G0 CORRESPONDANCE
Comme je revenois du palais, le lundy neufvicsmc d’aousl 1563, je l’envoyay convier à disner chez, moy. Il inc manda qu'il me 111ercioit ; qu’il sc trouvoit un peu mal et que je luy ferais plaisir si je voulois estre une heure avecques luy, avant qu’il parlist pour aller en Medoc. Je l’allay trouver hientost après disner; il csloit couché vcstu.et montrait desjà je ne sçais quel changement en son visage. Il me dist que c’estoit un flux de ventre avecques des tranchées, qu’il avoit prinslejour avant, jouant en pourpoinct soubs une robbe de sovo, avecques monsieur d’Escars, et que le froid luy avoit souvent faict sentir semblables accidents. Je trouvay lion qu’il conlinuast l’entreprinsc qu’il avoit pieea faictc de s’en aller ; mais qu’il n’allast pour ce soir que jusques à Germignan, qui n’est qu’à deux lieues de la ville. Cela faisois-jc pour le lieu où il estoit logé, tout avoysinc de maisons infectes de peste, de laquelle il avoit quelque appréhension, comme revenant de Périgord et d’Agenois, où il avoit laissé tout empeste ; et puis, pour semblable maladie que la sienne, je m’estois aultres-fois 1res bien trouvé de monter à cheval. Ainsin il s’en partit, et mademoiselle de la Boétie sa femme, et monsieur de Bouillhonnas son oncle, avecques luy.
Le lendemain, de bien bon matin, voycy venir un de ses gcnls, à moy, de la part de mademoiselle de la Boétie, qui me mandoit qui! s’ estoit fort mal trouve la nuict d’une forte dysenterie. Elle envoyoit quérir un médecin et un apotiquaire, et me prioit d’y aller, comme je feis l’après disnée.
A mon arrivée, il sembla qu’il feust tout csjouï de me veoir ; et, comme je voulois prendre congé de luy pour m’en revenir, et luy promisse de le reveoir le lendemain, il me pria, avecques plus d’affection et d'instance qu’il n’avoit jamais faict d’aultre, que je feusse le plus que je pourrais avecques luy. Cela me toucha auleunement. Ce néantmoins je m’en allois, quand mademoiselle de la Boétie, qui pressentoit desjà je ne sçais quel malheur, me pria, les larmes à l’œil, que je ne bougeasse pour ce soir. Ainsin elle m’arresta; dequoy il sc resjouït avecques moy. Le lendemain, je m’en reveins; cl le jeudy, le feus retrouver. Son mal alloit en empirant; son flux de sang et ses tranchées, qui l’affoiblissoient encores plus, croissoient d’heure à aultre.
Le vendredy, je le laissay cncores ; et le samedy je le feus reveoir dcsja fort abbattu. 11 me dict lors que sa maladie estoit un peu contagieuse, et, oultre cela, qu’elle estoit mal plaisante et melancholique ; qu’il cognoissoit très bien mon naturel, et me prioit de n’estre avecques luy que par boutées, mais le plus souvent que je pourrais. Je ne l’abandonnay plus. Jusques au dimanche, il ne m’avoittenu nul propos de ce qu’il jugeoit de son estre, et ne parlions que de particulières occurrences de sa maladie, et de ce que les anciens médecins en avoient dict; d’uffaircs publicques bien peu, car je l’en trouvay tout desgousté des le premier jour. Mais le dimanche, il eust une grand’ foiblesse ; et comme il fcul revenu à soy, il dict qu’il luy avoit semblé estre en une confusion de toutes choses, et n'avoir rien veu qu'une espesse nue et brouillart obscur dans lequel tout estoit pesle-meslc et sans ordre; toutesfois qu’il n’avoit eu nul desplaisir à tout cest accident. « La mort n’a rien de pire que cela, luy dis je lors, mon frère. — Mais n’a rien de si mauvais, » me respondit-il.
Depuis lors, parce que dès le commencement de son mal il n’avoit prins nul sommeil, et que, nonobstant touts les remedes, il alloit U.usjours en empirant, de sorte qu’on y avoit dcsja employé certains bruvages desquels on ne se sert qu’aux dernières extrémités, il commeneca à désespérer entièrement de sa guarison; ce qu’il me communiqua. Ce mesmejour, parce qu’il fout trouvé bon, je luy dis : « (ju’il me siérait mal, pour l’extremc amitié que je luy portois, si je ne me soulciois que, comme en sa santé on avoit veu toutes scs actions pleines de prudence et de bon conseil autant qu'à homme du inonde, qu’il les conlinuast encores en sa maladie; et que, si Dieuvouloit qu’il empi-» rast, je serais très marry qu’à faulte d’advisement il eust laissé nul de ses affaires domestiques descousu, tant pour le dommage que scs parents y pourraient souffrir, que pour l’interest de sa réputation : » ce qu’il print de moy de très hon visage; et, après s’estre résolu des difficultés qui le tenoient suspens en cela, il me pria d’appeller son oncle et sa femme, seuls, pour leur faire entendre ce qu’il avoit délibéré quant à son testament. Je luy dis qu’il les estonneroit. - Non, non, me dict il, je les consoleray; et leur donneray beaucoup meii-
LETTRE I
leurc esperance de ma santé que je ne l’ay moy mcsme. » Et puis, il me demanda si les faiblesses qu’il avoit eues ne nous avoient pas un peu estonués. «Cela n'est rien, luy fais je, mon frere, ce sont accidents ordinaires à telles maladies.— Vrayement non ce n’est rien, mon frere, me respondit-il, quand bien il en adviendrait ce que vous en craindriez le plus. — A vous ne seroit-ce que beur, luy repliquay je ; mais le dommage serait à moy, qui perdrais la compaignie d'un si grand, si sage et si certain amy, et tel que je serais asscuré de n’en trouver jamais de semblable. — Il pourroit bien estre, mon frere, adjousta-il ; et vous asscure que ce qui me faict avoir quelque soing que j’ay de ma guarison, et n’aller si courant au passage que j’ay desjà franeby àdemy, c’est la considération de vostre perte, et de ce pauvre homme et de ceste pauvre femme ( parlant de son oncle et de sa femme), que j’ayme touts deux uniquement, et qui porteront bien impatiemment, j’en suis asseurc, la perte qu’ils feront en moy, qui de vray est bien grande pour vous et pour culx. J’ay aussi respect au desplaisirqu’auront beaucoup de gens de bien qui m’ont aymé et estimé pendant ma vie, desquels, certes, je le confesse, si c’estoit à moy à faire, je serais content de ne perdre encorcs la conversation. Et si je m’en vois, mon frere, je vous prie, vous qui les cognoissez, de leur rendre lesmoignage de la bonne volonté que je leur ay portée jusques à ce dernier terme de ma vie. Et puis, mon frere, par advcnturc, n’cstois-jc point nay si mutile que je n’eusse moyen de faire service à la chose publicque. Mais, quov qu’il en soit, je suis prest à partir, quand il plaira à Dieu, estant tout asscuré que je jouïray de l’avse que vous me prédites. Et quant à vous, mon amy, je vous cognois si sage, que quelque interest que vous y avez, si vous conformerez vous volontiers et patiemment à tout ce qu’il plaira à sa sainctc majesté d’ordonner de moy. Et vous supplie vous prendre garde que le deuil de ma perte ne poulsc ce bon homme et ceste bonne femme hors des gonds de la raison. « Il me demanda lors comme ils s’y comportoient desjà. Je luy dis que assez bien pour l’importance de la chose. « Ouy, suyvit-il, à ceste heure qu’ils ont encore un peu d’esperancc; mais si je la leur ay une fois toute ostéc, mon frere, vous serez bien cmpesché à les contenir. » Suyvant
MoaTAioita.
ce respect, tant qu’il vescut depuis, il leur cacha tousjours l’opinion certaine qu’il avoit de sa mort, et me prioit bien fort d’en user de mcsme. Quand il les veoyoit auprès de luy, il conlrefaisoit la cherc plus gaye, et les paissoil de belles espérances.
Sur ce poinct, je le laissay pour les aller appellcr. Ils composèrent leur visage le mieulx qu’ils peurenl, pour un temps. Et après nous estre assis autour de son lict , nous quatre seuls, il dict ainsi d’un visage posé et comme tout esjouy :
« Mon oncle, ma femme, je vous asseuresur ma foy que nulle nouvelle altaincte de ma maladie, ou opinion mauvaise que j’aye de ma guarison, ne m'a mis en fantasie de vous faire appellcr pour vous dire ce que j’entreprends ; car je me porte, Dieu mcrcy, très bien et plein de bonne esperance; mais, ayant de longue main apprins, tant par longue expérience que par longue estude, le peu d’asseurance qu’il y a à l’instabilité et inconstance des choses humaines, et mcsme en nostre vie que nous tenons si chere, qui n’est toulesfois que fumée et chose de néant, et considérant aussi que, puisque je suis malade, je me suis d’autant approché du danger de la mort, j’ay délibéré de mettre quelque ordre à mes affaires domestiques, après en avoir eu vostre advis premièrement. *
En puis addressant son propos à son oncle; «Mon bon oncle, dict-il, si j’avois à vous rendre à ceste heure compte des grandes obligations que je vous ay , je n’aurois eu pieçà fait ; il me suffit que, jusqucsàpresent, où que j’aye esté, et à quiconque j’en aye parlé, j’aye tousjours dict que tout ce que un très sage, très bon et très liberal pere pouvoit faire pour son fils, tout cela avez vous faict pour moy, soit pour le soing qu'il a fallu à m’instruire aux bonnes lettres, soit lorsqu’il vous a pieu me poulscr aux estats1 ; de sorte que tout le cours de ma vie a esté plein de grands et recommendables offices d’amitié vostre envers moy. Somme ; quoy que j’aye, je le tiens de vous, je l’advoue de vous, je vous en suis redevable, vous estes mon vray pere : ainsi, comme fils de famille, je n’ay nulle puissance de disposer de rien, s’il ne vous plaist de m’en donner congé. »
(I) il MX emplois publics ; car, corame dit Montaigne dans sa Mire au chancelier de l/llospllal, son ami « csloli edevé aui dignités de son quartier, qu’on estime des grandes. » C.
Lors il se teut, et attendit que les soupirs et les sanglots eussent donné loysir à son oncle de luy respondre « qu'il trouvoit tousjours très bon tout ce qu’il luy plairoit. » Lors ayant à le faire son heritier, il le supplia de prendre deluy le bien qui estoit sien.
Et puis destournant sa parole à sa femme : «Ma semblance,dict-il (ainsi l’appclloit ilsouvent pour quelque ancienne alliance qui estoit entre culx), ayant esté joinct à vous du nœud du mariage, qui est l'un des plus respectables et inviolables que Dieu nous ait ordonné çà bas pour l’entretien de la société humaine, je vous ay aymée, chcrie et estimée autant qu’il m’a esté possible, et suis tout asseuré que vous m’avez rendu réciproque affection, que je ne sçaurois assez rccognoistre. Je vous prie de prendre de la part de mes biens ce que je vous donne, et vous en contenter, encores que je sache bien que c’est bien peu au prix de vos mérités. »
Et puis tournant son propos à mov : » Mon frere, dict il, que j’ayme si chèrement et que j’avois choisy parmi tant d’hommes pour renouveller avecques vous ccstc vertueuse et sincere amitié, de laquelle l’usage est, par les vices, dès si longtemps esloingné d’entre nous qu’il n’en reste que quelques vieilles traces en la mémoire de l'antiquité, je vous supplie, pour signal de mon affection envers vous, vouloir estre successeur de ma bibliothèque et de mes livres que je vous donne; présent bien petit, maisqui part de bon cœur et qui vous est convenable pour l’affection que vous avez aux lettres. Ce vous sera pvnuit\nov,tui sodalit1.*
Et puis, parlant à touts trois généralement, loua Dieu de quoy, en une si extreme nécessité, il se trouvoit accompaigné de toutes les plus cheres personnes qu'il eust en ce monde; et qu’il luy sembloit très beau à veoir une assemblée de quatre si accordants et si unis d’amitié, faisant, disoit il, estât que nous nous entr'aimions unanimement les uns pour l'amour des aullres. Et nous ayant recommendé les uns aux aultres, il suyvit ainsin : « Avant mis ordre à mes biens, encores me faut-il pensera ma conscience. Je suis chrestion, je suis catholique; tel ay vescu, tel suis je délibéré de clorre ma vie. Qu’on me face venir un nrebstre; car
(i) Un souvenir de voire ami.
je ne veulx faillir à ce dernier debvoir d'un chrestien. »
Surce poinct il finit son propos, lequel ilavoit continué avecques telle asseurance de visage, telle force de parole et de voix, que, là où je l’avois trouvé lorsque j'entray en sa chambre, foihle, traisnant lentement les mots les uns après les aultres, ayant le pouls abbattu comme de fiebvre lente et tirant à la mort, le visage pasle et tout meurtry, il sembloit lors qu’il veinst, comme par miracle, de reprendre quelque nouvelle vigueur, le teinct plus vermeil et pouls plus fort, de sorte que je luy feis taster le mien pour les comparer ensemble. Sur l’heure j’eus le cœur si serré que je ne sceus rien luy respondre; mais, deux ou trois heures après, tant pour luy continuer ccste grandeur de cou rage que aussi parce que je souhaitois, pour la jalousie que j’ay eue toute ma vie de sa gloire et de son honneur, qu’il y eust plus de tesmoings de tant et si belles preuves de magnanimité, y ayant plus grande compaignie en sa chambre, je luy dis que j’avois rougi de honte de quoy le courage m'avoit failly à ouïr ce que luy, qui estoit engagé dans ce mal, avoit eu courage de me dire : que jusques lors j'avois pensé que Dieu ne nous donnas! gueres si grand advantage sur les accidents humains, et croyois malayséement ce que quelquesfois j’en lisois parmy les histoires ; mais qu’en ayant senti une telle preuve, je louois Dieu de quoy ce avoit esté en une personne de qui je feusse tant aymé et que j’aymassc si chèrement; et que cela me servirait d’exemple pour jouer ce mesme roole à mon tour.
Il m’interrompit pour me prier d’en user ainsin, et de monstrer, pareffect, que les discours que nous avions tenus ensemble pendant nostre santé, nous ne les portions pas seulement en la bouche, mais engravés bien avant au cœur et en l’ame, pour les mettre en execution aux premières occasions qui s’offriraient, adjoustant que c’estoit la vraye praelique de nosestudeset de la philosophie. Et me prenant par la main : « Mon frere, mon amy, me dict il, je t'asseure que j’ay faict assez de choses, ce me semble, en ma vie, avecques autant de peine et difficulté que je fois ceste cy. Et quand tout est dict , il y a fort longtemps que j’y estois préparé cl que j'en sçavois ma leçon toute pareœur; mais n’est-cc pas assez vescu jusques
LETTRE I
à l’ange auquel je suis? j’estois prest à entrer à mon trente troisiesme an. Dieu m’a faiet cestc grâce que toutcequej’aypasséjusqucs à cestc heure de ma vie a esté plein de santé et de bonheur; pour l'inconstance des choses humaines cela ne pouvoit gueres plus durer ; il estoit mesliuy temps de se mettre aux affaires et de veoir mille choses malplaisantes, comme l’incommodité de la vieillesse, de laquelle je suis quite par ce moyen. Et puis il est vraysemblable quej’ay vcscu jusques à ceste heure avecques plus de simplicité et moins de malice, que je n’eusse, par advenlure, faict, si Dieu m’eust laissé vivre jusqu’à ce que le soing de m’enrichir et accommoder mes affaires me feust entré dans la teste. Quant à moy, je suis certain, je m’en vois trouver Dieu et le séjour des bienheureux. » Or, parce que je montrois, mesme au visage, l’impatience que j’avois à l’ouïr : » Comment, mon frere! mcdiet-il, me voulezvous faire peur? Si je Pavois, à qui seroit-ce de me Poster, qu’à vous? »
Sur le soir, parce que le notaire surveint, qu’on avoit mandé pour recevoir son testament, je le luv feis mettre par escript, et puis je luy feus dire, s’il ne vouloit pas signer : « Non pas signer, dict-il ! je le veulx faire moy mesme; mais je vouldrois, mon frere, qu’on me donnast un peu de loysir ; car je me treuve extrêmement travaillé et si alfoibly que je n’en puis quasi plus. •> Je me meis à changer de propos ; mais il se reprit soubdain, et me dict qu’il ne falloit pas grand loysir à mourir ; et me pria de sçavoir si le notaire avoit la main bien legicre;car il n’arresteroit gueres à dicter. J’nppellay le notaire ; et sur le champ il dicta si vite son testament qu’on estoit bien empcschc à le suy vre ; et, ayant achevé, il me pria de luy lire, et parlant à moy ; « Voilà, dict-il, le soing d’une belle chose que nos richesses! Sunt hœr quœ homitiibut rocantur bona 1 /» Après que le testament eust esté signé, comme sa chambre estoit pleine de gents, il me demanda s’il luy feroit mal de parler; je luy dis que non, mais que ce feust tout doulecment.
Lors ;l feit appelle,’ mademoiselle de Saint Quentin, sa niepee, et parla ainsin à elle : « Ma niepee, m’amie, il m’a semblé, de puis que je t’ay cogneue, avoir veu reluire en toi des traicts de
(t) Voilà ce que les hommes appellent des hiens 1
très bonne nature ; mais ces derniers offices que lu fais avecques si bonne affection et telle diligence à ma présente nécessité, me promettent lieaucoup de toy ; et vrayement je t’en suis obligé et t’enmercie très affectueusement. Au reste, pour me descharger, je Cadvertis d’estre premièrement devote envers Dieu ; car c’est sans double la principale partie de nostre debvoir, et sans laquelle nulle aultre action ne pcult eslre ny bonne ny belle; et celle là y estant bien à bon escient, elle traisnc après soy par nécessité toutes aultres actions de vertu. Après Dieu il te fault ayincr ton pere et ta mere, mesme ta mere ma sœur, que j’estime des meilleures cl plus sages femmes du monde, et te prie de prendre d'elle l'exemple de ta vie. Pie te laisse point emporter aux plaisirs ; fuy comme peste ces folles privautés que tu vcois les femmes avoir quelquefois avec les hommes ; car, cncorcs que sur le commencement elles n’ayent rien de mauvais, toutefois petit à petit elles corrompent l’esprit et le conduisent à l’oysifvcté, et de là dans le vilain béurbicr du vice. Crois moy; la plus seure garde de la chasteté à une fille, c’est la sévérité. Je te prie et veulx qu'il te souvienne de moy, pour avoir souvent devant les yeulx l'amitié que je t’ay portée; non pas pour te plaindre et pour te douloir de ma perte, et cela deffends-je à tous mes amis tant que je puis, attendu qu’il semblerait qu’ils feussent envieux du bien duquel, mercy à ma mort ! je me verray bienlost jouissant ! Et l’asseurc, ma fdle, que si Dieu me donnoit à cestc heure à choisir, ou de retourner à vivre encores, ou d’achever le voyage que j’ai commencé, je serais bien empcsché au chois. Adieu, ma niepee, m’amie. »
Il feit après appeler mademoiselle d’Arsat, sa belle fille, et luy dict : « Ma fille, vous n'avez pas grand bcsoing à mes advertissements, ayant une telle mere, que j'ay trouvée si sage, si bien conforme à mes conditions et volontés, ne m’ayant jamais faict nulle faute ; vous serez très bien inslruiete d’une telle maistresse d’cscholc. Et ne trouvez point estrange, si moy, qui ne vous touche d'aulcune parenté, me soulcie et me mesle de vous; car, estant fille d’une personne qui m’est si proche, il est impossible que tout ce qui vous concerne ne me touche aussi ; et pourtant ay je tousjours eu tout le soing des affaires de monsieur d’Arsat vostre
pere, comme des miennes propres, et, par advenluro, ne vous nuira il pas à vostre advanccmcnt d’avoir esté ma belle fille. Vous avez de la richesse et de la beauté assez ; vous estes damoiselle de lion lieu ; il ne vous reste qued’y adjouster les biens de l’esprit, ce que je vous prie vouloir faire. Je ne vous deffends pas le vice, qui est tant détestable aux femmes ; car je ne veulx pas penser seulement qu’il vous puisse tumber en l’entendement, voire je crois que le nom mesme vous en est horrible. Adieu, ma belle fille. »
Toute la chambre estoit pleine de cris et de larmes, qui n’inlerrompoient toulcsfois nullement le train de ses discours, qui feurent longuets. Mais, après tout cela, il commanda qu'on feist sortir tout le monde, sauf sa garnison ; ainsi nomma-il les filles qui le servoient. Et puis appellantmon frerede Beauregard : «Monsieur de Beauregard, luy dict-il, je vous mercic bien fort de la peine que vous prenez pour moy. Vous voulez bien quejc vous descouvre quelque chose que j’ay sur le cœur à vous dire. » De quoy quand mon frere luy eut donné assurance, il suyvit ainsi : « Je vous jure que, de touts cculx qui se sont mis à la reformation de l’Eglise, je n’ay jamais pensé qu’il y en avt eu un seul qui s’y soit mis avecques meilleur zele, plus entière, sincère et simple affection que vous; et crois certainement que les seuls vices de nos prélats, qui ont sans doubtc bcsoing d’une grande correction, et quelques imperfections que le cours du temps a apporté en nostre Eglise, vous ont incité à cela. Je ne vous en veulx, pour ceste heure, desmouvoir; car aussi ne prie-je pas volontiers personne de faire quoy que ce soit contre sa conscience ; mais je vous veulx bien advenir qu’ayant respect à la bonne réputation qu'a acquis la maison de laquelle vous estes, par une continuelle concorde, maison que j’ay autant cherc que maison du monde ( mon Dieu, quelle case, de laquelle il n’est jamais sorty acte que d’homme de bien!), ayant respect à la volonté de vostre pere, ce bon pere à qui vous debvez tant, de vostre bon oncle : à vos freres (vous, fuyez ces extrémités), ne soyez point si âpre et si violent ; accommodez vous à eulx ; ne faites point de bande et de corps à part; joignez vous ensemble. Vous veoyez combien de ruyncs ces dissentions ont apporté en ce royaume ; et vous respond qu’el-
les en apporteront de bien plus grandes ; et, comme vous estes sage et bon, gardez démettre ces inconvénients parmy vostre famille, de peur de luy faire perdre la gloire et le bonheur duquel elle a joui jusques à reste heure, l’rcnez en bonne part, monsieur de Beauregard, ce que je vous en dis, et pour un certain tesmoignage de l'amitié que je vous porte; car pour ccst effet me suis-je réservé, jusques à ceste heure, à vous le dire; et, à l’adventurc, vous le disant en l’estât auquel vous me veoyez, vous donnerez plus de poids et d’auctorité à mes paroles. » Mon frere le remercia bien fort.
Le lundy matin il estoit si mal qu’il avoit quilé toute espérance de la vie , de sorte que dès lors qu’il me veil il m’appella tout piteusement et me dict : « Mon frere, n’avez vous pas de compassion de tant de tourments que je souffre? ne veoyez vous pas meshuy que tout le secours que vous me faites ne sert que d’alongemcnt à ma peine?» Bientôt après il s’esvanouit , de sorte qu’on le cuida abandonner pour trespassé; enfin on le réveilla à force de vinaigre et de vin. Mais il ne voit de fort long temps après : et nous oyant crier autour de luy, il nous dict : » Mon Dieu! qui me tourmente tant? Pourquoy m’ostc-l'on de ce grand et plaisant repos auquel je suis? Laissez moy, je vous prie. » Et puis m’oyant, il me dict : « Et vous aussi, mon frere, vous ne voulez doncques pas quejc guarissc! Oh! quel aysc vous me faites perdre! » Enfin, s’estant encoresplus remis, il demanda un peu de vin; et puis, s’en estant bien trouvé, me dict que c’esloit la meilleure liqueur du monde. « Non estdeà, feis-je pour le mettre en propos ; c'est l’eau. — C’est mon,repiiqua-il,Û4&>j5 upiurov1. Il avoit desjâ toutes les extrémités, jusques au visage, glacées de froid, avecques une sueur mortelle qui luy couloit tout le long du corps ; et n’y pouvoiton quasi plus trouver nulle rccognoissance de pouls.
Ce malin il se confessa à son prebstre; mais parce que le prebstre n’avoit apporté tout ce qu'il luy falloit, il ne luy peut dire la messe ; mais le mardy matin monsieur de la Boétie le demanda, pour l’aydcr, dict-il, à faire son dernier office ebrestien; ainsin, il ouït la messe
(l)ff!.’cau est la meilleure des choses. » Ces deux mots grecs sont de Pindare , qui commence par lù sa première OlympkfNC. C.
LETTRE I
et feit ses pasques; et comme le prebstre pre- ' noit congé de luy il luy dict : « Mon père spi- ! rituel, je vous supplie humblement, et vous et i cculx qui sont soubs voslrc charge, priez Dieu pour moy. Soit qu'il soit ordonné, par les très sacrés thresors des desseings de Dieu, que je finisse à ceste heure mes jours, qu'il ayt pitié de mon ame, et me pardonne mes péchés, qui sont infinis, comme il n'est pas possible que si vile et si basse créature que moy aye peu exécuter les commandements d’un si hault et si puissant maistre; ou, s’il luy semble que je face encores bcsoing par deçà, et qu’il veuille me reserver à quelque aultre heure, supplier le qu'il linisse bientost en moy les angoises que je souffre, et qu’il me face la grâce de guider d'oresnavantj mes pas à la suyte de sa volonté et de me rendre meilleur que 'je n’ay esté. • Sur ce poinct il s’arresta un peu pour prendre haleine; et, veoyantquc le prebstre s’ en alloit, il le rappelle et lui dict : « Encores veulx-je dire cecy en vostre presence ; je proteste que comme j’ay esté baptisé, ay vcscu, ainsi veulx-jc mourir soubs la fov et religion que Moïse planta premièrement en .Egypte, que les peres receurent depuis en Judée ; et qui, de main en main, par succession de temps, a esté apportée en France. » Il sembla àtIc veoir qu'il eust parlé encores plus long temps, s’il eust peu ; mais il finit, priant son oncle et moy de prier Dieu pour luy ; « Car ce sont, dict-il, les meilleurs offices que les ebrestiens puissent faire les uns pour les aultres. « Il s’estoit, en parlant, descouvert une espaulc, et pria son oncle la recouvrir, encores qu’il eust un valet plus près de luy, et puis me regardant : Ingenui est, dict-il, cui multum debcas, ei pturimum telle debere 1 .
Monsieur de Belot le veint veoir aprez midy, • et il luy dict , luy présentant sa main : - Monsieur, mon bon nmy; j’estois icy àmesme pour payer ma debte ; mais j’ay trouvé un bon créditeur qui me l’a remise. » Un peu après, comme il se resveilloitensursault : « Bien! bien ! qu'elle vienne quand elle vouldra, je l’attends, gaillard et de pied coy : » mots qu’il redict deux ou trois fois en sa maladie. Et puis, comme on luy entre-ouvroit la bouche par force pour le faire
(I) Il cal d’un cccur noble de vouloir devoir encore plus à celui A <jul U doit beaucoup. Cic., tput. fam It, 6. J. V. L.
avaller: ,ln rime tanti est'! dict-il, tournant son propos à monsieur de Belot.
Sur le soir, il commences bien à bon escient à tirer aux traicts de la mort : et comme je soupois, il me feit appcller, n’ayant plus que l’image et que l’umbrc d’un homme, et comme il disoit luy ntesnie, non homo , sed speciet humitiis; et me dict, à toutes peines : - Mon frere, mon amy, plust à Dieu que je veisse les elTects des imaginations que je viens d’avoir! » Après avoir attendu quelque temps, qu’il ne pnrloit plus, et qu’il tiroit des soupirs trenchanls pour s en efforcer, car dès lors la langue commenccoit fort à luv denier son office : •• Quelles sont elles, mon frere? lui dis-je. — Grandes grandes, me respondit il. — Il ne fout jamais’ suy vis-je, que je n’eusse cest honneur que dé communiquer à toutes celles qui vous venoient à l’entendement; voulez-vous pas que j’en jouisse encores? — C’est mon deà! responditil ; mais, mon frere, je ne puis : elles sont admirables, infinies, et indicibles. » Nous en demeurasmes là , car il n'en pouvoit plus. De sorte qu’un peu auparavant il avoit voulu parler à sa femme, et luy avoit dict, d’un visag le plus gay qu’il le pouvoit contrefaire, qu’il avoit à luy dire un conte. Et sembla qu’il s’efforceast pour parler: mais la force luv defaillant, il demande un peu de vin pour la ’luy'rendrc. Ce fut pour néant; car il e-svanouït soubdain, et feut longtemps sans veoir.
Estant desjà bien vovsin desa mort, et ovant les pleurs de mademoiselle de la Boétie, il î’anpella, et luy dict ainsi : . Ma semblante, vous vous tormentez avant le temps : voulez-vous pas avoir pitié de moi? Prenez courage. Certes je porte plus la moitié de peine, pour le mal que je vous veois souffrir que pour le mien : et avecques raison, parce que les inaulx que nous sentons en nous, ce n est pas nous proprement qui les sentons, mais certains sens que Dieu a mis en nous. Mais ce que nous sentons pour les aultres, c’est par certain jugement et par discours de raison que nous le sentons. Mais je m’en vois. «[Cela, disoit il, parce que le, cœur luy failloit. Or, ayant eu peur d’avoir èstonné sa femme, il se reprint et dist : - Je m’en vois dormir : bon soir ma femme ; allez vous en. » Yoylà le dernier congé qu’il print d’elle.
Après qu’elle feut partie : . Mon frere, me