‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 54 sur 449 · LIVRE I, CH A P. XVII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CH A P. XVII

il sp jccta, l'enseigne au poing, liors la ville, droict aux ennemis, pensant tirer vers le dedans de la ville; et à peine enfin, veovant la troupe de monsieur de Bourbon se renger pour le soustenir, estimant que ce feust une sortie que cculx de la ville feissent, il se recogneut, et tournant teste, rentra par ce roesme trou, par lequel il estoit sorty plus de trois cents pas avant en la campaigne. Il n’en adveint pas du tout si heureusement à l’enseigne du capitaine Julie, lors que Sainct Paul feut prins sur nous par le comte de Bures et monsieur du Beu ; car, estant si fort esperdu de frayeur que de se jecter atout son enseigne horsde la ville par une canoniere, il feut mis en pièces par les assaillants 1 : et, au mesnie siégé, feut mémorable la peur qui saisit et glacca si fort le coeur d’un gentilhomme qu'il en tumba roide mort par terre, à la bresche, sans aulcune bteceure. Pareille rage poulse par fois toute une multitude : en l’une des rencontres de Gcrmanicus contre les Allemans, deux grosses troupes prinrent d'effroy deux routes opposites ; l’une fuyoit d’où l’autre partoit s. Tantost elle nous donne desailes aux talons, comme aux deux premiers; tanfost elle nous cloue les pieds et les entrave, comme on lit de l’empereur Théophile, lequel, en une battaille qu’il perdit contre les Agarenes, deveint si estonné et si transi qu'il ne pouvoit prendre partv de s’enfuyr, aded pavor tliam auxilia formidat s; jusques à ce que Manuel, l’un des principaulx chefs de sonarmée, l’avant tirasse et secoué comme pour l’esveiller d’un profond somme, luy dict : «Si vous ne me suvvez, je vous tueray ; car il vault mieulx que vous perdiez la vie, que si, estant prisonnier, vous veniez à perdre l’empire *. « Lors exprime elle sa derniere force, quand, pour son service, elle nous rejecte à la vaillance, qu’elle a soustraicte à nostre debvoir et à noslrc honneur : en la première juste battaille que les Romains perdirent contre Hannibal, soubs le consul Sempronius, une troupe de bien dix mille hommes de pied qui print l’espouvante, ne veoyanl ailleurs par où faire passage à sa las-

(1) Cl crstrnj cy )e te vey, dit GnLLAmx ne Bellay, Mémoires, liv. Vil. U fut 'aussi témoin du fait suivant, Ibid. C.

(ÎJ Tacite, Annales, I, ISV J. V. L.

(3) Tant la peur s'effraie même de ce qui pourrait lui donner du secours. Ocme-Cract, lit, ti.

(4) Zos aras, liv. 1D, pag. 1*), od. de Bâle, 1S37. C.

dicte, s’alla jecter au travers le gros des ennemis, lequel elle percea d’un merveilleux effort, avec grand meurtre des Carthaginois, achetant une honteuse fuyle au mesme prix qu’elle eust eu une glorieuse victoire

C’est de quoy j’ay le plus de peur que la peur : aussi surmonte elle en aigreur touts aultres accidents. Quelle affection peult cslre plus aspre et plus juste que celle des amis de Pompeius, qui estoient en son navire, spectateurs de cest horrible massacre? Si est ce que la peur des voiles (Egyptiennes, qui commonceoicnt à les approcher, l’estouffa de maniéré qu’on a remarqué qu’il ne s’amuseront qu’à haster les mariniers de diligenter et de se sauv er à coups d’aviron ; jusques à ce que , arrivés à Tyr, libres de crainte, ils eurent loy de tourner leur pensée à la perte qu’ils venoient de faire, et lascher k bride aux lamentations et aux larmes que cestc aultre plus forte passion avoit suspendues *.

Tum pavor sapientiam omnem mihi ex animo expectorât j.

Ceulx qui auront esté bien frottes en quelque estour * de guerre, touts blessés cncores et ensanglantés, on les rameine bien lendemcin à la charge, mais ceulx qui ont conceu quelque bonne peur des ennemis, vous ne les leur feriez pas seulement regarder en face. CeuLx qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d’estre exilés, d’estre subjugués, vivent en continuelle angoisse, en perdant le boire, le manger et le repos, là où lespauvres, les bannis, les serfs, vivent souvent aussi joyeusement que les aultres. Et tant de gents qui, de l’impatience des poinctures de la peur, • se sont pendus, noyés et précipités, nous ont bien apprins qu’elle est encores plus importune et plus insupportable que la mort.

Les Grecs en recognoissent une aultre espece, qui est oultrc l’erreur, de nostre discours5, venant, disent ils, sans cause apparente et d’une impulsion celcste : des peuples entiers s’en veoyent souvent frappés et des armées entières. Telle feut celle qui apporta à Carthage

(0 titx ijtt, xxi, sa. c.

(i) Cicr.no*, T»i.trM/., HI, *».c.

(3) L'effroi, loin do mon cœur, a r ha usé ma vertu.

Efflin ap. de. TtocvL, IV, S. J. V. L. ti) Un estour, dit Meut, c'est un con/lit et combat. C.

(5j C'est-A-dirc qui n'est /km causce par une erreur de notre jugement.fi.

une merveilleuse désolation : on n’y oyoil que cris et voix effrayées; on veoyoit les habitants sortir de leurs maisons comme à l’alarme, et se charger, blccer et entre-tuer les'uns lesaultres, comme si ce feussent ennemis qui veinssent à occuper leur ville ; tout y estoit en desordre et en fureur, jusques à ce que, par oraisoas et sacrifices, ils eussent appaisé l’ire des dieux *. Ils nomment cela terreurs paniques i.

Qu'il ne fault juger de nostre heur gu après la mort3.

Sciliccf ultima semper

F.sspectanda (lies homini est ; dicique béai us Ante obitum nemo supremaque funera débet 4.

Les enfants sçavent le conte du roy Crœsus à ce propos5, lequel ayant esté prins par Cyrus et condemné à la mort, sur le poinctdc l’execution il s’escria : « O Solon ! Solon ! » Cela rapporté à Cyrus, et s’estant enquis que e’estoit à dire, illuy feit entendre qu’il verifioit Hors à ses despens l’advertissement qu’aultrefois luy avoit donné Solon : « Que les hommes, quelque beau visage que fortune leur fasse, ne se peuvent appeller heureux jusques à ce qu’on leur nyt veu passer le dernier jour de leur vie, • pour l’incertitude et variété des choses humaines, qui, d’un bien legier mouvement, se changent d’un estât en aultre tout divers. Et pourtant Agcsilaus, à quelqu’un qui disoit heureux le roy de Perse, de ce qu’il estoit venu fort jeune à un si puissant estât : « Ouy, mais, dict il, Priam en tel nage ne feut pas malheureux •. » Tanstost, des roys de Macédoine, successeurs de ce grand Alexandre, il s’en faict des menuisiers et gref fiers à Rome; des tyrans de Sicile, des pédantes à Corinthe; d’un conquérant de la moitié du monde et empereur de tant d’armées, il s’en faict un misérable suppliant des belitres officiers d’un roi d’, Egypte ; tant cousta à ce grand

fl) inodore de Sicile, XV, T. c.

(i! II)., thid. PlCtAroee, Traite tïlùs rl agira, c. 8. C.

IX) Montaigne a déjà dit quelque chose U ce sujet dans le chapitre lit de ce premier livre.

(t) Nul homme certain d’un bonheur sans retour

Ne peut se croire heureux avant son dernier jour.

OYlnr., trad. par Saint-Ange, Jfrrnm.,111,135. {Si IIÉEODOTE, I, 88. i. v. L.

ai) l'itmi*wt,Apophihegtiict dei Lacedemonient.c.

Pompcius la prolongation de cinq ou six mois de vie! Et du temps de nos pères, ce Ludovic Sforce, dixiesme duc de Milan, soults qui avoit si longtemps hranslé toute l’Italie, on l’a veu mourir prisonnier à Loches1, mais après y avoir vescu dix ans, qui est le pis de son marché. La plus belle royne J, vcufve du plus grand roy de la chresticnté, vient elle pas de mourir par la main d’un bourreau ? indigne et barbare cruauté ! Et mille tels exemples; car il semble que, comme les orages et tempestes se picquent contre l’orgueil et haultaincté de nos basliments, il y ayt aussi là hault des esprits envieux des grandeurs de çà bas ;

Vsqué adeà res humanas vis abdita’ quœdam

Obterit, et pulchros fasces,scevasque secures

Vroculcare, ac ludibrio sibl hubere videlttr* !

et semble que la fortune quelquefois guette à poinct nommé le dernier jour de nostre vie [tour montrer sa puissance de renverser en un moment ce qu’elle avoit bastv en longues années; et nous faict crier, après Lakerius ,

A itnirùm hâc die

l'na plus vlxl mihi, quam rivendum fuit* !

Ainsi se pcult prendre avecques raison ce-bon advis de Solon ; mais d’autant que c’est un philosophe (à l’cndroict desquels les faveurs et disgrâces de la fortune ne tiennent reng ny d’heur ny de malheur, et sont les'grandeurs et puissances accidents de qualité à peu près indifférente), je trouve vraysemblable qu’il ayt regardé plus avant, et voulu dire que ce mesme bonheur de nostre vie, qui dépend de la tranquillité et contentement d’un esprit bien nay, et de la resolut ion et asseuranec d’une amc réglée, ne se doibvc jamais attribuer à l’homme, qu’on ne luy ayt veu jouer le dernier acte de sa comédie, et sans double le plus difficile. En tout le reste il y pcult avoir du masque; ou ces

(I) Ko Touraine, sons lejrègne de Louis XII, qui l'y avait fait enfermerai 1500, C.— dans une rage de fer que fai vue eu 1788. E. J.

(i/ Marie Stuart, reine d’Ecosse et mère de Jacques I, roi d'Angleterre, décapitée au château de Fotberingay, par l'ordre de in reine Elisabeth, le 18 lévrier 1587. Elle avait été mariée trois fois ; la première â François II. N. — Ce passage ne se trouve pas encore dans l’édition lie 1588, fol. S7. J. V. L.

(5) Tant il est vrai qu’une force secrète se jonc des choses humaines, se («lait ü briser le* haches consulaires cl foule aut pieds l'orgueil des faisceaux. LtcitfetE, v, liai.

(4) Ah ! j’ai vécu trop d'un jour ! Macrode, Saturnales, II, 7.

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