YO\ AGES
aucun dfaict. Autres metlcntdu seldansl'cauau premier et second verre ou plus. Ils y estiment la sueur quasi mortelle et le dormir, aïant beu. Je santois grand action de ccst'cau vers la sueur.
La fin du Voyage de Montaigne est irrite en langue italienne; nous n'en donnons que la traduction.
Essayons de parler un peu cette autre langue1, me trouvant surtout dans cette contrée où il me paroit qu’on parle le langage le plus pur de la Toscane, particulièrement parmi ceux du pais qui ne l’ont point corrompue par le mélange des patois voisins. Le samedi matin de bonne heure, j’allai prendre les eaux de Barnabe ; c’est une des fontaines de celte montagne, et l’on est étonné de la quantité d’eaux chaudes et froides qu'on y voit. La montagne n’est point trop élevée, et peut avoir trois milles de circuit. On n’y boit que de l’eau de notre fontaine principale, et de cette autre qui n’est en vogue que depuis peu d'années. Un lépreux nommé Barnabe, ayant essayé des eaux et des bains de toutes les autres fontaines , se détermina pour celle-ci, s’y abandonna et fut guéri. C’est sa guérison qui a fait la réputation de cette eau. Il n’y a point de maisons à l’entour, excepté seulement une petite loge couverte, et des sièges de pierre autour du canal, qui étant de fer, quoique placé là récemment, est déjà presque tout rongé en dessous. On dit que c'est la force de l’eau qui le détruit, ce qui est fort vraisemblable. Cette eau est un peu plus chaude que l’autre, et selon l'opinion commune, plus pesante encore et plus violente; elle sent un peu plus le souffre, mais néantmoins foihlement. L’endroit où elle tombe est teint d’une couleur de cendre comme les nôtres, mais peu sensible ; elle est éloignée de mon logis de près d’un mille, en tournant au pied de la montagne, et située beaucoup plus bas que toutes les autres eaux chaudes. Sa distance de la rivière est d’environ une ou deux piques. J’en pris cinq livres avec quelque malaise, parce que ce matin
(!! L'ilalicnnc. La traduction de b partie ilnlionne du Voyaqc de Montaigne est de M. de tfuerlun. Le style italien do Montaigne est Tort peu élégant; maris il a prefcrê sans doute écrire dans celte langue à cause des nombreux details de sa cure médicale qu’il y suit pas à pas. Cet ouvrage, d’ailleurs, n’était qu'une sorte de memoranüttru uniquement destine pour lui.
je ne mc'porloispastropbicn.Lejourd'auparavanl j’a\ ois fait une promenade d’environ trois milles après mon diner, pendant la chaleur, et je sentis après le souper un peu plus fortement l’clfet de cette eau. Je commençai à la digérer dans l’espace d’une demi-heure. Je lis un grand détour d’environ deux milles, pour m’en retourner au logis. Je ne sais si cet exercice extraordinaire me fit grand bien ; car les autres jours je m’en retournois tout de suite à ma chambre, afin que l’air du malin ne pût me refroidir, les maisons n'étant point à trente pas de la fontaine. Lu première eau que je rendis fut naturelle, avec beaucoup de sable : les autres étoient blanches et crues. J'eus beaucoup de vents. Quand j’eus rendu à peu près la troisième livre, inon urine comroeneoil à prendre une couleur rouge ; avant le disner j'en avois évacué plus de la moitié. En faisant le tour de la montagnede toutes parts, jclrouvai plusieurs sources chaudes. Les paysans disent de plus qu’on y voit ppndant l'hiver, en divers endroits, des évaporations qui prouvent qu’il y en a beaucoup d'autres. Elles me paroissent à moi comme chaudes et en quelque façon sans odeur, sans saveur, sans fumée, en comparaison des nôtres. Je vis à Corsennc un autre endroit beaucoup plus lias que les bains, où sont en quantité d’autres petits canaux plus commodes que les autres. Ils disent ici qu’il y a plusieurs fontaines, au nombre de huit ou dix, qui forment ces canaux. A la tête de chacun est inscrit un nom différent, qui annonce leurs divers effets : comme la Savoureuse, la Douce , l’.lmoureuse , la Couronne ou la Couronnée , la Désespérée, etc. A la vérité il y a certains canaux plus chauds les uns que les autres.
Les montagnes des environs sont presque toutes fertiles en bled et en vignes, au lieu qu'il n’y avait, il y a cinquante ans, que des bois et des châtaignes On voit encore un petit nombre de montagnes pelées et dont la cime est couverte de neige, mais clics sont assez éloignées de là. Le peuple mange du pain de j bois : c’est ainsi qu’ils nomment, par forme de proverbe, le pain de châtaigne, qui est leur principale récolte, et il est fait comme celui qu’on nomme en France pain d'épice. Je n’ai jamais tant vu de serpents et de crapauds. Les enfans n’osent môme assez souvent aller cueillir les i fraises dont il y a grande abondance sur la
montagne et dans les buissons, de peur des serpents.
Plusieurs buveurs d’eau, à chaque verre, prennent trois ou quatre grains de corriande pour chasser les vents. Le dimanche de Pasques, 11 de mai, je pris cinq livres et plus de l’eau de Barnabe, parce que mon verre on eontenoil plus d'une livre. Ils donnent ici le nom de Pdques aux quatre principales fêtes de l’année. Je rendis beaucoup de sable la première fois; et avant qu'il fût deux heures, j’avois évacué plus des deux tiers de l’eau, suivant que je Pavois prise, avec l'envie d’uriner et avec les dispositions que j’apportois ordinairement aux autres bains. Elle metenoit le ventre libre, et passoit très bien. La livre d’Italie n’est que de douze onces.
On vit ici à très bon marché. La livre de veau, très bon et très tendre , coûte environ trois sols de France. Il y a beaucoup i'e truites, mais de petite espèce. On y voit de bons ouvriers en parasols, et l’on en porte de cette fabrique partout. Toute cette contrée est montueuse et l’on y voit peu de chemins unis; cependant il s’en trouve de fort agréables, et jusqu’aux petites rues de la montagne, la plupart sont pavées. Je donnai après diner un bal de paysannes, et j’y dansai moi-même pour ne pas paroitre trop réservé. Dans certains lieux de l’Italie, comme en Toscane et dans le duché d'Urbin, les femmes iont la révérence à la françoise, en pliant les genoux. Près du canal de la fontaine la plus voisine du bourg est un marbre carré, qu’on y a posé il y a précisément cent dix ans, le premier jour de mai, et sur lequel les propriétés de cette fontaine sont inscrites et gravées. Je ne rapporte point l’inscription, parce qu’elle se trouve dans plusieurs livres imprimés où il est parlé des bains de Luques. A tous les bains, on trouve de petites horloges 1 pour l’usage commun; j’en avois toujours deux sur ma table qu’on m’avoit prêtées. Le soir je ne mangeai que trois tranches de pain rôties avec du beurre et du sucre, sans boire. Le lundi, comme je jugeai que cette eau avoit assez ouvert la voie, je repris de celle de la fontaine ordinaire, et j’en avalai cinq livres; elle ne me provoqua point de
:iî cc seul des horloges de sable, a rasage des buveurs d’eau.
sueur, comme elle faisoit ordinairement. La première fois que j’urinois, je rendois du sable qui paroissoit être en effet des fragntens de pierre. Cette eau me sembloit presque froide en comparaison de celle de Barnabe, quoique celle-ci ait une chaleur fort modérée et bien éloignée de celle des eaux de Plombières et de Bngnières. Elle fit un bon effet des deux côtés; ainsi je fus heureux de ne pas croire ces médecins qui ordonnent d’abandonner la boisson, lorsqu’elle ne réussit pas dès le premier jour. Le mardi 1 6 de mai , comme c'est l’usage du pays, usage conforme à mon goût, je discontinuai de boire, et je restai plus d’une heure dans le bain sous la source même, parce qu’ailleurs l'eau me paroissoit trop froide. Enfin, comme je scntoi3 toujours des vents dans le bas-ventre et dans les intestins, quoique sans douleur et sans qu’il y en eût dans mon estomac, j’appréhendai que l’eau n’en fût particulièrement la cause, et je discontinuai d’en boire. Mais je me plaisois si fort dans le bain que je m’y serois endormi volontiers. Il ne me fit pas suer, mais il me tint le corps libre; je m’essuyai bien, et je gardai le lit quelque temps.
Tous les mois on fait la revue des soldats de chaque vicariat. Mon colonel, de qui je rccevois des politesses infinies, fit la sienne. Il y avoit deux cens piquiers et arquebusiers; il les fit manœuvrer les uns contre les autres, et, pour des paysans ils entendent assez bien les évolutions; mais son principal emploi est de les tenir en bon ordre et de leur enseigner la discipline militaire. Le peuple est ici divisé en deux partis, l’un francois et l’autre espagnol. Cette division fait naître souvent des querelles sérieuses ; elle éclate même en public. Les hommes et les femmes de notre parti portent des touffes de fleurs sur l’oreille droite, avec le bonnet et des flocons de cheveux, ou telles choses semblables ; dans le parti des Espagnols, ils les portent de l’autre côté. Ici les paysans et leurs femmes sont habillés comme les gentilshommes. On ne voit point de paysanne qui ne porte des souliers blancs, de beaux bas de fil et un tablier d’armoisin* de couleur. Elles dansent et font fort bien les cabriolcset le moulinet. Quand on dit le prince, dans cette seigneurie, on entend le conseil des cent vingt. Le colonel
(1/ EloRc de sole fort Mgfcro.
VOYAGES
ne peut prendre une femme sans la permission du prince, et il ne l’obtient qu’avec beaucoup de peine, parce qu’on ne veut pas qu’il se fasse des amis et des parens dans le pays. Il ne peut encore y acquérir aucune possession. Aucun soldat ne peut quitter le pays sans congé. Il yen a beaucoup que la pauvreté force de mendier sur ces montagnes, et de ce qu’ils amassent ils achètent leurs armes.
Le mercredi j'allai au bain, et j’y restai plus d’un heure; j'v suai un peu et je me baignai la tète. On voit bien là que l’usage des poêles d’Allemagne est très commode dans l’hiver pour chauffer les habits et tout ce qu’on veut; car notre maître de bains, en mettant quelques charbons sur une pelle de fer propre à tenir de la braise, et l’élevant un peu avec une brique, pour que l’air qu’il reçoit par ce moyen puisse nourrir le feu, fait chauffer très bien, très promptement, les bardes, et plus commodément que nous pourrions faire à notre feu. Celte pelle est faite comme un de nos bassins.
On appelle ici toutes les jeunes filles à marier petites ou fillettes; et les garçons qoin’ont point encore de barbe, etifans.
Le jeudi je fus un peu plus soigneux, et je pris le bain plus à mon aise; j’y suai un peu, et je me mis la tête sous le surgeon1. Je sentois que le bain m’affoiblissoit un peu, avec quelque pesanteur aux reins ; cependant je rendois du sable et assez de flegmes, comme lorsque je prenois les eaux. D’ailleurs je trouvois que ces eaux me faisoient le meme effet qu’en les buvant. Je continuai le vendredi. On voyoit tous les jours charger une grande quantité "d’eau de cette fontaine et de celle de Corsènc destinée pour divers endroits d'Italie. Il me scmbloil que ces bains m’éelaircissoient le teint. J’étois toujours sujet aux mêmes vents dans le basventre, mais sans douleur ; c’est apparemment ce qui me faisoit rendre dans mes urines beaucoup d’écume, et de petites bulles qui ne s'évanouissoient qu’au bout de quelque temps. Quelquefois il s’y trouvoit aussi des poils noirs*, mais en petite quantité, et je me rappelle qu’autrefois j’en rendois beaucoup. Ordinairement mes urines étoient troubles et chargées d’une
IC On ta Retirer. — (j) Flail-ce donc quelque itecoard nttj je dütomponll? QitMox.
matière gassc ou comme huileuse. Les gens du pays ne sont lias à beaucoup près aussi carnaciers que nous : on n’y vend que de la viande ordinaire, et à peine en sçavent-ils le prix. Un très beau levreau dans cette saison me lut vendu au premier mot six sols de France. On ne chasse point et on n’apporte point de gibier, parce que personne ne l’achetcroil.
Le samedi, parce qu’il faisoit très mauvais temps et un vent si fort qu’on sentoit bien dans les chambres le défaut de contrevents et de vitres, je m’abstins de me baigner cl de boire. Je voyois un grand effet de ces eaux, en ce que mon frère1, qui ne se rappcloit pas d’avoir jamais rendu du sable naturellement ni dans d autres bains où il en avoil bu avec moi, en rendoit cependant ici en grande quantité. Le dimanche malin je me baignai le corps, non la tête. L’aprèsdinée je donnai un bal avec des prix publics, comme on a coutume de faire à ces bains, et je fus bien aise de faire cette galanterie au commencement de l’année. Cinq ou six jours auparavant j’avois fait publier la fêle dans tous les lieux voisins: la veille je fis particulièrement inviter, tant au bal qu’au souper qui devoit le suivre, tous les gentilshommes et les dames qui se trouvoient aux deux bains, et j’envoyai à Lucques pour les prix. L’usage est qu’on en donne plusieurs, pour ne pas paroitre favoriser une fentucseule préférablement aux autres ; pour éviter même toute jalousie, tout soupçon, il y a toujours huit ou dix prix pour les femmes, et deux ou trois pour les hommes. Je fus sollicité par beaucoup de personnes qui me prioient de ne point oublier, l'une elle-même, l’autre sa nièce, une autre sa fille. Quelques jours auparavant , M. Jean da A incenzo Saminiali, mon ami particulier, m’envoya de Lucques, comme je le lui avois demandé par une lettre, une ceinture de cuir et un bonnet de drap noir pour les hommes ; et pour les femmes deux tabliers de taffetas, l’un vert et l’autre violet (car il est bon de sçavoir qu’il y a toujours quelques prix plus considérables pour pouvoir favoriser une ou deux femmes a son choix ); deux autres tabliers d'étamine, quatre carierons d’épingles, quatre paires d’escarpins, dont je donnai une paire à une jolie fille hors du bal; une paire de mules, à
: i : >1. tic UaUccoul.ui. on a vu qu'il l'avait Iniisé a Rome ; It cl ai» donc venu le rejoindre*
DE M0NTA1GJSE.
laquelle j’ajoutai une paire d’escarpins ne Taisant qu’un prix des deux ; trois coi ffes de gaze 1 trois tresses qui faisoient trois prix et quatre petits colliers de perles : ce qui faisoit dixneuf prix pour les femmes. Le tout me revenoit à un peu plus de six écus. J’eus après cela cinq filtres que je nourris pendant tout le jour et je leur donnai un écu pour eux tous : en quoi je fus lieureux, parce qu’on ne les a pas à si bon marché. On attache ees prix à un cercle fort orné de tous côtés; et ils sont exposés à la vue de tout le monde.
Nous commençâmes le liai sur la place avec les femmes du voisinage, et je craignois d’abord que nous ne restassions seuls ; mais il vint bientôt grande compagnie de toutes parts, et particulièrement plusieurs gentilshommes et dames de la Seigneurie, que je reçus et entretins de mon mieux, en sorte qu’ils me parurent assez contens de moi. Comme il faisoit un peu chaud, nous allâmes à la salle du palais de Buonvisi, qui éloit très propre pour le bal. Le jour commençant à baisser, vers les 22 heures 3 je m’adressai aux dames les plus distinguées, et je leur dis que n’ayant ni le talent, ni la hardiesse d’apprécier toutes les beautés, les grâces et les gentillesses que jë voyois dans ces jeunes filles, je les priois de s’en charger elles-mêmes, et de distribuer les prix à la troupe selon le mérite. Nous lûmes quelque temps sur la cérémonie , parce qu’elles refusoient cc délicat emploi , prenant cela pour pure honnêteté de ma part. Enfin, je leur proposai cette condition, que si elles vouloient m’admettre dans leur conseil j'en donnerois mon avis. En effet j’allois choisissant des yeux , tantôt l’une, tantôt l’autre, et j’avois toujours égard à la beauté, à la gentillesse : d'où je leur faisois observer que l’agrément d’un bal ne dépendoit pas seulement du mouvement des pieds, mais encore de la contenance, de l’air, de la bonne façon et de la grâce de toute la personne. Les présens furent ainsi distribués, aux unes plus, aux autres moins , convenablement. La distributrice les offroit de ma part aux danseuses ; et moi au contraire je lui en renvoyois toute l’obligation. Tout se passa de cette manière avec beaucoup
(ij Oti d'antre étoffe transparente comme le verre, üi cristalh.
t2i C'est-à-dire suivant notre façon de compter, vers les sept heures du soir. ;
d’ordre et 1 3]9oj ep si ce n’est qu’une de ces demoiselles refusa le prix qu’on lui présentoit, et me lit prier de le donner pour l’amour d’elle à une autre : cc que je ne jugeai point à propos de faire, parce que celle-ci n’éloit pas dfs plus aimables. Pour la distribution de ces prix, on appeloit celles qui s’éloient distinguées; chacune, sortant de sa place à tour de rôle, venoit trouver la dame et moi qui étions assis tout près l’un de l’autre. Je présentois le prix qui me sembloit convenable, après l’avoir baisé, à celte dame, qui le prenant de ma main, le donnoità ces jeunes filles, et leur disoit, toujours d’un air agréable : « C’est monsieur qui vous fait ce beau présent; rcmcrcici-lc. — Point du tout ; vous en avez l’obligation à cette dame qui vous a jugé digne, entre tant d’autres, de cette petite recompense. Je suis seulement fâché qu’il ne soit pas plus digne de telle ou telle de vos qualités; » ce que je disois suivant cc qu’elles étoient. On fit tout de suite la même chose pour les hommes. Je ne comprends point ici les gentilshommes et les dames , quoiqu’ils eussent pris part à la danse. C’est véritablement un spectacle agréable et rare pour nous autres François de voir des paysannes si gentilles, mises comme des dames, danser aussi bien, et le disputer aux meilleures danseuses, si ce n’est qu’elles dansent autrement. J’invitai tout le monde à souper, parce qu’en Italie les festins ne sont autre chose qu’un de nos repas bien légers de France. J’en fus quitte pour plusieurs pièces de veau et quelques couples de poulets. J’eus à souper le colonel de cc vicariat, M. François Cambarini , gentilhomme bolonois, mon ami, avec un gentilhomme françois, et non d’autres. Mais je fis mettre à table Divizia, pauvre paysanne qui demeure à deux milles des bains. Cette femme, ainsi que son mari, vit du travail de ses mains. Elle est laide, âgée de trente-sept ans , avec un goitre à la gorge, et ne sait ni lire ni écrire. Mais comme dès sa tendre jeunesse il y avoit dans la maison de son père un de ses oncles qui lisoit toujours en sa présence l’Arioste et quelques autres poètes, son esprit s’est trouvé tellement propre à la poésie que non-seulement elle fait des vers avec une promptitude extraordinaire* , mais encore y
(I) C'était ce que Italien* nomment une hpjtrovisa- Irice.
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fait entrer les fables anciennes, les noms des dieux, des pays, des sciences et des hommes illustres, comme si elle avoit fait un cours d’études réglé. Elle avoit fait beaucoup de vers pour moi. Ce ne sont à la vérité que des vers et des rimes, mais d’un style élégant et aisé. II y eut à ce bal plus de cent personnes étrangères, quoique le tentps n’y fût guères propre, parce qu’alors on recueilloit la grande et principale récolte de toute l’année. Car dans ce temps les gens du pays travailloicnt, sans avoir égard aux fêtes, à cueillir soir et matin des feuilles de mûrier pour leurs versà-soie, et toutes les jeunes filles sont occupées de ce travail.
Le lundi matin j’allai au bain un peu plus tard qu'à l’ordinaire, parce que je me fis tondre cl raser; je me baignai la tête cl je reçus la douche pendant plus d’un quart d’heure sous la grande source.
A mon bal il y eut entre autres le vicaire du lieu qui juge les causes. C’est ainsi qu’on appelle un magistrat de semestre que la Seigneurie envoyé à chaque vicariat, pour juger les causes civiles en première instance, cl il connoit de toutes celles qui n'excèdent pas une petite somme fixée. 11 y a un autre officier pour les causes criminelles. Je fis entendre à celui-ci ; qu’il me paroissoit à propos que la Seigneurie mît ici quelque règle, ce qui seroit très facile, et je lui suggérai même les moyens qui me seinbloient les plus convenables. C'étoit que tous les marchands, qui viennent en grand nombre prendre de ces eaux pour les porter dans toute l’Italie, fussent munis d’une attestation de la quantité d’eaux dont ils sont chargés, ce qui les einpêchcroit d’y commettre aucune fraude comme j’en avois fait l’expérienccdc la manière que voici, lin de ces muletiers vint trouver mon hôte qui n’est qu'un particulier, et le pria de lui donner une attestation par écrit qu’il portait vingt-quatre charges de cette eau, tandis qu’il n’en avoit que quatre. L’hôte refusa d’abord d’attester une pareille fausseté; mais le muletier répondit que dans quatre ou six jours il reviendroit chercher les vingt autres charges ; ce qu'il ne fil pas, comme je le dis au vicaire. Celui-ci reçut très bien mon avis, mais il insista tant qu'il put pour savoir le nom du muletier, quelle éioit sa figure, quels clicvaux il avoit, et je ne voulus jamais lui faire connoi- j
tre ni l’un ni i autre. je lui dis encore que je voulois commencer à établir dans ce lieu la coutume observée dans les bains les plus fameux de l’Europe, où les personnes de quelque rang laissent leurs armes pour témoigner l’obligation qu’il sont à ces eaux; il m’en remercia beaucoup pour la Seigneurie. On commençoit alors en quelques endroits à couper le foin. Le mardi je restai deux heures au bain, et je pris la douche sur la tête pendant un peu plu* d’un quart d’heure.
Il vint ce même jour aux bains un marchand de Crémone établi à llome; il avoit plusieurs infirmités extraordinaires, cependant il parloit et alloil toujours; il étoit même à ce qu’on voyoit content de vivre et gai. Sa principale maladie étoit à la tête; il l’avoit si foible qu’il disoit avoir perdu la mémoire au point, qu’après avoir mangé , il ne pouvoit jamais se rappeler ce qui lui avoit cté servi à table. S’il sortoit de sa maison pour aller à quelque affaire, il TaUoit qu’il y revint dix fois pour demander où il de\ oit aller. A peine pouvoit-il finir le palrr. De la fin de cette prière, il reVenoil cent fois au commencement, ne s’apercevant jamais à la fin d’avoir commencé, ni en recommençant qu’il eût fini. Il avoit été sourd, aveugle et avoit eu de grands maux ; il sentoit une si grande chaleur aux reins qu’il étoit obligé de porter toujours une ceinture de plomb. Depuis plusieurs années il vivoit sous la discipline des médecins, dont il observoit religieusement le régime. Il étoit assez, plaisant de voir les différentes ordonnances des médecins de divers endroits d’Italie, toutes contraires les unes aux autres, surtout sur le fait do ces bains et des douches. De vingt consultations, il n’y en avoit pas deuxd’aecord entre elles; elles se condamnoient presque toutes l'une l’autre et s’accusoient d’homicide. Cet homme étoit sujet à un accident étrange causé par les vents dont il étoit plein; ils lui sortoient des oreilles avec tant de furie que souvent ils l’cmpêchoient de dormir, cl quand il bàilloit il sentoit tout à coup sortir des vents impétueux par celte voie. Il disoit que le meilleur remède qu’il y eût pour se rendre le ventre libre étoit jle mettre dans sa bouche quatre grains de coriandre confits un peu gros; puis, après les avoir un peu détrempés et lubrifiés avec sa salive, d’en faire un suppositoire, et que l’effet en étoit aussi
prompt que sensible. Ce même homme esl le premier à qui j’ai vu de ces grands chapeaux faits de plumes de paon, couverts d'un léger taffetas à l’ouverture de la tétc. Le sien étoit haut d’une palme (environ six à sept pouces) et fort ample; la coiffe au dedans etoit d’armojsine et proportionnée à la grosseur de la tête pour que le soleil ne put pénétrer; les ailes avoient à peu prés un pied et demi de largeur, pour tenir lieu de nos parasols, qui à la vérité ne sont pas commodes à porter à cheval.
Comme je me suis autrefois repenti de n’avoir pas écrit plus particulièrement sur les autres bains, ce qui nuroit pu me servir de règle et d’exemple pour tous ceux que j’aurois vus dans la suite, je veux cette fois m’étendre et me mettre au large sur cette matière. Le mercredi, je me rendis au bain ; je sentis de la chaleur dans le corps et j’eus une sueur extraordinaire avec un peu de foiblesse. J’éprouvai de la sécheresse et de l’âpreté dans la (touche ; et à la sortie du bain il me prit je ne sais quel étourdissement, comme il m’en arrivoit dans tous les autres, à cause de la chaleur de l’eau, à Plombières, à Bagnièrcs, à Prcissac, etc., mais non aux eaux de Barhotan, ni même à celles-ci, excepté ce mercredi-là ; soit que j’v fusse allé de bien meilleure heure que les autres jours, et n’ayant pas encore déchargé mon corps, soit que je trouvasse l’eau beaucoup plus chaude qu’à l’ordinaire; j’y restai une heure et demie, et je pris la douche sur la tête, environ pendant un quart d’heure. C’étoit bien aller coutre la règle ordinaire que de prendre la douche dans le bain, puisque l’usage est de prendre séparément l’un après l’autre ; puis de la prendre à ces eaux, tandis qu’on va communément aux douches de l’autre bain où on les prend à telle ou telle source, les uns à la première, d’autres à la seconde, d’autres à la troisième , suivant l’ordonnance des médecins : comme aussi de boire, de me baigner et de boire encore sans distinguer les jours de boisson et les jours de bain, comme font les autres qui boivent et prennent après cela le bain certains jours de suite; de ne point observer encore une certaine durée de temps, pendant que les autres boivent dix jours tout au plus, et se baignent au moins pendant vingt-cinq, de la
main à la main ou de main en main 1 ; enfin de me baigner une seule fois le jour, tandis qu'on se baigne toujours deux fois, et de rester fort peu de temps à la douche, au lieu qu’on y demeure toujours du moins une heure le matin et autant le soir. Quant à l’usage qui s’y pratique généralement de se faire raser le sommet de la tête, et de mettre sur la tonsure un petit morceau d'étoffe ou de drap de laine qu’on assujettit avec des blets ou des bandelettes , ma tête lisse3 n'en avoit pas besoin.
Dans la même matinée j’eus la visite du vicaire et des principaux gentilshommes de la Seigneurie qui venoient justement des autres bains où ils logeoient. Le vicaire raconta entre autres choses un accident singulier qui lui éloit arrivé, il y a quelques années, par la piqêre d’un scarabée qu’il reçut à l’endroit le plus charnu du pouce ; cette piqûre le mit en tel étal qu’il pensa mourir de défaillance. 11 fut ensuite réduit à line telle extrémité qu’il fut cinq mois au lit sans pouvoir se remuer, étant continuellement sur les reins; et cette posture les échauffa si fort qu’il s’y forma la gravelle, dont il souffrit beaucoup pendant plus d’un an, ainsi que de la colique. Enfin son père, qui etoit gouverneur de V elilri3, lui envoya une certaine pierre verte qu il avoit eue par le moyen d'un religieux qui avoit été dans l'Inde ; et’ pendant tout le temps qu il porta cette pierre, il ne sentit jamais ni douleur ni gravelle. Il se trouvoit en cet état depuis deux ans. Quant à l’effet local de la piqûre, le doigt et presque toute la main lui etoient restés comme perclus; le bras étoit tellement alfoibli que tous les ans il venoil aux bains de Corsène pour faire donner la douche à ce bras, ainsi qu’à sa main, comme il la prenoit alors.
Le peuple est ici fort pauvre; ils mangeoient dans ce temps des mûres vertes qu’ils cucilloieni sur les arbres, en les dépouillant de leurs feuilles pour les vers-à-soie.
Comme le marché du loyer de la maison que j’occupois étoit demeuré incertain pour le mois de juin, je voulus m’en éclaircir avec l’hôte. Cet homme, voyant combien j’étois sollicité de tous ses voisins, et surtout du proprié-
III r.'rat-ltalirc : soit ions les Jours, soit de deux jours l'un.
Coi-à-ulre cliauvc ou |h’Icc
(3j Ou Vctetri, \iüc de la cauipngnc de Roruc.
VOYAG ES
taire du palais Bonvisi qui me l’avoit offert pour unécud'or par jour, prit le parti de me la laisser tant que je voudrais à raison de vingt-cinq écus d'or par mois, à commencer au premier de juin, et jusqu’à ce terme le premier marché continuoit. L'envie, dans ce lieu-là, les haines cachées et mortelles, régnent parmi les habitons, quoiqu'ils soient tous à peu prés parons; car une femme me disoit un jour ce proverbe : * Quiconque veut que sa femme devienne féconde, qu'il Penvoyc à ce bain, et se garde bien d'y aller. » Ce qui me plaisoit beaucoup, entr’autres choses, dans la maison où j’étois, c’étoit de pouvoir aller du bain au lit par un chemin uni, et en traversant une cour de trente pas. Je vos ois avec peine les mûriers dépouillé.td:' leurs feuilles, ce qui me représentoit l’hiver au milieu de l’été. Le sable que je rendois continuellement par les urines me paroissoit plus raboteux que de coutume, et me] causoit tous les jours je ne sçais quels désagréables picotemens.
On voyoit tous les jours ici porter de toutes parts differents échantillons de vins dans de petits Uacons pour que les étrangers qui s’y trouvoient en envoyassent chercher; mais il y en avoit très peu de bons. Les vins blancs étoient légers, mais aigres et cruds ou plutôt grossiers, âpres et durs, si l'on n’avoit la précaution de faire venir de Lueques ou de Pescia, du Trévisan appelé Trebbiano, vin blanc assez mûr et cependant peu délicat.
Le jeudi, jour de la Fête-Dieu, je pris un bain tempéré pendant plus d’une heure; j’y suai très peu et j’en sortis sans aucune altération. Je me fis donner la douche sur la tète pendant un demi quart d’heure, et quand j’eus regagné mon lit, je m’endormis profondément. Je trouvois plus de plaisir à me baigner et à prendre la douche qu’à toute autre chose. Je sentois aux mains et aux autres parties du corps quelques démangeaisons ; qiais je m’aperçus qu'il y avoit parmi les habilans beaucoup de galeux et que les enfans étoient sujets à ces croûtes de lait qu’on nomme achores. Ici, comme ailleurs, les gens du pays méprisent ce que nous recherchons avec tant de difficulté ; j’en ai vu beaucoup qui n'avoient jamais goûté de ces eaux et qui n’en faisoient point de cas. Cependant il y a peu de vieillards. Avec les
flegmes que je rendois continuellement par les urines, se trouvoit du sable enveloppé qui s'y tenoil suspendu. Lorsque je rccevois la douche sur le bas- ventre, je croyois éprouver cet effet du bain qu'il me faisoit sortir des vents. L’cnllpre que j’avois quelquefois dans certaines parties du corps diminuoit alorsà vue d’œil ; d’où je conclus que ce gonflement est causé parles vents quis'y renferment . Le vendredi, je me baignais l'ordinaire et je pris un peu plus longtemps la douche sur la tête. La quantité extraordinairede sable que je rendois continuellement me faisoit soupçonner qu’il venoit des reins où il étoil enfermé, caren pressant et pétrissant ce sable on en eût fait une grosse pelote; ce qui prouve qu’il provenoit plutôt de là que de l’eau qui l'y aurait produit et fait sortir immédiatement. Le samedi je me baignai pendant deux heures, et je pris la douche plus d'un quart d'heure. Le dimanche je me reposai. Le même jour un gentilhomme nous donna un bal. Le défaut d’horloges, qui manquent ici et dans la plus grande partie de l'Italie, me paroissoit fort incommode. 11 y a dans la maison du bain une vierge, avec cette inscription en vers ;
« Failo«, Vierge «Unie, par voire |M>uvoir, que quiconque cul rvra a dans cc bain cij sorte sain do corps cl d’esprit i. u
On ne peut trop louer la beauté et l’utilité de la méthode qu’ils ont de cultiver les montagnes jusqu'à la cime, en y faisant en forme d'escaliers de grands degrés circulaires tout autour, et fortifiant le haut de ces degrés, tantôt avec des pierres, tantôt avec d’autres revêlemens lorsque la terre n’est pas assez ferme par ellemême. Le tcrre plain de cet escalier, selon qu’il se trouve ou plus large ou plus étroit, est rempli de grain ; et son extrémité vers le vallon, c'est-à-dire la circonférence ou le tour, est entourée de vignes; enfin, partout où l’on ne peut trouver ni faire un terrain uni, comme vers la cime, tout est mis en vignes.
Au bal du gentilhomme bolonois, une femme se mit à danser avec un vase plein d’eau sur la tête et le tenant toujours ferme et droit, elle fit beaucoup de mouvemens d'une grande hardiesse.
Les médecins étoient étonnés de voir la plupart de nos François boire le matin et puis se
(I) Attsi'icin fac,Dh'<t, luo qutcimique laiacriun inyrcdiltir, sospet ac t*onns hinc al*cai.
baigner le même jour. Le lundi malin je restai , pendant deux heures au bain; mais je ne pris pas ' la douche, parce que j’eus la fantaisie de boire trois livres d’eau, qui m’émurent un peu. Je me Ijaignois là les yeux tous les matins, en les tenant ouverts dans l’eau ; ce qui ne me lit ni bien ni mal. Je crois que je me debarrassai de , mes trois livres d’eau dans le bain, car j'urinai ; beaucoup; je suai même un peu plus qu’à Fordi- j nairc et je lis quelque autre évacuation. Comme : les jours précédons je m’étois sentis plus resserré j que de coutume, j’avois pris, suivant la recette j marquée ci-dessus, trois grains de coriandre confits qui m'avoient fait rendre beaucoup de vents, dont j’étois tout plein, et peu d’autres choses. Mais, quoique je me purgeasse admirablement les reins, je ne laissois pas d’y sentir des picotemens que j’allribuois plutôt aux ventosités qu’à toute autre cause. Le mardi je restai deux heures au bain; je me tins une demiheure sous la douche et je ne bus point. Le mercredi je fus dans le bain une heure et demie, et je pris la douche environ pendant une demiheure.
Jusqu'à présent, àdire le vrai, par le peu de communication et de familiarité que j’avois avec ces gens-là, je n’avois guères bien soutenu la réputation d’esprit et d’habileté qu’on m’a faite; on ne m’avoit vu aucune faculté extraordinaire pour qu'ondût s'émerveillerdc moi et faire tant de cas de mes petits avantages. Cependant, ce meme jour, quelques médecins ayant à faire une consultation importante pour un jeune seigneur, IU. Paul de Cosis (neveu du cardinal de ce nom), qui étoit à ces bains, ils vinrent me prier, de sa part, de vouloir bien entendre leurs avis et leur délibération, parce qu’il étoit résolu de se tenir entièrement à ma décision. J’en rioisalorsen moi-même; mais il m’est arrivé plus d’une fois pareille chose ici et à Home.
J’éprouvois encore quelquefois des éblouissemensdans les yeux, quand je m'oppliquois ou à lire ou à regarder fixement quciqueohjet lumineux. Ce qui m’inquiétoil, c’étoit de voir que cette incommodité continuoit depuis le jour que la migraine me prit près de Florence. Je scritois une pesanteur de tête sur le front, sans douleur, et mes yeux se couvroient de certains images qui ne me rend oient pas la vue courte, mais qui la ■ troubloiont quelquefois, je ne sais comment. I Mostsigse.
Dcpnis, la migraine y étoit retombée deux ou trois fois, et dans ces derniers jours elle s’y arrêtait davantage, me laissant d’ailleurs assez libre dans mes actions; mais elle me reprenoit tous les jours depuis que j’avois pris la douche sur la tête, et je commençons à avoir les yeux voilés comme autrefois, sans douleur ni inflammation; il en étoit ainsi de mon mal de tête, que je n’avois pas senti depuis dix ans, jusqu'au jour que cette migraine me prit. Or, craignant encore que la douche ne m’affoiblit la tête, je ne voulus point la prendre.
Le jeudi je me baignai seulement une heure.
. Le vendredi, le samedi et le dimanche, je ne fis aucun remède, tant par la même crainte que parce que je me trouvois moins dispos, rendant toujours quantité de sable. Ma tête d’ailleurs toujours de même ne se rétablissoit point dans son bon état ; à certaines heures je sentais une altération qu’augmentait encore le travail de l’imagination.
Le lundi matin je bus en 13 verres six livres et demie d’eau de la fontaine ordinaire ; je rendis environ trois livres d’eau blanche et crue avant le dîner, et le reste peu à peu. Quoique mon mal de tête ne fût ni continuel ni fort violent, il me rendoit le teint assez mauvais. Cependant je ne sentais ni incommodité ni foiblessc, comme j’en av ois anciennement éprouvé quelquefois; mais j’avois seulement les yeux chargés et la vue un peu trouble. Ce jour, on commença dans la pleine à couper le seigle.
Le mardi, au point du jour, j’allai à la fontaine de Barnabé et je bus six livres d’eau en six verres. 11 lomboit une petite pluie, je suai un peu. Celle boisson m'émut le corps et me lava bien les intestins : c’est pourquoi je ne puis juger delà ce que j’en avois rendu. J’urinai peu, mais dans deux heures j’avois repris ma couleur naturelle.
On trouve ici une pension pour six ceus d’or ou environ par mois ; on a une chambre particulière, avec toutes les commodités que l’on veut, et le valet passe par-dessus le marché. Quand on n’a pas de valet on est servi par l'hôte en beaucoup de choses et nourri convenablement.
Avant la fin du jour naturel j’avois rendu toute l’eau, et plus que je n’en avois bu dans toutes les boissons que j’avois prises. Je ne bus
VOYAGES
MO
qu'une petite fois une demi-livre d’eau à mon repas et je soupai peu.
Le mercredi , qui fut pluvieux , je pris de l’eau ordinaire sept livres en sept fois ; je la rendis avec ce que j’avois bu de plus.
Le jeudi j’en pris neuf livres, c’est-à-dire sept d’une première séance ; et puis quand je commençai à la rendre, j’en envoyai chercher deux autres livres. Je la rendis de tous côtés et je bus très peu à mon repas.
Le vendredi et le samedi je fis la même chose. Le dimanche je me tins tranquille.
Le lundi je pris sept livres d’eau en sept verres. Je rendois toujours du sable , mais un peu moins que quand je prenois le bain; ce que je voyois arriver à plusieurs autres dans le môme temps. Ce môme jour je sentis au basventre une douleur semblable à celle qu’on éprouve en rendant des pierres, et il m’en sortit effectivement une petite.
Le mardi j’en rendis une autre, et je puis presque assurer que je me suis aperçu que celte eau a la force de les briser, parce que je sentois la grosseur de quelques-unes lorsqu'elles descendoicnt, et qu’ensuite je les rendois par petits morceaux. Ce mardi, je bus huit livres d’eau en huit fois.
Si Calvin avoit su qu'ici les freres prêcheurs* se nommoient ministres, il n’est pas douteux qu’il eût donné un autre nom aux siens.
Le mercredi je pris huit livres d’eau en huit verres. J'en rendois presque toujours en trois heures jusqu’à la moitié, crue et dans sa couleur naturelle , puis environ une demi-livre rousse et teinte ; le reste après le repas et pendant la nuit.
Or, comme cette saison altiroit beaucoup de monde au bain, suivant les exemples que j’avois devant moi et l’avis des médecins même, particulièrement de M. Donato, qui avoit écrit surces eaux, je n’avois pas fait une grande faute en prenant dans ce bain la douche sur la tête; car ils sont encore ici dans l’usage de se faire donner la douche sur l'estomac, par le moyen d’un long tuyau qu’on attache d'un bout au surgeon de l’eau, et de l’autre au corps plongé dans le bain, comme d’ordinaire autre fois on prenoit la douche sur la tête, decettemême eau, et le jour qu’on la prenoit on se baignoit aussi. Moi donc,
U) C'e*l-à-dirc leur» supérieurs.
pour avoir mêlé la douche et le bain, ou pour avoir pris immédiatement l’eau à la source et non au tuyau, je ne pouvois pas avoir fait une si grande faute. Ai-je manqué seulement en ce qucjen’ai paseontinué?Cctte idée, dont jusqu’à présent j’ai été frappé, pourroit bien avoir mis en mouvement ces humeurs, dont avec le temps j'aurois été délivré. Le même (M. Donato) trouvoit bon qu’on bût et qu’on se baignât le même jour ; d’où je me repens de n’en avoir pas eu la hardiesse, comme j’en avois eu la volonté, et de n’avoir pas bu la matinée dans le bain, en observant quelque intervalle entre les deux procédés. Ce médecin louoit aussi beaucoup les eaux de Barnabe; mais avec tous les beaux raisonnemens de la médecine, on ne voyoit pas l’effet de ces eaux sur plusieurs autres personnes qui n’étoient pas sujettes à rendre du sable, comme je continuois toujours d’en voir dans mes urines; ce que je dis parce que je ne puis me résoudre à croire que ce sable fût produit par lesdites eaux.
Le jeudi matin , pour avoir la première place, je me rendis au bain avant le jour, et j’y bus une heure sans me baigner la tête. Je crois que eetlc circonstance, jointe à ce que je dormis ensuite dans mon lit, me rendit malade; j’eus la bouche sèche et altérée avec une telle chaleur que le soir en me couchant je bus deux grands verres de la même eau rafraîchie, qui ne me causa point d’autre changement.
Le vendredi je me reposai. Le ministre franciscain (c’est ainsi qu’on nomme le Provincial), homme de mérite, savant et poli, qui étoit au bain avec plusieurs autres religieux de différons ordres, m’envoya en présent de très bon vin, des massepains et autres friandises.
Le samedi je ne lis aucun remède et j’allai dîner à Menallio, grand et beau village situe à la cime d’une de ces montagnes dont j’ai parlé. J’y portai du poisson et je fus reçu chez uti soldat , qui , après avoir beaucoup voyagé en France et ailleurs, s'est marié et enrichi en Flandre. Il s’appelle M. Santo. Il y a là une belle église, et parmi les habitons un très grand nombre de soldats, dont la plupart ont aussi beaucoup voyagé. Ils sont fort divisés enlr’eux pour l’Kspagnc et la France. Je mis, sans y prendre garde, une lleur à mon oreille gauche ; ceux du parti françois s’en trouvèrent offensés.
Après mon dîner je montai au fort qui est un lieu fortilié de hautes murailles pareillement à la cime du mont qui est très escarpé, mais bien cultivé partout; car ici, sur les lieux les plus sauvages, sur les rochers et les précipices, enfin sur les crevasses de la montagne, on trouve non-seulement des vignes et du blé, mais encore des prairies, tandis que dans la plaine ils n'ont pas de foin. Je descendis ensuite tout droit par un autre côté de la montagne.
Le dimanche matin je me rendis au bain avec plusieurs autres gentilshommes et j’y restai une demi-heure. Je reçus de M. Louis Pinitesi, en présent, une charge de très beaux fruits, et entre autres des ligues, les premières qui eussent encore paru dans le bain, avec douze llacons d’excellent vin. Dans le même temps, le ministre franciscain m’envoya une si grande quantité de fruits que je pus en faire à mon tour des libéralités aux habilans.
Après le dîner il y eut un bal où s’étoient rassemblées plusieurs dames très bien mises, mais d'une beauté très commune, quoiqu’elles fussent des plus belles de Lucqueg.
Le soir, M. Louis Ferrari de Crémone, dont j’élois fort connu, m’envoya des boites de coings très bons et bien parfumés, des citrons d'une espèce rare et des oranges d’une grosseur extraordinaire.
La nuit suivante, un peu avant le jour, il me prit une crampe au mollet de la jambe droite avec de très-fortes douleurs qui n’étoient pas continues, mais intermittentes. Cette incommodité dura une demi-heure. 11 n’y avoit pas long-temps que j’en avois eu une pareille, mais elle passa dans un instant.
Le lundi j'allai au bain, et je tins pendant une heure mon estomac sous le jet de la source ; je sentois toujours à la jambe un petit picotement.
C’étoit précisément l’heure où l’on commençoil à sentir le chaud ; les cigales n’éloient pas plus incommodes qu’en France, et jusqu'à présent les saisons me paraissent cire encore plus fraîches que chez moi.
On ne voit pas chez les nations libres la même distinction de rangs, de personnes , que chez les autres peuples; ici les plus petits ont je ne sais quoi de seigneurial à leur manière ; jusqu’en demandant l'aumône, ils mêlent toujours quelque parole d’autorité, comme ;
ni
» Faites -moi l’aumône , voulez - vous? » ou : “ donnez- moi l'aumône, entendez-vous?» Le mot à Home est d’ordinaire ; • Faites-moi quelque bien pour vous-même. »
Le mardi je restai dans le bain une heure.
Le mercredi, 21 juin, de bonne heure, je partis de la ville, et en prenant congé de la compagnie des hommes et des dames qui s’y trouvoient, j'en reçus toutes les marques d'amitié que je pouvois désirer. Je vins par des montagnes escarpées, cependant agréables et couvertes , à
Pescia, douze milles, petit château situé sur le lleuve Pescia, dans le territoire de Florence, où se trouvent de belles maisons, des chemins bien ouverts, et les vins fameux de Trcbbiano, vignoble assis au milieu d'un plant d’oliviers très épais. Les habitans sont fort affectionnés à la France, et c’est pour cela, disent-ils, que leur ville porte pour armes un dauphin.
Après dîner nous rencontrâmes une belle plaine fort peuplée, où l’on voit beaucoup de châteaux et de maisons. Je m’étois proposé de voir le mont Catino, où est l’eau chaude et salée du Tettuccio ; mais je l’oubliai par distraction ; je le laissai à main droite, éloigné d’un mi le de mon chemin, environ à sept milles de Pescia, et je ne m’aperçus de mon oubli que quand je fus presque arrivé à
Pistoic, onze milles. J’allai loger hors de la ville, et là je reçus 1a visite du fils de M. Ruspiglioni, qui ne voyage en Italie qu'avec des chevaux de voiturin, en quoi il n’entend pas bien ses intérêts; car il me paraît plus commode de clianger de chevaux de lieu en lieu que de se mettre pour un long voyage entre les mains des voiturins.
De Pistoie à Florence , distance de vingt milles, les chevaux ne coûtent que quatre julcs.
De là, passant par la petite ville de Prato, je vins dîner à Castcllo, dans une auberge située vis-à-vis le palais du grand-duc. Nous allâmes après dîner examiner plus attentivement son jardin , et j’éprouvai là ce qui m’est arrivé en beaucoup d’autres occasions, que l’imagination va toujours plus loin que la réalité. Je l'avois vu pendant l'hiver nu et dépouillé ; je ro’étois donc représenté sa beauté future, dans une plus douce saison, beaucoup au-dessus de ce qu’elle me parut alors en effet.
Î32 VOYAGES
De Pralo à Casttllo, dix-srpl milles. Après dîner je vins à
Florence , (rois milles. Le vendredi je vis les processions publiques et le grand-duc en voilure. Enlre autres somptuosités, on voyoit un char en forme de théâtre doré par-dessus, sur lequel étoient quatre petits enfans et un moine, ou un homme habillé en moine, avec une barbe postiche qui représentoit Saint François d’ Assise debout, et tenant les mains comme il les a dans scs tableaux', avec unceouronne sur le capuchon. Il y avoit d'autres enfans de la ville armés, et l'un d’eux représentoit saint Georges. Il vint sur In place à sa rencontre un grand dragon fort lourdement appuyé sur des hommes qui le portoient , et jetant avec bruit du feu par la gueule.
L’enfant le frappoil tantôt de l’épée, tantôt de la lance, et il Finit par l’égorger. Je reçus ici beaucoup d’honnêtetés d'un Gondi qui fait sa résidence à Lyon ; il m'envoya de très bons vins, comme du Trebbinno.
Il faisoit une chaleur dont les habitons euxmêmes étoient étonnés.
Le matin, à la pointe du jour, j’eus la colique au côté droit et je souffris l’espace d’env iron trois heures. Je mangeai ce jour-là le premier melon. Dès le commencement de juin, on mangeoit à Florence des citrouilles et des amandes.
à ers le 23, on fit la course des chars dans une grande et belle place carrée plus longue que large, et entourée de tous côtés de belles maisons. A chaque extrémité de la longueur, on avoit dressé un obélisque ou une aiguille de bois carrée, et de l’une à l'autre étoit attachée une longue corde pour qu’on ne put traverser la place; plusieurs hommes même se mirent encore en travers, pour empêcher de passer par-dessus la corde. Les balcons étoient remplis de dames, et le grand-duc avec la duchesse et sa cour étoit dans un palais. Le peuple étoit répandu le long de la place et sur des espèces d’cchafauds où j’étois aussi : on voyoit courir à l’cnvi cinq chars vides. Ils prirent tous place au hasard, ou après avoir tiré au sort à côté d’un des obélisques. Plusieurs disoient que le plus éloigné avoit de l’avantage
(i; cVl-i.-Jiro ci'oUccs.sur sa poitrine, mais ouvertes et laissaut voir scs
pour faire pluscommodément le tourdc la lice. Les chars partirent au son des trompettes'. Le troisième circuit autour de l’obélisque, où sc dirige la course, est celui qui donne la victoire. Le char du grand-duc conserva l'avantage jusqu’au troisième tour; mais celui de Strozzi qui l’avott toujours suivi de plus près, ayant redoublé de vitesse, et courant à bride abattue en se resserrant à propos, mit la victoire en balance. Je m’aperçus que le peuple rompit le silence en voyant Strozzi s’approcher, et qu’il lui applaudissoit à grands cris de toutes ses forces à la vue mètne du prince. Ensuite, quand il fut question de faire juger la contestation par certains gentilshommes arbitres ordinaires des courses, ceux du parti de Strozzi s'en étant remis au jugement de l'assemblée, il s'éleva tout à coup du milieu de la foule un suffrage unanime cl un cri public en faveur de Strozzi, qui enfin remporta le prix ; mais à tort, à ce qu’il me semble. La valeur du prix étoit de cent écus. Ce spectacle me fit plus de plaisir qu'aucun de ceux que j’eusse vus en Italie, par la ressemblance que j’y trouvois avec les courses antiques.
Comme ce jour étoit la veille de Saint-Jean, on entoura le comble de l'église cathédrale de deux ou trois rangs de lampions, ou de pots à feu, et delà s’élançoienl en l’air des fusées volantes. On dit pourtant qu’on n’est pas dans l’usage en Italie comme en France, de faire des feux le jour de Saint -Jean.
Mais le samedi, jour où tomboit celte fête, qui est la plus solennelle et la plus grande fête, de Florence, puisque ee jour-là tout se montre en public, jusqu’aux jeunes filles, parmi lesquelles je ne vis point beaucoup de beautés , dès le matin, le grand-duc parut à la place du palais sur un échafaud dressé le long du bâtiment, dont les murs étoient couverts de très riches tapis. Il étoit sous un dais avec le nonce du pape qqe l’on voyoit à côté de lui, à sa gauche, et avec l’ambassadeur de Fcrrare, beaucoup plus éloigné de lui. Là passèrent devant lui toutes ses terres et tous ses châteaux dans l’ordre où les proclamoit un3 héraut. Pour Sienne, par exemple, il sc présenta un jeune homme vêtu de velours blanc et noir, portant
(I] Voilà les jeux olympiques eu petit.
(il ft.ii#ul:irc revue, mais ÜjUJrcisauiejimir le fouveralu ci Je peuple tk* ce loups-la 1
à la main un grand vase d’argent , et la figure de la louve de Sienne. 11 en fit ainsi l'offrande au duc, aveeun petit compliment. Lorsque celui-ci eut fini, il vint encore à la tile, à mesure qu’on les appeloil par leurs noms, plusieurs eslafliers mal vêtus, montés sur de très mauvais chevaux ou sur des mules, cl portant les uns une coupe d’argent, les autres un drapeau déchiré. Ceux-ci, qui étoient en grand nombre, passoient le long des rues, sans faire aucun mouvement, sans décence, sans la moindre gravité et plutôt même avec un air de plaisanterie que de cérémonie sérieuse. C’étoicnt les représentans des châteaux et lieux particuliers dépendans de l’Etat de Sienne. On renouvelle tous les ans cet appareil qui est de pure forme.
11 passa ensuite un char et une grande pyramide carrée faite de bois , qui porlort des enfans rangés tout autour sur des gradins et vêtus les uns d’une façon, les autres d’une autre , en anges et en saints. Au sommet de cette pyramide, qui égaloit en hauteur les plus hautes maisons, étoit un saint Jean, c’est-àdire un homme travesti en saint Jean, attaché à une barre de fer. Les officiers et particulièrement ceux de la monnoie étoient à la suite de ce char.
La marche étoit fermée par un autre char sur lequel étoient des jeunes gens qui portoient trois prix pour les diverses courses. A côté d’eux étoient les chevaux barbes qui dévoient courir ce jour-là, et les valets qui dévoient les monter avec les enseignes de leurs maîtres qui sont des premiers seigneurs du pays. Les chevaux étoient petits, mais beaux.
La chaleur alors ne paroissoit pas plus forte qu’en France. Cependant, pour l’éviter dans ces chambres d’auberges, j’etois forcé la nuit de dormir sur la table de la salle, où je laisois mettre des matelas et des draps, et cela faute de pouvoir trouver un logement commode ; car cette ville n’est pas bonne pour les étrangers. J’usois encore de cet expédient pour éviter les punaises, dont tous les lits sont fort infectés.
11 n’y a pas beaucoup de poisson à Florence. Les truites et les autres poissons qu’on y mange viennent de dehors, encore sont-ils marinés. Je vis apporter de la part du grandduc à Jean Mariano, Miianois qui logcoit daus
la même hôtellerie que moi, un présent de vin, de pain, de fruits et de poisson; mais ces poissons cloient en vie, petits et renfermés dans des cuvettes de terre.
Tout le jour j’avois la bouche aride et sèche, avec une altération, non de soif mais provenant d’une chaleur interne, telle que j’en ai sentie autrefois dans nos temps chauds. Je ne mangeois que du fruit et de la salade avec du sucre, et malgré ce régime je ne me portois pas bien.
Les amusements que l'on prend le soir en France, après le souper, précèdent ici ce repas. Dans les plus longs jours, on v soupe souvent la nuit, et le jour commence entre sept et huit heures du matin.
Ce jour, dans l’après-dinéc , on fil les courses des barbes. Le cheval du cardinal de Médicis remporta le prix. Il étoit de la valeur de 200 écus. Ce spectacle n’est pas fort agréable, parce que dans la rue vous ne voyez que passer rapidement des chevaux en furie. 1
Le dimanche je vis le palais Pitli. et entre au 1res choses une mule en marbre qui est In statue d’une mule encore vivante, à laquelle on a accordé cet honneur pour les longs services qu’elle a rendus à voiturer ce qui étoit nécessaire pour ce bâtiment • : c’est ce que disent au moins les vers latins qu’on y lit. Nous vîmes dans le palais cette chimère antique qui a entre les épaules une tête naissante avec des corneset des oreilles, et lccorpsd’un petit lion.
Le samedi précédent , le palais du grandduc éloit ouvert et rempli de paysans pour qui rien n’étoit fermé, et l’on dansoit de tous côtés dans la grande salle. Le concours de cette sorte de gens est, à ce qu’il me semble, une image de la liberté perdue, qui se renouvelle ainsi tous les ans à la principale fête de la ville.
Le lundi j’allai dîner chez le seigneur Silvio Picolomini, homme fort distingué par son mérite, et surtout par son habileté dans l’escrime ou l’art desarmes. Il y avoit bonne compagnie de gentilshommes, et l’on s’y enlrelint de différentes matières. I.c seigneur Picolomini fait très peu de cas de la manière d’es-
(I) Les Grecs cJcvak*nl ou>m quelquefois des sla lues aux chevaux qui s'étalent signales à b course des rliars aux jeux olympiques. les Italien», cl mut oui ceux de Florence, avaient encore daus cc temps- b l'esprit un peu grec.
VOYAGES
crimcr des plus célèbres maîtres italiens, tels que le Vénitien, le Iiolonois, le Palinostrato 1 et autres; il n’estime en ce genre qu’un de ses élèves établi à Itreseia où il enseigne cet art à quelques gentilshommes. Il dit que, dans la manière dont on montre ordinairement à faire des armes, il n’y a ni règle ni méthode. Il condamne particulièrement l'usage de pousser l’épée en avant, et de la mettre au pouvoir de l’ennemi ; puis, la botte portée, de redonner un autre assaut et de rester en arrêt. Il soutient qu’il est totalement différent de ce que font ceux qui se battent, comme l'expérience le fait voir. Il étoit sur le point de faire imprimer un ouvrage sur cette matière. Quant au fait de la guerre, il méprise fort l’artillerie; et tout ce qu’il nous dit sur cela me plut beaucoup. Il estime cc que Machiavel a écrit sur ce sujet, et il adopte ses opinions. Il prétend que pour les fortifications, le plus habile et le plus excellent ingénieur qu’il y ait est actuellement à Florence au service du. grand duc*.
On est ici dans l’habitude de mettre de la neige dans les verres avec le vin. J’en mettois peu, parce que je ne me portois pas trop bien, ayant souvent des maux de reins, et rendant toujours une quantité incroyable de sable; outre cela , je ne pouvois recouvrer ma tête et la remettre en son premier état. J’éprouvois des étourdissements, et je ne sais quelle pesanteur sur les yeux, le front, les joues, les dents, le nez et tout le visage. Il me vient dans l’idée que ces douleurs étoient causées par les vins blancs doux et fumeux du pays, parce que la première fois que la migraine me reprit, tout échauffé que j’étois déjà, tant par le voyage qnc par la saison, j’avois bu grande quantité de Trcbbiano, mais si doux, qu'il n’étanchoit pas ma soif
Après tout, je n’ai pu m’empêcher d’avouer que c’est avec raison que Florence est nommée la belle.
iij Celaient apparemment les plus célèbres maîtres d’armes de ex* temps-là. Il est certain que nous tenons «les Italien» les deux arts le* plu» opposé», celui de tuer un homme de bonne grâce et l’art utile de la cuisine.
C») il y a dan» le texte en abrégé ierenkstmo. Cc titre convenait d'autant plus à François de Médias, alors régnant, que Corne, son père, avait été confirmé duc cl souverniu de Florence par l'empereur Charles V, en 1538, et qu’en 1569 U avait reçu des mains du pape Pie V la couronne royale; outre que François de Medicû avait cucorc obtenu de l’empereur Maximilien II, l’au lfiii** le nom de grand-duc.
Ce jour jallai, seulement pour me distraire, voir les dames qui se laissent voir à qui veut*. Je vis les plus fameuses, mais rien de rare. Elles sont séquestrées dans un quartier particulier de la ville, et leurs logements vilains, misérables, n’ont rien qui ressemble à ceux des courtisanes romaines ou v énitiennes, non plus qu’elles- mêmes ne leur ressemblent pour la beauté, les agrémeus, le maintien. Si quelqu’une d'entre elles veut demeurer hors de ces limites, il faut que ce soit bien peu de chose, et qu'elle fasse quelque métier pour cacher cela.
Je vis les boutiques des fileurs de soie qui sc servent de certains dévidoirs, par le moyen desquels une seule femme, en les faisant tourner, fait d'un seul mouvement tordre et tourner à la fois 500 fuseaux.
Le mardi matin je rendis une petite pierre rousse.
I,c mercredi je vis la maison de plaisance du grand-duc. Ce qui m’y frappa le plus, c’est une roche en forme de pyramide construite et composée de toutes sortes deminéraux naturels, c’cst-à-dire d'un morceau de chacun, raccordés ensemble. Celle roche jeloit de l’eau qui faisoit mouvoir au dedans de la grotte plusieurs corps, tels que des moulins à eau et à vent, de petites cloches d’église , des soldats en sentinelle, des animaux, des chasses, et mille choses semblables.
Le jeudi je ne me souciai pas de voir une aulre course de chevaux. J’allai l’après-dinée à Pratolino, que je revis dans un grand détail. Le concierge du palais m’ayant prié de lui dire mon sentiment sur les beautés de ce lieu et sur celles de Tivoli, je lui dis cc que j’en pensois, en comparant les lieux, non en général, mais partie par partie, et considérant leurs divers avantages; cc qui rendoit respectivement tantôt l’un, tantôt l’autre supérieur.
Le vendredi j’achetai, à la librairie des Juntes*, un paquet d’onze comédies et quelques autres livres. J’y vis le testament de liocacc imprimé avec certains discours fait sur le Décamcron.
Ou voit par ce testament à quelle -étonnante pauvreté, à quelle miscre étoit réduit ce
(Ij C’est de» courtisanes qu'il s'agit.
(9) Fameux Imprimeurs de Florence, dont les éditions sont cucorc recherchées.
grand homme. Il ne laisse à ses parentes et à ! ses soeurs que des draps et quelques pièces de , son lit ; ses livres à un certain religieux, à condition de les communiquer à quiconque dont il en sera requis; il met en compte jusqu’aux ustensiles et aux meubles les plus vils; enfin il ordonne des messes et sa sépulture. On a imprimé ce testament tel qu’il a été trouvé sur un vieux parchemin bien délabré.
Comme les courtisanes romaines et vénitiennes se tiennent aux fenêtres pour attirer leurs amans, celles de Florence se montrent aux portes de leurs maisons, et elles y restent au guet aux heures commodes. Là vous tes voyez, avec plus ou moins de compagnie, discourir et chanter dans la rue au milieu des cercles.
Le dimanche 2 juillet, je partis de Florence après dîner, cl après avoir passé l’Arno sur un pont, nous le laissâmes à main droite, en suivant toutefois son cours. Nous traversâmes de Iielles plaines fertiles, où sont les plus célèbres melonières de Toscane. Les bons melons ne sont mûrs que vers le 15 de juillet, et l'endroit particulier où se trouvent les meilleurs se nomme Legnaia : Florence en est à trois milles.
La route que nous fîmes ensuite étoit pour la plus grande partie unie, fertile et très peuplée partout de maisons, de petits châteaux, de villages presque continus.
Nous traversâmes, entre autres, une jolie terre appelée Empoli, nom dans le son duquel il y a je ne sais quoi d'antique. Le site en est très agréable. Je n’y reconnus aucunes traces d'antiquité, si ce n’est, près du grand chemin, un pont en ruines qui en a quelque air.
Je fus ici frappé de trois choses : lu de voir tout le peuple de ce canton occupé, même le dimanche, les uns à battre le blé ou à le ranger, les autres à coudre, à fder, etc ; 2° de voir ces paysans un luth à la main, et de leur côté les bergères, ayant l’Arioste dans la mémoire : mais c’est ce qu’on voit dans toute lTlalie; 3° de leur voir laisser le grain coupé dans les champs pendant dix et quinze jours ou plus, sans crainte des voisins.
Vers la iin du jour nous arrivâmes à
Scala, vingt milles. Il n’y a qu’une seule hôtellerie, mais fort bonne. Je ne soupai pas, et je dormis peu à cause d’un grand mal de dents qui me prit du côté droit. Cette douleur,
■ je la sentois souvent avec mon mal de tête ;
I mais c’étoit en mangeant qu'elle me faisoit le plus souffrir, ne pouvant rien mettre dans ma bouche sans éprouver une très grande douleur.
Le lundi matin, 3 juillet, nous suivîmes un chemin uni le long de l'Arno, et nous le trouvâmes terminé par une belle plaine couverte de blés. Vers le midi nous arrivâmes à
Fisc, vingt milles, ville qui appartient au duc de Florence. Elle est située dans la plaine sur l’Arno qui la traverse par le milieu, et qui, se jetant dans la mer à six milles de là amène à Pise plusieurs espèces de hâlimens.
C’étoit le tempsoù les écolescessoicnt .comme c’est la coutume pendant les trois mois de la grande chaleur.
Nous y rencontrâmes une très bonne troupe de comédiens appelés les Desiosi.
Comme l'auberge où j'étois ne me plaisoit pas, je louai une maison où il y avoit quatre chambres et une salle. L'hôte se chargeoit de faire la cuisine et de fournir les meubles. lut maison étoit belle et j'avois le tout pour huit écus par mois. Quant à ce qu’il s’étoit obligé de fournir pour le service de table, comme nappes et serviettes, c'étoit peu de chose, attendu qu’en Italie on ne change de serviettes qu’en changeant de nappes, et que la nappe n’est changée que deux fois la semaine. Nous laissions faire à nos valets leur propre dépense eux-mêmes, et nous mangions à l’auberge à quatre jules par jour.
La maison étoit dans une très belle situation, avec une agréable vue sur le canal que forme l’Arno en traversant la campagne.
Ce canal est fort large et long de plus de cinq cens pas, un peu incliné et comme replié sur lui-même ; ce qui fait un aspect charmant, en ce que par le moyen de celte courbure, on en découvre plus aisément les deux bouts, avec trois ponts qui traversent le fleuve toujours couvert de navires cl de marchandises. Les deux bords de ce canal sont revêtus de beaux quais, comme celui des Augustins de Paris. Il y a deux côtés de rues larges, et le long de ces rues un rang de maisons parmi lesquelles étoit la nôtre.
Le mercredi 5 juillet, je vis la cathédrale ou fut autrefois le palais de l'empereur Adrien. Il y a un nombre infini de colonnes de différons marbres, ainsi que de forme et de travail diffe-
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rcns, et de très belles portes de métal. Celle [ église est ornée de diverses dépouilles de la Grèce et de l’Egypte, et bâtie d'anciennes ruines, | où l’on voit diverses inscriptions , dont les unes se trouvent à rebours, les autres à demi tronquées; et en certains endroits des caractères inconnus, (pie l'on prétend être d'anciens caractères étrusques.
Je vis le clocher Itùli d'une façon extraordinaire, incliné de sept brasses comme celui de llologoc et autres, et entouré de tous côtés de pilastres et de corridors ouverts.
Je vis encore l’eglisc de Saint-Jean, qui est aussi très riche par les ouvrages de sculpture et de peinture qu’on y voit.
11 y a entre autres un pupitre de marbre, aveegrand nombre de figuresd'unc telle beauté que ce Laurent qui tua, dit-on, le duc Alexandre, enleva les tètes de quelques-unes, et en lit présent à la reine1. La forme de celte église ressemble à celle de la Ilotonde de Home.
Le fils naturel de ce duc Alexandre fait ici sa résidence. Il est vieux, à ce que j’ai vu. Il vit commodément des bienfaits du duc, et ne s’embarrasse point d’autre chose. 11 y a de très beaux endroits pour la chasse cl pour la pèche, et ce sont là ses occupations.
Pour les saintes reliques, les ouvrages rares, les marbres précieux et les pierres d’une grandeur et d’un travail admirables, on en trouve ici tout autant que dans aucune autre ville d’Italie.
Je vis avec beaucoup de plaisir le bâtiment du cimetière, qu’on appelle Campo-Santo; il est d'une grandeur extraordinaire, long de trois cens pas, large de cent et carré; le corridor qui règne autour a quarante pieds de largeur, est couvert de plomb et pavé de marbre. Les murssont couverts d’anciennes peintures, parmi lesquelles il y en a d’un Gondi de Florence, lige de la maison de ce nom .
Les nobles de la ville avoient leurs tombeaux sous ce corridor; on y voit encore les noms et les armes d’environ quatre cens familles, dont il en reste à peine quatre, échappées des guerres et des ruines de cette ancienne ville, qui d’ailleurs est peuplée, mais habitée par des étrangers. De ces familles nobles, dont il y a plusieurs marquis, comtes et autres sei-
(Il C'est apparemmrnl Catherine de vcul dési-
gner Montaigne.
gneurs, une partie est répandue en différens endroits de la chrétienté, où elles ont passé successivement.
Au milieu de cet édifice est un endroit découvert où l’on continue d’inhumer les morts. On assure ici généralement que les corps qu'on y dépose se gonflent tellement dans l’espace de huit heures, qu’on voit sensiblement s’élever la terre; que huit heures après ils diminuent et s’affaissent ; qu'enfin dans huit autres heures les chairs sc consument, de manière qu'avant que les vingt-quatre heures soient passées il ne reste plus que les os tout nus. Ce phénomène est semblable à celui du cimetière de Rome, où, si l’on met le corps d’un Romain, la terre le repousse aussitôt. Cet endroit est pavé de marbre comme le corridor. On a mis par-dessus le marbre de la terre à la hauteur d’une ou de deux brasses, et l'on dit que cette terre fut apportée de Jérusalem dans l'expédition que les Pisans y firent avec une grande armée. Avec la permission de l’évéquc, on prend un peu de cette terre qu’on répand dans les autres sépulcres, par la persuasion où l'on est que les corps s’y consumeront plus promptement : cc qui paroit d’autant plus vraisemblable, que dans le cimetière de la ville on ne voit presque point d’ossemens, cl qu’il n’y a pas d’endroit où l'on puisse les ramasser et les renfermer, comme on fait dans d’autres villes.
Les montagnes voisines produisent de très beau marbre, et il y a dans la ville beaucoup d’excellcns ouvriers pour le travailler. Ils faisoicnl alors pour le roi de Fez en Barbarie1 un très riche ouvrage ; c’ctoicnt les ornemens d’un théâtre dont ils exécutoicnl le dessin, et qui devoit être décoré de cinquante colonnes de marbre d’une très grande hauteur.
On voit en beaucoup d’endroits de celte ville les armes de France, et une colonne que le roi Charles VIII a donnée à la cathédrale. Dans une maison de Pisc, sur le mur du côté de la rue, ce même prince est représenté, d’après nature, à genoux devant une vierge qui semble lui donner des conseils. L’inscription porte que, cc monarque soupant dans cette maison, il lui vint par hasard dans l’esprit de
(ti Pour llitlpy Amct, qui depuis la balaille d'Alraç.ir. si tu ncsio à Sclusiirn, roi «Je Portugal, ainsi qu’au roi de Fez lui-même, succéda à son frère eu 1578, et régna Jusqu’à l'an IGOR.
rendre aux Pisans leur ancienne liberté : en quoi, dit-elle, il surpassa la grandeur d’Alexandre. On lit ici parmi les titres de ce prince, roi de Jérusalem, de Sicile, etc. Les mots qui sontrclalilsàecttecirconstanccdc la liberté rendue aux Pisans ont etc barbouillés exprès, et sont à moitié biffés et effacés. D'autres maisons particulières sont encore décorées des mêmes armes (de France), pour indiquer la noblesse que le roi leur donna.
Il n’y a pas ici beaucoup de restes d’anciens édifices ni d'antiquités, si ce n'est une belle ruine en briques à l'endroit où fut le palais de Néron, dont le nom lui est reste, et une église de Saint-Michel qui fut autrefois un temple de Mars.
Le jeudi, fête de Saint-Pierre1 *, on me dit qu’anciennement l’évêque de l’isealloit en procession à l’eglisc de Saint-Pierre, à quatre milles hors de la ville, et delà sur le bord de la mer, qu’il y jeltoil un anneau, et l’cpousoit solennellement ; mais celle ville avoit alors une marine très puissante. Maintenant il n’y va* qu’un maître d'école tout seul, tandis que les prêtres vont en procession à l’eglisc. où il y a de graudes indulgences La bulle du pape qui est d'environ 100 ans, dit, sur la foi d'un livre qui en a plus de lâüO5, que cette église fut bâtie par saint Pierre, et que saint Clément* faisant l’office sur une table de marbre, il tomba sur cette table trois gouttes de sang du nez du saint pape. 11 semble que ces gouttes n’y soient imprimées que depuis trois jours. Les Génois rompirent autrefois cette table pour emporter une de ces gouttes de sang; ce qui lit que les Pisans ôtèrent de l'cglisc le reste de la table et la portèrent dans leur ville. Mais tous les ans on l’y rapporte en procession le jour de Saint-Pierre, et le peuple y va toute la nuit dans des barques.
Le vendredi, 7 juillet, de bonne heure j’allai voir les cassines ou fermes de Pierre de Médicis éloignées de la terre de deux milles. Ce seigneur a là des biens immenses qu’il fait va-
(l) c'esl-à-dire le jour de l'Octave.
(il A la tuer.
(5) Ou doit regretter que Moulaiguc n aît pas été plus curieux de preudre au moins une note exacte d’un monument du troisième ou quatrième siècle de fEgUse, cl même de la bulle du Pape.
(4) Son successeur.
MOHTXIG HE.
j loir par lui-même, en y mettant Ions les cinçj ans de nouveaux laboureurs qui prennent la moitié des fruits. Le terrain est très fertile en grains, et il y a des pâturages, où l’on tient toutes sortes d’animaux. Je descendis de cheval pour voir les particularités de la maison. 11 y a grand nombre de personnes occupées à faire des crèmes, du ltcurre, des fromages, avec tous les ustensiles nécessaires à ce eenre d’économie.
De là, suivant la plainç, j’arrivai sur les bords de la mer Tyrrbénienne', où d’un côté je découvrais à main droite Ereci, et de l’autre, encore de plus près, Livourne, château situé sur la mer. De là se découvre bien Elle de Gorgone, plus loin celle de Capraia*, et plus loin encore la Corse 3 4. Je tournai à main gauche le long du bord de la mer, et nous le suivîmes jusqu’à l’embouchure de l’Arno, dont l'entrée est fort diflicile aux vaisseaux, parce que plusieurs petites rivières qui se jettent ensemble dans l’Arno charrient de la terre et de la bouc qui s y arrêtent, et font élever l'embouchure on l’embarrassant. J’y achetai du poisson que j’envoyai aux comédiennes de Pisc. Le long de ce (louve on voit plusieurs buissons de Tamaris *. Le samedi j’achetai un petit baril de ce bois, six julcs; j’y lis mettre des cordes d’argent, et je donnai trois écus à l’orfèvre. J’achetai déplus une canne d’Inde, pour m’appuver en marchant, six julcs; un petit vase et un gobelet de noix d'Inde3 qui fait le même effet pour la rate et la gravelle que le tamaris, huit julcs.
L’artiste, homme habile et renomme pour la fabrique des instrumens de mathématique, m’apprit que tous les arbres ont intérieurement autant de cercles et de tours qu’ils ont d’années.
Il me le fit voir à toutes les espaces de bois qu’il avoit dans sa boutique; car il est menuisier. La partie du bois tournée versle septentrion ou
(I) De Toscane,
(3) Capréc, Ile célèbre par le séjour et par les débauches de l’cmpcrcur Tibère qui y mourut.
f5j Anciennement Corsica, qni est encore son nom liaHeti cl latin, t
(I) Ou lamarisc, arbrisseau commun en Halte, q„i qocjqut. fuis forme un arbre de la grosseur du eolgnassicr. On allribuo S son bots, dout on (ait (les lasses, des gobelets et daulre» valsseaus, une vertu desopilatlve. flfcMomi. iChUI. ml. de Bomarc.
<3) Apparcra meut de coco.
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le nord est plus étroite, a les cercles plus serrés et plus épais que l'autre; ainsi quelque liois qu'on lui porte, il se vante de pouvoir juger quel âge avoit l’arbre, et dans quelle situation il étoit.
Dans ce temps là précisément, j’avois je ne saisquel embarras à la têtequi m’ineommodoit toujours de quelque façon, avec une constipation telle que je n'avois point le ventre libre sans art ou sans le secours de quelques drogues, secours assez foibles. Les reins d'ailleurs selon les circonstances.
L’air de cette ville (de Pise) passoit il y a quelque temps pour être malsain ; mais depuis que le duc Cômc a fait dessécher les marais d’alentour, il est bon. Il étoit auparavant si mauvais que, quand on vouloit reléguer quelqu’un et le faire mourir, on l’cxiloit à Pise, où dans peu de jours c’éloit fait de lui.
Il n’ya point icide perdrix, malgré les soins que les princes toscans se sont donnés pour en avoir.
J’eus plusieurs fois à mon logis la visite de Jérôme lïorro, médecin, docteurde la Sapience, et je l’allai voir à mon tour. Le 11 juillet, il me lit présent de son livre l)u flux rl reflux de la mer, qu’il a écrit en langue vulgaire, et me fit voir un autre livre de sa façon écrit en latin sur les maladies du corps.
Ce même jour, près de ma maison, vingtun esclaves turcs s’échappèrent de l'arsenal, et se sauvèrent sur une frégate toute agréée que le seigneur Alexandre de Piombino avoit laissée dans le port, tandis qu’il étoit à la pèche.
A l’exception de l’Arno et de la beauté du canal qu’il forme en traversant la ville, comme aussi des églises, des ruines anciennes, et des travaux particuliers, Pise a peu d'élégance et d’agrément. Elle est déserte en quelque sorte, et tant par cette solitude que par la forme des édifices, par sa grandeur et par la largeur de scs rues, elle ressemble beaucoup à Pisloie. Un des plus grands défauts qu’elle ait est la mauvaise qualité de scs eaux qui ont toutes un goût de marécage.
Les babitans sont très pauvres, et n‘en sont pas moins fiers ni moins intraitables, et peu polis envers les étrangers, particuliérement pour les François, depuis la mort d’un de leurs evèques, Pierre-Paul de Bourbon, qui
se disoit de la maison de nos princes, et dont la famille subsiste encore.
Cet evêque aimoit si fort notre nation , et il étoit si libéral, qu’il avoit ordonné que, dès qu’il arriveroit un François, il lui fût amené chez lui. Ce bon prélat a laissé aux Pisans un souvenir très honorable de sa bonne vie et de sa libéralité. 11 n’y a que cinq ou six ans qu’il est mort.
Le 17 juillet, je me mis avec vingt-cinq autres à jouer à un écu par tète, à la Riffa >, quelques nippfs d’un des comédiens de la ville, nommé Fargnocola. On tire à ce jeu d’abord à qui jouera le premier, puis le second, et ainsi de suite jusqu’au dernier : c’est l’ordre qu’on suit. Mais comme on avoit plusieurs choses à jouer, on fit ensuite deux conditions égales : celui qui faisoit le plus de points gagnoit d’une part, et celui qui en faisoit le moins gagnoit de l’autre. Le sort m’échut à jouer le second.
Le 18, il s’éleva une grande contestation à l’église de Saint-François entre les prêtres de la cathédrale et les religieux. La veille un gentilhomme de Pise avoit été enterré dans ladite église. Les prêtres y vinrent avec leurs ornemens et tout ce qu'il falloit pour dire -la messe.
Ils alléguoient leur privilège et la coutume observée de tout temps. Les religieux disoient au contraire quec’étoità eux, et non point à d’autres, à dire la messe dans leur église. Un prêtre s’approchant du grand autel voulut en empoigner la table; un religieux s'efforça de lui faire lâcher prise; mais le vicaire qui desservoit l’église des prêtres lui donna un soufllet. Les hostilités commencèrent alors des deux côtés; et de main en main , l’affaire en vint aux coups de poing , aux coups de bâton, de chandeliers, de flambeaux, et de pareilles armes; tout fut mis usage. Le résultat de la querelle fut qu’aucun des comballans ne dit la messe ; mais elle causa un grand scandale. J’y allai aussitôt que le bruit en fut répandu, elle tout me fut raconté.
Le 22, aupointdu jour, trois corsaires turcs abordèrent au rivage voisin, et emmenèrent prisonniers quinze ou vingt pêcheurs et pau- , vres bergers.
Le 25 j’allai voir chez lui le fameux Cor-
(I) Nous ignorons quel est ce jeu; mais il parait que c'est tm | jeu de des, et peul-clrc la ratlc ! zara:i que Mont algue italianise à sa mode.
nacchico, médecin et lecteur de Pise’. Cet homme vit h sa manière, qui est bien opposée aux règles de son art. Il dort aussitôt qu’il a dîné, boit cent fois le jour, etc. Il me montra des vers de sa façon, en patois pisan, assez agréables. II ne fait pas grand cas des bains qui sont dans le voisinage de Pise, mais bien de ceux delîagnaequa.quien sont à la distance de seize milles. Ces bains sont, à son avis, merveilleux pour les maladies du foie (et il m’en raconta bien des prodiges), ainsi que pour la pierre et pour la colique; mais avant d’en user il conseille de boire des eaux délia Villa. Il est convaincu (me disoit-il) qu'à l’exception de la saignée, la médecine n’est rien en comparaison dés bains pour quiconque sait les employer à propos. Il me dit de plus qu’aux bains del lîagnacqua les logemens étoient très bons, et qu’on y étoit commodément et à son aise.
Le 2G je rendis le matin des urines troubles et plus noires que j’en eusse jamais rendu, avec une petite pierre ; mais pour cela la douleur que j’avois ressentie pendant l’espace d’environ vingt heures, au-dessous du nombril ne s’apaisa point; cependant elle étoit supportable , n’intéressant pas les reins ni le flâne. Quelque temps après, je rendis encore une autre petite pierre, et la douleur s’apaisa.
Le jeudi 27 nous partîmes de bonne heure de Pise, moi fort satisfait en particulier des courtoisies et des politesses que j’y avois reçues de MM. Yintavinti, Laurent, Conti, Sanminiato (ce dernier, qui loge citez M. le chevalier Camille Gaétani, m’offrit son frère pour m’accompagner en France), Borro et autres, tant artisans que marchands, avec lesquels j’avois lié connoissance Je suis assuré que l’argent ne m’eut pas même manqué si j’en avois eu besoin, quoique cette ville passe pour être impolie et que les habitans soient altiers ; mais, de quelque façon que ce soit, les hommes polis communiquent leur politesse aux autres.
On trouve abondamment ici des logemens, des noisettes et des champignons. Nous fûmes long-temps à traverser la plaine et nousrencontrâmes au pied d’un monticule ce qu’on nomme les bains de Pise. Il y en a plusieurs, avec une inscription en marbre que je ne pus pas bien
(Ij II a donné son nom à lapwutre cornac) dur, ou de tribut, dont il esl rinvculcur, el ccci nous ch donne à peu près l’époque.
lire : ce sont des vers latins rimes, qui font foi de la vertu de ces eaux. La date est de 1300, à ce que j’ai pu deviner.
Le plus grand et le plus honnête de ces bains est carré, avec un des côtés en dehors et très bien disposé; ses escaliers sont de marbre. 11 a trente pas de longueur de chaque côté, et l’on voit dans un coin la source de la fontaine. J’en bus pour pouvoir en juger; je la trouvai sans goût, sans aucune odeur. Je sentois seulement un peu d’àcreté sur la langue ; la chaleur en étoit fort médiocre et elle étoit aisée à boire.
Je m’aperçus à la source qu’il y avoit dans l’eau de ces corpuscules ou atomes blancs qui me déplaisoient aux bains de Bade, et que j’imaginois être des immondices venant du dehors. Maintenant je pense qu’ils proviennent de quelque qualité des mines, d'autant plus qu’ils sont plus épais du côté de la source où l’eau prend naissance, et où par conséquent clic doit être plus pure et plus nette, comme j’en fis clairement l'expérience. Ce lieu-ci d'ailleurs est désert et les logemens y sont mauvais. Les eaux sont presque abandonnées, et ceux qui en font quelque usage partent le matin de Pise, qui n'en est qu’à quatre milles, et reviennent chez eux le même jour.
Le grand bain est découvert et c’est le seul qui porte quelque marque d’antiquité; aussi l'appelle-t-on le bain de Néron. On tient communément que cet empereur fit conduire cette eau jusques dans son palais de Pise, par le moyen de plusieurs aquéducs.
Il y a un autre bain couvert d’un travail médiocre, qui est à l’usage du peuple : l’eau en est très pure. On dit qu’il est bon pour le foie et pour les pustules qui proviennent de la chaleur de ce viscère. On y boit la même quantité d’eau qu’aux autres bains; on se promène après avoir bu et l’on satisfait aux besoins de la nature de quelque façon qu'elle veuille opérer, ou par les sueurs ou par d’autres voies. Dès que j’eus grimpé cette montagne, nous jouîmes d’une des plus belles vues du monde, en considérant cette grande plaine, la mer, les îles, Livourne et Pise. Après l’avoir descendue nous reprîmes la plaine sur laquelle est située
Lueques, dix milles. Ce matin je rendis une autre pierre beaucoup plus grosse, et qui paroissoit évidemment avoir été détachée d’un
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aulrc corps apparemment plus considérable: Dieu le sait, sa volonté soit faite. Nous étions à l'auberge à Lucques sur le même pied qu’à Fisc, savoir chaque jour à quatre jules par maître et trois jules par valet.
Le 28, comme forcé par les offres les plus polies de M . Louis Pinitcsi , je pris dans sa maison un appartement bas, fort frais, trèsdécent, et composé de cinq chambres avec une salle et une cuisine. J’y avois tous les meubles nécessaires et fort propres, fort honnêtes à la manière italienne, qui dans beaucoup de choses non-seulement égale la manière françoisc, mais l'emporte encore sur elle. Il faut convenir que c’est un grand ornement dans les bàtimens d’Italie que ces voûtes hautes, larges et belles, qui donnent à l’entrée des maisons de la noblesse et de l’agrément, parce que tout le bas est construit de la même manière avec des portes hautes et larges. Les gentilshommes de Lucques mangent dans l’été sous ces espèces de porches à la vue de tous ceux qui passent par les rues.
A dire vrai , j’ai toujours été non-seulement bien, mais même agréablement logé dans tous les lieux où je me suis arrêté en Italie, excepté à Florence (où je ne sortis pas de l'auberge, malgré les incommodités qu’on y souffre, surtout quand il fait chaud) et à Venise, où nous étions logés dans une maison trop publique et assez malpropre, parce que nous ne devions pas y rester longtemps. Ma chambre ici (à Lucques) étoit écartée; rien ne me manquoit ; je n’avois aucun embarras, nulle sorte d’incommodité. Les politesses même sont fatigantes et parfois ennuyeuses, mais j’étois rarement visité par les habitans. Je dormois, j’étudiois quand je voulois ; et lorsque la fantaisie me prenoit de sortir, je trouvois partout compagnie de femmes et d’hommes avec qui je pouvois converser et medislrairc pendant quelques heures du jour; puis les boutiques, les églises, les places et le changement de lieu, tout cela me fournissoit assez de moyens de satisfaire ma curiosité.
Parmi ces dissipations, mon esprit étoit aussi tranquille que le comportoient mes infirmités et les approches de la vieillesse 1 ; et très
(i) Montaigne u'etalt alors que Uaiu sa quaraMo-iiukitme IQDte,
peu d’occasions se présentoient de dehors pour le troubler. Je sonlols seulement un peu le défaut de compagnie telle que je l’aurois désirée, étant forcé de jouir seul et sans communication des plaisirs que je goùlois.
Les Lucquois jouent supérieurement au ballon et l'on en voit souvent de belles parties.
Il n’est pas d’usage, ou c’est une chose assez rare parmi eux, que les hommes aillent dans les rues à cheval , encore moins en voiture ; les daines y vont sur des mules , accompagnées d'un laquais à pied. Les étrangers ont beaucoup de peine à trouver des maisons à louer; car il y en vient très peu, et la ville est d'ailleurs fort peuplée. On me demanda 70 écus de loyer par mois d'un logement ordinaire avec quatre chambres meublées , salle et cuisine. On ne saurait jouir de la compagnie des Lucquois, parce que, jusqu'aux enfans, ils sont continuellement occupés de leurs affaires et de la fabrique des étoffes dont ils font commerce. Ainsi c’est un séjour un peu ennuyeux et désagréable pour les étrangers.
Le 10 août nous sortîmes de la ville pour nous aller promener avec plusieurs gentilshommes de Lucques qui m’avoient prêté des chevaux. Je vis des maisons de plaisance fort jolies aux environs de la ville, à trois ou quatre milles dedistance, avec des portiques et des galeries qui les rendent fort gaies. 11 y a entre autres yne grande galerie toute voûtée en dedans, couverte de ceps et de branches de vignes qui sont plantés à l’entour et appuyés sur quelques soutiens. La treille est vive et naturelle.
Mon mal de tête me laissoit quelquefois tranquille pendant cinq à six jours et plus, mais je ne pouvois la remettre parfaitement. ■
Il me vint en fantaisie d’étudier la langue toscane et de l’apprendre par principes; j'y mettois assez de tempset desoins, maisj'y faisois peu de progrès.
On éprouva dans cette saison une chaleur beaucoup plus vit e qu’on n’en sentoit communément.
Le 12 j’allai voir hors de Lucques la maison de campagne de M. benoit lïuonvisi,quc je trouvai d’une lteaulé médiocre. J’y vis entre autres la forme de certains bosquets qu’ils font sur des lieux élevés. Dans un espace d’environ cinquante pas, ils plantent divers arbres de l’espèce de ceux qui restent verts toute l’année. Ils
entourent ce lieu de petits fossés et pratiquent au dedans de petites allées couvertes. Au milieu du bosquet est un endroit pour le chasseur qui, dans certainslemps de l’année, commevers le mois de novembre, muni d’un sifflet d’argent et de quelques grives prises exprès pour cet usage et bien attachées, après avoir disposé de tous côtés plusieurs appeaux avec de la glu, peut prendre dans une matinée deux cents grives. Cela ne se fait que dans un certain canton près de la ville.
Le dimanche 13 je partis de Lucques, après avoir donné ordre qu’on offrit à M. Louis Pinitesi quinze écus pour l’appartement qu'il m’avoit cédé dans sa maison (ce qui revenoit à un écu par jour); il en fut très content.
Nous allâmes voir ee jour-là plusieurs maisons de campagne appartenant à des gentilshommes de Lucques ; elles sont jolies, agréables, enfin elles ont leurs lieautés. L’eau y est abondante , mais artificielle , c’est-à-dire ni naturelle, ni vive ou continuelle.
11 est étonnant de voir si peu de fontaines dans un pays si montueux.
Les eaux dont ils se servent , ils les tirent des ruisseaux; et pour l’ornement ils les érigent en fontaines avec des vases, des grottes et autres travaux à cet usage. Nous vînmes le soir souper à une maison de campagne de M. Louis, avec M. Horace son fils, qui nous accompagnoit toujours. 11 nous reçut fort bien et nous donna un très bon souper sous une grande galerie fort fraîche et ouverte de tous côtés. Il nous fit ensuite coucher séparément dans de bonnes chambres, où nous eûmes des draps de lin très blancs et d’une grande propreté, tels que nous en avions eus à Lucques dans la maison de son père.
Lundi, de bonne heure, nous partîmes de là, et chemin faisant, sans descendre de cheval, nous nous arrêtâmes à la maison de campagne de l’évêque qui y étoit. Nous fûmes très bien reçus par ses gens et même invités à y dincr ; mais nous allâmes dîner aux
Bains délia Villa, 15 milles. J’y reçus de tout le monde le meilleur accueil et des caresses infinies. Il sembloit en vérité que je fusse de retour chez moi. Je logeai encore dans la même chambre que j'avois louée ci-devant vingt écus par mois, au même prix et aux mêmes conditions.
Le mardi 15 août, j’allai de bon matin me baigner ; je restai un peu moins d’une heure dans le bain, et je le retrouvai plus froid que chaud. Il ne me provoqua point de sueur. J'arrivai à ces bains non-seulement en bonne santé, mais je puis dire encore fort allègre de tome façon. Après m’être baigné, je rendis des urines troubles; le soir, ayant marché quelque temps par des chemins montueux et difficiles, elles furent tout-à-fait sanguinolentes, et quand je fus couché, je sentis je ne sais quel embarras dans les reins.
Le 16 je continuai le bain, et pour être seul à l'écart je choisis celui des femmes, où je n’avois pas encore été. Il me parut trop chaud, soit qu’il le fût réellement, soit qu’ayant déjà les porcs ouverts par le bain que j’avois pris la veille, je fusse plus prompt à m’échauffer; cependant j'y restai plus d'une heure. Je suai médiocrement; les urines étoient naturelles, point de sable. Après dîner, les urines revinrent encore troubles et rousses, et vers le coucher du soleil elles étoient sanguinolentes.
Le 17 je trouvai le même bain plus tempéré. Je suai très peu ; les urines étoient un peu troubles avec un peu de sable ; j’avois le teint d'un jaune pâle.
Le 18 je restai deux heures encore au même bain. Je sentis aux reins je ne sais quelle pesanteur ; mon ventre étoit aussi libre qu’il le falloit. Dès le premier jour j'avois éprouvé beaucoup de vents et de borborigmes; ce que je crois sans peine être un effet particulier de ces eaux, parce que la première fois que je pris les bains je m’aperçus sensiblement que les mêmes vents étoient produits de cette manière.
Le 19 j’allai au bain un peu plus tard pour donner le temps à une dame de Lurques de se baigner avant moi, parce que c’est une règle assez raisonnable observée ici que les femmes jouissent à leur aise de leur bain ; aussi j’y restai deux heures.
Ma tête pendant plusieurs jours s’étoit maintenue en très bon état ; il lui survint un peu de pesanteur. Mes urines étoient toujours troubles, mais en diverses façons, et elles charrioient beaucoup de sable. Je m’apercevois aussi de je ne saisquels mouvemens aux reins; et si je pense juste en ceci, c’est une des principales propriétés de ces bains. Non-seulement ils dilatent et ouvrent les passages et les con-
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duits, mais encore ils poussent la matière, la dissipent et la font disparoître. Je jetois du sable qui paroissoit n’ètre autre chose que des pierres brisées, récemment désunies.
La nuit je sentis au côté gauche un commencement de colique assez fort et même poignant, qui me tourmenta pendant un bon espace de temps, et ne fit pas néanmoins les progrès ordinaires ; car le mal ne s’étendit point jusqu’au bas-ventre, et il finit de façon à me faire croire que c’étoient des vents.
Le 20, je fus deux heures au bain. Les vents me causèrent pendant tout le jour de grandes incommodités au bas-ventre. Je rendons toujours des urines troubles, rousses, épaisses, avec un peu de sable. La tète me faisoit mal, et j'allois du ventre plus que de coutume.
On n’observe pas ici les fêles avec la même religion que nous, ni même le dimanche; on voit les femmes faire la plus grande partie de leur travail après dîner.
Le 21, je, continuai mon bain, après lequel j’avois les reins fort douloureux : mes urines éloient abondantes et trouilles, et je rendois toujours un peu de sable. Je jugeois que les vents éloient la cause des douleurs que j'éprouvois alors dans les reins, parce qu’ils se faisoient sentir de tous côtés. Cés urines si troubles me faisoient pressentir la descente de quelque grosse pierre ; je ne devinai que trop bien. Après avoir le matin écrit cette partie de mon journal, aussitôt que j'eus dîné, je sentis de vives douleurs de colique; et pour me tenir plus alerte il s’y joignit, à la joue gauche, un mal de dents très aigu, que je n’avois point encore éprouvé. Ne pouvant supporter tant de malaise, deux ou trois heures après je me mis au lit, ce qui fit bientôt cesser la douleur de ma joue.
Cependant, comme la colique continuoit de me déchirer, et qu’aux mouvements flatueux qui tantôt d’un côté , tantôt d'un autre, occupoient successivement diverses parties de mon corps, je sentois enfin que c’étoient plutôt des vents que des pierres, je fus forcé de demander un lavement. Il me fut donné sur le soir, très bien préparé aveede l'huile, de la camomille et de l'anis, le tout ordonné seulement par l'apothicaire. Le capitaine Paulino me l’administra lui-même avec beaucoup d’adresse ; car quand il sentoit que les vents repoussoient,
il s’arrêtoit et retiroit la seringue à lui; puis il reprenoit doucement et continuoit de façon que je pris le remede tout entier sans aucun dégoût. Il n’eut pas besoin de me recommander de le garder tant que je pourrois, puisque je ne fus pressé par aucune envie. Je le gardai donc jusqu’à trois heures, et ensuite je m’avisai de moi-même de le rendre. Etant hors du lit je pris avec beaucoup de peine un peu de massepain et quatre gouttes de vin. Sur cela je me remis au lit, et après un léger sommeil il me prit envie d’aller à la selle; j’y fus quatre fois jusques au jour, y ayant toujours quelque partie du lavement qui n’étoit pas rendu.
Le lendemain matin, je me trouvai fort soulagé, parce qu'il m’avoit fait sortir beaucoup de vents. J'étois fort fatigué, mais sans aucune douleur. Je mangeai un peu à diner, sans nul appétit; je bus aussi sans goût, quoique je me sentisse altéré. Aprèsdiner, la douleur me reprit encore une fois à la joue gauche, et me fil beaucoup souffrir, depuis le dîner jusqu'au souper. Comme j’étois bien convaincu que mes vents ne venoient que du bain, je l’abandonnai, et je dormis bien toute la nuit.
Le jour suivant, à mon reveil, jcmc trouvai las et chagrin, la bouche sèche avec des aigreurs cl un mauvais goût, l’haleinc comme si j’avois eu la fièvre. Je ne sentois aucun mal, mais je continuais de rendre des urines extraordinaires et fort troubles.
Enfin, le 24 nu matin, je poussai une pierre qui s’arrêta au passage. Je restai depuis ce moment jusqu'à diner sans uriner, quoique j’en eusse grande envie. Alors je rendis ma pierre non sans douleur et sans effusion de sang avant et après l’éjection. Elle étoit de la grandeur et longueur d’une petite pomme ou noix de pin, mais grosse d’un côté comme une fève, et elle avoit exactement la forme du membre masculin. Ce fut un grand bonheur pour moi d’avoir pu la faire sortir. Je n’en ai jamais rendu de comparable en grosseur à celle-ci ; je n’avois que trop bien jugé, par la qualité de mes urines, ce qui en devoit arriver. Je verrai quelles en seront les suites.
11 y auroit trop de foiblcsse et de lâcheté de ma part, si, certain de me retrouver toujours dans le cas de périr de cette manière, et la mort s’approchant d’ailleurs à tous les instans, je ne faisois pas mes efforts, avant d’en
être là, pour pouvoir la supposer sans peine quand le moment sera venu. Car enlin la raison nous recommande de recevoir joyeusement le bien qu’il plaît à Dieu de nous envoyer. Or, le seul remède, la seule règle et l'unique science, pouréviter tous les maux qui assiègent l’homme de toutes parts et à toute heure, quels qu’ils soient, c’est de se résoudre à les souffrir humainement, ou à les terminer courageusement et promptement.
Le 25 août l’urine reprit sa couleur,' et je me retrouvai dans le même état qu’auparavant. Outre cela je soûl Trois souvent tant le jour que la nuit de la joue gauche ; mais celte douleur étoit passagère et je me rappelois qu’elle m’avoit autrefois causé chez moi beaucoup d’incommodité.
Le 26 au matin je fus deux heures au bain.
Le 27 après dîner, je fus cruellement tourmenté d’un mal de dents très vif, tellement que j’envoyai chercher lemédecin. Le docteur ayant tout examiné, vu principalement que la douleur s’était apaisée en sa présence, jugea que cette espèce de fluxion n’a voit pas de corps * ou n’en avoit que fort peu; mais que c’étoient des vents mêlés de quelque humeur qui montoient de l’estomac à la tête et me eausoient ce malaise ; ce qui me paroissoit d’autant plus \ raisemblable, que j’avois éprouvé de pareillesdouleurs en d’autres parties de mon corps.
Le lundi 28 août, j’allai de bon matin boire des eaux de la fontaine de Barnabe, et j’en bus sept livres quatre onces, à douze onces la livre. Elles me procurèrent une selle, et j'en rendis un peu moins de la moitié avant dîner. J’éprouvois sensiblement que cette eau me faisoit monter à la tête des vapeurs qui l’appesantissoient.
Le mardi 29, je bus de la fontaine ordinaire neuf verres, contenant chacun une livre moins une once, et la tête aussitôt me fit mal. Il est vrai , pour dire ce qui en est, que d’elle-même elle étoit en mauvais état, et qu'elle n’avoit jamais été bien libre depuis le premier bain, quoique sa pesanteur se fit sentir plus rarement et différemment, mes yeux, un mois auparavant, ne s’étant point affoiblis et n’ayant point éprouvé d’éblouissement. Je souffrais par derrière, mais jamais je n’avois mal à la tête que
fi) C'est-à-dire de cause malOrk-lte et locale.
la douleur ne s’étendit à la joue gauche qu’elle embrassoit toute entière, jusqu’aux dents même les plus basses, enfin àl’oreille et à une partiedu nez. La douleur passoit v ite, mais d'ordinaire elle étoit aiguë, et elle me reprenoit souvent le jour et la nuit. Tel étoit alors l’état de ma tête.
Je crois que les fumées de cette eau , soit en buvant, soit en se baignant (quoique plus d’une façon que de l’autre) sont fort nuisibles à la tète, et l’on peut dire avec assurance encore plus à l’estomac. C’est pourquoi l’on est ici dans l'usage de prendre quelques médecines pour prévenir cet inconvénient.
Je rendis dans le cours d’une journée jusqu’à la suivante, à une livre près, toute l’eau quej’avois bue, en comptant celle que je buvois à table, mais qui étoit bien peu de chose, puisqu’elle n’alloit pas à une livre par jour. Dans l’après-dinée, vers le coucher du soleil, j’allai au bain ; j’y restai trois quarts d’heure , et le mercredi je suai un peu.
Iæ 30 août, je bus deux verres, à neuf onces le verre: ce qui fit dix-huit onces, et j’en rendis la moitié avant dîner.
Le jeudi je m’abstins de boire et j'allai le matin à cheval voir Conlrone, village fort peuplé sur ces montagnes. Il y avoit plusieurs plaines belles et fertiles , et des pâturages sur la cime. Ce village a plusieurs petites campagnes, et des maisons commodes bât ies de pierres, dont les toits sont aussi couverts de pierre en plateaux. Je fis un grand circuit autour de ces montagnes avant de retourner au logis.
Je n’étois pas content de la façon dont j’avois rendu les dernières eaux quej’avois prises ; c’est pourquoi il me vint dans l’idée de renoncer à en boire. Ce qui me déplaisoit en cela, c’est que je ne trouvois pas mon compte les jours de boisson, en comparant ce quej'urinois avec ce que je buvois. Il failoit, la dernière fois que je bus, qu’il fût encore resté dans mon corps plus de trois verres de l’eau du bain, outre qu’il m'étoit survenu un resserrement que je pouvois regarder comme une vraie constipation, par rapport à mon état ordinaire.
Le vendredi premier septembre 1581 , je me baignai une heure le matin ; il me prit dans le bain un peu de sueur, et je rendis en urinant une grande quantité de sable rouge. Lorsque je buvois, je n’en rendois pas ou bien peu. J’avois la tête a l’ordinaire, c’est-à-dire en mauvais
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étal. Je commençois à me trouver incommodé de ces Imins ; en sorle que, si j’eusse reçu de France les nouvelles que j’altendois depuis quatre mois sans en recevoir, je fusse parti sur-le champ , et j’aurois préféré d’aller finir la cure de l’automne à quelques autres bains que ce fût.
En tournant mes pas du côte de Rome, je trouvois à peu de distance de la grande route les bains de Bngr.acqua, de Sienne et de Viterbe ; du côté de Venise ceux de lïolognc et de Padoue.
A Fisc, je fis blasonner et dorer mes armes, avec de belles et vives couleurs, le tout pour un écu et demi de France; ensuite, comme elles étoient peintes sur toile, je les fis encadrer au bain; et jefis clouer, avec beaucoup de soin, le tableau au mur de la chambre que j’occupois, sous cette condition, qu'elles dévoient être censées données à la chambre, non au capitaine Paulino, quoiqu’il fût le maître du logis, et attachées à cette chambre, quelque chose qui put arriver dans la suite. Le capitaine me le promit et en fit serment.
Le dimanche 3, j'allai au bain, et j'y restai un peu plus d’une heure. Je sentis beaucoup de vents, mais sans douleurs.
La nuit et le matin du lundi <5, je fus cruellement tourmenté de la douleur des dents; je soupçonnai dès lors qu'elle provenoit de quelque dent gâtée. Je mâchois le matin du mastic sans éprouver aucun soulagement. L’altération que me causoit cette douleur aiguë faisoit encore que j’étois constipé , et c’étoit pour cela que je n’osois me remettre à boire des eaux ; ainsi je faisois très peu de remèdes. Cette douleur. vers le temps du diner, et trois ou quatre heures après, me laissa tranquille ; mais sur les vingt heures1, elle me reprit avec tant de violence, et aux deux joues, que je ne pouvois me tenir sur mes pieds. La force du mal me donnoit des envies de vomir. Tantôt j’étois tout en sueur, et tantôt je frissonnois. Comme je sentois du mal partout, cela me fit croire que la douleur ne provenoit pas d’une dent gâtée. Car quoique le fort du mal fût au côté gauche, il étoit quelquefois encore très violent aux deux tempes et au menton, et s’étendoit jusqu’aux épaules, au gosier, même de tous côtés : en sorte
(I) Environ a «il heures du eoir.
que je passai la plus cruelle nuit que je me souvienne d’avoir passé de ma vie : c’étoit une vraie rage et une fureur.
J'envoyai chercher la nuit même un apothicaire qui me donna de l’eau-de-vic pour la tenir du côté où je soulTrois le plus, ce qui me soulagea beaucoup. Dés l’instant que je l’eus dans la bouche, toute la douleur cessa ; mais aussitôt que l’cau-dc-vic étoit imbibée, le mal reprenoi! . Ainsi j’avois continuellement le verre à la houi-he ; mais je ne pouvois y garder la liqueur, parce qu’aussitôt que j’étois tranquille la lassitude me provoquoit au sommeil, et en dormant il m’en tomboit toujours dans le gosier quelques gouttes qui m’obligeoient de la rejeter sur-le-champ. La douleur me quitta vers la pointe du jour.
Le mardi matin tous les gentilshommes qui étoient au bain vinrent me voir dans mon lit. Je me fis appliquer à la tempe gauche, sur le pouls même, un petit emplâtre de mastic, et ce jour-là je souffris peu. La nuit on me mit des étoupes chaudes sur la joue et au côté gauche de la tête. Je dormis sans douleur, mais d'un sommeil agité.
Le mercredi j’avois encore quelque ressenlimentde mal, tant aux dents qu’à l’œil gauche; je dormis sans douleur, mais d'un sommeil agité. En urinant je rendois du sable, mais non pas en aussi grande quantité que la premi rc fois que je fos ici, et quelquefois il resscmbloit à de petits grains de millet roussâtre.
Le jeudi malin, 7 de septembre, je fus pendant une heure au grand bain.
Dans la même matinée on m’apporta par la voie de Rome des lettres de M. Tausin, écrites de Bordeaux le 2 août, par lesquelles il m’apprenoit que le jour précédent j'avois été élu d’un consentement unanime maire de Bordeaux, et il m’invitoit à accepter cet emploi pour l’amour de ma patrie.
Le dimanche, 10 septembre, je me baignai le matin pendant une heure au bain des femmes, et comme il étoit un peu chaud j'y suai un peu.
Après diner j’allai .tout seul à cheval voir quelques autres endroits du voisinage, et particulièrement une petite campagne qu’on nomme Gragnaiola, située au sommet d’une des plus hautes montagnes da canton. En passant sur la cime des monts je découvrois les plus
riches, les plus fertiles et les plus agréables collines que l'on puisse voir.
Comme je m’entrelenois avec quelques gens du lieu, je demandai à un vieillard fort âgé s’ils usoient de nos bains; il me répondit qu’il leur orrivoil la même chose qu’à ceux qui, pour être trop voisins de Notre-Dame de Lorette, y vont rarement en pèlerinage ; qu’on ne voyoit donc guèresopérer les bains qu'en faveur des étrangers et de personnes qui venoient de loin. 11 ajouta qu’il s’apercevoit avec chagrin depuis quelques années que ces bains étoient plus nuisibles que salutaires à ceux qui les prenoient ; ce qui provenoit de cequ'aulrefois il n’y avoit pas dans le pays un seul apothicaire, et qu’on y voyoit rarement même des médecins, au lieu qu’à présent c’est tout le contraire. Ces gens-là, plus pour leur prolit que pour le bien des malades, ont répandu cette opinion : que les bains ne faisoient aucun effet à ceux qui nonseulement ne prenoient pas quelques médecines avant et après l’usage des eaux, mais même n’avoient pas grand soin de se médicamenter en les prenant; en sorte qu’ils (les médecins) ne eonsentoient pas aisément qu’on les prit pures et sans ce mélange; aussi l'effet le plus évident qui s’ensuivoit, selon lui, c’est qu’à ces bains il mouroit plus de monde qu’il n’en guérissoit ; d’où il tenoit pour assuré qu'ils ne tarderoient pas à tomber dans le plus grand discrédit et à être totalement méprisés.
Le lundi 1 1 septembre je rendis le matin beaucoup de sable, presque tout en forme de grains de millet ronds, fermes, rouges à la surface et gris en dedans. ■
Le 12 septembre 1581 nous parlimes des bains délia Villa le matin de bonne heure et nous allâmes dinar à
Lucqucs, quatorze milles ; on commençoit à y vendanger. La fête de Sainte-Croix est une des principales fêles de la ville ; on donne alors pendant huit jours à ceux qui sont absens pour dettes la liberté de venir chez eux vuequer librement à cette dévotion.
Je n’ai point trouvé en Italie un seul bon barbier pour me raser et me faire les cheveux.
Le mercredi au soir nous allâmes entendre vêpres au Dèirnc ', où il y avoit un concours de toute la ville et des processions. Le Yolto
(I) C’est la rnilK-Ontlr.
MoriTAiCHa.
Santo' éloit découvert .Cette imago est en grande vénération parmi les Luequois, parce qu'elle est très ancienne et illustrée par quantité de miracles; c’est exprès pour elle que le dôme a été bâti, et même la petite chapelle où est gardée cette relique est au milieu de cette grande église, mais assez mal placée et contre toutes les règles de l’architecture. Quand les vêpres furent dites, toute la pompe passa dansune autre église qui éloit autrefois le dôme.
Le jeudi j’entendis la messe dans le choeur du dôme où étoient tous les officiers de la Seigneurie. A Lucques on aime beaucoup la musique ; on y voit peu d’hommes et de femmes qui ne la sachent point, et communément ils chantent tous ; cependant ils ont très peu de bonnes voix. On chanta cette messe à force de poumons et ce ne fut pas grand’ chose. Ils avoient construit exprès un grand autel fort haut, en bois et papier, couvert d’images, de grands chandeliers et de beaucoup de vases d’argent rangés comme un buffet, c’est -à-diro un bassin au milieu et quatre plats autour. L’autel étoit garni de cette manière depuis le pied jusqu’au haut, ce qui faisoil un assez bel effet.
Toutes les fois que l'évêque dit la messe, comme il fit ce jour-là, à l’instant qu’il entonne le Gloria in car e/sis, on met le feu à un tas d’étoupes, que l’on attache à une grille de fer suspendue pour cet usage au milieu de l’église.
La saison dans ce pays là étoit déjà fort refroidie et humide.
Le vendredi, 15 septembre, il me survint comme un flux d’urine, c’est-à-dire j’urinois presque deux fois plus que je n’avois pris de boisson ; s’il m’étoit resté dans le corps quelque partie de l’eau du bain, je crois qu’elle sortit.
Le samedi matin je rendis sans aucune peine une petite pierre rude au toucher; je Pavois un peu sentie pendant la nuit au bas du ventre.
Le dimanche, 18 septembre, se fit le changement des gonfaloniers de la ville3; j’allai voir cette cérémonie au palais. On travaille ici
(l) Ut Saillir- Ko co. C'rel nu crucifix de bois de cèdre, (rô« ancien. Voyages de M. de Irlande, I. Il, p. tiîü.
(3) Ou plus exactement IVIecIlo» du gonLloiiicr de la rrpubli«|ue, qui 'Iiange tous ks deux mois.
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presque sans aucun egard pour le dimanche, et il y a beaucoup de boutiques ouvertes.
Le mercredi, 20 septembre, après-dîner, je partis de Lucques après avoir fait emballer dans deux caisses plusieurs choses pour les envoyer en France.
Nous suivîmes un chemin uni, mais par un pays stérile comme les Landes de Gascogne. Nous passâmes sur un pont bâti par le duc Cosme, un grand ruisseau où sont les moulins à fer1 du grand-duc , avec un beau bâtiment.
Il y a encore trois pêcheries ou lieux séparés en formed'étangs qui sont renfermés etdont le fond est pavéde briques, où l’on entretient une grande quantité d’anguilles que l’on voit aisément parle peu d’eau qui s’y trouve. Nous passâmes l’Arno à Fusccchio et nous arrivâmes le soir à Scala, vingt milles. J’en partis au point du jour. Je passai par un beau chemin ressemblant à une plaine. Le pays est entrecoupé de petites montagnes très fertiles, comme celles de France.
Nous traversâmes Castel Fiorenlino, petit bourg enfermé de murailles, et ensuite à pied tout près de là, Certaldo, Itcau château situé sur une colline, patrie de Bocace. De là nous allâmes dîner à
Poggibonzi, dix-huit milles, petite terre, d’où nous nous rendîmes à souper à
Sienne, douze milles. Je trouvai que le froid dans cette saison étoit plus sensible en Italie qu’en France.
La place de Sienne est la plus belle qu’on voie dans aucune ville d’Italie. On y dit tous les jours la messe en public à un autel, vers lequel les maisons et les boutiques sont tournées de façon que le peuple cl les artisans peuvent l’entendre sans quitter leur travail ni sortir de leur place. Au moment de l’élévation on sonne une trompette pour avertir le public.
Dimanche, 23 septembre, après-dîner, nous partîmes de Sienne, et après avoir marché par un chemin aisé, quoique parfois inégal, parce que le pays est semé de collines fertiles et de montagnes qui ne sont point escarpées, nous arrivâmes à
San-Chirico, petit château à vingt milles. Nous logeâmes hors des murs. Le cheval qui porloit nos bagages étant tombé dans un petit ruisseau que nous passâmes à gué,
(I) Ou les forges.
toutes mes hardes , et surtout mes livres furent gâtés; il fallut du temps pour les sécher. Nous laissâmes sur les collines voisines, à main gauche, Monle-Pulciano , Monte Ccllo cl Casliglioncello.
Le lundi, de bonne heure, j’allai voir un bain éloigné de deux milles et nommé Vignone, du nom d’un petit château qui est tout près. Le bain est situé dans un endroit un peu haut, au pied duquel passe la rivière d’Urcia. Il y a dans ce lieu environ une douzaine de petites maisons peu commodes et désagréables qui l’entourent , et le tout paroit fort chétif. Là est un grand étangcnlouré de muraillcset de degrés d’où l’on voit bouillonner au milieu plusieurs jets de cette eau chaude, qui n’a pas la moindre odeur de soufre, élève peu de fumée, laisse un sédiment roussâlre et paroit être plus ferrugineuse que d’aucune autre qualité ; mais on n’en boit pas. La longueur de cet étang est de 00 pas et sa largeur de 25. 11 y a tout autour quatre ou cinq endroits séparés et couverts où l’on se baigne ordinairement ; ce bain est tenu assez proprement.
On ne boit point de scs eaux, mais bien de celles de Saint-Cassicn, qui ont plus de réputation ; elles sont près de San-Chirico, à dix-huit millesdu côté de Home, à la gauchcdc la gronde route.
En considérant la délicatesse de ces vases de terre qui semblent de la porcelaine1, tant ils sont blancs et propres, je les trouvois à si bon marché qu'ils inc paroissent véritablement d’unusage plus agréable pour le service de table que l’étain de France, et surtout celui qu’on sert dans les auberges, qui est fort sale.
Tous ces jours-ci le mal de tête , dont je croyois être entièrement délivré, s’étoit fait un peu sentir. J’éprouvois comme auparavant aux yeux, au front, à toutes les parties antérieures de la tète, une certaine pesanteur, un affoiblissement et un trouble qui m’inquiétoient. Le mardi nous vînmes dîner à
La Paglia, treize milles, et coucher à
San-Lorenzo : chétives auberges. On cornmençoit à vendanger dans ce pays-là.
Le mercredi matin il survint une dispute entre nos gens et les voiturinsde Sienne, qui,
(I) Montaigne veut apparemment parler de la raï.'oce, qui n'éiolt pas encore fort connue hors de l'Italie dans ce
1)E MONTA IG. NE
voyant que le voyage eloit plus long que de coutume, fâchés d’êlrc obligés de payer la dépense des chevaux, ne vouloient pas paver celle de cette soirée. La dispute s’échauffa au point que je fus obligé d'aller parler aq maire qui me donna gaindc cause après m’avoirentendu, et fit mettre en prison les voiturins. J'alléguois que la cause du retard venoit de la chute du cheval de bagage, qui tombant dans l’eau avoit gâté la plus grande partie de mes hardes.
Près du grand chemin, à quelque pas de distance à main droite, environ à six milles de Monte-Fiaseone, est un bain situé dans unctrès grande plaine. Ce bain, à trois ou quatre milles de la montagne la plus voisine, forme un petit lac, à l’un des bouts duquel on voit une très grosse source jeter une eau qui bouillonne avec force et est presque brûlante. Celle eau sent beaucoup le soufre ; elle jette une écume et des fèces blanches. A l’un des deux côtés de cette source est un conduit qui amène l’eau à deux bains situés dans une maison voisine. Cette maison qui est isolée a plusieurs petites chambres assez mauvai es, et je ne crois pas qu’elle soit fort fréquentée. On boit de cette eau pendant sept jours dix livres chaque fois; mais il faut la laisser refroidir pour en diminuer la chaleur, comme on fait au bain de Preissac, et l’on s’y baigne tout autant. Cette maison, ainsi que le bain, est du domaine d’une certaine église ; elle est affermée cinquante écus ; mais, outre le profit des malades qui s’y rendent au printemps, celui qui tient cette maison à loyer vend une certaine boue qu’on tire du lac et dont usent les bons chrétiens, en la délayant avec de l’huile pour la guérison de la gale, et pour celle des brebis et deschiens, en la délayant avec de l’eau. Cette boue en nature et brute se vend douze jules, et en boules sèches sept quatrins. Nous y trouvâmes beaucoup de chiens du cardinal Farnèse qu’on y avoit menés pour les faire baigner. Environ à trois milles de là nous arrivâmes à
Viterbe, seize milles. Le jour étoit si avancé qu'il fallut faire un seul repas du dîner et du souper. J’étois fort enroué, et je sentois du froid. J’avois dormi tout habillé sur une table à San-Lorenzo, à cause des punaises, cc qui ne m’ étoit encore arrivé qu'à Florence et dans cet endroit. Je mangeai ici d’une espèce de glands qu’on nomme grnsole : l'Italie en produit
beaucoup, et ils ne sont pas mauvais. Il y a encore tant d’étourneaux que vous en avez un pour deux liards.
Le jeudi 26 septembre au matin j’allai voir quelques autres bains de ce pays situés dans la plaine, et assez éloignés de la montagne. On voit d'abord en deux différons endroits des bâtimens où éloient, il n’y a pas long-temps, des bains qu’on a laissé perdre par négligence ; le terrain toutefois exhale une mauvaise odeur. Il y a de plus une maisonnette dans laquelle est une petite source d'eau chaude qui forme un petit lac, pour se baigner. Cette eau n’a point d’odeur, mais un goût insipide; elle est médiocrement chaude. Je jugeai qu’il y avoit beaucoup de fer; maison n’en boit pas. Plus loin est encore un édifice qu’on appelle le palais du pape, parce qu’on prétend qu’il a été bâti ou réparé par le pape Nicolas1. Au bas de ce palais et dans un terrain fort enfoncé , il y a trois jets différons d’eau chaude, de l’un desquels on use en boisson. L’eau n’en est que d’une chaleur médiocre et tempérée : elle n’a point de mauvaise odeur; on y sent seulement au goût une petite pointe, où je crois que le nitre domine. J’y étois allé dans l’intention d'en boire pendant trois jours. On boit là tout comme ailleurs par rapport à la quantité, on se promene ensuite, et l’on se trouve bien de transpirer.
Ces eaux sont en grande réputation; elles sont transportées par charge dans toute l'Italie. Le médecin * qui a fait un Traité général de tous les bains d'Italie préfère les eaux de celui-ci, pour la boisson, à tous les autres. On leur attribue spécialement une grande vertu pour les maux de reins ; on les boit ordinairement au mois de mai. Je ne tirai pas un bon augure de la lecture d’un écrit qu’on voit sur le mur, et qui contient les invectives d’un malade contre les médecins qui I’avoient envoyé à ces eaux, dont il se trouvoit beaucoup plus mal qu’auparavant. Je n’augurai pas bien non plus de ce que le maître des bains disoit que la saison étoit trop avancée, et me sollicitoit froidement à en boire.
Il n’y a qu'un logis, mais il est grand, commode et décent , éloigné de Viterbe d’un mille et demi ; je m'y rendis à pied. Il renferme trois ou quatre bains qui produisent différons effets,
(I) .\pparoimnenl Xlcoto» V.
(*J Donali ou Poualo. .
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et de plus un endroit pour la douclic. Ces eaux forment une écume très blanche qui se fixe aisément, qui reste aussi ferme que la glace, et produit une croûte dure sur l’eau. Tout l'endroit est couvert et comme incrusté de cette écume blanche. Mottez-y un morceau de toile; dans le moment vous le voacz ehargé de cette écume et ferme comme s’il éloit gelé. Cette écume sert à nettoyer les dents ; elle se vend et se transporte hors du pays. En la mâchant, on ne sent qu'un goût de terre et de sable. On dit que c'est la matière première du marbre, qui pourrait bien se pétrifier aussi dans les reins. Cependant on assure qu’elle ne laisse aucun sédiment dans les flacons où elle se met, et qu'elle s’y conserve claire et très pure. Je crois qu’on en peut boire tant qu’on veut, et que la pointe qu'on y sent ne la rend qu’agréable à boire.
De là en m’en retournant je repassai dans cette plaine qui est très longue, et dont la largeur est de huit milles, pour voir l’endroit où les habitons de Viterbe (parmi lesquels il n’y a pas un seul gentilhomme, parce qu’ils sont tous laboureurs et marchands) ramassent les lins et les chanvres qui font la matière de leurs fabriques, auxquelles les hommes seuls travaillent, sans employer aucunes femmes. Il y avoil un grand nombre de ces ouvriers autour d’un certain lac où l’eau, dans toute saison, est également chaude et bouillante. Ils disent que ce lae n’a point de fond, et ils en dérivent de l'eau pour former d’autres petits lacs lièdes, où ils mettent rouir le chanvre et le lin.
Au retour de ce petit voyage, que je fis à pied en allant et à cheval en revenant, je rendis a la maison une petite pierre rousse et dure, de la grosseur d'un gros grain de froment; je l’avois un peu sentie la veille descendre chez moi vers le bas-ventre, mais elle s'étoit arrêtée au passage. Pour faciliter la sortie de ces sortes de pierres, on fait bien d’arrêter le conduit de l’urine et de le comprimer quelques instants, ce quiluidonne ensuite un peu de ressort pour l’expulser. C'est une recette que m’apprit M. de Langon à Arsaci.
Le samedi, fête de Saint-Michel, après-diner, j allai voir la madona di Querrio , à une derniiieue de la ville. On y va par un grand chemin très beau, droit, égal, garni d’arbres d’un bout jusqu'à l’autre, enfin fait avec beaucoup de
soin par les ordres du pape Farnèse. L'église est belle, remplie de monumens religieux, et d'un nombre infini de tableaux votifs. On lit dans une inscription latine, qu’il y a environ cent ans qu'un homme étant attaqué par des voleurs, et à demi mort de frayeur, se réfugia sous un chêne ou étoit cette image de la Vierge, et que lui ayant fait sa prière il devint miraculeusement invisible à ces voleurs, et fut ainsi délivré d’un péril évident. Ce miracle fit naitre une dévotion particulière pour cette Vierge; on bâtit autour du chêne celle église qui est très belle. On y voit encore le tronc du chêne coupé par le pied, et la partie supérieure, sur laquelle est posée l'image, est appliquée au mur, et dépouillée des branches qu’on a coupées tout autour.
Le samedi, dernier septembre, je partis de bon matin de Viterbe, et je pris la roule de Bagnaia. C’est un endroit appartenant aueardinal Cambara' qui est fort orné, et surtout si bien pourvu de fontaines, qu’en cette partie il paroi!, non-seulement égaler, mais surpasser même Pratolino et Tivoli. Il y a d’abord une fontaine d'eau vive, ce que n’a pas Tivoli, et très abondante, ce qui n’est pas à Pratolino ; de façon qu’elle suffit à une infinité de distributions sous différons dessins. Le même, M. Thomas de Sienne, qui a conduit l’ouvrage de Tivoli*, conduit encore celui-ci qui n’est pas achevé. Ainsi ajoutant toujours de nouvelles inventions aux anciennes, il a mis dans celtcdcrnièrc construction beaucoup plusd’art, de beautés et d'agrément. Parmi les différentes pi' ces qui la décorent, on voit une pyramide fort élevée qui jette de l’eau de plusieurs manières différentes : celle-ci monte, celle-là descend. Autour de la pvramide sont quatre petits lacs, beaux, clairs, purs et remplis d’eau. Au milieu de chacun est une gondole de pierre, montée par deux arquebusiers, qui, après avoir pompé l’eau, la lancent avec leurs arbalètes contre la pyramide, et par un trompette qui tire aussi de l’eau. On se promène autour de ces lacs et de la pyramide par de très belles allées, où l'on trouve des appuis de pierre3 d’un fort beau travail. Il y a d'autres parties
(I! Alors évéqttc de Viterbe. II se nommait Jean-François.
I ta: l.i construction de ta cascade.
ta; Ou peut-être des bancs tic pierre.
DE MO NTA IG N E
qui plurent encore davantage à quelques autres spectateurs. Le palais est petit, mais d'une structure agréable. Autant que je puis m’y connoitre, cet endroit certainement l’emporte . de beaucoup sur bien d’autres, par l’usage et : l’emploi des eaux. Le cardinal n’y étoit pas; mais comme il est François dans le cœur, ses gens nous firent toutes les politesses et les amitiés qu’on peut désirer.
De-là, en suivant le droit chemin, nous passâmes à Caprarola, palais du cardinal Farnèse, dont on parle beaucoup en Italie. En effet, je n’eo ai vu aucun dans ce beau pays qui lui soit comparable. 11 est entouré d’un grand fossé, taillé dans le tuf ; le haut du bâtiment est en forme de terrasse *, de sorte qu’on n’en voit point la couverture. Sa ligure est un peu pentagonale, et il paroit à la vue un grand carré parfait. Sa forme intérieure est exactement circulaire; il règne autour de larges corridors tous voûtés, et chargés partout de peintures. Toutes les chambres sont carrées. Le bâtiment est très grand, les salles fort belles, et entre autres il y a un salon admirable, dont le plafond (car tout l’édifice est voûté) représente un globe céleste avec toutes les ligures dont on le compose. Sur le mur du salon tout autour est peint le globe terrestre, avec toutes ses régions, ce qui forme une cosmographie complète. Ces peintures, qui sont très riches, couvrent entièrement les murailles. Ailleurs sont représentées en divers tableaux les actions du pape Paul III et de la maison Farnèse. Les personnes y sont peintes si au naturel que ceux qui les ont vues reconnoissent au premier coup d’œil, dans leurs portraits, notre connétable1, la reinc-merc 3, sesenfans, Charles IX, Henri III, le duc d’ Alençon, la reine de Navarre1 et le roi François II, l’ainé de tous, ainsi que Henri II3, Pierre Stroz/.i o et autres. On voit dans une même salle aux deux bouts deux bustes, savoir d’un côté, et à l’endroit le plus honorable, celui du roi Henri II, avec une inscription audessous où il est nommé le conservateur de la maison Farnèse ; et à l’autre bout, celui du roi Philippe II, roi d’Espagne, dont l’inscription porte : «Pour les bienfaits en grand nombre re-
(1} Fji plate-forme.— (i) Aune de Montmorency.— (3) Catherine de MédicR
(t) Marguerite, première femme d’Henri IV. — (■“>) Mari de CalKTioc de MédiciH.— (c) Maréchal do France en 1358.
rus de lui. «Au deliors, il est aussi beaucoup de belles choses dignes d’être vues, et entre autres, une grotte d’où l'eau, s’élançant avec art dans un petit lac, représente à la vue et à l’ouïe la chute d’une pluie naturelle. Cette grotte est située dans un lieu désert et sauvage, et l’on est obligé de tirer l’eau de ses fontaines à une distance de huit milles, qui s'étend jusqu'à Yiterbe.
De là, par un chemin égal et une grande plaine, nous parvînmes à des prairies fort étendues, au milieu desquelles, en certains endroirs secs et dépouillés d'herbes, on voit bouillonner des sources d’eau froide, assez pures, mais tellement imprégnées de soufre que de fort loin on en sent l’odeur. Nous allâmes coucher à
Monte-Rossi1, vingt-trois milles; et le dimanche premier octobre à
Home, vingt-deux milles. Onéprouvoit alors un très grand froid et un vent glacial de nord. Le lundi et quelques jours après je sentis des crudités dans mon estomac , ce qui me fit prendre le parti de faire quelques repas tout seul, pour manger moins. Cependant j’avois le ventre libre, j’étois assez dispos de toute ma personne, excepté de la tête, qui n’éloit point entièrement rétablie.
Le jour que j’arrivai à Home, on me remit des lettresdes jurats de Bordeaux quim’écrivoient fort poliment au sujet de l’élection qu’ils avoient faite de moi pour maire de leur ville, et me prioient avec instance de me rendre auprès d’eux.
« Le dimanche 8 octobre 1- >81, j’allai voir aux Termes de Dioclétien à Monte-Cavallo, un Italien qui, ayant été. longtemps esclave en Turquie, y avoit appris mille choses très rares dans l’art du manège1. Cet homme, par exemple, courant à toute bride, se tenoit droit sur la selle, et lançoit avec force un dard, puis tout d’un coup il se mettoit en selle. Ensuite, au milieu d’une course rapide, appuyé seulement d’une main sur l’arçon de la selle, il descendoit de cheval touchant à terre du pied droit, et ayant le gauche dans Pélrier ; et plusieurs fois on le voyoit ainsi descendre et remonter alternativement. Il faisoit plusieurs tours semblables sur la selle, en courant toujours. II tiroit d’un area la turque devant et derrière, avec
{1} MonltsHoSso.
(aj Montaigne en parle dans scs Bmi», Hv. I, c. 48.
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une grande dextérité. Quelquefois appuyant sa I le Forum ou la place d’Hostilius. Les jardins et tète et une épaule sur le col du cheval, et sc les vignes de ces religieux sont en très belle tenant sur ses pieds, il le laissoit courir à dis- vue; on découvre de là l’ancienne Rome. Le crétion. Il jetoit en l'air une masse qu’il tenoit lieu par sa hauteur est escarpé, profond, isolé dans sa main et la raltrapoit à la course. Enfin, et presque inaccessible de toute* parts. Ce même étant debout sur la selle et tenant de la main jour j’expédiai une malle bien garnie peur droite une lance, il donnoit dans un gant et l’en- être transportée à Milan. Les voiturins metfiloit, comme quand on court la ltague. Il fai- lent ordinairement vingt jours pour s’y rendre, soit encore à pied tourner autour de son eol La malle pesoit en tout 150 livres, et on paie devant et derrière une pique qu’il avoit d’abord deux bajoques par livre ce qui revient à deux fortement poussée avec la main. sols de France. J’avois dedans plusieurs choses
Le 10 octobre, après diner, l'ambassa- de prix, surtout un magnifique chapcletd’.ljnus deur de France* m’envoya un estafier me dire I)ei, le plus beau qu’il y eût à Rome. Il avoit de sa part que, si je voulois, il viendrait me été fait exprès pour l'ambassadeur de l’impéraprendre dans sa voiture pour aller ensemble trice, et un de ses gentilshommes l’avoit fait voir les meubles du cardinal Orsino, que l’on bénir par le pape.
vendoit parce qu’il étoit mort dans cet été Le dimanche 15 octobre, je partis de grand même à Naples, et qu’il avoit fait héritière de matin de Rome. J’y laissai mon frère en lui ses grands biens une sienne nièce qui n’étoit donnant 13 écusd'or, avec lesquels il comptoit encore qu’un enfant. Parmi les choses rares que y rester et s’exercer pendant cinq mois a faire j’y vis, il y avoit une couverture de lit de taffe- désarmés*. Avant mon départ deRome.il avoit tas, fourrée deplumesde cygnes. Onvoit à Sien- loué une jolie chambre pour 20 jules par mois, ncbeaucoup de ces pcauxde cygnes conservées MM. d'Estissac, de Montbaron, de Chase, Moentières avec la plume et toutes préparées ; on rens et plusieurs autres m’accompagnèrent ne m’en demandoit qu'un écu et demi. Elles sont jusqu’à la première poste. Si même je ne m’étois de la grandeur d'une peau de mouton, et une pas bâté, parce je voulois éviter cette peine à seule suffirait pour en faire une pareille couver- ces gentilshommes, plusieurs d’entre eux étoient ture. Je viscneorc un oeufd’autruchc ciselé tout encore tout prêts à me suivre et avoient déjà autour et très bien peint ; plus un petit colTre loué des chevaux. Tels étoient MM. du Bellay, carré pour mettre des bijoux, et il y en avoit d’Ambres, d'Allègrc et autres. Je vins couquelques-uns. Mais comme ce coffre étoit fort cher à
artistement rangé, et qu'il y avoit des gobelets Ronciglionc, trente milles. J’avois loue les de cristal, en l’ouvrant il paroissoit qu’il fut de chevaux jusques à Lucques, chacun à raison touscélés, tant pardessous que pardessus, beau- de 20 jules, et le voiturier étoit chargé d’en coup plus large et plus profond, et qu’il y eût payer la dépense.
dix fois plus de joyaux qu’il n’en renfermoit, Le lundi matin je fus étonné de sentir un une même chose sc répétant plusieurs fois par froid si aigu qu’il me scmbloit n’en avoir jala réllexion des cristaux qu’on n’apercevoit mais souffert de pareil, et de voir que dans ce pas même aisément. canton les vendanges et la récolte du vin n'é-
Lc jeudi 12 octobre le cardinal de Sens toient pas encore achevées. Je vins dîner à Vime mena seul en voiture avec lui, pour voir terbe où je pris mes fourrures et tous mes ac-
l'église de Saint-Jean et Saint-Paul ; il en est coulremens d’hiver. De là je vins diner à
titulaire et supérieur, ainsi que de ces religieux San-Lorenzo, vingt-neuf milles, et de ce qui distillent les eaux de senteur dont nous bourg j’allai coucher à avons parlé plus haut. Cette église est située San-Chirico , trente-deux milles. Tous ces sur le mont Celius, situation qui semble avoir chemins avoient été raccommodés cette année
été choisie à dessein; car elle est toute voûtée même par ordre du duc de Toscane, et c’est
en dessous, avec de grands corridors et des un ouvrage fort beau, très utile pour le public, salles souterraines. On prétend que c'étoit là
(t) C’est apparemment depuis le départ de Muntayné, et t pendaui ce séjour h Rome, que le sieur de Mallccoulou lit ;u
(i)ll. d' Llbciic. partie dans le tarncui duel dont ou a parle.
Dieu l'en récompense ; car ces routes, auparavanllrès mauvaises sont, maintenant très commodes cl fort dégagées, à peu près comme les rues d'une ville. 11 étoit étonnant de voir le nombre prodigieux de personnes qui alloient à Rome. Les chevaux de voilure pour y aller étoient hors de prix ; mais pour le retour, on les laissoit presque pour rien. Près de Sienne (et cela se voit en beaucoup d'autres endroits) il y a un pont double, c’est-à-dire un pont sur lequel passe le canal d’une autre rivière1 *. Nous arrivâmes le soir à
Sienne , vingt milles. Je souffris cette nuit pendant deux heures de la colique, et je crus sentir la chute d'une pierre. Le jeudi de bonne heure, Guillaume Félix, médecin juif, vint me trouver; il discourut beaucoup sur le régime que je devois observer par rapport à mon mal de reins et au sable que je rendois. Je partis a l'instant de Sienne; la colique me reprit et me dura trois ou quatre heures. Au bout de ce temps, je m’aperçus, àladouleur violenteque je senlois au bas-ventre et à toutes ses dépendances,que la pierre étoit tombée. Je vins souper à
Ponte-alcc4 vingt-huit milles. Je rendis une pierre plus grosse qu’un grain de millet avec un peu de sable, mais sans douleur ni difficulté au passage. J’en partis le vendredi matin, et en chemin je m’arrêtai à
« Altopascio , seize milles. J’y restai une heure pour faire manger l’avoine aux chevaux . Je rendis encore là, sans beaucoup de peine et avec quantité de sable, une pierre longue, partie dure et partie molle, plus grosse qu’un gros grain de froment. Nous rencontrâmes en chemin plusieurs paysans, dont les uns cueilloient des feuilles de vignes qu’ils gardent pour en donner à manger pendant l'hiver à leurs bestiaux ; les autres ramassoient de la fougère pour leur laitage. Nous vînmes coucher à
Lucques, huit milles. Je reçus encore la viBile de plusieurs gentilshommes et de quelques artisans. Le samedi 21 octobre au matin, je poussai dehors une autre pierre qui s'arrêta quelque temps dans le canal, mais qui sortit ensuite sans difficulté ni douleur. Celle-ci étoit à peu près ronde, dure, massive, rude, blanche
(I) Trt est le pont du r.nrtl dans le Bas-Langilcdoe, ouvrage
des Romatns.— (ïi Pomatce. ;
en dedans, rousse en dessus, et beaucoup plus grosse qu'un grain; je faisois cependant toujours du sable. On voit par là que la nature se soulage souvent d’ellc-même ; car je sentois sortir tout cela comme un écoulement naturel. Dieu soit loué de ce que ces pierres sortent ainsi sans douleur bien vive et sans troubler mes actions1.
Dès que j’eus mangé un raisin ( car dans ce voyage je mangeois le matin très peu, même presque rien ), je partis de Lucques sans attendre quelques gentilshommes qui se disposoient à m’accompagner. J’eus un fort beau chemin, souvent très uni. J’avois à ma droite de petites montagnes couvertes d’une infinité d’oliviers, à gauche des marais, et plus loin la mer.
Je vis dans un endroit de l’Etat de Lucques une machine à demi ruinée par la négligence du gouvernement ; ce qui fait un grand tort aux campagnes d’alentour. Cette machine étoit faite pour dessécher les marais et les rendre fertiles. On avoit creusé un grand fossé, à la tête duquel étoient trois roues qu’un ruisseau d’eau vive roulant du haut de la montagne faisoit mouvoir continuellement en se précipitant sur elles. Ces roues ainsi mises en mouvement puisoient d’une part l’eau du fossé, avec les augets qui y étoient attachés, de l’autre la versoient dans un canal pratiqué pour cet effet plus haut et de tous côtés entouré de murs, lequel portoit cette eau dans la mer. C’étoit ainsi que se desséchoit tout le pays d’alentour.
Je passai au milieu de Pietra-Santa, château du duc de Florence, fort grand , et où il y a beaucoup de maisons, mais peu de gens pour les habiter, parce que l’air est, dit-on, mauvais, qu’on ne peut pas y demeurer, et que la plupart des habitans y meurent ou languissent. De là nous vînmes à
Massa di Carrara, vingt-deux milles, bourg appartenant au prince de Massa de la maison de Cibo. On voit sur une petite montagne un beau château à mi-côte entouré de bonnes murailles, au-dessous duquel, et tout autour sont les chemins et les maisons. Plus bas, hors desdites murailles, est le bourg qui s’étend dans la plaine ; il est de même bien enclos de murs. L’endroit est beau; de beaux chemins et de jolies maisons qui sont peintes. J’élois forcé de
(!) Sans me deranger.
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boire ici des vins nouveaux ; car on n’en boit pas d’autres dans le pays. Ils ont le secret de les éclaircir avec des copeaux de bois et des blancs d'œufs, de manière qu’ils lui donnent la couleur du vin vieux ; mais ils ont je ne sais quel goût qui n’est pas naturel.
Le dimanche 22 octobre, je suivis un chemin fort uni , ayant toujours à main gauche la mer de Toscane à la distance d’une portée de fusil. Dans cette route , nous vîmes, entre la mer et nous , des ruines peu considérables que les habitans disent avoir été autrefois une grande ville nommée Luna.
De là nous vînmes à Sarrezann , terre de la seigneurie de Gènes. On y voit les armes de la république, qui sont un saint Georges à cheval ; elle y tient une garnison suisse. Le duc de Florence en étoit autrefois possesseur, et si le prince de Massa n’étoit pas entre deux pour les séparer, il n’est pas douteux que Pietra-Santa et Sarrezana, frontières de l’un et de l’autre Etats , ne fussent continuellement aux mains.
Au départ de Sarrezana, où nous fûmes forcés de payer quatre jules par cheval pour une poste, il se faisoitde grandes salves d’artillerie pour le passage de don Jean de Médicis , frero naturel du duc de Florence, qui revenoit de Gènes, où il avoit été de la part de son frère voir l'impératrice*, comme elle avoit été visitée de plusieurs autres princes d’Italie. Celui qui lit le plus de bruit par sa magnificence ce fut le duc de Ferrare; il alla à Padoue au-devant de cette princesse avec quatre cents carrosses. 11 avoit demandé à la seigneurie de Venise la permission de passer par leurs terres avec six cents chevaux, et ils avoient répondu qu’ils accordoiont le passage, mais avec un plus petit nombre. Le duefit donc mettre tousses gens en carrosse, et les mena tous de cette manière; le nombre des chevaux fut seulement diminué. Je rencontrai le prince ( Jean de Médicis ) en chemin. C’est un jeune homme bien fait de sa personne : il étoit accompagné de vingt hommes bien mis, mais montés sur des chevaux de voiture ; ce tpi en Italie ne déshonore personne, pas même les princes. Après avoir passé Sarrezana, nous laissâmes à gauche le chemin de Cènes.
Là, pour aller à Milan, il n’y a pas grande
1 1) Ma lin, Clic île l'empereur Cliartcs-Qniitl, veuve üp Maximilien 11.
différence de passer par Cènes ou par la même route; c’est la même chose. Je désirois voir Gênes et l’impératrice qui y étoit. Ce qui m’en détourna, c’est que pour y aller il y a deux routes, l’une à trois journées de Sarrezana qui a quarante milles de chemin très mauvais et trèsmonlueux, rempli de pierres, deprécipices, d’auberges assez mauvaises et fort peu fréquentées ; l’autre route est par Lericc, qui est éloignée de trois milles de Sarrezana. On s’y embarque et en douze heures on est à Gênes. Or moi qui ne pouvois supporter l’eau par la foiblesse de mon estomac, et qui ne craignois pas tant les incommodités de cette route que de ne pas trouver de logement, par la grande foule d’étrangers qui éloient à Gênes; quidc plus avois entendu dire que les chemins de Gênesà Milan n etoient pas trop sûrs, mais infestés de voleurs; enfin qui n’étois plus occupé que de mon retour en France, je pris le parti de laisser là Gênes, et je pris ma route à droite entre plusieurs montagnes. Nous suivîmes toujours le bas du vallon le long du fleuve Magra, que nous avions à main gauche. Ainsi, passant tantût par l’Etat de Gènes, tantôt par celui de Florence, tantôt par celui de la maison Malespina, mais toujours par un chemin praticable et commode, à l’exception de quelques mauvais pas, nous tînmes coucher à
Ponte- mole, trente milles. C’est une ville longue, fort peuplée d’anciens édifices qui ne sont pas merveilleux. Il y a beaucoup de ruines. On prétend qu’elle se nommoit anciennement Appua; elle est actuellement dépendante de l’Etat de Milan et elle appartenoit récemment aux Fiesques. La première chose qu’on me servit à table fut du fromage, tel qu’il se fait vers Milan et dans les environs de Plaisance, puis de très bonnes olives sans noyau, assaisonnées avec de l’huile et du vinaigre en façon de salade et à la mode de Gênes. La ville est située entre des montagnes et à leur pied. On servoit pour laver les mains un bassin plein d’eau posé sur un petit banc, et il falloit que chacun se lavât les mains avec la même eau.
J’en partis le lundi matin 23, et au sortir du logis je montai l'Apennin, dont le passage j n’est ni difficile ni dangereux, malgré sa hauteur. Nous passâmes tout le jour à monter et à | descendre des montagnes, la plupart sauvages 1 et peu fertiles, d’où nous vînmes coucher à
Fornouc , dans l’état du comte de Saint-Seconde, trente milles. Je fus liicn content quand je me vis délivre des mains de ces fripons de montagnards, qui rançonnent impitoyablement les voyageurs sur la dépense de la table et sur celle des chevaux. On me servit à table différents ragoûts à la moutarde, fort bons: il y en avoit un, entre autres, fait avec des coings. Je trouvai ici grandedisettede chevaux de voiture. Vous êtes entre les mains d’une nation sans règle et sans foi à l’égard des étrangers. On pave ordinairement deux joies par cheval chaque poste ; on en exigeoit ici de moi trois, quatre et cinq par poste, de façon que tous les jours il m’en coûtoit plus d’un écu pour le louage d’un cheval ; encore me comptoil-on deux postes où il n’v en avoit qu’une.
J’étois en cet endroit éloigné de Parme de deux postes, et de Parme à Plaisance la distance est la même que de Fornouc à la dernière, de sorte que je n’allongeois que de deux postes ; mais je ne voulus pas y aller pour ne pas déranger mon retour, ayant abandonné tout autre dessein. Cet endroit est une petite campagne de six ou sept maisonnettes, située dans une plaine le long du Taro ; je crois que c’est le nom de la rivière qui l'arrose. Le mardi matin nous la suivîmes long-temps , et nous vinmes dîner à
Borgo-San-Doni1, douze milles, petit château que le duc de Parme commence à faire entourer de belles murailles flanquées. On me servit à table de la moutarde composée de miel et d’orange coupée par morceaux, en façon de cotignac à demi cuit.
De là laissant Crémone à droite, et à même distance que Plaisance, nous suivîmes un très beau chemin dans un pays où l’on ne voit, tant que la vue peut s’étendre à l’horizon, aucune montagne ni même aucune inégalité, et dont le terrain est très fertile. Nous changions de chevaux de poste en poste ; je fis les deux dernières au galop pour essayer la force de mes reins, et je n’en fus pas fatigué ; mon urine étoit dans son état naturel.
Près de Plaisance il y a deux grandes colonnes placées aux deux cûtés du chemin à droite et à gauche, et laissant entre elles un espace d’environ quarante pas. Sur la base de
(I) Borgo San-Donnino.
Mostmcss,
cescolonncs est une inscription latine, portant défense de bâtir entre elles, et de planter ni arbres ni vignes. Je ne sais si l’on veut par là conserver seulement la largeur du chemin, ou laisser la plaine découverte telle qu’on la voit effectivement depuis ces colonnes jusqu’à la ville, qui n’en est éloignée que d’un demimille. Nous allâmes coucher à
Plaisance , vingt milles , ville fort grande. Comme j’y arrivai bien avant la nuit, j’en fis le tour de tous cûtés pendant trois heures. Les rues sont fangeuses et non pavées ; les maisons petites. Sur la place, qui fait principalement sa grandeur, est le palais de justice, avec les prisons ; c’est là que se rassemblent tous les citoyens. Les environs sont garnis de boutiques de peu de valeur.
Je vis le château qui est entre les mains du roi Philippe1. Sa garnison est composée de trois cens soldat* espagnols mal payés, à ce qu’ils me dirent eux-mêmes. On sonne la diane matin et soir pendant une heure, avec les instruirions que nous appelons hautbois et eux filïrcs. Il y a là-dedans beaucoup de monde, et de belles pièces d'artillerie. Le duc de Parme*, qui étoit alors dans la ville, ne va jamais dans le château que tient le roi d’Espagne ; il a son logement à part dans la citadelle qui est un autre château situé ailleurs. F.nfin je n’y vis rien de remarquable, sinon le nouveau bâtiment de Saint-Augustin que le roi Philippe a fait construire à la place d’une autre église de Saint- Augustin, dont il s’est servi pour la construction de ce château, en retenant une partie de scs revenus. L'eglise, qui est très bien commencée, n’est pas encore finie; mais la maison conventuelle, ou le logement des religieux, quisont nu nombre de soixante-dix, et les cloîtres qui sont doubles, sont entièrement achevés. Cet édifice, par la beauté des corridors, des dortoirs, des différentes usines et d’autres pièces, me paroit le plus somptueux et le plus magnifique bâtiment pour le service d’une église que je me souvienne d’avoir vu en aucun autre endroit. On met ici le sel en bloc sur la table, et le fromage se sert de même en masse sans plat.
Le duc de Parme attendoit à Plaisance
(I) Philippe II. Il le liai Jus(]u'cn 1583, temps où la garnison espagnole en sortit, comme on lo voll par l'Apoloyie du Srtiatcur Cota.
(J) Octave Faroi-sc,
V04AGES
l’arrivée du fils aîné de l’archiduc d’Autriche, jeune prince que je vis à Insprug', et l’on disoit qu’il alloit à Home pour se Taire couronner roi des domains. On vous présente encore ici l’eau pour la mêler avec le vin, avec une grande cuiller de laiton. Le fromage qu’on y mange ressemble à celui qui se vend dans tout le Plaisantin. Plaisance est précisément à moitié chemin de Home à Lyon. Pour aller droit à Milan, je devois aller coucher à
Marignan, distance de trente milles, d'où il y en a dix jusqu'à Milan : j’allongeai mon voyage de dix milles pour voir Pavic. Le mercredi 25 octobre je partis de bonne heure, et je suivis un beau chemin dans lequel je rendis une petilo pierre molle et beaucoup de sable. Nous traversâmes un petit château appartenant au comte Santaliore. Au bout du chemin nous passâmes le Pô sur un pont volant établi sur deux barques avec une petite cabane, et que l’on conduit avec une longue corde appuyée en divers endroits sur des balclcts rangés dans le ileuve, les uns vis-à-vis des autres. Près de là, le Tésin mêle scs eaux à celles du Pô. Nous arrivâmes de bonne heure à Pavic, trente milles. Je me hâtai d’aller voir les principaux mooumens de cette ville : le pont sur le Tésin, l’égliso cathédrale et celles des carmes, de Saint-Thomas, de Saint-Augustin. Dans la dernière est le riche tombeau du saint évêque en marbre blanc et orné de plusieurs statues. Dans une des places de la ville, on voit une colonne de briques sur laquelle est une statue qui paraît faite d'après la statue équestre d’Antonin-le-Picux a qu'on voit devant le Capitole à Home. Celle-ci, plus petite , ne saurait être comparée à l’original; mais ce qui m'embarassa , c’est qu’au cheval de la statue de Pavic il y a des étriers et une selle avec des arçons devant et derrière , tandis que celui de Home n'en a pas. Je suis donc , ici de l'opinion des sa vans , qui regardent les étriers et les selles, au moins tels que ceux-ci, comme une invention moderne. Quelque sculpteur ignorant peut-être a cru que ces ornemens mauquoient au cheval. Je
} (I) lofïîbrfick.
(*J Mnrc-Aurfclc. On ne rail pi la slalue de Pavic représente col empereur, ou Lucius Venu. Sun visage, eu tout cas, c>t Ici H u» long <|uo dans la slalue de Rome. Du reste, ceitc statue équestre est uu mélange de f antiquité et du moderne.
vis encore les premiers ouvrages du bâtiment que le cardinal Borroméc faisoit faire pour l’usage des éludians.
La ville est grande , passablement belle , bien peuplée et remplie d’artisans de toute espèce. Il y a peu de belles maisons, ct| celle même où l’impératrice a logé dernièrement est peu de chose. Dans les armes de France que je vis, les lys sont effacés ; enlin il n'y a rien de rare. On a dans ces cantons-ci les chevaux à deux julcs par poste. La meilleure auberge où j’eusse logé depuis Home jusqu’ici, étoit la poste de Plaisance, et je la crois la meilleure d’Italie , depuis Vérone; mais la plus mauvaise hôtellerie que j’aye trouvé dans ce voyage est le Faucon de Pavic. On pave ici et à Milan le bois à part , cl les lits manquent de matelas.
Je partis de Pavie le jeudi 26 octobre; je pris à main droite à la distance d'un demimille du chemin direct, pour voir la plaine où l’on dit que l’armée du roi François I , fut défaite par Charles-Quinl1, ainsi que pourvoir la Chartreuse, qui liasse avec raison pour une très belle église. La façade de l’entrée est toute de marbre, richement travaillée , d’un travail infini et d'un aspect imposant. On y voit un devant d’autel d’ivoire, où sont représentés en relief l’Ancien et le Nouveau Testament et le tombeau de Jean ('.aléas Viscoati, fondateur de cette église, en marbre. On admire ensuite le chœur, les ornemens du maitrc-autcl et le cloître, qui est d'une grandeur extraordinaire et d’une rare beauté. La maison est très vaste ; et à voir la grandeur et la quantité des divers bâtimens qui la composent, à voir encore le nombre infini de domestiques, de chevaux, de voitures, d’ouvriers et d’artisans qu'elle renferme, elle semble représenter la cour d’un très grand prince. On y travaille continuellement avec des dépenses incroyables qui se font sur les revenus de la maison. Cette Chartreuse est située au milieu d'une très belle piairic. De là nous vînmes à
Milan, vingt milles. C’est la ville d’Italie la plus peuplée. Elle est grande, remplie de toutes sortes d’artisans et de marchands. Elle ressemble assez à Paris et a beaucoup de rapport avec les \illcs de France. On n y trouve point les beaux palais de Home, de Naples, de
(IJ A la bataillé de Pavic, qui $c donna le 31 février, Jour de Saitit-MalUicu, en IS4B.
Digitiz
VjC
Gènes, de Florence ; mais elle l’emporte en grandeur sur les villes, et le concours des etrangers n’y est pas moindre qu’à Venise. le vendredi, 27 octobre, j’allai voir lesdeborsdu château, et j’en fis presque entièrement le tour. C'est un édifice très grand et admirablement fortifié. I-a garnison est composée de sept cents Espagnols au moins et très bien munie d’artillerie. On y fait encore des réparations de tous eûtes. Je m’arrêtai là pendant le jour à cause d’une abondante pluie qui survint. Jusqu’alors, le temps, le chemin, tout nous avoit etc favorable. Le samedi 28 octobre au matin, je partis de Milan par un beau chemin , très uni ; quoiqu’il plût continuellement, et que tous les chemins lussent couverts d’eau, il n’y avoit point de boue, parce que le pays est sablonneux. Je vins diner à
lluffalora, dix-huit milles. Nous passâmes là le Navlgllo sur un pont. Le canal est étroit, mais tellement profond qu’il transporte à Milan de grosses barques, lin peu plus en-deçà nous passâmes en bateau le ïésin, et vînmes coucher à ,
Novarrc , vingt-huit milles, petite ville, peu agréable, située dans une plaine *. Elle est entourée de vignes et de bosquets; le terrain en est fertile. Nous en partîmes le matin, et nous nous arrêtâmes le temps qu’il fallut pour faire manger nos chevaux à
Vcrceil , dix milles , ville du Piémont au duc de Savoie1 * *, située encore dans une plaine, le long de la Sesia, rivière que nous passâmes en bateau. Le duc a fait construire en ce lieu à force de mains, et très promptement, une jolie forteresse, autant que j’en ai pu juger par les ouvrages de dehors s; ce qui a causé de la jalousie aux Espagnols qui sont dans le voisinage. De là nous traversâmes deux châteaux, Saint-Germain et Saint-Jacques4, et suivant toujours une belle plaine, fertile principalement en noyers, car dans ce pays il n’y a point
(i) Sous la maison du Savoie, qui la posséda quelque temps, elle >’e$l fort emltellle.
(i) Alors Charte?- Emmanuel J*r.
(A) Muratori , dans les Annales d' Italie, A Fan 1BS3, temps où régnait Emmanuel -Philibert, père de Cliarlea-Kininaiitiel, fait mention de celle citadelle. Elle fut démantelée par les Français en 1705 ; cl solou >1. de Lalande, Voyage (T Italie t. I, p. tôt.
(4; t n brique espagnole San fago.
d’oliviers', ni d’autre huile que de l’huile de noix, nous allâmes coucher à Livorno , vingt milles , petit village assez garni de maisons'. Nous en partîmes le lundi de bonne heure, par un chemin très uni ; nous vînmes diner à
Chivas, dix milles. Après avoir passé plusieurs rivières et ruisseaux, tantôt en bateau, tantôt à pied, nous arrivâmes à Turin, dix milles, où nous aurions pu fa-* cilement être rendus avant le diner. C’est une petite ville, située en un lieu fort aquatique, qui n’est pas trop bien bâtie, ni fort agréable, quoiqu'elle soit traversée par un ruisseau qui en emporte les immondices1. Je donnai à Turin cinq écus et demi par cheval, pour le service de six journées jusqu’à Lyon : leur dépense sur le compte des maîtres. On parle ici communément françois et tous les gens du pavsparoissent fort affectionnés pour la France. La langue vulgaire n’apresque de la langue italienne que la prononcial ion , et n’est au fond composée que de nos propres mots. Nous en partîmes le mardi, dernier octobre, et par un long chemin, mais toujours uni, nous vînmes diner à Saint Ambroise, deux postes. De là, suivant une pluine étroite entre les montagnes, nous allâmes coucher à Suze. deux postes. C’est un petit château peuplée de beaucoup de maisons \ J'y ressentis, pendant mon séjour, au genou droit, une grande douleur qui nfe tenolt depuis quelques jours et alloit toujours en augmentant. Les hû-
(I) Village prèâ de. Chivnsso.
(ij Turin c$l bien changé depuis près de doux siècles. Par les soins, U magnificence et le goût do scs souverains; par l'Industrie, l'émulation et ^activité de jses habitants, c'cst maintenant une très MIc ville, où régnent la propreté, la salubrité, toute* les commodités de la vie. Elle est enfin devenue de fait ce qu’elle était anciennement de nom, une ville aur liste, digne d'étre le séjour de ses rois : Awjushi Taur inor uni,
« La ville, dit 11. fie Lalande, 1. 1, p. 30, est divisée en cent « quarante-quatre Iles ou petits quartier*, dont le nom e>t •i écrit sur les angles de chacun. La plus grande partie de cea « quartiers sont carrés; ce qui contribue à La distribution ré- « gulière de Turin, à la beauté et l'alignement de ses rue*, A «f retendue des différents points de vue et A l'agrément géné- « ral de la ville. » Querlon écrivait celte noie en 1771, et depuis celte époque elle n été considérablement embellie pendaul l'occupation française et pendant la paix.
(ô; Voyez la Description de l'Italie, par If. l'abbé Richard, 1. 1, p. 25’ei «Hv. ; les Lettres sur V Hutte , de madame du Docage, et surtout l'excellent ouvrage de m. Valéry, manuel Indispensable A tous les voyageur* m Italie.
VOYAGES
toileries y sont meilleures qu'aux autres endroits d’Italie: bon vin, mauvais pain, beaucoup à manger. Les aubergistes sont polis, ainsi que dans toute la Savoie. Le jour de la Toussaint, après avoir entendu la messe j’en partis et vins à
Novalèsc, une poste. Je pris là huit marrons 1 pour me faire porter en chaise jusqu’au haut du mont Ccnis, cime faire ramasser1 de l’autre cûlé.
Montaigne continue son journal en français.
Ici on parle francès; cinsi je quite ce langage estrangicr, duquel je me sers bien facilement, mais bien mal assuréemant , n’aïanl eu loisir, pour estre tousjours en rumpagnie de François, de faire nul apprentissage qui vaille. Je passai la montée du mont Senis5 moitié à cheval, moitié sur une ehesc* portée par quatre hommes, et autres quatre qui les refraichissoinl'*. Ils me portoint sur leurs épaules “. La montée est de deus heures, pierreuse et mal aisée à chevaus qui n’y sont acostumés, mais autromant sans hasard et difficulté : car la montai gne se haussant tousjours en son espessur, vous n’y voyez nul prcecipice ni dangicr que de broncher. Sous vous, au-dessus du mont, il y a une plaine de deus lieues, plusieurs maisonetes, lacs cl fonteinrs, et la poste: point d’abres ; oui bien de l’herbe et des prés qui servent en la douce saison. Lors tout étoit couvert de nege. La descente est d’une lieue, coupée et droite , où je me fis ramasser à mes mesmes marrons ; et de tout leur service à huit, je douai deus eseus. Toutefois le sul ramasser ne coûte qu’un teston’ ; c'est un plesant badinage mais sans hasard aucun et sans grand esperit : nous disnâmes à
Lanebourg*, deux postes, qui est un village au pied de la montaigne où est la Savoie ; et
(I) C'est le nom qu’on donne S cot porteurs, et qu’ils ont encore a Lyon.
(i) C’est taire descendre sur la neige tes voyageurs dans des traîneau* le iong des montagnes. Le traîneau qui sert a cet Usage se nomme une ramasse.
(a) Uont-Ceuls — il) t ue iiiierc.— [S gui les relaj aient.
(0) On y va aujourd'hui en voiture sur une trotte roule, i" Celte monnaie, qui lut LdtriquCesous Louis XII, a valu depuis dit soi» ponds jusqu’à quatre deniers. Le cours en était drfeudu par lleuri lit, dés l'an nus,
(«) Launlabourg.
\ inities coucher à deus lieues, à un petit vilage. Partout là il y a force truites, et vins vicus et nouveaus excellants. De là nous vînmes, par un chemin montueus et pierreus, disner à Saint Michel, cinq lieues, village où est la poste. De là vinsmes au giste bien tard et bien mouillés à
La Chambre, cinq lieues, petite ville d’où tirent leur litre les marquis de la Chambre. Le vandredi, 3 de novambre, vinmes disner à Aiguebclle, quatre lieues, Itourg fermé et au giste à
Monl-Mellian, quatre lieues, ville et fort, lequel tient le dessus d’une petite croupe qui s’élève au milieu de la plaine entre ces hautes montaignes; assise ladicte ville au-dessous du dict fort, sur la rivière d’Isère qui passe à Grenoble, à sept lieues dudict lieu. Je santuis là évidammant l’cxcellancc des huiles d’Italie: car celcs de deçà commançoint à me faire mal à l’estomac, là ou les autres jamais ne me revenoint à la bouche. Vinsmes disner à Chambcri, deux lieues, ville principale de Savoie, petite, belle et marchande, plantée entre les mons, mais en un lieu où ils se reculent fort et font une bien grande plaine. De là nous vinmes passer le mont du Chat . haut, roidc et pierreus, mais nullemant dangercus ou mal aisé, au pied duquel se sict* un grand lac2 *, et le long d'icelui un château nome Bordeau, où se font des espées de grand bruit5; et au giste à Hyène4, quatre lieues, petit bourg. Le dimanche matin nous passâmes le ltosnc que nous avions à nostre mein droite, après avoir passé sur icelui un petit fort que le duc de Savoie y a basli entre des rochers qui se serrent bien fort ; et le long de l’un d’iceux y a un petit chemin étroit au bout duquel est ledict fort, non guère différant deChiusa que les Vénitiens ont planté au bout des montaignes du Tirol. De là continuant tousjours le fond entre les montaignes, vinmes d’une trete à Saint Kamhert, sept lieues, petite vilelc audict vallon. La pluspart des villes de Savoie ont un ruisseau qui les lave par le milieu ; et les deux costcs jusques audicl ruisseau où sont les rues, sont couverts de grans otevaas®, en manière que vous y estes à couvert et à sec en
(I) Scdcl, s'étend.— (2) Le bC du Bourget.
F')1 U'unc grande réputation.— 14J Yonne.— (5) Auvents.
tout tamps; il est vrai que les boutiques en sont plus obscures. Le lundi six de novembre, nous partismes au matin de Saint-Iîambert, auquel lieu le sieur Francesco Cenami , ban • quier de Lyon, qui y étoit retiré pour la peste m’envoïa de son vin et son neveu aveq plusieurs très honnestes compliments. Je partis de là lundi matin, et après estre enfin sorti tout-à-faict des montaignes, comançai d’antrer aus plaines à la francèse. Là je passai en bateau le riviere d’Ain, au pont de Cbesai, et m’en vins d’une trete à
Mores tel, six lieues, petite ville de grand passage appartenante à monsieur de Savoie, et la demiere des sicnes. Le mardi après dîner , je prins la poste et vins coucher à
Lyon, deux postes, trois lieues ta ville me pleut beaucoup à la voir. la vandredi j’achetai de Joseph de la Sone’, trois courtaus(I) 2 neufs par le billot 3 * deux cens cscus ; et le jour avant avois acheté de Malesieu * un cheval de pas de cinquante escus, et un autre courtcau trente trois. Le samedi jour de Saint-Martin, j'eus au matin grand mal d'estomac, et me tins au lit jusques après midi qu’il me print un üux de ventre; je ne disnai point et soupai fort peu. Le dimanche douze de novembre , le sieur Alberto Giaehinotti .Florentin, quimcfitplusicurs autres courtoisies, me dona à dincr en sa maison, et m’offrit à prester de l’argent, n’aïant eu conoissancc de moi que lors. Le mercredi 15 de novembre 1581, je partis de Lyon après disner, et par un chemin montueus vins coucher à
liordelière, cinq lieues, village où il n’y a que deux maisons. De là le judi matin fîmes un beau chemin plein, et sur le milieu d’icelui près de Fur5, petite viletle, passâmes à bateau la rivière de Loire , et nous rendismes d’une trete à
L’hospital, huit lieues, petit bourg clos. De là, vandredi matin, suivismes un chemin montucus, en tamps aspre de nèges et d’un vant cruel où nous venions®, et nous randismes à
(I) Marchand dedicvaux de celle époque.
(4) Bidets, chevaux de moindre taille auxquels ou a coupé la queue.
(a) Terme de manège cl de marédiaDcrfo.
(I) Autre marchand de cl «vaux, «lotit descendait Nicolas Malczicu , de l'Académie française, chancelier de Domhcs.
(5) Fours.
(0) Que nous avions en face.
Tiers’, six lieus; petite ville sur la riviere d’Allier, fort marchande, bien bastie et peuplée. Ils font principalemanl trafiq de papier, et sont renommés d'ouvrages de coutcaus cl cartes à jouer. Elle est également distante de Lyon, de Saint-l’lour, de Moulins et du Puy. Plus je m’aprochois de chez moi, plus la longur du chemin me scmbloit ennuïeusc. Et de vrai, au conte des journées, je n’avois este à mi chemin de Home à ma maison, qu’à Chamlieri pour le plus. Cestc vile3 est des terres de la maison de*. . . . apartenant à M. de Montpunsier. J'y fus voir les cartes chez Palmier5.
Il y a autant d’ouvriers et de façon à cela qu’à une autre bonc besoingne. Les cartes ne se vandent qu’un sol les comunes, et les fines deux carolus®. Samedi nous suivismes la plaine de la Limaigne grasse, et après avoir passé à bateau la Doare et puis l’Ailier, vinmes coucher au
Pont du Chatcau, quatre lieues. La peste a fort persécuté ce licu-là ; et en ouis plusieurs histoires notables. La maison du seigneur qui est le manoir paternel du vicontcdo Canillac, fut brûlée ainsi qu’on la vouloit purifier atout’ du feu. Lcdict sieur envoïa vers moi un de si s jans. aveq plusieurs offres verbales, et me fit prier d’escrire à M. de Font pour la recommandation de son fils qu’il venoit d’envoïer à Home. Le dimanche 19 de novembre, je vins disner à
Clermont, deux lieues, et y arrestai en faveur de mes jeunes chevaux. Lundi 20, je partis nu matin, et sur le haut du Pui de Doume®, Tandis une pierre assez grande, de forme large et plate, qui estoit nu passage depuis le matin, et Pavois santie le jour auparavant ; et corne elle vousit® choir en la vessie, la sanlis aussi un peu aus reins. Elle n'étoit ni molle ni dure. Je passai à Pongibaut, où j’alai saluer en passant madame de la Fayette et fus une demie-heure
(l) Thters.
(4) Compte .
(3) ne Tbler*. *
(4) lacune donnée ainsi dan* le manuscrit iuivl J»ar Querleu, et dans lYdilion qu'il en a donnée.
(îi) Fabricant d'alors.
(o) Monnaie marquée d’un K du nom du roi Charles Vin, cl nommée karolna, laquelle valait dix déniera.
(7) Avec.
(8) Le l*uy de Dôme, la plus haute montagne. d’Auvergne,
(0) Voulut.
VOYAGES DE MONTAIGNE
en sr salle. Ccste maison n'a pas tant de beauté que de nom; l'assietc en est Icide plustost qu’aulrcmant; le jardin petit, quarré, où les allées sont relevées "de bien -1 nu 5 pieds: les carreaus sont en fons 1 où il y a force fruitiers et peu d’berbes, les costés desdicts carreaus cinsi* enfonces, revêtus de pierre de taille. Il faisoit tant de nège, et le tanips si aspre de vant froit, qu'on ne voïoit rien du pais. Je vins coucher à
Pont-à-Mur, sept lieues, petit village. Monsieur et madame du Lude étoint à deus lieues de là. Je vins landcmcin coucher à
Pont-Sarrant , petit village, six lieues. C c chemin est garni de chetifves hostellcries jusques à Limoges, où toutes fois il n'y a faute de vins passables. Il n’y passe que muletiers et messagiers qui courent à Lyon. Ma teste n’estoit pas bien; et si les orages et vans frédureus et pluies y nuisent, je lui en donois son soûl en ces reutes-là où ils disent l'hiver estre plus aspre qu'en lieu de France. Le mercredi 22 de novembre, de fort mauvais tamps.je partis delà, et aïant passé le long de l'clelin3, petite ville qui samblc estre bien baslic, située en un fons tout entourné* de haus coslaus, et esloit encore demi déserte pour la peste passée, je vins coucher à
(I) Mus I as que k» alMr*.— (2) Ainsi. — pty KciiilHin.
(1) Kulouré un environ! t4.
Chastein, cinq lieues, petit méchant village. Je beus là du vin nouveau et non purifié, à faute du vin vieus. Le jeudi 23, niant tousjours ma teste en cest estât, et le tamps rude, je vins coucher à
Saublac, cinq lieues, petit village qui est à monsieur de Lausun. De là je m’en vins coucher lendemain à
Limoges, six lieues, où j'arrestai tout le samedi ; et y achetai un mulet quatre vingt dix escus-sol; et païai pour charge de mulet,; de Lyon là, cinq cscus, aïant esté trompé en cela de 4 livres; car toutes les autres charges ne coutarent que trois eseus et deus tiers d'escu. De Limoges à liordeaus, on paie un escu pour çant. Le dimanche 26 de novembre, je partis apres disner de Limoges et vins coucher aus Cars, cinq lieues, où il n’y avoit que madame des Cars. Le lundi vins coucher à Tivic, six lieues. Le mardi coucher à Perigus', cinq lieues. Le mercredi coucher à
Mauriac, cinq lieues. Le jeudi jour de Saint- André, dernier novembre, coucher à Montaigne, sept lieues : d’où j’estois partis le 22 de juin 1580, pouraller à La Fere. Par einsina nvoit duré mon voyage 17 mois 8 jours.
(I) rCrlgucut.
|3) Ahnt.