‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 45 sur 449 · LIVRE r · texte numérisé non relu

LIVRE r

servir utilement. Si, comme la vérité, le mensonge n’avoit qu’un visage, nous serions en meilleurs ternies ; car nous prendrions pour certain l'opposé de ce que diroit le menteur : mais le revers de la vérité a cent mille ligures et un champ indeliny. Les pythagoriens font le bien certain et üny, le mal infinv et incertain. Mille roules desvoyent du blanc', une y va. Certes je ne m’asseurc pas que je pousse venir à bout de moy, à guarantir un danger évident et extrême par une effrountée et solenne mensonge. Un ancien perc dict que nous sommes mieulx en la compaignie d'un chien cogneu qu'en celle d’un homme duquel le langage nous est incogneu. Ut externus aliéna non sit hominis vice s. Et de combien est le langage faulx moins sociable que le silence !

Le roy François premier se vantoit d’avoir mis au rouet, par ce moyen. Francisque Taverna, ambassadeur de François Sforce, duc de Milan, homme très fameux en science de parlerie. Cestuy cy avoit esté dcspesché pour ex- . cuser son maistre vers sa majesté d'un faict de grande conséquence, qui esloit tel. Le roy, pour maintenir tousjours quelques intelligences en Italie, d'où il avoit esté dernièrement chassé, mesme au duché de Milan, avoit advisé d'y tenir près du duc un gentilhomme de sa part, ambassadeur par efïect, mais par apparence homme privé, qui feist la mine d’y estre pour ses affaires particulières ; d’autant que le duc, qui dépendait beaucoup plus de l’empereur ( lors principalement qu’il estoit en traité de mariage avec sa niepee, fille du roy de Daneniarc , qui est à présent douairière de Lorraine), ne pouvoit descouvrir avoir aulcunc practique et conférence avecques nous, sans son grand interest. A ceste commission se trouva propreun gentilhomme milannois, escuyerd’escuric chez le roy, nommé Merveille. Cestuy cy, despcsché avecques lettres sccrettes de creance et instructions d’ambassadeur, et avecques d’aultres lettres de recommendation envers le duc en faveur de ses affaires particulières, pour le masque et la montre, feut si long temps auprès du duc qu’il en veint quelque ressentiment à l’empereur, qui donna cause à ce qui s’en suivit après, comme nous pensons :

(I) Détournent du but. E. J.

(i) De sorte que dcut hommcsdcdiflérenlcts nations ne sont point hommes fun à l'égard de l'autre. Pline, Kat. /dit, VU, I.

Montaigne.

j ce feut que, soubs couleur de quelque meurtre,

| voylà le duc qui luy fait trcncher la teste de belle nuict, et son procès faict en deux jours. Messirc Francisque estant venu, prest d’une longue déduction contrclaicte de ceste histoire ( car le roy s’en estoit adressé, pour demander raison, à touts les princes de chrestienté et au duc mesme), feut ouy aux affaires du matin; et ayant estably pour le fondement de sa cause, et dressé à ceste fin plusieurs belles apparences du faict, que son maistre n’avoit jamais prins nostre homme que [mur gentilhomme privé et sien subject, qui estoit venu faire ses affaires à Milan et qui n’avoit jamais vcscu là soubs aultre visage, desadvouant mesme avoir sceu qu'il feust en estât de la maison du roy, ny cogncu de luy, tant s’en fanlt qu’il le prinst pour ambassadeur ; le roy, à son tour, le pressant de diverses objections et demandes, et le chargeant de toutes parts, l’accula enfin sur le poinct de l’execution faicte de nuict et comme à la desrobée ; à quoy le pauvre homme embarrassé rcspondit, pour faire l’honneste, que, pour le respect de sa majesté, le duc eust esté bien marry que telle execution se feust faicte de jour. Chascun peult penser comme il feut relevé, s’estant si lourdement couppé à l'endroict d’un tel nez que celuy du roy François '.

Le pape Julc second ayant envoyé un ambassadeur vers le roy d’Angleterre, pour l’animer contre le roy François, l’ambassadeur ayant esté ouy sur sa charge, et le roy d’Angleterre s’estant arresté en sa response aux difficultés qu’il trouvoit à dresser les préparatifs qu’il fauldroit pour combattre un roy sy puissant, et en alléguant quelques raisons, l'ambassadeur répliqua mal à propos qu’il les avoit aussi considérées de sa part et les avoit bien dictes au pape. De ceste parole, si esloingnée de sa proposition, qui estoit de le poulser incontinent à la guerre, le roy d’Angleterre print le premier argument de ce qu’il trouva depuis par effeet, que cest ambassadeur, de son intention particulière, pendoit du costéde France; et, en ayant adverty son maistre, ses biens feurent confisqués, et ne teint à gueres qu’il n’en perdist la vie *.

(I) Mémoires de Marti* do Belut, llv. IV. Ce tait est de l'an

(1) Fjukmi OOP- tom. IV, col. GS4, C, éd. de lx’.vde, I7UG, in-fol.C.

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