LIVRE I, CHAP. VIII
que de le laisser en pleine oysifvelé s'enlretcnir soy mesine, et s'arrester et rasseoir eu soy, ce que j’esperoy qu’il peust mesliuy 1 * faire plus ayséement, devenu avecques le temps plus poisant et plus meur; mais je treuve, comme
Varium temper dam otla wemnn
qu’au rebours, faisant le cbeval esehappé, il se donne cent fois plus de carrière à soy mesme qu’il n’en prenoit pour aultruy; et m’enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les aultres, sans ordre et sans propos, que, pour en contempler à mon ayse l’ineptie et l’cstrnngeté, j’ay commencé de les mettre en roolle, espérant avecques le temps luy en faire honte à lu y mesine.
Des menteurs.
11 n’est homme à qui il siesc si mal de se mesler de parler de mémoire, car je n’en recognoisquasy trace en moy, et ne pense qu’il y en ayt au monde une aultre si merveilleuse en défaillance. J’ay toutes mes aultres parties viles et communes; mais, en ceste là, je pense estre singulier et très rare, et digne de gaigner nom et réputation. Oultre l’inconvenient naturel que j’en souffre (car certes, veu sa nécessité, Platon a raison de la nommer une grande et puissante déesse3 4), si en mon païs on veult dire qu’un homme n’a point de sens, ils disent qu’il n’a point de mémoire ; et quand je me plains du default de la mienne*, ils me reprennent et mescroycnt, comme si je m’accusois d’estre insensé ; ils ne veoyent pas de chois entre mémoire et entendement. C’est bien empirer mon marché! Mais ils me font tort, car il se vcoid par expe-
(i) Désormais ; metfaiy, pour mais huy, du latin magishodie. E. J.
(i) Dans l’ oisiveté, l'esprit s'égare en mille pensées diverses. LlCAIX . IV, 704.
(3) pi.vtoN, Cfilias, p. HOO, éd. do Francfort, 1G04. J. V. L.
(4) U s’en plaint encore au chapitre 17 du second livre; Ma- Icbranrbe et quelques autres l'accusent d’avoir prétendu faussement qu'il n’avait pas de mémoire (tôt/, surtout Baudin*, not- ad lamb. Ub. Il, Leyde, 1007). Dsrn donnent pour preuve scs nombreuses citations Mais, outre qu’elles ne sont pas toujours exactes, et qu’il lui arrive de se contredire, même eu ne citant pas, ceux qui ont écrit savent, comme moi, qu’il ne but pas beaucoup de mémoire pour citer et citer souvent. « A faute de mémoire naturelle, dit t’oubtieux Montaigne , j*cn (orge de papier (Uv. 1U, cliap. 13) ; » voilà tout le secret. J. Y. L.
ricncc, plustost au rebours, que les memoircs excellentes sc joignent volontiers aux jugements débiles. Ils me font tort aussi en cecy, qui ne sçay rien si bien faire qu’estre amy, que les mesmes paroles qui accusent ma maladie représentent l’ingratitude ; on se prend de mon affection à ma mémoire , et d'un default naturel on en faiet un del'aull de conscience. « Il a oublie, dict on, ceste prière ou ceste promesse; il ne se souvient point de scs amis; il ne s’esl point souvenu de dire, ou faire, ou taire cela, pour l’amour de moy. » Certes je puis ayséement oublier, mais de mettre à nonclialoir la charge que mon amy m’a donnée, je ne le fais pas. Qu’on se contente de ma misere sans en faire une espece de malice, et de la malice autant ennemie de mon humeur !
Je me console aucunement ; Premièrement, sur ce que c'est un mal duquel principalement j’ay tiré la raison de corriger un mal pire, qui se feust facilement produict en moy, sçavoir est l’ambition, car ceste défaillance est insupportable à qui s’empestre des négociations du monde; que, comme disent plusieurs pareils exemples du progrès de nature, elle a volontiers fortilié d’aultres facultés en moy à mesure que ceste cy s’est affoiblie, et irois facilement couchant et alanguissant mon esprit et mon jugement sur les traces d’aultruy , sans exercer leurs propres forces, si les inventions et opinions cstrangieres m'est oient présentes par le bénéfice de la mémoire; que mon parler en est plus court, car le magasin de la mémoire est volontiers plus fourny de matière que n'est ccluy de l’invention. Si elle m’eust tenu bon, j’eusse assourdi touts mes amis de babil, les subjects csveillants ceste telle quelle faculté que j’ay de les manier et employer, eschauffants et attirants mes discours. L’est pitié; je l'essaye par la preuve d'aulcuns de mes privés amis; à mesure que la mémoire leur fournit la chose entière et présente, ils reculent si arriéré leur narration, et la chargent de tant de vaincs circonstances, que, si le conte est bon, ils en estouffent la bonté ; s'il ne l’est pas, vous estes à mauldire ou l’heur de leur mémoire, ou le malheur de leur jugement. Et c’est chose difficile de fermer un propos et de le coupper depuis qu’on est arrouté 1 ; et n’est rien où la force d’un cheval se
(l) Mis co route, en cbciuln, eu irain. F. 7.
cognoisse plus qu’à faire un arresl rond et net. Entre les pertinents mesmes, j’en veoy qui veulent et ne se peuvent desfaire de leur course ; ce pendant qu’ils cherchent le poinct de clorre le pas, ils s’en vont halivernant et traisnant comme des hommes qui défaillent de fuiblosse. Surtout les vieillards sont dangereux, à qui la souvenance des choses passées demeure, et ont perdu la souvenance de leurs redictes; j’ay veu des récits bien plaisants devenir très ennuyeux en la bouche d’un seigneur, chacun de l'assistance en ayant esté abbruve cent fois.
Secondement, qu’il me souvient moins des offenses receues, ainsi que disoit cest ancien 1 : il me fauldroit un protocolle ; comme Darius, pour n’oublier l’offense qu’il avoil receuc des Athéniens, faisoit qu’un page, à touts les coups qu’il se mettoit à table, luy veinst rechanter par trois fois à l’aurcille : “Sire, souvienne vous des Athéniens1; » d’autre part, les lieux et les livres que je reveoy me rient tousjours d’une fresche nouvelleté.
Ce n’est pas sans raison qu’on diet que qui ne se sent point assez ferme de mémoire ne se doibt pas mesler d’estre menteur. Je sçay bien que les grammairiens 3 font différence enlre dire mensonge et mentir; et disent que dire mensonge, c’est dire chose faulse, mais qu’on a prins pour vrave ; et que la définition du mot de mentir en latin, d’où nostre françois est party, porte autant comme aller contre sa conscience; et que, par conséquent, cela ne louche que ceulx qui disent contre ce qu’ils sçavcnt, desquels je parle. Or ceulx icy, ou ils inventent marc et tout, ou ils déguisent et altèrent un fond véritable. Lors qu'ils déguisent et changent, à les remettre souvent en ce mesme conte, il est malaysc qu’ils ne se desferrent ; parce que la chose, comme elle est, s’estant logée la première dans la mémoire, et s’y estant empreinte par la voye de la cognoissance et de la science, il est malaysé qu’elle ne se représente à l'imagination, deslogeant la faulsetéqui n’y peult avoit le pied si ferme ny si rassis, et que les circonstances du premier apprentissage,
(1) Cicéron, l>ro Lhjm. , c. I* : « Oblivisci nil.il solo», nM injurias. u i. V. L.
(2) Aiuncrx, fujivfc Tws ’Atosvactuv. Uérodotc, V, MX. J. V. L.
P) XlgUliu, dans Atlt-Ccut, XI, II, cldnmXwn'S.V, 80. Moulaiguc no fail ici que traduire ce grammairien. J. V. L.
se coulants à touts coups daus l'esprit, no faeent perdre le souvenir des pièces rapjiortées faulses ou abaslardies. En ce qu’ils inventent tout à faicl, d’autant qu’il n’y a nulle impression contraire qui chocque leur faulseté, ils semblent avoir d'autant moins à craindre de se mesoonipter. Toutesfois eneores cecy, parce que c’est un corps vain et sans prinse, eschappe volontiers à la mémoire, si elle n’est bien asseurée. De quoy j’ay souvent veu l’experience, 'et plaisamment, aux despens de ceulx qui font profession de ne former aultrcment leur parole que selon qu’il sert aux affaires qu’ils négocient, et qu'il plaist aux grands à qui ils parlent ; car ces circonstances à quoy ils veulent asservir leur foy et leur conscience, estant subjeclcs à plusieurs changements, il fault que leur parole se diversifie quand et quand : d’où il advient que de mesme chose ils disent lantost gris, iantost jaune, à tel homme d’une sorte, à tel d’une aullrc ; et si par fortune ces hommes rapportent en butin leurs instructions si contraires, que devient cestc belle art? oultre ce qu’imprudemment ils se desferrent culx mesmes si souvent ; car quelle mémoire leur pourroit suffire à se souvenir de tant de diverses formes qu’ils ont forgées en un mesme suhject? J’ay veu plusieurs de mon temps envier la réputation de cestc belle sorte de prudence, qui ne vcoyent pas que si 1a réputation y est, l’effect n’y peult cslre.
En vérité ,1c mentir est un mauldict vice : nous ne sommes hommes et ne nous tenons les uns aux aultres que par la parole. Si nous en cognoissions l’horreur et le poids, nous le poursuivrions à feu, plus justement que d’aultres crimes. Je treuve qu'on s'amuse ordinairement à chastier aux enfants des erreurs innocentes très mal à propos, et qu’on les tormente pour des actions téméraires qui n’ont ny impression ny suitte. La mcnteric seule, et, un peu au dessoubs, l’opiniastreté, me semble estre celles desquelles on dehvroit à toute instance combattre la naissance et le progrès : elles croissent quand et eulx; et depuis qu’on a donné ce fauls train à la langue, c’est merveille combien il est impossible de l’en retirer; par où il advient que nous veoyons des honnestes hommes d'ailleurs y estre subjects et asservis. J’ay un lion garçon de tailleur à qui je n’ouy jamais dire une vérité, non pas quand elle s’olïrc pour luy