‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 48 sur 449 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Des prognostications.

Quant aux oracles, il est certain que, bonne pieee - avant la venue de Jesus-Cbrist, ils avoyent commencé à perdre leur crédit ; car nous vcoyons que Cicéron se met en peine de trouver la cause de leur défaillance ; et ces mots sont à luy : Cur i slo modo jam oracula Delphis non eduntur, non modo nostrd œtute, sed jamdiù; ut nihilpossit esse conlemptius z? Mais quant aux aultres prognosticques qui se tiroyent de l'anatomie des bestes aux sacrifices, auxquels Platon attribue en partie la constitution naturelle des membres internes d’icelles, du trépignement des poulets, du vol des oyseaux (Ares quasdam.... rerum augurandarumeausd notas esse putamus 4 ),des fouldres, du lourooy entent des rivières ( Mulla cemunt aruspices, multa augures prorident, mulla oraculis dcclaranlur, multa vaticinationibus, mulla somniis, mulla portentis1' ), et aultres sur lesquels l'antiquité appuyoit la pluspart des entreprises tant publieques que privées, nostre religion les a abolies. Et encores qu’il reste entre nous quelques moyens de divination

(l) C’cst-a-dire emoiusee, sans pointe. E. J.

(i) Ixjiigtrrops, ou, comme on a mis dans quelques éditions, dès longtemps. C'est un italianisme, un biton pezzo. Montaigne dit ailleurs pieça, qu'on trouve encore dans chaulieu. J. V. L.

(3) I>‘où vient que de uos jours, et uiémc depuis longtemps, on ne rend plus de tels oracles? d’où vient que le trépied de Delphes est si méprisé? Cic. , de D binai., II, 57.

(4j Nous croyons qu’il est des oiseaux qui naissent exprès pour servir à l'art des augures. Ctc. , de Nat. deor., H, 64.

(5) Les aru>|Mces voient quantité de choses ; 1m augures en prévoient aussi un grand nombre ; plusieurs événements sont uuuoines par les oracles, et plusieurs par les detihs, par les songes, par les prodiges. In., ibid.t c. G5.

es astres, es esprits, es figures du corps, és songes, et ailleurs, notable exemple de la forcenée curiosité de nostre nature, s'amusant à préoccuper les choses futures, comme si elle n’avoit pas assez à faire à digérer les présentes.

Cur hanc libi, reclor olijmpt,

Sollicitis t isttm mortallbus addere curam.

Nou ant ventura» ut dira per omina clades ?

Sit subi ut m quodmmquc paras ; sit eceea futuri Mens hominum fait ; Uceat sperare liment 1 1 :

Ne utile quidem est scire quid futurum sit ; miserum est enim, nihil proficientem angi s; si est ce qu’elle est de beaucoup moindre auclorité. Voilà pourquoy l’exemple de François, marquis de Sallusses, m’a semblé remarquable ; car lieutenant du rov François on son armée delà les monts, infiniment favorisé de nostre court, et obligé au roy du marquisat mesme qui avoit esté confisqué de son frere ; au reste ne se présentant oecasiondele faire s, son affection mesme y contredisant, se laissa si fort espouvanter, comme il a esté adveré, aux belles prognostications qu’on faisoil lors courir de touts coslés à l’advantage de l’empereur Charles cinquiesme, et à nostre desadvantage (mesme en Italie, où ces folles prophéties avoyent trouvé tant de place, qu’à Rome il feut baillé grande somme d’argent au change, pour ceste opinion de nostre ruyne), qu’après s’eslre souvent condolu à ses privés des maulx qu’il veoy’oil inévitablement préparés à la couronne de France et aux amis qu’il y avoit, se révolta et changea de party ; à son grand dommage pourtant, quelque constellation qu’il y eust. Mais il s’y conduisit en homme combattu de diverses passions; car ayant et villes et forces en sa main, l’armée ennemie soubs Antoine de Levé à trois pas de luy, et nous sans souspeçons de son faict, il estoit en luy de faire pis qu’il ne feit ; car pour sa trahison nous ne perdismes ni homme ni ville que

(l( Pourquoi, souverain malin? dos dieux, avoir ajouté aux malheurs îles humains celte triste inquiétude ? pourquoi leur faire connaître par cTiiffreux présage» leurs désastres à venir?... Fais que nos maux arriveut soudain , que l’avenir soit inconnu & l'homme, et qu’il puisse du moins espérer en tremblant ! Llcaix, II, 4, 14.

(i) On ne gagne rien à savoir ce qui doit nécessairement arriver ; car c'est une misère de se tourmenter en vain. Cic., de Nui. deor. , III, 6.

(31 C’est-A-dIre de changer de parti, comme Montaigne le dit plus bas. Quelques éditeurs, choqués de celle longue suspenaiou de sens, ont substitué, de tourner sa robe, ce qui siguUie tourner casaque. C.,

Fossan', encores après l’avoir longtemps contestée*.

l*rudens futuri temporia exitum Caiiginosa noctc jrranit Veut ;

Ridetque, si mortalls ultra Pas trépidât.

.... llte potens sut,

Lcetusquc deget, cui licet in dion Nxisse, vixi ; cras vel atr&

Sube polum pater orcupato,

Vel sole pur o (I) * 3 4.

Lcetus in prœsent animus, quod ulirà est Oderit curare**.

Et ceulx qui croyent ce mot, au contraire5 * 7, le croyent à tort : Isla sir rcriprorantur , ut et, si divinatio si/, dii sint; et, si dit sint, sil divination. Beaucoup plus sagement Pacuvius,

y tint ittis, qui linguam avium intelligunt,

Plusque ex alieno jecore sapiunf, quam ex suo,

Magis audiendum, quam auseultandum censeo 7.

Ce tant célébré art de deviner des Toscans nasquit ainsin : Un laboureur, perceant de son coultre profondément la terre, en veit sourdre Tages, demi dieu, d’un visage enfantin, mais de senile prudence ; chascun y accourut, et feurent ses paroles et sa science recueillie et conservée à plusieurs siècles, contenant les principes et moyens de cest art 8 : naissance conforme à son progrès. J’aimeroy bien mieulx reigler mes affaires par le sort des dés que par ces songes. Et de vray, en toutes republiques on a tousjours laissé bonne part d’auctorité au sort. Platon, en la police qu'il forge à discrétion, lui attribue la decision de plusieurs effects d’importance, et

(I) Fossano, en Piémont, prés Coni. E. J.

(i) ce Tait historique, de Pan IMG, est extrait de* Mémoires de Guillaume du Bellay, lit. VI, llv. VIII. C.

(3) C'est par prudence que les dieux couvrent d’une nuit épaisse les événements de l’avenir; ibsc rlcol d’un mortel qui porte ses Inquiétudes plus loin qu’il ne doit... Celui-là est maître de Iui-in6mc, celui-là est heureux qui peut dire choque jour : J'ai vécu ; que demain Jupiter obscurcisse l’air de tristes mnges ou nous donne uu jour serein. Horace, Odes, III, *9, 21* et suiv.

(4) Lu esprit satisfait du présent se gardera bien, de s’inquiéter de l’avenir. Id. , ibid., U, 16, 23. -,

(5) C’est-à-dire Et au contraire ceux qui croient ce mol (qui va suivre) le croient à tort.

(C) Voici leur argument : S’il y a une divination, H ,y a des dieux ; et s’il yades dieux, Il y a une divination. Cic.t de ütrtn ., 1, G.

(7) Quant à ceux qui entendent le langage des oiseaux et qui toiisulleiil le foie d’un animal plutôt que leur propre raison, je jjenw qu'il vaut mieux les ccouturque les croire. |»acl’vics npttdCtc,, de Divin., I, S7.

(8) CltC., ibid.. Il, 27. C.

veult, entre aultres choses, qne les mariages se faeent par sort entre les bons, et donne si grand poids à cestc élection fortuite, que les enfants qui en naissent, il ordonne qu’ils soyent nourris au pais; ceulx qui naissent des mauvais en soyent mis hors; toulesfois si quelqu’un de ces bannis venoit, par cas d’adventure, à montrer en croissant quelque bonne espérance de soy, qu’on le puisse rappeller, et exiler aussi celuy d’entre les retenus qui montrera peu d’espérance de son adolescence '.

J’en vcov qui estudient et glosent leurs almanacs, et nous en allèguent l’auetorité aux choses qui se passent. A tant dire, il fault qu’ils dient et la vérité et le mensonge : quis est enim qui tolum diem jaculans non aliquandù collinert- ? Je ne les estime de rien mieulx, pour les vcoir tumber en quelque rencontre. Ce serait plus de certitude, s’il y avoit réglé et vérité à mentir tousjours; joinct que personne ne tient registre de leurs meseomptes, d’autant qu’ils sont ordinaires et infinis ; et faict on valoir leurs divinations de ce qu’elles sont rares, incroiables et prodigieuses. Ainsi respondit Diagoras, qui feut surnommé l’athée, estant en la Samotbrace, à celuy qui, en luy montrant au temple force vœux et tableaux de ceulx qui avoyent cschappé le naulîrage, lui dict ; « Eh bien ! vous qui pensez que les dieux mettent à nonchaloir les choses humaines, que dictes vous de tant d'hommes sauvés par leur grâce? « — « 11 se faict ainsi, respondit il ; ceulx là ne sont pas peincts qui sont demourés noyés, en bien plus grand nombre3. »

Cicero dict que le seul Xcnophancs colophonien, entre touts les philosophes qui ont advoué les dieux, a essayé de desraciner toute sorte de divination *. D’autant est il moins de merveille si nous avons veu, par fois à leur dommage, aulcunes de nos âmes principesqucs s’arrester à ces vanités. Je vouldrois bien avoir recogneu de mes yeulx ces deux merveilles, du livre de Joachim, abbé calabrais, qui predisoit touts les papes futurs, leurs noms et formes, et celuy de Leon l’empereur, qui predisoit les empereurs et patriarches de Crece. Cecy ay je recogneu de mes

tt'PUToa, bfpiibtlnnr.V, S, Me., «il. de II. ASt, 1811. J. V.U *3) St Ton tire tout le Jour, tt faut bien que l'on touche quet qtiefo» au but. Cic. . de Mi mai. , II, 59.

(J) Cicsuoa, de Kat. deor., 1. 57. C.

t*J lu-, de Mi tuai., i, 3. C.

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