‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 55 sur 449 · LIVRE I, CHAP. XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XVIII

beaux discours de ta philosophie ne sont en nous que par contenance, ou les accidents ne nous essayant pasjusquesau vif, nous donnent loisirde maintenir tousjours notre visage rassis ; mais à ce dernier roolle de la mort et de nous, il rt’y a plus que feindre, il fault parler françois, il fault montrer ce qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot.

Nam verte voeu litm demùm pectore ab tmo EJlciuntur; et erlpilur penoua, manet w1.

Voylà pourquoy sc doibvent à ce dernier traict toucher et esprouver toutes les aultres actions de nostre vie; c’est le maistre jour, c’est le jour juge de touts les aultres; c’est le jour, dict un ancien*, qui doibt juger de toutes mes années passées. Je remets à la mort l’essay du fruict de mes estudes; nous verrons là si mes discours me partent de la bouche ou du cœur. J’ay veu plusieurs donner par leur mort réputation en bien ou en mal à toute leur vie. Scipion, beauporc de Pompeius, rabilla en bien mourant la mauvaise opinion qu’on avoit'eue de luy jusques alors5. Epaminondas, interrogé lequel des trois il cslimoil le plus, ou Cliabrias, ou Ipbicrates, ou soy mesme ; « Il nous fault vcoir mourir, dict il, avant que d’en pouvoir resouldre4. » De vray, on desroberoit beaucoup à celuy là qui le poiseroit sans l’honneur et grandeur de sa fin.

Dieu l’a voulu comme il luy a pieu ; mais en mon temps trois les plus exsecrables personnes que je cogneusse en toute abomination de vie, et les plus infâmes, ont eu des morts réglées, et, en toute circonstance, composées jusques à la perfection. Il est des morts braves et fortunées ; je luy ay veu5 trenchcr le fil d’un progrès de merveilleux advancemcnt, et dans la fleur de’ son croist, à quelqu’un d'une fin si pompeuse, qu’à mon advis ses ambitieux et

(I) Alors la nécessité nom arrarhe des paroles sincères ; alors le masque tombe et l'homme reste. Lecaecx, III, 57.

(i) Seslqve, Epist. loi.

(3) la., Eptll. 94. J. V. !..

(4) Pletsaoc e, Apophtlirgma . C.

(5) Mademoiselle rie Gouruay, dam son édition de 1055, p. 41, a relait ainsi cette phrase : « J'en ay veu quelqu’une trvncher le fil d'un progrès de merveilleux advaneement et dans la fleur de son rroist, d’une fin si pompeuao qu’à mon advis les ambitieux et courageux dessebigs du mourant n’avoient rien de si hauJt que leut leur interruption. uGo tour est peutélre un peu moins obscur ; mais l’auteur doit-il étro corrige par Tèditeur ? J. V. !..

’ courageux desseings n’avoient rien de si liault que feult leur interruption ; il arriva, sans y aller, où il pretendoit, plus grandement et glorieusement que ne portoit son désir et espérance ; et devança par sa cheutc le pouvoir et le nom où il aspiroit par sa course •. Au jugement de la vie d’aultruy je regarde tousjours comment s’en est porte le bout ; et des principaulx estudes de la mienne, c’est qu’il se porte bien, c’est à dire quietcincnt et sourdement.

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