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luy donne ; qui n’a pouvoir de leur nuire, sinon de tant qu’ils ont vouloir de l’endurer ; qui ne seauroit leur faire mal aulcun, sinon lorsqu’ils ayment mieulx le souffrir que luy contredire1. Grand’ehose, certes, et toutesfois si commune qu’il s’en fault de tant plus douloir et moins esbahir, de venir un million de millions d’hommes servir misérablement, ayants le col soubs le joug, non pas conslrainctsparunc (dus grande force , mais aulcunement ( ce me semble ) enchantés et charmés par le seul nom dTi'x, duquel ils ne doibvent ny craindre la puissance, puis qu’il est seul, ny aymer les qualités, puis qu’il est, en leur endroict, inhumain et sauvage. La' foiblesse d’entre nous hommes est telle : il fault souvent que nous obéissions à la force ; il est besoing de temporiser ; on ne peult pas toujours estre le plus fort. Doneques, si une nation est constrainctc par la force de la guerre de servir à un, comme la cité d’ Athènes aux trente tyrans, il ne se fault pas esbahir qu'elle serve, mais se plaindre de l’accident ; ou bien plus tost ne s’esbahir, ny ne s’en plaindre, mais porter le mal patiemment, et se roserver à l'advenir à meilleure fortune.
Noslre nature est ainsi, que les communs debvoirs de l’amitié emportent une bonne partie du cours de nostre vie : il est raisonnable d’aymer la vertu, d’estrmer les beaux faicts, de cognoistre le bien d'où l’on l'a reccu, et diminuer souvent de nostre ayse pour augmenter l’honneur et advantage de eeluv qu’on aviné, et qui le mérité. Ainsi doneques, si les habitants d'un pais ont trouvé quelque grand personnage qui leur ayt monstré par esprenvc une grande prévoyance pour les garder, grande hardiesse pour les deffendre, un grand soing pour les gouverner. Si, de là en avant, ils s’apprivoisent de luy obéir, et s’en fier tant que luy donner quelques advantages, je ne seais si ce seroit sagesse, de tant qu’on l’oste de là où il faisoit bien, pour l’advaneer en lieu où il pourra mal-faire; mais certes, si ne pourroit-il faillir, d’y avoir de la lionté, de ne craindre point mal de celuy duquel on n’a receu que bien.
Mais, ô bon Dieu ! que peult est rc cela ? comte « Ce mot <tc Pr rr,, Dr ta maavaitc tiontr, c. 7, que tes habitants d’Asie servoient à un seul, pour ne savoir prononcer une seule syllabe, qui est : Nos, donna peut estre lu matière et roccaslon It La BoiHtc de sa Se&vitvde vulostsif.l. » Essais de Montaigne, I, SS.
ment dirons-nous que cela s’appelle? quel malheur est cesluy-là? ou quel vice? ou plustost quel malheureux viccîveoir un nombre infiny, non pas obéir, mais servir ; non pas estre gouvernés, mais tyrannisés ; n’ayanls ny biens, ny parents, ny enfants, ny leur vie mesrne qui soit à eulx ! souffrir les pillerics, les paillardises, les cruautés, non pas d’une armée, non pas d’un camp barbare contre lequel il fauldroit despendre son sang et sa vie devant ; mais d’un seul! non pas d’un Hercules, ne d’un Samson , mais d’un seul hommeau', et le plus souvent du plus lasche et femenin de la nation; non pas accouslumé à la pouldrc des ballailles, mais cncorcs à grande peine au sable des tournois ; non pas qni puisse par force commander aux hommes, mais tout empcschc de servir vilement à la moindre femmeiette! Appellerons-nous cela lasclictc? dirons-nous que ceulx là qui servent soyent couards et rccreus? Si deux, si trois, si quatre ne sc deffendent d’un, cela est eslrangc, mais toutesfois possible ; bien pourrai-on dire lors, à bon droict, que c'est fàultc de creur ; mais si eent, si mille endurent d’un seul, ne dira-on pas qu’ils ne veulent point, non qu’ils n’osent pas, se prendre à luy, et que c’est non couardise , mais plus'.ost mespris et desdaing? Si l’on veoid , non pas cent, non pas mille hommes, mais eent païs, mille villes, un million d’hommes , n’assaillir pas un seul, duquel le mieux traité de topts en rcccoit ce mal d’estre serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela? est-ce lasclictc?
Or, il y a en louts vices naturellement quelque borne, oullrc laquelle ils ne peuvent passer : deux peuvent craindre un, et possible dix ; mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se deffendent d’un, cela n’est pas couardise, elle ne va pas jusque.s là ; non plus que la vaillance ne s’estend pas qu’un seul cschellc une forteresse, qu’il assaille une armée, qu’il conquière un royaume. Doneques quel monstre de vice est cccy, qui ne mérite pas encores le nom de couardise 1 qui ne treuve de nom assez, vilain , que nature desadvouc avoir faiet, et la langue refuse de le nommer?
Qu'on mette d’un costé cinquante mille hommes en armes; d’un aultre, autant; qu’on les renge en battaillc; qu’ils viennent à se joindre,
(i) pcüi homme.
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les uns libres combattants pour leur franchise, . les aultres pour la leur oster : auxquels pro- | mcltra-on par conjecture la victoire? lesquels pensera-on qui plus gaillardement iront au combat? ou cculx qui esperent pour guerdon 1 de leur peine l’cntrctcnement de leur liberté, ou ceulx qui ne peuvent attendre lover des coups qu’ils donnent ou qu’ils reçoivent, que la servitude d’aultruy ? Les uns ont tousjours devant leurs ycul.x le bonheur de leur vie passée, l'attente de pareil aysc à l’advenir; il ne leur souvient pas tant de ce qu’ils endurent ce peu de temps que dure une battaillc, comme de ce qu’il conviendra à jamais endurer à culx, a leurs enfants et à toute la postérité. Les aultres n’ont rien qui les enhardisse, qu’une petite pointe de convoitise qui se rebrouche soubdain contre le dangier, et qui ne peult estre si ardente quelle ne se doive et semble esteindre par la moindre goutte de sang qui sorte de leurs plaves. Aux battailles tant renommées de Miltiade.de Léonide, deTbcmistocles, qui ont esté données deux mille ans a, et vivent encores aujourd’huy aussi fresches en la mémoire des livres et des hommes , comme si c’eust esté l’autre hier qu’elles feurent données en Grèce, pour le bien de Grcce et pour l’exemple de tout le monde; qu’est-cc qu’on pense qui donna à ce petit nombre de gcnls comme estoient les Grecs, non le pouvoir, mais le cœur de soubstenir la force de tant de navires que la mer mesme en estoil changée ; de desfairc tant de nations, qui estoient en si grand nombre que l’escadron des Grecs n’eust pas fourny, s'il cust fallu, des capitaines aux armées des ennemis? sinon qu’il semble qu’en ces glorieux jours-là ce n’estoit pas tant la battaillë des Grecs contre les Perses, comme la victoire de la liberté sur la domination, et de la franchise sur la convoitise.
C’est chose estrange d’ouïr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de cculx qui la delïcndenl ; mais ce qui se faict en touts païs, par touts les hommes, touts les jours, qu’un homme seul mastine cent mille villes et les prive de leur liberté , qui le croiroit, s’il ne faisoit que l’ouïr dire et non le veoir? et, s’il ne se veoyoit qu’en païs estranges et loingtaines terres, et qu’on le dist , qui ne penseroit que cela feust pluslost îeinct et controuvé, que non
(l; Récompense.
pas véritable? Encores ce seul tyran, il n’est pas besoing de le combattre; il n’est pas besoing de s'en deffendre ; il est de sov mesme dcsfaict , mais que 1 le païs ne consente à la servitude : il ne fault pas luy rien oster, mais ne luy donner rien ; il n’est point besoing que le païs se mette en peine de faire rien pour soy, mais qu’il ne se mette pas en peine de faire rien contre soy. Ce sont doneques les peuples mesmes qui se laissent, ou pluslost se font gourmander, puis qu’en cessant de servir ils en seroient quites. C’est le peuple qui s’asservit, qui sc coupe la gorge , qui, ayant le chois d’eslre subjcct ou d’estre libre, quitte sa franchise et prend le joug , qui consent à son mal ou pluslost le pourchasse. S’il luy coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté, je ne l'en presserais point, combien que ce soit cc que l’homme doibt avoir plus cher que de se remettre en son droiet naturel, et, par manière de dire, de beste revenir homme. Mais encores je ne desire pas en luy si grande hardiesse; je ne luy permets point qu’il ayme mieulx une je sais quelle seurclé de vivre à son avse. Quoy ! si, pour avoir la liberté il ne luy fault que la désirer, s'il n’a besoing que d’un simple vouloir, se trouvera-il nation nu mondequi l’estime trop chere, la pouvant gaignor d’un seul souhait, et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on délivrait racbetcrau prix de son sang, et lequel perdu, touts les gents d’honneur doibvent estimer la vie déplaisante et la mort salutaire? Certes, tout ainsi comme le feu d'une petite estinccllc devient grand et toujours se renforce , et plus il treuve de bois et plus est prest d'en brasier, et , sans qu’on y mette de l'eau pour l’esteindrc, seulement en n’y mettant plus de bois, n’ayant plus que consumer, il se consume soy mesme, et devient sans forme aulcunc et n’est plus feu : pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruynent et détruisent, plus on leur baille, plus on les sert , d’autant plus ils sc fortifient, deviennent toujours plus forts et plus frès pour anéantir et destraire tout; et si on ne leur baille rien, si on ne leur oliéit point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaicts, et ne sont plus rien, sinon que comme la racine ,
(I) Pourvu quc.n Uu lioimnc sage, dit PmurrE i>e Commises, liv. I, r. li, scrl bleu en une ronipaignk* de prince, tuais qu’vu lu veuille croire; cl ne ic pourruil irop acbeicr. » G.
VOLONTAIRE
n’ayant pins d'humeur et aliment, devient une branche seiche et morte.
Les hardis, pour acquérir le bien qu'ils demandent, ne craignent point ledangicr; lesadvisés ne refusent point la peine ; les lasches et engourdis ne sçavcnt ny endurer le mal, ny recouvrer le bien ; ils s’arrestent en cela de le souhaiter; et la vertu d’y prétendre leur est ostéc par leur lascheté ; le désir de l’avoir leur demeure par la nature. Cedesir, cestc volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qui, estant acquises, les rendraient heureux et contents. L'nc seule en est à dire, entaquclle je ne seais commenature dcfaull aux hommes pour la desirer; c’cst la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant, que, elle perdue, touls les maulx viennent à la Ole, et les biens mesmes qui demeurent après elle perdent entièrement leur goust et leur saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la désirent point, non pas pour aultre raison, ce me semble, sinon pourcc que, s’ils la désiraient, ils l’auraient , comme s'ils refusoient faire ce bel acqucst, seulement parce qu’il est trop aysé.
Pauvres gents et misérables, peuples insensés, nations opiniaslres en vostre mal, et aveugles en vostre bien, vous vous laisse/, emporter devant vous le plus beau etleplusclairdc vostre revenu, piller vos champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et paternels ! vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n’est à vous; et semblerait que mcsliui ce vous serait grand heur de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies. Et tout cedegast, ce malheur, ceste ruvnc , vous vient, non pas des ennemis, mais bien certes de l’cnncmy et de celuy que vous faictcs si grand qu’il est, pour lequel vous allez si courageusemeut à la guerre, duquel vous ne refusez point de présenter à la mort vos personnes. Celuy qui vous maislrisc tant n’a que deux yculx, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a aultre chose que ce qu’a le moindre homme du grand nombre infiny de vos villes; sinon, qu’il a plus que vous touts : c’est l’advantage que vous luy faietes pour vous destruire. D’où a-il prins tant d’ycul.x? d’où vous cspie-il , si vous ne les luy donnez ? Comment a-il tant de mains pour vous frapper, ts'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule
vos cités , d’où les a - il , s’ils ne sont des rostres? Comment a-il aulcun pouvoir sur vous, que par vous aultres mesmes T Comment vous oseroit-il courir sus, s’il n’avoil intelligence avecqucs vous'.’ Que vous pourruit-il faire , si vous n'csliez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traislrcs de vous mesmes? Vous semez vos fruits, à lin qu’il en face le degast ; vous meublez et remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries ; vous nourrissez vos fdles, à fin qu’il av t de quoy saouler sa luxure ; vous nourrissez vos enfants, à fin qu’il les mène, pour le miculx qu’il face, en ses guerres, qu’il les mene à la boucherie, qu'il les face les ministres de scs convoitises, les exécuteurs de ses vengeances ; vous rompez à la peine vos personnes, à fin qu’il se puisse mignarder en ses delices, et sc veautrer dans les sales et vilains plaisirs ; vous vous affoiblissez, à fin de le laire plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride. Et de tant d’indignités, que les bestes mesmes ou ne sentiraient point ou n’endurcroient point, vous pouvez vous en délivrer, si vous essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus ; et vous voylà libres. Je ne veulx pas que vous le poulsiez ny le branliez, mais seulement ne le soubstenez plus; et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbe la base, de son poids mesme fondre en bas et se rompre.
Mais, certes, les médecins conseillent bien de ne mettre pas la main aux playes incurables, et je ne fais pas sagement de vouloir en cecv conseiller le peuple qui a perdu, long temps y a, toute cognoissance, cl duquel, puis qu’il ne sent plus son mal, cela seul montre assez que sa maladie est mortelle. Cherchons doneques par conjectures, si nous en pouv ons trouver, comment s'est ainsi si avant enracinée ceste opiniastre volonté de servir, qu’il semble maintenant que l’amour mesme de la liberté ne soit pas si naturelle.
Premièrement, cela est, comme je crois, hors de nostre double que, si nous vivions avecques les droicts que nature nous a donnés et les enseignements qu’elle nous apprend, nous serions naturellement obéissants aux parents, subjects à la raison, et serfs de personne. De l’obéissance que chascun. sans aultre advertissement que de son naturel , porte à ses perc et
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more . louis los hommes en sont tcsmoings, chacun en soy et pour sov. De la raison , si elle naist avecques nous ou non, qui est une question débattue ait fond par les academiques et touchée par toute l’eschole des philosophes , pour ceste heure je ne penserois point faillir en croyant : qu’il y a en nostre aine quelque naturelle semence de raison, qui, entretenue par bon conseil et coustume, fleurit en vertu, et au contraire, souvent ne pouvant durer contre les vices survenus, estoufféc s’avorte. Mais, certes, s'il y a rien de clair et d’gpparont en la nature, et en quoy il ne soit pas permis de faire l'aveugle, c’est cela: que nature, le ministre de Dieu et la gouvernante des hommes, nous a touts faicts de mesme forme, et, comme il semble, à mesme moule, à fin de nous cntrecognoislre touts pour compaignons, ou plustost freres. ht si, faisant les partages des présents qu’elle nous donnoit, elle a faict quelques advantages de son bien, soit au corps ou à l’esprit, au\ uns plus qu’aux aullres, si n’a-elle pourtant entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n’a pas envoyé icy bas les plus forts et plus ndvisés comme des brigands armés dans une forest, pour y gourmander les plus (bibles. Mais plustost faultil croire que, faisant ainsin aux uns les parts plus grandes, et aux aultres plus petites, elle vouloil faire place à la fraternelle affection, à fin qu’elle eust où s’employer, ayants les uns pnissancede donner ayde, et lesaullres bcsoing d'en recevoir. Puis doncqnes que ceste bonne more nous a donné à touts toute la terre pour demeure, nous a touts logés aulcunement en une mesme maison, nous a touts figurés en mesme paste, à fin que chascun se peust mirer et quasi recognoistre l’un dans l'aultre ; si elle nous a à touts en commun donné ce grand présent de la voix et de la parole pour nous accointer et fraterniser dadvantage, et faire, par la commune et mutuelle déclaration de nos pensées, une communion de nos volontés , et si elle a tasché par touts moyens de serrer et estreindre plus fort le nœud de nostre alliance et société, si elle a monstré, en toutes choses, qu'elle ne vouloit tant nous faire touts unis, que toutsuns, il ne fault pas faire double que nous ne soyons touts naturellement libres puis que nous sommes touts compaignons. Et ne peult tomber on l’cntendemont de personne que na-
ture ayt mis aulcuns en servitude , nous ayant touts mis en compaignic.
Mais, à la v érité, c’est bien pour néant de débattre si la liberté est naturelle, puis qu’on ne peult tenir aulcun en servitude sans luy faire tort, et qu'il n’y a rien au monde si contraire à la nature ( estant toute raisonnable ), que l’injure. Reste doneques de dire que la lilierté est naturelle, et, par mesme moyen, à mon advis,que nous ne sommes pas seulement nays en possession de nostre franchise, mais aussi avecques affection de la deffendre. Or, si d’adventurc nous faisons quelque double en cela, et sommes tant abbastardis que ne puissions recognoistre nos biens ny semblablement nos naïfves affections, il fauldra que je vous face l’honneur qui vous appartient, et que je monte, par manière de dire, les bestes brutes en chaire, pour vous enseigner vostre nature et condition. Les bestes ( se m’aid’ Dieu ! ), si les hommes ne font trop les sourds, leur crient: vive eirkuté. Plusieurs y en a d’entr’elles qui meurent sitost qu’elles sont prinses, comme le poisson qui perd la vie aussitost que l’eau. Pareillement celles-là quitent la lumière, et ne veulent point survivre à leur naturelle franchise. Si les animaulx avoient entre culx leurs rengs et prééminences, ils feroient, à mon ndvis, de liberté leur noblesse. Les aultres, des plus grandes jusques aux plus petites, lors qu’on les prend , font si grande résistance d’ongles, de cornes, de pieds, de bec, qu’elles déclarent assez combien elles tiennent [cher ce qu’elles perdent ; puis, estants prinses, nous donnent tant de signes apparents de la cognoissancc qu’elles ont de leur malheur, qu’il est bel à veoir, que d’ores en là ce leur est plus languir que vivre, et qu’elles continuent leur vie, plus pour plaindre leur aysc perdu, que pour se plaire en servitude. Que vcult dire aultre chose l’elephant qui, s’estant deffendu jusques à n’en pouvoir plus, n’y vcoyant plus d’ordre, estant sur le poinct d’estre prins, il enfonce ses maschoires et casse ses dents contre les arbres? sinon, que le grand désir qu’il a de demeurer libre, comme il est nay, luy faict de l’esprit, et l’advise de marchander avecques les chasseurs, si, pour le pris de ses dents, il en sera quite, cts’il sera receuàbailler sonyvoire, et paver ceste rançon, pour sa liberté? Nous appastons le cheval dès lors qu’il est nay, pour
VOLONTAIRE
l’apprivoiser à servir ; et si ne le savons-nous tant dater, que quand ce vient à le domter, il ne morde le frein, qu’il no rue contre l’csperon, comme, ce semble, pour monstrer à la nature, et tesmoigner au moins par là, que s'ilsert, ce n’est pas de son gré , mais par nostre constraincte. Quo faultil doneques dire?
Mosnies les bœuf- sous le poids du Joug geignent,
Et les oyseaulx «laits la cage se plaignent, *
comme j’ay dict ailleurs aultrefois, passant le temps à nos rimes françoises : car je ne craindrais point, escrivant à toy, ô Longs, mesler de mes vers, desquels je ne lis jamais, que, pour le semblant que tu fais de t’en contenter, tu ne m’en faces glorieux. Ainsi doneques, puis que toutes choses qui ont sentiment, dès lors qu’elles l’ont, sentent le mal de la subjection et courent après la liberté ; puis que les bestes, qui encore sont faictes pour le service de l’homme, ne se peuvent accouslumer à servir qu’avecques protestation d’un désir contraire, quel malencontre a esté cela?qui a peu tant desnaturer l’homme, seul nay, de vray, pour vivre franchement, de luy faire perdre la souvenance de son premier estre et le désir de le reprendre ?
Il y a trois sortes de tyrans ; je parle des meschants princes : les uns ont le royaume par l’eslection du peuple; les aullres, par la force des armes ; les aullres, par la succession de leur race. Ceulx qui l’ont acquis par le droict de la guerre, ils s’y portent ainsi, qu’on cognoist bien qu'ils sont, comme ondict.cn terre do conqueste. Ceulx qui naissent roys ne sont pas communément gueres meilleurs ; ains estants nays et nourris dans le sang de la tyrannie,tirent avecques le laict la nature du tyran, et font estât des peuples qui sont soubs' eulx comme de leurs serfs héréditaires ; et, selon la eomplexion en laquelle ils sont plus enclins, avares ou prodigues, tels qu’ils sont , ils font du royaume comme de leur héritage. Celuy à qui le peuple a donné l’estât délivrait estre, ce me semble, plus supportable; et le serait, comme je crois , n’esloit que dès lors qu’il se veoid eslevé par dessus les aullres en ce lieu, daté par je ne sçais quoy que l’on appelle la grandeur, il délibéré de n’en bouger point. Communément celuy là faict estât, de la puissance que le peuple luy a baillée, de la rendre
àses enfants. Or, dès lorsque ceulx là ont prins cestc opinion, c’est chose estrange de combien ils passent, en toutes sortes de vices et mesme en la cruauté, les aullres tyrans ; ils ne veoyent aullre moyen, pourasseurer la nouvelle tyrannie , que d’estendre fort la servitude , et estranger 4 tant les subjecls de la liberté, encores que la mémoire en soit freschc, qu’ils la leur puissent faire perdre. Ainsi, pourendirc la vérité, je veois bien qu’il y a entre eulx quelque différence; mais de chois, je n’en veois point ; et , estants les moyens de venir aux régnés divers, toujours la façon de régner est quasi semblable ; les csleus, comme s’ils avoient prins des taureaux à domter, les traictent ainsi ; les conquérants pensent en avoir droict, comme de leur proye; les successeurs, d’en faire ainsi que de leurs naturels esclaves.
Mais à propos , si d’adventure il naissoit aujourd’hui quelques gents , louts neufs , non aecoustumés à la subjection , ny alïriandés à la liberté , et qu’ils ne seeussent que c’est nv de l’une ny de l’aultre , ny à grand’ peine des noms, si on leur presentoit , ou d’estre subjccts,ou vivre en liberté, à quoy s’accorderoient-ils? Il ne fault pas faire difficulté qu’ils n’aymasscnt trop rnieulx obéir seulement à la raison, que servira un bomme; sinon possible que ce feussent ceulx d’Israël qui , sans cantraincte ny sans aulcun besoing se feirent un tyran : duquel peuple je’nelis jamais l’histoire, que je n’en aye trop grand despit , quasi jusques à devenir inhumain pour me resjouir de tant de maulx qui leur en adveinrent. Mais certes tous les hommes , tant qu’ils ont quclquo chose d’homme, devant qu’ils se laissent assubjeetir il fault l’un des deux, ou qu’ils soient constraincts, ou deceus : constraincts par les armes estrangieres, comme Sparte et Alhenes par les forces d’Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie d’Athencs esloil devant venue entre les mains de Pisistrat. Par tromperie perdent-ils souvent la liberté ; et , en ce , ils ne sont pas si souvent seduicts par aullruy comme ils sont trompés pur eulx mesmes : ainsi le peuple de Syracuse, la maistressc ville de Sicile , quis’appelle aujourd'hui- Saragosse*, estant pressé par les guerres , inconsidcréement
(I) Eloigner.
(3) S) racusc.
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ne mettant ordre qu'au dangier.esleva Denvs, le premier; et luy donna charge de la eonduiotc de l’armée ; et ne se donna garde qu’elle l’cust faiet si grand , que eestc lionne pièce là, revenant victorieux , comme s’il n’eusl pas vaincu ses ennemis mais ses citoyens, se feit de capitaine rov, et de roy tyran.
Il n’est pas croyable, comme le peuple, dès lors qu’il est assuhjecty, tumbe soubdain en un tel et si profond oubl y de sa franchise, qu’il n’est pas possible qu’il s'esveillepourla r’avoir, servant si franchement et tant volontiers, qu’on diroit , à le veoir, qu’il a non pas perdu sa liberté , mais sa servitude. Il est vrav qu’au commencement l’on sert conslrainct et vaincu par la force: mais ceulx qui viennent après, n’ayants jamais veu la liberté et ne sachants que c’est , servent sans regret , et font volontiers ce (pie leurs devanciers avoienl faicl par conslrainctc. C’est cola, que les hommes naissent soubs le joug, et puis, nourris et eslcvés dans le servage, sans regarder plus avant , se contentants de vivre comme ils sont nays, et ne pensants point avoir d’aultre droict ny aultre bien qucce qu’ils ont trouvé, ils prennent pour leur nature l'estât de leur naissance. Et toulcsfois il n'est point d’heritier si prodigue cl nonchalant, qui quelquesfois ne passe les yeulx dans ses registres, pour entendre s'il jouit de touts les droits de sa succession , ou si l’on n’a rien entreprins sur luy ou son prédécesseur. Mais certes la coustumc , qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous , n’a en aulcun endroict si grande vertu qu’en cccy, de nous enseigner à servir, et ( comme l’on dict que Mitbridate se feit ordinaire à boire le poison ) pour nous apprendre à avallcr et ne trouver pas amer le venin de la servitude.'
L’on ne pcult pas nier que la nature n'ayt en nous bonne part pour nous tirer là où elle veult , et nous faire dire ou bien ou mal nays : mais si fault-il confesser qu’elle a en nous moins de pouvoir que la coustumc ; pourccque le naturel , pour bon qu’il soit , se perd s’il n’est entretenu ; et la nourriture nous faiet tousjours de sa façon , comment que ce soit , malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et glissantes, qu’elles n’endurent pas le moindre heurt de la nourriture contraire ; elles ne s’entretiennent pas plus ayséement qu’elles s’ahastardissent ,
se fondent, et viennent en rien : ne plus ne moins que les fruictiers, qui ont bien touts quelque naturel à part , lequel ils gardent bien si on le laisse venir , mais ils le laissent aussitost pour porter d’aultres fruits estrangiers et non les leurs, selon qu’on les ente. Les hérites ont chascune leur propriété , leur naturel et singularité ; mais toulcsfois le gel , le temps , le lcrrouer ou la main du jardinier, ou adjoustent , ou diminuent beaucoup de leur vertu : la plante qu’on a veue en un endroict , on est ailleurs empcsché de la recognoistre. Qui verroit les Vénitiens , une poignée de gents vivants si librement que le plus mcschanl d’entre eux ne vouldroit pas cslrc roy, et touts ainsi nays et nourris qu’ils ne cognoissent point d’aullre ambition, sinon à qui mieulx advisera à soigneusement entretenir leur liberté : ainsin apprins et faits dès le berceau , ils ne prendraient point tout le reste des félicités de la terre , pour perdre le moindre poinct de leur franchise. Qui aura veu , dis je , ces personnages là , et au partir de là s’en ira aux terres de ccluy que nous appelions le Grand- Seigneur, vcoyant là des gents qui ne veulent estre nays que pour le servir, et qui pour le maintenir abandonnent leur vie , penseroit-il que les aultres et ceux là eussent mesme naturel , ou plustost s’il n’estimeroit pas que , sortant d’une cité d’hommes , il est entré dans un pare de bestes? Lycurgue', le policeur de Sparte, ayant nourry, ce dict-on , deux chiens touts deux freres, touts deux allaictés de mesme laict , l’un engraissé à la cuisine , l’aultre accoustumé par les champs au son de la trompe et du huchct J, voulant monstrer au peuple laccdcmonien que les hommes sont tels que leur nourriture les faiet, meit les deux chiens en plein marché, et entre eulx une soupe et un lievre ; l’un courut au plat , et l’aultre au lievre : « Toutefois , ce dict-il, si sontils frères. » Doncques celuy là , avccques ses loix et sa police, nourrit et feit si bien les Lacédémoniens , que chascun d’eulx eust eu plus cher de mourir de mille morts , que de recognoistre aultre seigneur que la loy et le roy.
(I) KtCOUS de Damas, Fragtn. Mit., C. 15; Plut., de l'Educathn des enfanta , c. 3 de la traduction d'Amyot. J. V. 1-
(3) Du cor. « Unchet, dit Nicot, c'est un cornet dont on huche, on np|>ei)e les chien-*, el dout les postillons usent ordinairement. » C.
VOLONTAIRE
Je prends plaisir de ramentevoir an propos que teinrent jadis les favoris de Xerxes , le grand roy de Perse , touchant les Spartiates. Quand Xerxes faisoit les appareils de sa grande armée pour conquérir la Grèce , il envoya ses ambassadeurs par les cités grégeoises , demander de l’eau et de la terre : c’estoit la façon que les Perses avoient de sommer les villes. A Sparte ny à Athènes n’envoya-il point , pource que de cculx que Daire ' son pere y avoit envoyés pour faire pareille demande , les Spartiates et les Athéniens en avoient jecté les uns dans les fossés , les aultres ils avoient faict saulter dedans un puits, leur disants qu'ils prinssent là hardiement de l’eau et de la terre, pour porter à leur prince : ces gents ne pouvoient souffrir que , de la moindre parole seulement , on touchas! à leur liberté. Pour en avoir ainsin usé, les Spartiates cogneurent qu’ils avoient encouru la haine des dieux mesmes , spécialement de Talthvbie , dieu des hcraulds : ils s’adviserent d’envoyer à Xerxes, pour les appaiser, deux de leurs citoyens , pour se présenter à luy, qu’il feist d’eulx à sa guise, et se payast de là pour les ambassadeurs qu’ils avoient tués à son pere. Deux Spartiates , l’un nommé Sperte3, l’aultre Bulis , s’offrirent de leur gré pour aller faire ce paiement. Ils y allèrent ; et en chemin ils arriveront au palais d’un Perse que on appeloit Cidarne3, qui estait lieutenant du roy en toutes les villes d’Asie qui sont sur les costes de la mer. Il les recueillit fort honnorablement ; et , après plusieurs propos, tumbant de l'un en l’aullre , il leur demanda pour quoy ils refusoient tant l’amitié du roy : « Croyez, dict-il , Spartiates, et cog- « noissez par moy,commenl le roy sçait honno- « rcr cculx qui le valent , et pensez que si vous « estiez à luy, et qu’il vous eust cogneus , il n’y « a celuy d’entre vousqui ne feust seigneurd’unc u ville de Grcce. « — - En cecy, Gidame, tu ne « nous seaurois donner bon conseil , dirent les « Lacedcmoniens , pource que le bien que tu « nous promets, tu l’as essayé; mais celuy • dont nous jouissons , tu ne sçais que c’est :
(1) Ou, comme nous disons nnjoord'hul, Dartui, roi des Perses, Aïs d'Hystaspe, le premier de ce nom. Voyez iiérou., Uv. Vil, p. 421, 422, édition de (’.ronovhts. C.
(2) Ou plutôt Sperthits, Eîrtpôtu;, comme le nomme Uèrod., Ht. VII, p. 421. C.
t (3) Ou plutôt Hydarnts ï'îotpvtK, üêroo., p. 422. C.
Mottaics*
« tu as esprouvé la faveur du roy ; mais la li- » berté , quel goust elle a , combien elle est
• doulce , tu n’en sçais rien. Or, si tu en avois « tasté toy mesme , tu nous conseillerois de la « deffendre,non pas avecques la lance ctl’cscu,
• mais avecques les dents et les ongles. » Le seul Spartiate disoit ce qu’il falloit dire : mais certes l’un et l’aultre disoient comme ils avoient esté nourris; car il ne se pouvoit faire que le Perse eust regret à la liberté , ne l’ayant jamais eues ;ny que leLacedemonienendurast la subjection , ayant gousté la franchise.
Caton l’utican1, estant encores enfant et soubs la verge, alloit et venoit souvent chez Sylta le dictateur, tant pource qu’à raison du lieu et maison dont il esloit on ne luy fermoit jamais les portes, qu’aussi ils estoient proches parents. 11 avoit tousjours son maistre quand il y alloit, comme avoient accoustumé les enfants de bonne part. Il s’apperceut que dans l’hostcl de Sylla , en sa presence ou par son commandemant , on emprisonnoit les uns, on condamnoit les aultres; l’un estoit banny, l’aultre estranglé ; l’un demandoit le confise d’un citoyen, et l’aultre la teste : en somme, tout y alloit, non comme chez un officier de la ville, mais comme chez un tyran du peuple : et c’cstoit, non pas un parquet de justice, mais une caverne de tyrannie. Ce noble enfant dict à son maistre : “Que ne me donnez vous un poignard? «je le cacherav soubs marobbe : j’entre souvent “dans la chambrcdc Sylla avant qu’il soit levé : » j’ay le bras assez fort | our en depescher la vil- « le. - Voylà vrayement une parole appartenante à Caton : c’estoit un commencement de ce personnage, digne de sa mort. Et, neantmoins qu’on ne die ne son nom ne son pays, qu’on conte seulement le faict tel qu’il est, la chose mesme parlera et jugera-on à belle adventure qu’il estoit Romain et nay dans Rome , mais dans la vraye Rome et lorsqu’elle estoit libre.
A quel propos tout cecy ? non pas certes que j’estime que le pays et le lerroucr parfacent rien; car en toutes contrées, en tout air, est contraire la subjection, et plaisant d’estre libre , mais parce que je suis d’advis qu’on ayt pitié dcceulx qui, en naissant, se sont trouvés le joug
(I) cm., Vie <te Caton tftjltqne , c. I de la traduction d\vt«
myol. c. 1
DE LA SERVITUDE
au col, et que , ou bien on les excuse, ou l>ien qu’on leur pardonne, si n’avants jamais veu seulement l’umbrc de la liberté, et n’en estants point advertis, ils ne s’apperceoivent du mal que ce leur est d'estre esclaves. S’il y a quelque pays ( comme dict Homere des Cimmeriens), où le soleil se monstre aultrement qu’à nous, et après leur avoir esclairé six mois continuels, il les laisse sommeillants dans l’obscurité sans les venir reveoir de l'uultre demie annee, ceulx qui naistroient pendant ccstc longue nuict, s’ils n’avoient ouy parler de la clarté, s’esbahiroit-on , si , n’avants point veu de jour, ils s’accoustumoient aux tenebres où ils sont nays, sans désirer lalumiere?On ne plaind jamais ce qu’on n’a jamais eu, et le regret ne vient point, sinon après le plaisir ; et tousjours est avec, la cognoissance du bien le souvenir de la joye passée. Le naturel de l’homme est bien d'estre franc, et de le vouloir estre ; mais aussi sa nature est telle , que naturellement il tient le ply que la nourriture luy donne.
Disons doneques : ainsi qu’à l’homme toutes choses luy sont naturelles, à quov il se nourrit et accoustume , mais seulement luy est naïf, à quoy sa nature simple et non altérée l’appelle : ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est la coustume, comme des plus braves courtaults, qui au commencement mordent le frein, et puis après s’en jouent, et là où nagueres ils ruoient contre la selle, ils se portent maintenant dans le harnois, et touts fiers se gorgiassent sous la barde ; ils disent qu’ils ont esté tousjours subjects, que leurs peres ont ainsi vescu ; ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mors, et se le font accroire par exemple, et fondent eulx mesmes sur la longueur, la possession de ceulx qui les tyrannisent. Mais, pour vrav, les ans ne donnent jamais droict de malfaire, ains aggrnndissent l’injure. Tousjours en demeurc-il quelquesuns, mieulx nays que les aullres, qui sentent le poids du joug, et ne peuvent tenir de le crouler* ,qui ne s’apprivoisent jamais de la subjectlon, et qui tousjours, comme Ulysse, qui, par mer et par terre, cherchoit de veoir la fumée de sa case, ne sçavent garder d’ad viser à leurs naturels privilèges, et de se souvenir des prédécesseurs et de leur premier estre. Ce sont vo-
(I) Et ne pein ent empêcher de le secouer.
lontiers ceulx là qui, ayants l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme le gros populas1, de regarder ce qui est devant leurs pieds, s’ils n’advisent et derrière et devant, et ne ramènent encores les choses passées, pour juger de celles du temps advenir, et pour mesurer les présentes. Ce sont ceulx qui ayants la teste d’eulx mesmes bien faicte , Tout encores par l’estude et le sçavoir. Ceulx- )à, quand la liberté seroit entièrement perdue et toute hors du monde, l’imaginant et la sentant en leur esprit, et encores la savourant, la servitude ne leur est jamais de goust, pour si bien qu’on l’accoustre.
Le Grand Turc s’est bien advisé de cela, que les livres et la doctrine donnent plus que toute aultre chose aux hommes le sens de se recognoistre et de haïr la tyrannie : j’entends qu’il n’a en ses terres gueres de plus sçavants qu’il n’en demande. Or, communéement, le bon 7.elc et affection de ceulx qui ont gardé malgré le temps la dévotion à la franchise , pour si grand nombre qu’il y en ayt, en demeure sans effect pour ne s’entrecognoistre point : la liberté leur est toute ostée, soubs le tyran, de faire et de parler, et quasi de penser ; ils demeurent tout singuliers en leurs fantasies. Et pourtant Momusnese mocqua pas trop, quand il trouva cela à redire en l'homme que Vulcain àvoit faict, de quoy il ne luy avoit mis une petite fenestreau cœur, afin que parla l’on peust veoir ses pensées11. L’on a voulu dire que Brute et Cassie, lors qu’ils feirent l’cntrcprinse de la délivrance de Rome, ou plustost de tout le monde, ne voulurent point que Cicéron, ce grand zélateur du bien publicque, s’il en feust jamais, feust de la partie, et estimerent son cœur trop foible pour un faict si hault : ils se fioient bien de sa volonté, mais ils ne s’asseuroient point de son courage. Et toutesfois , qui vouldra discourir les faicts du temps passé et les annales anciennes , il s'en trouvera peu ou point de ceulx qui, veoyants leur pays mal mené et en mauvaises mains, ayants entreprins d’une bonne intention de le délivrer, qu’ils n’en soient venus à bout, et que la liberté, pour se faire apparoistre, ne se soit elle mesura
(f) ce mol, assez expressif, ae se trouve dans aucun do
nos vieux <lirlionn.iirc$.C.
(3) U lies, IlertnoUmc, le Choix c/e» $ecu t; Ërasxi, sur 1q proverbe, Homo salis faccrc, clc. I. V. L,
VOLONTAIRE
faict espaule. Harmode , Aristogiton , Thrasybule. Brute le vieux, Valere et Dion, comme ils ont vertueusement pensé, l'executerent heureusement: en tel cas, quasi jamais à bon vouloir ne default la fortune. Brute le jeune et Cassie ostercnl bien heureusement la servitude; mais en ramenant la liberté, ils moururent; non pas misérablement, car quel blasme seroit-cc de dire qu’il y ayt rien eu de misérable en ces gents là, ny en leur mort ny en leur vie? mais certes au grand dommage et perpétuel malheur et entière ruyne de la repubiieque ; laquelle certes feut, comme il me semble enterrée avecques eulx. Lesaullrcs entreprises, qui ont esté faictes depuis contre les aultres empereurs romains, n’estoient quedes conjurations de gents ambitieux, lesquels ne sont pas à plaindre des inconvénients qui leur sont advenus , estant bel à veoir qu’ils desiroient, non pas d’oster, mais de ruyner la couronne, prétendants chasser le tyran et retenir la tyrannie. A ceulx là je ne vouldrois pas mesme qu’il leur en feust bien succédé ; et suis content qu’ils ayent monstre par leur exemple, qu’il ne fault pas abuser du sainct nom de la liberté pour faire mauvaise entreprinse.
Mais pour revenir à mon propos, lequel j’avois quasi perdu, la première raison pour quoy les hommes servent volontiers, est ce qu’ils naissent serfs et sont nourris tels. De ceste cy en vient une aultre : que ayséement les gens deviennent, soubs les tyrans, lasches et efféminés : dont je sçais merveilleusement bon gré à Hippocrates, le grand pere de la médecine, qui s’en est prins garde, et l’a ainsi dict en l’un de ses livres qu’il intitule - Des maladies1 * * *. » Ce personnage avoit certes le coeur en bon lieu, et le monstra bien, alors que le grand roy le voulut attirer près de luy à force d’offres et grands présents, et luy respondit franchement qu’il feroit grand’ conscience de se meslcr de guarir les Barbares qui vouloient tuer les Grecs, et de
(1) Ce n’est point dans le traité des Maladies allégué par U
Sortie, mais dans un autre intitule' tupi ilfm , hSinn,
Tt'iray, qu'llippocroto dit, S 41, . que les plus beiliqucui des
« peuples d’asle, Grecs ou llarbares, sont crus qui,n’ëlam pas
« gouvernés despotiquement, vivent sot» les lois qu'ils s'Impo- « sent à eux-méincs; et que là où les homme* vivent sous des « rois absolus, ils sont itcccssairement timides » On trouve k* mémos pensées plus particuliérement détaillées dans le paragraphe JO du même ouvrage. .
rien servir par son art à luy qui entreprenoit d’asservir la Grece. La lettre qu’il luy envoya se veoid eneores aujourd’huy parmy ses aultres œuvres, et tesmoignera pour jamais de son bon cœur et de sa noble nature '. Or, il est doneques certain qu’avecques la liberté tout à un coup se perd la vaillance. Les gents subjects n’ont point d’alaigresse au combat ny d’aspreté; ils vont au dangicr comme attachés et tout engourdis, et par maniéré d’acquit; et ne sentent point bouillir dans le cœur l’ardeur de la franchise qui faict mépriser le péril, et donne envie d’acheter, par une belle mort entre ses rompaignons, l’honneur de la gloire. Entre les gents libres, c’est à l’envv , à qui mieulx mieulx, chascun pour le bien commun, chascun pour soy, là où ils s’attendent d’avoir toute leur part au mal de la desfaiclc ou au bien de la victoire ; mais les gents assubjectis, oultre ce courage guerrier, ils perdent eneores en toutes aultre* choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol, et sont incapables de toutes choses grandes. Les tyrans cognoisscnl bien cela : et veoyants que ils prennent ce ply, pour les faire mieulx avachir1, eneores leur y aydcnt-ils.
Xenophon, historien grave, et du premier reng entre les Grecs, a fait un livret5, auquel il faict parler Simonide avecques Hieron, le roy de Svracuses, des misères du tyran. Ce livret est plein de bonnes et graves remonslrances, et qui ont aussi bonne grâce, à mon advis, qu’il est possible. Que pleust à Dieu que touts les tyrans qui ont jamais esté l’eussent mis devant les yculx et s’en feussent servis de rairouer ! je ne puis pas croire qu’ils n’eussent recogneu leurs verrues, et eu quelque honte de leurs taches. En ce traicté il conte la peine en quoy sont les tyrans, qui sont eonstraincts, faisants mal à touts, se craindre de touts. Entre aultres choses il dict cela: que les mauvais roys se servent d’estrangiers à la guerre, et les souldoient, ne s’osants fier de mettre à leurs gents, ausquels ils ont faict tort, les armes en la main.
(I) Voyez à la fln dos œuvres cniipporrate la lettre cTArtaxcrxe à Hystanes, celle (THystanes à Hippocrate, cl la réponse d'Hippocrate, d’oü sont tirés tous les détails de cet exemple. C. — (i) Avachir , devenir licite comme une vache.
(S) Intitulé : tîfcûv, r, Tupawixô<, Uleron ou Portr ail de la condition des rois. Voyez dans la collection du Panthéon le volume qui renferme les œuvres complètes de Thucydide cl de Nénophon. .. .
DE LA. SERVITUDE
Il y a eu de bons roys qui ont bien eu à leur solde des nations eslranges, comme des François mesmes, et plus encores d’aullrcs fois qu’aujourd’huy, mais à une aultre intention : pour garder les leurs, n’eslimants rien de dommage de l’argent pour espargner les hommes. C’est ce que disoit Scipion (ce crois-je) le grand Afriquain, qu’il aimerait miculx avoir sauvé la vic à un citoyen que dcsfaict cent ennemis, Mais, certes, cela est bien asseuré, que le tyran ne pense jamais que sa puissance luy soit asseurée, sinon quand il est venu à ce poinct qu’il n’a soubs luy homme qui vaille. Doncques à bon droict luy dira-on cela que Thrason, en Terence, se vante avoir reproché au maistre des éléphants,
Pour cela >1 brnve vous estos.
Que vous avez charge des Ijcstcs*.
Mais ceste ruse des tyrans, d’abestir leurs subjects, ne se peult cognoistre plus clairement que parce que Cyrus feit aux Lydiens. Après qu’il se feut emparé de Sardes, la maistresse ville de Lydie, et qu’il eut prins à merey Crcsus, cc tant riche roy, et l’eut emmené captif quand et soy , on luy apporta les nouvelles que les Sardins s’estoient révoltés; il les eut bientost rcduicts soubs sa main; mais ne voulant pas mettre à sac une tant belle ville, ny estre tousjours en peine d’y tenir une armée pour la garder, il s’advisa d'un expédient pour s’qn assenrer. Il y establit des bordeaux, des tavernes et jeux publicques ; et feit publier ceste ordonnance: que les habitants eussent à en faire estât *. Il se trouva si bien de ceste garnison qu’il ne luy fallut jamais depuis tirer un coup d’espée contre les Lydiens. Ces pauvresgents misérables s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que les Latins en ont tiréleur mot; et ce que nous appelions passe-temps, ils l’appellent ludi, comme s’ils vouloient dire Lydis. Touts les tyrans n’ont pas ainsi déclaré si exprès qu’ils voulussent efîeminer leurs hommes; mais, pour vray, ce que ccluy là ordonna formellement et en effect, soubs main ils l’ont pourchassé la pluspart. A la vérité, c’est le na-
(1) Loue es ferox, qui;i haïtes iinjMTium in lèclltias ? .
T Lu., Kiauich., acl. III, sc. i, v. 25.
(2) llr.iioo,, lîv. I, p. 03, édition rie GronovUts. C.
(ÔJ Les jeux scéniques passèrent des Indiens aux Etrusque», et îles Etrusque» aux Humains. Titk Lite, Vil, 8; l>tM & u'Ilx- LICARX.ISSK, 11, u7, etc. J. V. L.
turel du menu populaire, duquel le nombre est tousjours plus grand dans les villes. Il est souspeçonneux à l’endroict de celuy qui l’ayme, et simple envers celuy qui le trompe. Ne pensez pas qu'il y ayt nul oyseau qui se prenne mieulx à la pipée, ny poisson aulcunqui, pour la friandise, s’accroche plustosl dans le haim, que tonts les peuples s’alleichent vistement à la servitude, pour la moindre plume qu’on leur passe , comme on dict, devant la bouche; et est chose merveilleuse qu’ils sc laissent aller ainsi tost, mais seulement qu’on les chatouille. Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bestes estranges, les médaillés, les tableaux et aultres telles drogueries estoient aux peuples anciens les appasts de la servitude, le prix de leur liberté, les utils de la tyrannie. Ce moyen, ceste practique, ces alleichements avoient les anciens tyrans pour endormir leurs anciens subjects soubs le joug. Ainsi les peuples, assottés, trouvants beaulx ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui leur passoit devant les veu'.x, s’accoustumoicnt à servir aussi niaisement, mais plus mal que les petits enfants qui, pour voir Iesiuisants images de livres illuminés, apprennent à lire. Les Romains tyrans s’adviserent encores d’un aultre poinct: de festoyer souvent les dixaines publicques, abusant ceste canaille comme il falloil, qui se laisse aller, plus qu'à toute chose, au plaisir de la bouche : le plus entendu de touts n’eust pas quitté son escucile de soupe pour recouvrer la liberté de la république de Platon. Les tyrans faisoient largesse du quart de bled, du scxlicr de vin, du sesterce ; et lors c’estoit pitié d’ouïr crier vive le boy! Leslourdauts u’advisoient pas qu’ils ne faisoient que recouvrer partie du leur, et que cela mesme qu’ils recouvraient, le tyran ne le leur eust peu donner, si, devant, il ne l’avoit osté à eulx mesmes. Tel eust amassé aujourd’hui le sesterce, tel sc feust gorgé au festin publicque, en bénissant Tibère et Néron de leur belle .libéralité, qui, le lendemain, estant contrainct d’abandonner ses biens à l’ava- I rice, ses enfants à la luxure, son sang mesme à j la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne ; disoit mot non plus qu’une pierre, et ne se rcmuoit non plus qu’une souche. Tousjours le po- ! pulas a eu cela : il est, au plaisir qu’il ne peult honnestement recevoir, tout ouvert et dissolu :
; et, au tort et à la douleur qu'il ne peult hon
VOLONTAIRE
Itcstcment souffrir, insensible. Je ne veois pas maintenant personne qui, ovant parler de Néron, ne tremble mesme au sur nom dece vilain monstre, de ceste orde et sale beste. On peult bien dire qu’après sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en rcccut tel desplaisir, se souvenant de ses jeu* et festins qu’il feut sur le poinct d’en porter le ducil ; ainsi l’a escript Corneille Tacite', auteur bon, et grave des plus, et certes croyable. Ce qu’on ne trouvera pas estrange, si l’on considéré ce que ce peuple là mesme avoit faict à la mort de Jules César, qui donna congé aux loix et à la liberté; auquel personnage ils n’y ont, ce me semble, trouvé rien qui valust, que son humanité ; laquelle, quoyqu’on la preschast tant, feut plus dommageable que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui feust oncques.pource que, à la vérité, ce feut ceste venimeuse doulccur qui, envers le peuple romain, sucra la servitude. Mais après sa mort, ce peuple là*, qui avoit encores à la bouche ses banquets, en l’esprit la souvenance de ses prodigalités, pour luy faire ses honneurs et le mettre en cendres, amonceloit, à l’envy, les bancs de la place ; et puis csleva une colonne, comme au pere du peuple (ainsi portoit le chapiteau); et luy feit plus d’honneur, tout mort qu’il estoit, qu’il n’en debvoit faire à homme du monde, si ce n’estoit , possible, à ceulx qui l’a voient tué. Ils n’oubtierent pas cela aussi les empereurs romains, de prendre communément le tiltre de tribun du peuple, tant pource que cest oflice estoit tenu pour sainct et sacré, que aussi qu'il estoit estably pour la deffense et protection du peuple, et soubs la faveur de l’Estat. Par ce moyen ils s’asseuroient que ce peuple se ficroit plus d’eulx ; comme s’il debvoit encourir le nom, et non pas sentir les effects.
Au contraire aujourd’huy ne font pas beaucoup mieulx ceulx qui ne font mal aulcun, mesme de conséquence, qu’ils ne facent passer, devant, quelque Joly propos du bien commun et soulagement publicquc. Car vous sçavez bien, ô Longa, le formulaire duquel en quelques endroicts ils pourraient user assez finement ; mais en la pluspart, certes, il n’y peult
(I) Plcbs sorühla, et circo ac theatris meta, slmul deterrimi tervorum, aut qui, admis bonis, per dedecus Seronis alebantur, mccsii. Taqtr, Hl si., I, 4.
[*) Si'KT. César, ch. 84. 85. C.
avoir assez de finesse, là où il y a tant d’impudence.
Les roys d’Assyrie, et encores après eulx de Mcde, ne se presentoient en public que le plus tard qu’ils pouvoient, pour mettre en doubte ce populas s’ils estoient en quelque chose plus qu'hommes, et laisser en ceste resverie les gents qui font volontiers les imaginatifs aux choses de quoy ils ne peuvent juger de veue. Ainsi tant de nations, qui feurent assez longtemps soubs cest empire assyrien, avecques ce mystère s'accoustumerent à servir; et servoient plus volontiers, pour ne sçavoir quel maistre ils avoient, ny à grand’ peine' s’ils en a voient ; et craignoicnt touts, à crédit, un que personne n’avoit veu. Les premiers roys d’Egypte ne se monstroient gueres qu’ils ne portassent tantost une branche, tantost du feu sur la teste ; et se masquoient ainsin, et faisoient les bastcleurs ; et, en ce faisant, par l’estrangeté de la chose ils donnoient à leurs subjccts quelque reverencc et admiration : où, aux gents qui n’eussent esté ou trop sots ou trop asservis, ils n’eussent appresté, ce m’est advis, sinon passe-temps et risée. C’est pitié d’ouïr parler de combien de choses les tyrans du passé faisoient leur proufit pour fonder leur tyrannie, de combien de petits moyens ils se servoient grandement, ayant trouvé ce populas faictàleur poste; auquel ils ne sçavoient tendre filet qu’il ne s’y veinst prendre; duquel ils ont eu toujours si bon
marchéde tromper, qu’ilsncl’assujettissoient jamais tant, que lorsqu’ils s’en mocquoient le plus.
Que diray je d’une aultre belle bourde que les peuples anciens prinrent pour argent comptant? ils creurent fermement que le gros doigt d’un pied de Pyrrhus, rov des Epirotes, faisoit miracles, et guarissoit les malades de la rate '. Ils enrichirent encores mieulx le conte : que ce doigt, après qu’on eut bruslé tout le. corps mort, s’estoit trouvé entre les cendres, s’estant sauvé, maugré le feu. Tousjours ainsi le peuple s’est* faict luy mesme les mensonges, pour, puis après, les croire. Prou de gents l’ont ainsin escript, mais de façon qu’il est bel à veoir qu’ils ont amassé cela des bruits des
(I) Tout ce qu'on dit Ici de Pyrrhus est rapporte dons sa via par Plit^ c. 3, de la traduction d’Aroyot. C.
(3) Le peuple soi faict, etc. — Ceuc leçon est une correo tion manuscrite qu'on trouve, avec plusieurs autres, à U marge de l’exemplaire de la Bibliothèque royale. N.
VOLONTAIRE
rannle. Qui pense que les hallebardes des gardes, l'assiette du guet garde les tyrants, à mon jugement , se trompe fort : ils s’en aydent , comme je crois, plus pour la formalité et espoventail, que pour fiance qu’ils y ayent. Les archers gardent d’entrer dans les palais les mal-habiles qui n'ont nul moyen, non pas les bien armés qui peuvent faire quelque entreprlnse. Certes, des empereurs romains il est aysé à compter qu’il n’y en a pas eu tant qui ayent eschappé quelque dangier par lcsccours de leurs archers, comme de ceulx là qui ont esté tué par leurs gardes. Ce ne sont pas les bandes de gents à cheval, ce ne sont pas les compaignies de gents à pied, ce ne sont pas les armes, qui deffendent le tyran ; mais, on ne le croira pas du premier coup, toutesfois il est vray, ce sont tousjours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui luy tiennent le pais tout en servage. Tousjours il a esté que cinq ou six ont eu l’auroille du tyran et s’y sont approchésd’eulx mesmes, ou bien ont esté appelés par luy, pour estre les complices de ses cruautés, ies compagnons de ses plaisirs, maquereaux de ses voluptés, et communs au bien de ses pilleries. Ces six adressent si bien leur chef, qu’il fault, pour la société, qu’il soit meschant, non pas seulement de ses meschancetés, mais encores des leurs. Ces six ont six cents, qui proulitent soubs eulx et font de leurs six cents ce que les six font au tyran. Ces six cents tiennent soubs eulx six mille, qu’ils ont cslevcs en estât, auxquels ils ont faict donner ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers, à fin qu’ils tiennent la main à leur avarice et cruauté, et qu’ils l’executent quand il sera temps, et facent tant de mal d'ailleurs , que ils ne puissent durer que soubs leur umbre, ny s’exempter que par leur moyen des loix et de la peine. Grande est la suite qui vient après de cela. Et qui vouldra s’amuser à devuider ce filet, il verra que, non pas les six mille, mais les cent mille, les millions, par ceste chorde, se tiennent au tyran, s’aydant d’icelle ; comme, en Homère, Jupiter qui se vante, s’il tire la chaisne, d’amener vers soy touts les dieux. Delàvenoit la creue du sénat soubs Jule, l’cstablissement de nouveaux estats , eslection d’offices ; non pas certes, à bien prendre, reformation ; de la justice, ma!s nouveaux soubstlens de la <
tyrannie. En somme, l’on en vient là, par les faveurs, par les gaings ou regaings que l’on a avecques les tyrants, qu’il se treuve quasi autant de gents auxquels la tyrannie semble estre proufitable, comme de ceulx à qui la liberté seroit agréable. Tout ainsi que les médecins disent qu’à nostre corps, s’il y a quelque chose de gasté, dès lors qu’en aultre endroict il s’y bouge rien ', il se vient aussi tost rendre vers ceste partie vereuse : pareillement , dès lors qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de larroneaux et d’essauriilés*, qui ne peuvent gueres faire mal ny bien en une république, mais ceulx qui sont taxés d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s'amassent autour de luy et le soubstiennent, pour avoir part au butin, et estre, soubs le grand tyran, tyranneaux eulx mesmes. Ainsi font les grands voleurs et les fameux coursaircs : les uns descouvrcnt le pais, les aultres chevalent® les voyageurs ; les uns sont en embusche, les aultres au guet ; les uns massacrent, les aultres despouillcnt ; et encores qu’il y ayt entre eulx des prééminences, et que les uns ne soyent que valets, et les aultres les chefs de l'assemblée, si n’en y a-il à la fin pas un qui ne se sente du principal butin, au moins de la recherche. On dict bien que les pirates ciliciens ne s’assemblèrent pas seulement en si grand nombre, qu’il failust envoyer contre eulx Pompée le grand , mais encores tirèrent à leur alliance plusieurs belles villes et grandes cités, aux havres desquelles ils se mettoient en grande seureté, revenants des courses ; et pour recompense leur bailloient quelque proufit du recelement deleurs pilleries.
Ainsi le tyran asservit les subjects, les uns par le moyen desaultres, et est gardé par ceulx desquels, s’ils vrfloient rien, il se debvroit garder ; mais comme on dict, pour fendre le bois il se faict des coings du bois mesrne ; voylà ses archers, voylà ses gardes, voylà ses hailebardiers. Il n’est pas qu’culx mesmes ne souffrent quelquefois de luy ; mais ces perdus, ces abandonnés de Dieu et des hommes , sont contents
(I) II s’y fait quelque fermentation, quelque tumeur. — D< bouge. C.
i \i) Privés de leur» oreilles.
(3) Pour su lient les voyageurs pour (es détrousser. — Chevet |
’ 1er ud Homme comme on chorale les perdrix ; cnpfwrrr. Niçytj
Digi
DE LA SERVITUDE
d’endurer du mal, pour en faire, non pas à celuy qui leur en faict, mais à ceulx qui endurent comme eulx, et qui n'en peuvent mais. Et toutesfois, veoyant ces gents là, qui naqnettent* le tyran, pour faire leurs besongnes de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent esbahissement de leur roeschanceté, et quelquefois quelque pitié de leur grande sottise. Car, à dire vray, qu’est-ce aultre chose de s’approcher du tyran, sinon que de se tirer plus arriéré de leur liberté, et, par manière de dire, serrer à deux mains et embrasser la servitude? Qu’ils mettent un petit à part leur ambition, qu’ils sedeschargent un peu de leuravarice ; et puis, qu’ils se regardent culx mesmes, qu’ils se recognoissent, et ils verront clairement que les villageois, les païsans, lesquels, tant qu’ils peuvent, ils foullent aux pieds, et en font pis que des forceats ou esclaves ; ils verront, dis-je, que eculx là, ainsi mal menés, sont toutesfois, au prix d’eulx, fortunés et aulcuncment libres. Le laboureur et l’artisan, pour tantqu’ils soyent asservis, en sont quites, en faisant ce qu’on leur dict : mais le tyran veoid les aultres qui sont près de luy, coquinants et mendiants sa faveur ; il ne fault pas seulement qu’ils facent ce qu’il dict, mais qu’ils pensent ce qu’il veult, et souvent, pour luy satisfaire, qu’ils préviennent encoresses pensées. Ce n’est pas tout à eulx de luy obéir, il fault encores luy complaire ; il fault qu’ils sc rompent, qu’ils se tormcnlent, qu’ils sc tuent à travailler en scs affaires, et puis, qu’ils se plaisent de son plaisir, qu'ils laissent leur goust pour le sien, qu’ils forcent leur complcxion, qu’ils dcspouillent leur naturel ; il fault qu'ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, à scs yeulx ; qu’ils n’ayent ny yeulx, ny pieds , ny mains, que tout ne soit au guet pour espicr ses volontés et pour descouvrir ses pensées. Cela est-ce vivre heureusement ? cela s’appellc-il vivre ? est-il au monde rien si insupportable que cela, je ne dis pas à un homme bien nav, mais seulement à un qui ayt le sens commun, ou, sans plus, la face d’un homme ? Quelle condition est plus misérable, que de vivre ainsi, qu’on n’ayt rien à soy, te-
(I) Flottent le tyran, lui font servilement ta cour. On appelait ï paquet le garçon qui, dan» le Jeu de paume, sert le» joueurs:
c'est de ce mot, qui n’est plus en usage, qu’a été formé m- Içr ou nacqucter.
nant d'aultruy son ayse, sa liberté, son corps et sa vie ?
Mais ils veulent servir pour gaigner des biens ; comme s’ils pouvoient rien gaigner qui feust à eulx, puisque ils ne peuvent pas dire d’eulx qu’ils soyent eulx mesmes. Et, comme si aulcun pouvoitricn avoir de propre soubs un tyran, ils veulent foire que les biens soyent à eulx, et ne sc souviennent pas que ce sont eulx qui luy donnent la force pour oster tout à touts, et ne laisser rien qu’on puisse dire estre à personne. Ils veoyent que rien ne rend les hommes subjects à sa cruauté que les biens ; qu’il n’y a aulcun crime envers luy digne de mort, que lé de quoy ; qu’il n’ayme que les richesses ; ne defaict que les riches qui sc viennent présenter comme devant le boucher, pour s’y offrir ainsi pleins et refaicts, et luy en faire envie. Ces favoris ne sedoibvent pas tant souvenir de cculx qui ont gaigné autour des tyrans beaucoup de biens et la vie ; il ne leur doibt pas venir en l'esprit combien d’aultres y ont gaigné de richesses, mais combien peu cculx là les ont gardées. Qu’on descouvre toutes les anciennes histoires ; qu’on regarde toutes celles de nostre souvenance; et on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceulx qui ayants gaigné par mauvais moyens l’aurrille des princes, et ayants ou employé leur mauvaistié ou abusé de leur simplesse, à la On par cculx là mesmes ont esté anéantis; et autant qu'ils avoient trouvé de facilité pour les eslever, autant puis après y ont-ils trouvé d’inconstance pour les y conserver. Certainement, en si grand nombre de gents qui ont esté jamais près des mauvais rois, il en est peu, ou comme point, qui n’ayent essayé quelquefois en eulx mesmes la cruauté du tyran qu’ils avoient devant attisée contre les aultres. Le plus souvent s’estant enrichis sous umbre de sa faveur, des despouilles d’aultruy, ils ont eulx mesmes enrichi les aultres de leur dcspouille.
Les gents de bien mesme, si quelquesfois il s’en treuve quelqu’un aymé du tyran , tant soyent-ils avant en sa grâce, tant reluise en eulx la vertu et intégrité qui, voire aux plus mescliants, donne quelque révérence de soy quand on la veoid de près, mais ces gents de bien mesmes ne sauroient durer ; et fault qu’ils se sentent du mal commun, et qu’à leurs despens ils esprouvent la tyrannie. Un Seneque, un
VOLONTAIRE
Burrc, nn Trazéc*, cesle terne2 Uc gents de i bien , desquels mesme les deux leur mauvaise fortune les approcha d’un tyran, et leur meit en main le maniement de ses affaires ; touts deux estimés de luy et chéris, et encores l’un l’avoit nourri, et avoit pour gages de son amitié la nourriture de son enfance ; mais ces trois là sont suffisants tesmoings par leur cruelle mort, combien il y a peu de fiance en la faveur des mauvais maistres. Et, à la vérité, quelle amitié peult-on espercr en celuy qui a bien le cœur si dur de haïr son royaume qui ne faict que de lui obéir, et lequel, pour ne sesçavoir pas encores trop aymer , s’appauvrit luy mesme, et destruit son empire?
Or, si l’on vcult dire que ceulx là pour avoir bien vcscu sont tumbés en ces inconvénients , qu'on regarde hardicment autour de celuy là mesme3, et on verra que ceulx qui veinrent en sa grâce, et s’y mainteinrenl par meschanccté, ne feurent pas de plus longue durée. Qui a ouï parler d’amour si abandonnée, d’alfecl ion si opiniastre? qui a jamais leu d’homme si obstinéement acharné envers Poppée? orfeut-ellc après empoisonnée par luy inesmes. Agrippine, sa mère, avoit tué son mari Claude ponr luy faire place en l’empire ; pour l’obliger, elle n'avoit jamais faict difficulté de rien faire ni de souf frir : doneques son fils mesme, son nourrisson, son empereur faict de sa main, après l'avoir souvent faillie, luy osta la vie. Et n’y eut lors personne qui ne dist qu’elle avoit fort bien mérité ceste punition, si c’eust esté par les mains de quelque aultre que de celuy qui la luy avoit baillée. Qui feut oneques plus aysé à manier, plus simple," pour le dire mieux, plus vray niais que Claude l’empereur? qui feut oneques pluscoeffé de femme que luy de Messaline! Il la meit enfin entre les mains du bourreau. La simptesse demeure toujours aux tyrans, s’ils en ont, à ne sçavoir bien faire. Mais je ne sçais comment à ta fin, pour user de cruauté, mesme envers ceulx qui leur sont près, si peu qu’ils ayent d’esprit, cela même s’esveillc. Assez commun est le beau mot de cestuy là*, qui vcoyant la gorge descouvertc de sa femme, qu’il aimoit le plus, et sans laquelle il sembloit qu’il n’eust aceu vivre, il la caressa de ceste belle parole,
* Ce beau col sera lantosl coupé, si je le com-
(I) On Burrhus, un Thrau'as. G.— (J) Celle trinité.
(S) De Héron.— (4) De Catiguia.
Moktâioki.
i mande. » Vuylà pour quoy la pluspart des tyrans anciens esloient communément tués par leurs favoris, qui, ayants cogncu la nature de la tyrannie, ne sc pouvoient tant asseurcr de la volonté du tyran, comme ils se delioient de sa puissance. Ainsi feut tué Domilian par Estienne 1 ; Commode, par une de ses amies mesme2; Antonin, parMacrin3, et de mesme quasi touts les aultres.
C’est cela, que certainement le tyran n’est jamais aimé, ny n'aime. L’amitié, c’est un nom sacré , c’est une chose saincte ; elle ne se met jamais qu’entre gents de bien, ne sc prend que par une mutuelle estime ; elle s’entretient, non tant par un bienfaiet que par la bonne vie. Ce qui rend un ami asseuré de l’aultrc, c'est la cognoissance qu’il a de son intégrité : les respondants qu’il en a, c'est son bon naturel, la foy et la constance. Il n’y peult avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la desloyauté, là où est l'injustice. Entre les mcschants, quand ils s’assemblent , c’est un complot , non pas compaignie; ils rie s'entretiennent pas, mais ils s’enlrc-craignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.
Or, quand bien cela n’cmpescheroit point, encores scroit-il mal aysé de trouver en un tyran une amour asseuréc, parce qu’estant au dessus de touts, et n’ayant point de eompaignon , il est desjà au-delà des homes de l’amitié qui a son gibier en l’équité, qui ne vcult jamais clocher, ains est toujours eguale. Voylà pour quoy il y a bien ( ce dict-on ) entre les voleurs quelque foy aupartagedu butin, pour ce qu’ils sont pairs et compaignons, et que s’ils ne s’entr’aiment, au moins ils s’entro-craignent, et ne veulent pas en se désunissant rendre la force moindre; mais du tyran, ceulx qui sont les favoris ne peuvent jamais avoir aulcune asscorancc, de tant qu’il a apprins d’eulx mesines qu’il peult tout, et qu’il n'y a ny droict ny debvoir aulcun qui l’oblige ; faisant son estât de compter sa volonté pour raison, et n’avoir compaignon aulcun, maisd’estrc de tout rnaistrc. Doneques n’est -ce pas grand’pitié, que vcoyant tant d’exemples apparents, vrovant le dangicr si présent, personne ne sc veuille
(1) Si'ET.t dans la Vie de Dornitien , c. 17.
(3) Qui nommait Nurcia. Hlrupies, Uv. I.
(3j Antonio Carnralla, qu'un cciituHou nommé Martial tua d‘un coup de poignard, à i initigotioD de Mflcrüi.