LIVRE I, CHAP. XXIII
tu me demandas, je le l’octroyay, Payant refusé à d’aultres, desquels les peres avoyent tousjours combattu avecques moy. T’ayant si fort obligé, tu as entreprins de me tuer. » A quoy Cinna s'estant escrié qu’il estoit bien esloigné d'une si meschantc pensée : » Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m'avois promis, suyvit Auguste; lu m'avois asseuré que je ne seroy pas interrompu. Ouv, tu as entreprins de rue tuer en tel lieu, tel jour, en telle compaignie, et de telle façon. » Et le veoyant transi de ces nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience : - Pourquoy, adjousta il, le fais tu? Est ce pour estre empereur? Yrayement il va bien mal à la chose publicque, s’il n’y a que mov qui t’empesche d’arriver à l'empire. Tu ne peulx pas seulement deffendre la maison, et perdis dernièrement un procès par la faveur d'un simple libertin1. Quoy! n’as tu moyen ny pouvoir en aullre chose qu’à entreprendre César? Je le quitte, s’il n’y a que mov qui cnipcschc tes espérances. Penses tu que Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Serviüens te souffrent, et une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui, par leur vertu, honorent leur noblesse?- Après plusieurs aultres propos (car il parla à luy plus de deux heures entières): -Or va, luy dict il, je te donne, Cinna, la vie à traistre et à parricide, que je te donnay aultrefois à ennemy; que l’amitié commence de ce jourd’huy entre nous; essayons qui de nous deux de medleure foy, moy t’aye donné ta vie, ou tu Payes reccue. - Et se despartit d’avecqucs luy en ceste maniéré. Quelque temps après il luy donna le consulat, se plaignant de quoy il ne le luy avoit osé demander. Il l’eut depuis pour fort ami, et feut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis cest accident, qui adveint à Auguste au qu&rantiesme an de son aage, il n’y eut jamais de conjuration n’y d’entreprinse contre luy, et receut une juste recompense de ceste sienne clemence. Mais il n’en adveint pas de mesme au nostrea; rar sa doulceur ne le sceut garantir qu’il ne cheust
(I) Affranchi, du mot latin libertin ou liber tinus ; car ce dernier ne veut pas dire, comme on l'a cru longtemps, fils ttaffrancM. J. V. L.
(2j Le même du c do Guise, dont Montaigne a parlé au commencement du chapitre. Ce duc, assiégeant Orléans en iüt*3,
depuis aux lacs de pareille trahison : tant c’est chose vaine et frivole que l’humaine prudence! et au travers de touts nos projects, de nos conseils et précautions, la fortune maintient tousjours la possession des événements.
Mous appelions les médecins heureux quand ils arrivent à quelque bonne fin : comme s’il n’y avoit que leur art qui ne se peust maintenir d’elle mesme, et qui cust les fondements trop frailes pour s’appuyer de sa propre force, et comme s’il n’y avoit qu’elle qui aye besoing que la fortune preste la main à scs operations. Je eroy d’elle tout le pis ou le mieulx qu’on vouldra : car nous n’avons, dieu mercy ! nul commerce ensemble. Je suis rebours des aultres, car je la méprisé bien tousjours : mais quand je suis malade, au lieu d’entrer en composition, je commence encores à la haïr et à la craindre; et responds à ceulx qui me pressent de prendre médecine, qu’ils attendent au moins que je sois rendu à mes forces et à ma santé, pour avoir plus de moyen de soustenir l’effort et le liazard de leur breuvage. Je laisse faire nature, et présupposé qu’elle se soit pourveue de dents et de griffes, pour se deffendre des assaults qui luy viennent, et pour maintenir ceste contexture dequoy elle fuit la dissolution. Je crains, au lieu de l’aller secourir, ainsi comme elle est aux prinses bien eslroictcs et bien joinctes avecques la maladie, qu’on secoure son adversaire au lieu d'elle, et qu’on la recharge de nouveaux affaires.
fit, je dy que, non en la médecine seulement, mais en plusieurs arts plus certaines, la fortune y a bonne part : les saillies poétiques qui emportent leur aucteur et le ravissent hors de soy, pourquoy ne les attribuerons nous à son bon heur, puis qu’il confesse luy mesme qu'elles surpassent sa suffisance et ses forces, et les recognoist venir d’ailleurs que de soy, et ne les avoir aucunement en sa puissance ; non plus que les orateurs ne disent avoir en la leur ces mouvements et agitations extraordinaires' qui les poulsent au delà de leur desseing! Il en est de mesme en la peincture, qu’il eschappe par fois des traicts de la main du peintre, surpassants sa conception et sa science, qui le tirent luy mesme en admiration, et qui festonnent Mais la fortune montre bien encores plus evi-
fut a*&afsinc par un gentilhomme d'.vngouniois, nommé Pottrot. C.
demment la part qu’elle a en touts ecs ouvrages, par les grâces et beautés qui s’y trouvent non seulement sans l’intention, mais sans la cognoissance mosme de l'ouvrier : un suffisant lecteur descouvre souvent es esprits d’aultruy des perfections aultres que celles que l’aucteur y a mises et apperceues, et y preste des sens et des visages plus riches.1
Quant aux entreprinses militaires, chascun veoid comment la fortune y a bonne part. En nos conseils mosmes et en nos deliberations, il fault certes qu’il y ayt du sort et du bon heur meslé |>army ; car tout ce que nostre sagesse peult, ce n’est pas grand’ehose : plus elle est aiguë et vifve, plus elle trouve en soy de foiblesse, et se desfie d’autant plus d'elle mesme. Je suis de l’advis de Sylla 1 ; et quand je me prends garde de pris aux plus glorieux exploiels de la guerre, je veoy, ce me semble, que ceulx qui les conduisent n’v employent la deliberation et le conseil que par acquit, et que la meilleure part de l’entreprinse ils l’abandonnent à la fortune; et, sur la fiance qu’ils ont à son secours, passent à touts Ira coups au delà des bornes de tout discours. Il survient des alaigresses fortuites et des fureurs estrangières parmv leurs deliberations, qui les poulsent le plus souvent à prendre le party le moins fondé en apparence, et qui grossissent leur courage au dessus de la raison. D’où il est advenu à plusieurs grands capitaines anciens, pour donner crédit à ces conseils téméraires, d’allcguer à leurs gents qu’ils y estovent conviés par quelque inspiration, par quelque signe prognostique.
Voylà pourquoy, en ccste incertitude et perplexité que nous apporte l’impuissance de veoir et choisir ce qui est le plus commode, pour les difficultés que les divers accidents et circonstances de chaque chose tirent, le plus scur, quand aultre considération ne nousyconvieroit, est, à mon advis, de se rejecter au part v où il y a plus d’honnestctc et de justice ; et, puis qu’oh est en doubte du plus court chemin, tenir tousjours le droict : comme en ces deux exemples, que je viens de proposer, il n’y a point de doubte qu’il ne feust plus beau et plus
(l| « Qui osta l'envie b ses faicts en louant souvent sa lionne fortune et fiuatemcnt *cn sc surnommant Faut tus, etc. » Plutaruck, Comment on peut te louer soi-méme , c. 9, trad. d’Auiyot. c.
genereux à celuy qui avoit receu l’offense de la pardonner, que s’il eust faict aultrement . S’il en est mesadvenu au premier, il ne s’en fault pas prendre à ce sien bon desseing ; et ne scait on, quand il eust prins le party contraire, s’il eust eschappé à la fin à laquelle son destin l'appelloit ; et si eust perdu la gloire d’une telle humanité.
Il se veoid, dans les histoires, force gents en ccste crainte; d’où la pluspart ont suvvile chemin de courir au devant des conjurations qu’on faisoit contre eulx, par vengeance et par supplices ; mais j’en veoy fort peu ausquels ce remede ayt servy; tesmoing tant d’empereurs romains. Celuy qui se trouve once danger ne doibt pas lieaucoup esperer ny de sa force nv de sa vigilance : car combien est il mal aysé de se garantir d’un ennemy qui est couvert du visage le plus officieux amy que nous avons, et de cognoistre les volontés et pansements intérieurs de ceulx qui nous assistent ! Il a beau employer des nations eslrangieres pour sa garde, et estre tousjours ceinct d’une baye d’hommes armés ; quiconque aura sa vie à mespris sc rendra tousjours maistre de celle d’aultruy 1 ; et puis, ce continuel souspeçon qui met le prince en doubte de tout le monde, luy doibt servir d’un merveilleux forment. Pourtant Dion, estant adverty que Callippus espioit les moyens de le faire mourir, n’eut jamais le co'ur d’en informer, disant qu'il avmoit mieulx mourir que vivre en ceste misere d’avoir à sc garder, non de ses ennemis seulement, mais aussi de ses amis4 : ce qu’Alexandre représenta bien plus vifvement par elîect, et plus roidemcnl, quand ayant eu advis, par une lettre de Parmenion, que Philippus, son plus cher médecin, estoil corrompu par l’argent de Darius pour l'empoisonner, en mesme temps qu’il donnoit à lire sa lettre à Philippus, il avala le breuvage qu’il luy avoit présenté*. Peut ce pas exprimer ceste resolution que, si ses amis le vouloient tuer, il consentoit qu’ils le poussent faire? Ce prince est le souverain patron des actes hazardeux ; mais je ne sçay s’il y a traict en sa vie qui ayt plus de fermeté que eesluy cy, ny une beauté illustre par tant de visages.
Ceulx qui preschent aux princes la desfiance
(U SÉK., ïpi«. 4.C.'
if) Put., Apophthegmcs. C.
(3) Qcistl-Glrce, lll, 0. C.'