‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 49 sur 449 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

youlx, qu’ès confusions publicques, les hommes, estonnés de leur fortune, se vont rejectants, comme à toute superstition, à rechercher au ciel les causes et menaces anciennes de leur malheur; et y sont si estrangement heureux démon temps, qu’ils m’ont persuadé qu’ainsi que c’est un amusement d’esprits aigus et oysifs, ceulx qui sont duicts à ceste subtilité de les replier et desnouer, seroyent en touts escripts capables de trouver tout ce qu’ils y demandent ; mais sur tout leur preste beau jeu le parler obscur, ambigu et fantastique du jargon prophétique, auquel leurs aucteurs ne donnent aulcun sens clair, à fin que la postérité y en puisse appliquer de tels qu’il Iuy plaira.

la? daimon de Socrates estoit K l’ad venture certaine impulsion de volonté, qui se presentoit à Iuy sans le conseil de son discours 1 ; en une aine bien espurée comme la sienne, et préparée par continu exercice de sagesse et de vertu, il est vraysemblable que ces inclinations, quoyque téméraires et indigestes, estoient tousjours importantes et dignes d’estre suyvies. Chascun sent en soy quelque image de telles agitations d’une opinion prompte, véhémente et fortuite ; c’cst à moy dedeur donner quelque auctorité, qui en donne si peu à nostre prudence, et en ay eu de pareillement foibles en raison, et violentes en persuasion ou en dissuasion, qui estoient plus ordinaires à Socrates1, auxquelles je me suis laissé emporter si utilement et heureusement, qu’elles pourroient estre jugées tenir quelque chose d’inspiration divine.

De la constance.

La loy de la resolution et de la constance ne porte pas que nous ne nous dehvions couvrir, autant qu’il est en nostre puissance, des maulx et inconvénients qui nous menacent, ny jiar conséquent d’avoir peur qu’ils nous surprennent ; au rebours, touts moyens honnestes de se guarantir des maulx, sont non seulement permis, mais louables; et le jeu de la constance se joue principalement à porter de pied ferme les inconvénients où il n’y a point de remede. De manière qu’il n’y a souplesse de corps ny mou-

(I) Pc sa raison.

(i) lif oTÿûni î« eu, Thtagft. >■ v. !..

CIIAP. XI. 21

ventent aux armes de main, que nous trouvions mauvais, s’il sert à nous guarantir du coup qu’on nous rue.

Plusieurs nations très belliqueuses se servoyent, en leurs faicts d'armes, de la fuvte pour advantage principal, et montroyent le dos h l’ennemy plus dangereusement que leur visage ; les Turcs en retiennent quelque chose, et Socrates, en Platon, se mocque de Lâchés qui avoit dcliny la fortitude « Se tenir ferme en son reng contre les ennemis. » Quoy, feit il, seroit ce doneques laschcté de les battre en leur faisant place? et Iuy allégué Hontere, qui loue en Æneas la science de fuir. Et, parce que Lâchés, se r’advisant, advoue cest usage aux Scythes et enfin généralement à touts gents de cheval, il Iuy allégué encorcs l’exemple des gents de pied lacedemoniens, nation sur toutes duicte à combattre de pied ferme, qui, en la journée de Platées, ne pouvant ouvrir la phalange persienne, s’adviserent de s’cscarler et sier' arriéré, pour, par l’opinion de leur fuyte, faire rompre et dissouldre ceste masse, en les poursuivant; par où ilssedonncrent la victoire1.

Touchant les Scythes, on dict d’eux, quand Darius alla pour les subjuguer, qu’il manda à leur roy force reproches, pour le veoir tousjours reculant devant Iuy et gauchissant la meslée. A quoy Indathyrsess, car ainsi se nonnnoit il, feit response, - Que ce n’estoit pour avoir peur de Iuy ny d’homme vivant ; mais que c’estoit la façon de marcher de sa nation, n’avant ny terre cultivée, ny ville, ny maison à deffendre, et à craindre que l’ennemy en peust faire proufit : mais s’il avoit si grand’ faim d’y mordre, qu'il approchast pour veoir le lieu de leurs anciennes sépultures, et que là il trouveroit à qui parler tout son saoul. »

Toutesfois aux canonades, depuis qu’on leur est planté en butte, comme les occasions de la guerre portent souvent, il est messeant de s’esbranler pour la menace du coup ; d’autant que, par sa violence et vitesse, nous le tenons inévitable ; et en y a maint un qui, pour avoir haulsé la main, ou baissé la teste, en a, pour le moins, appresté à rire à ses compaignons. Si est ce qu’au voyage que l’empereur Charles cinquiesme feit contre nous en Provence, le

(I) SttT, pour «e placer, du lallo «rrfrre. K. J. ■

(1; l'UTOS, LacMt, pap. IKK, Mit. de Francfort, ICO». J. V. !.. P) OU liUint/njrsc. IIiuu>oo?e,1Y, 127 J. V. L.

marquis de Guast estant allé rccognoistre la ville d’Arles, et s’estant jecté hors du couvert d’un moulin à vent, à la faveur duquel il s’estoit approché, feut apperçu par les seigneurs de Bonneval et seneschal d’Agenois, qui se promcnoyent sus le theatre aux arenes : lesquels l’ayant montré au sieur de Yilliers, commissaire de l'artillerie, il braqua si à propos une couleuvrine que, sans ce que ledict marquis, vcoyant mettre le feu, se lança à quartier, il feut tenu qu’il en avoit dans le corps hiEt de mesmc quelques années auparavant, Laurent de Mrdicis, due d’Lrbin, pere de la roync tnere du rov *, assiégeant Mondolphe, place d'Italie, aux terres qu’on nomme du Vicariat, veoyant mettre le feu à une pieee qui le regardoit, bien luy servit de faire la cane; car laultrement le coup, qui ne lui raza que le dessus de la teste, lui donnoit sans double dans l’estomach. Pour en dire lé vray, je ne croy pas que ces mouvements se feissent avecques discours ; car quel jugement pouvez vous faire de la mire haulte ou liasse en chose si souhdaine? et est bien plus aisé à croire que la fortune favorisa leur frayeur , et que ce seroit moyen une aultre fois aussi bien pour se jecter dans le coup, que pour l’cviter. Je ne me puis deffendre, si le bruit esclatant d’une harquebusade vient à me frapper les aureilles à Piinprouveu, en lieu où je ne le deusse pas attendre, que je n'en tressaille : ce que j’av veu advenir à d’aultres qui valent mieuLx que moy.

Nv n'entendent les stoïciens que l'ame de leur sage puisse résister aux premières visions et fantasies qui luy surviennent ; ains, comme à une suhjection naturelle, consentent qu'il cede au grand bruit du ciel ou d'une ruyne, pour exemple, jusque à la pasleur et contraction, ainsin aux aullres passions, pourveu que son opinion demeure saulve et entière, et que l’assiette de son discours n’en souffre atteinte ny alteration quelconque, et qu’il ne preste nul consentement à son effrov et souffrance. De ccluy qui n’est pas sage, il en va de mesme en la première partie, mais tout aultrement en la seconde ; car l'impression des passions ne demeure pas en luy superficielle, ains va pénétrant jusques au siégé de sa raison, l’infectant

(i) .Vr'Mioirr* de GiiLune or Bellay, Ht. VU. C-

(J) Catherine de Medicit, mère de François il, de Charles IX

et de Henri III, alors reguant. J, V. L.

et la corrompant ; il juge selon icelles, et s’y conforme *. Veoyez bien disertoment et pleinement l'estât du sage stoïque :

Ment immola manei ; lacrynue volvuutur inane» *.

Le sage peripatelicien ne s'exempte pas des perturbations, mais il les modéré.

Ccrimunie de ientreveue de s roijs.

Il n'est subject si vain qui ne mérite un reng en ceste rapsodie. A nos réglés communes, ce seroit une notable discourtoisie, et à l’endroict d'un pareil, et plus à l'endroict d’un grand, de faillir à vous trouver chez vous quand il vous auroit adverty d’y debvoir venir : voire, adjoustoit la royne de Navarre Marguerite à ce propos, quec’estoit incivilité à un gentilhomme de partir de sa maison, comme il se faict le plus souvent, pour aller au devant de celuy qui le vient trouver, pour grand qu’il soit, et qu'il est plus rcspectueuxel civïldc l’attendre pour le recevoir, ne feust que de peur de faillir sa route ; et qu'il suffit de l’accompaigner à son parlement. Pour moy j’oublie souvent l'un et l’aultrc de ces vains offices, comme je retranche en ma maison autant que je puis de la cerimonie. Quelqu'un s’en offense, qu’y feroy je? Il vault mieulx que je l’olTense pour une fois que moy touts les jours; ce seroit une suhjection continuelle. A quoy Elire fuit on la servitude des courts si on l’entraisne jusques en sa tanière? C’est aussi une réglé commune en toutes assemblées, qu'il touche aux moindres de se trouver les premiers à l’assignation, d'autant qu'il est mieulx deu aux plus apparents de se faire attendre.

Toutesfois, à l’entreveue qui se dressa du pape Clement (i) * 3 et du roy François à Marseille, le roy, y a\ ant ordonné les apprests necessaires, s'esloingna de la ville, et donna loisir au pape de deux ou trois jours pour son entrée et refresehissement, avant qu’il le veinst trouver. F.t de mesme, à l’entrée aussi du pape * et de l’empereur à Bouloigne, l’empereur donna

(I) Toutes ces pensées sont presque traduites (Taux-Gell* (XIX, I), qui les avait traduite* lui- même du cinquième livré, aujourd'hui perdu, des Mémoires d’Knivu sur Epicier. ). V. L.

(4) Il pleure, mais son cœur demeure inébranlable.

Vu»*.., Enckl., IV, ut), Irad. de beiille.

(X) Septième du oom, en 1853. C.

(*J l)u mCuic, pape .clément Mi el de Charles-Quint, hit ht

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