‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 443 sur 449 · DE LA SERVITUDE VOLOMAIRE · texte numérisé non relu

DE LA SERVITUDE VOLOMAIRE

faire sage aux dcspcns d’aultruy? et que, de tant de gents qui s’approchent si volontiers des tyrans, il n’y en ayl pas un qui ayt l’advisement et la hardiesse de leur dire ce que dict ( comme porte le conte ) le renard au lion qui faisoit le malade : « Je t’irois voir de bon cœur dans ta tasniere ; mais je veois assez de traces de bestes qui vont en avant vers toy ; mais en arrière qui reviennent, je n’en veois pas une ? • Ces misérables veoyent reluire les thresors du tyran, et regardent tout estonnés les rayons de sa braverie ; et , alleichés de ceste clarté, ils s'approchent, et ne veoyent pas qu’ils se mettent dans la flamme qui ne peult faillir à les consumer : ainsi le satyre indiscret ( comme disent les fables ), veoyant csclairer le feu trouvé par le sage Promcthée , le trouva si beau , qu’il l’alla baiser, et se brusler 1 : ainsi le papillon , qui , espérant jouir de quelque plaisir, se met dans le feu pource qu’il reluit , il esprouve l’aultre vertu , cela qui brusle , ce dict le poète toscan. Mais encores, mettons que ces mignons eschappent les mains de celuy qu'ils servent ; ils ne se saulvent jamais du roy qui vient après : s’il est bon , il fault rendre compte , et recognoistre au moins lors la raison : s'il est mauvais et pareil à leur maistre , il ne sera pas qu’il n’ayt aussi bien ses favoris, lesquels communément ne sont pas contents d’avoir à leur tour la place des aultres, s’ils n’ont encores le plus souvent et les biens et la vie. Se peull-il doneques faire qu’il se trouve aulcun , qui, en si grand péril, avecqucs si peu d'asscurance, veuille prendre ceste malheureuse place, de servir en si grand’ peine un si dangereux maistre ? Quelle peine , quel martyre est-ce! vray Dieu! estre nuict et jour après pour songer pour plaire à un , et néantmoins se craindre de luy, plus que d’homme du monde ; avoir tousjours l'œil au guet , l’aureille aux oscoutes, pour espicr d’où viendra le coup , pour descouvrir les embusches , pour sentir la mine de ses compaignons , pour ad-

(1) «ci est pris d'un traité de Pixr., intitulé : Comment on pourra recevoir initié de > es ennemtt, c. %

I viser qui le trahit , rire à cltascun , se craindre detouts, n’avoir aulcun ny ennemy ouvert, ny amy asseuré, ayant tousjours le visage riant et le cœur transy, ne pouvoir estre joyeux, et n’oser estre triste!

Mais c’est plaisir de considérer, qu’est ce qui leur revient de ce grand torment, et le bien qu’ils peuvent attendre de leur peine et de ceste misérable vie. Volontiers le peuple, du mal qu’il souffre, n’en accuse pas le tyran, mais cculx qui le gouvernent : ceulx là , les peuples , les nations , tout le monde à l’cnvy , jusques aux laboureurs ; ils savent leurs notna, ils desdhiffrenl leurs vices , Us amassent sur eulx mille oultrages, mille vilenies, miUe mauldissons; toutes leurs oraisons, touts leurs vœux sont contre ceulx là ; touts les malheurs , toutesles pestes, toutes les famines, ils les leur reprochent -, et si quelquesfois ils leur font par apparence quelque honneur, lors mesme il le» maugréent en leur cœur , et les ont en horreur pluseslrange que les bestes sauvages. Voylàla gloire , voylà l’honneur qu’ils receoivent de leur service, les gents, desquels quand chascun auroit une picce de leurs corps , ils ne seroieul pas encores, ce semble , satisfaicts , ny à demy saoulés de leur peine. Mais certes , encores après qu’ils sont morts , ceulx qui viennent après ne sont jamais si paresseux , que le nom de ces mange -peuples ne soit noircy de l’encre de mille plumes , et leur réputation deschiréc dans mille livres, et les os mesures , par manière de dire, traisnés par la postérité, le» punissant , encores après la mort , de leur meschante vie.

Apprenons doneques quelquefois , apprenons à bien faire : levons les yeulx vers le ciel, oo bien pour nostre honneur , ou pour l’amour de la mesme vertu, à Dieu tout puissant, asseuré tesmoing de nos faicts , et juste juge de nos faultes. De ma part, je pense bien, et ne suis pas trompé , puis qu’il n’est rien si contraire à Dieu , tout liberal et débonnaire , que la tyran nie, qu’il reserve bien là bas à part pour les tyrans et leurs complices quelque peine parti- ! culiere.

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