plusieurs autres serimonies : mais ce n’estoit que haïes3. 11 estoit Turc dans son cueur, et pour s’y en retourner, se desrobe d’ici, va à Venise, se remesle aus Turcs, reprenant son volage. Le voilà retombé entre nos meins, et parce que c’est un home de force inusitée et soldat fort entandu en la marine, les Genevois4 le gardent encore et s’en servent, bien attaché et garroté. Ceste nation a force soldats qui sont tous enregistrés, des habitans du pais, pour le service de la seigneurie. Les colonels n’ont autre charge que de les exercer souvant, faire tirer, escarmoucher, et teles choses, et sont tous du pais. Ils n’ont nuis gages, mais ils peuvent porter armes, mailles5, barquebouses , et ce qui leur plaît ; et puis ne peuvent eslrc sesis au cors pour aucun debtc, et à la guerre reçoivent paie. Parmi eus sont les capitcnes , enseignes, sarjans. Il n’y a que le colonel qui doit estre de nécessité estrangier et paîé. Le colonel dd Borgo, celui qui m’estoit venu visiter le jour avant, m'envoïa dudict lieu ( qui est à quatre milles du bein) un liome avec sèse citrons et sese artichaus. La douceur et foiblessc de cest’eau s’argumante encore de ce que elle se tourne et facilement en alimant ; car elle se teint et se cuit soudein, et ne donc pouint ces pouintures des autres à l’appetil4 d’uriner , conte je vis par mon experiancc et d’autres en mesme tamps. Encore que je fusse plesammant et très-commodemant logé et à l’envi de mon logis de Rome, si n’avois-je ny châssis ny cheminée, et encore moins vitres en ma chambre. Cela montre qu’ils n’ont pas en Italie les orages si frequans que nous , car cela, de n’avoir autres fenctres que de bois quasi en toutes les maisons, ce seroit une incommodité insupportable : outre ce, j’estois couché très-bien. Leurs lits, ce sont petits mechans treteaus sur les-
(1) AUrégra.— (SiLacommuoioD— SSiIroropcries.— ücenoi».
(5) Colles de maille?, ou cuirasses.
(Cl Quand on y cul uriner.
quels ils jettent des esses' , selon la longur et largeur du lit ; là dessus une paillasse, un materas5, et vous voilà logé très bien, si vous avez un pavillon. Et pour faire que vos traiteaus et esses ne paroissent, trois remedes : l’un d’avoir des bandes, de inesmc que le pavillon, comme j’avois à Rome; l’autre, que vostrc pavillon soit assez long pour pandrejusques à terre et couvrir tout, ce qui est le meillur; le tiers, que la couverte qui se ratache par les couins avec des boutons, pande jusqucs à terre, qui soit de quelque legerc étoffe, conte de futeinc blanche, niant audessous une autre couverte pour le chaut. Au moins j’aprans pour mon trein cest’épargne pour tout le commun de chez moi, et n’ai que faire de châlits. Un y est fort bien , et puis c’est une recette contre les punèses. Le mesme jour, après disner.je me heignai, contre les règles de cesle contrée, où on dict que l’une operation ampcsehc l’autre; et les veulent distinguer: boire tout de suite, et puis beigner tout de suite. Ils boivent huit jours et beignent trame, boire en ce hein et beigner en l’autre. Le bein est très dous et plesant; j’y fus demi heure, et ne m’esmeut qu’un peu de sueur : c’etoit sur l’heure de souper. Je me cochai3 au partir delà, et soupai d’une salade de citron sucrée, sans boire; car ce jour je ne beus pas une livre*. Etcroi qui eut tout conté" jusques au landemein, que j’avois randu par ce moïon à peu près l’eau que j’avois prise. C’est une sotte costume de conter ce qu’on pisse0. Je ne me trouvois pas mal, eins7 gaillard, comme aus autres beins, et si estois en grand peine de voir que mon eau ne se randoit pas, et à l’advanture m’en estoit-il autant advenu ailleurs. Mais ici de cela ils font un accidant mortel, et, dès le premier jour, si vous faillcz h randre lesdeus pars au moins, ils vous conseillent d’abandonner le boire ou prandre médecine. Moi, si je juge bien de ceseaus, elles ne sont ny pour nuire beaucoup, ny pour servir : ce n’est que lâcheté et foiblesse , et est à craindre qu’elles cschaufl'ent plus les reins
U) Des tringles, ou des barri* Ue t,oi- — -3 Ma trias.
î5; Couchai.— (ij D’eau.— (3) Compté.
-6) Nous ijc demandons point grâce pour tous ces détails, qui ne sont ni ragoûtants ni curieux ; on les pardonnera si l'on veut ii Montaigne; mais on voit qu'ils entraient si bien dans son genre d'egoi>me qu’il en a seine scs Estait. Nous uo i pouvions donc les supprimer sans altérer le cumule qu’il se ’ T cud à lui-même.— ,7i liais,
JkloXTAIGKS.
qu’elles ne les purgent ; et crois qu’il me faut des eaus plus chaudes et aperilives. Le jeudi matin j'en rchus cinq livres, cregnant d’en estre mal servi et ne les vuider. Elles me firent faire une selle, uriner fort peu. Et ce mesme malin cscrivant à M. Ossat', je tumbe en un panccmant si pénible de M. de la Boétie5, et y fus si longtemps sans me raviser que cela me fit grand mal. Le lit de cesl’eau est tout rouge et rouillé, et le canal par où elle passe : cela, mcslé à son insipidité, me faict crère qu’il y a bien du fer, et qu’elle resserre. Je ne rendis le jeudi, en cinq heures, que j’atandis à disncr, que la cinquiesme partie de ce que j’avois beu. La vaine chose que c’est que la mcdecine5. Je disois par rencontre ! que me repantois de m’estre tant purgé, que cela faisoit que l’eau me trouvant vuide.scrvoit d'alimans et s’arrestoit. Je viens de voir un médecin imprimé *, parlant de ces eaus, nommé Donati, qui dit qu’il conseille de peu disncr et mieux souper. Comme je continuai à boire, je crois que ma conjecture lui sert. Son contpaignon Eranciotti est au contrerc, comme en plusieurs autres choses. Je santois ce jour là quelques poisanteurs de reins que je creignois que les eaus inesmes me causassent, et qu’elles s'y croupissent : si est-ce qu’à conter tout ce que je rendois en 2f heures, j’arrivois à mon pouint à peu près, atandu le peu que je heuvois aus repas. Vendredi je ne beus pas ; et au lieu de boire m’alai beigner un matin et m'y laver la teste, contre l’opinion commune du lieu. C’est un usage du pnïs d’eider leur eau par quelque drogue ntcsléc, conte du sucre candi, ou manne, ou plus forte médecine, encore qu'ils meslcnt au premier verre de leur eau et le plus ordineremant de l’eau del Tcslwcio, que je tâtai : elle est salée. J’ai quelque soupçon que les apotiqueres, au lieu de l’envoler quérir près de Pistoîc où ils disent qu'elle est, sophistiquent quelque eau naturelle, car je lui trouvai la saveur extraordinaire, outre la salure. Ils la font réchauffer et en boivent au comancement un, deus ou trois verres. J’en ai veu boire en ma presance, sans
(I l.emèinc qui Tut depuis cardinal et négoc ia leur célèbre.
(«I Etienne fie la noétie, l’ami le plus intime et le plus chéri de Montaigne, auteur du discours intitule : De la sm itmlc volomaire. Voyez son éloge dans les Estais,!. ||, c. 17.
[3| On a déjà vu par les Estais de Montaigne qu’il était remjfli de préftîgés contre la médecine et les médecin*.
(I) C'cst-à-dirc doul ou 9 un ouvrage imprimé sur ces eaux,
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