LIVRE I. CHAP. XXII
dans le corps : elle n’a sceu nous purger par sa foiblesse, et nous a cependant affaiblis; en maniéré que nous ne la pouvons vuider non plus, et ne recevons de son operation que des douleurs longues et intestines.
Si est ce que la fortune, reservant tousjours son auctorité au dessus de nos discours, nous présente aulcunesfois la nécessité si urgente qu’il est bcsoing que les lois lui facent quelque place : et, quand on résisté à l’accroissance d’une innovation qui vient par violence à s’introduire, de se tenir en tout et partout en bride et en réglé contre ceulx qui ont la clef des champs, ausquels tout cela est loisible qui peult advaneer leur desseing, qui n’ont ny loy ny ordre que de suyvre leur advantage, c'est une dangereuse obligation et inégalité.
Adilum noccndi per fui o prœstat fides 1 :
d’autant que la discipline ordinaire d’un Estât, qui est en sa santé, ne pourveoit pas à ces accidents extraordinaires; elle présupposé un corps qui se tient en ses principaulx membres et offices, et un consentement à son observation et obéissance. L’aller légitimé est un aller froid, poisant et contrainct, et n’est pas pour tenir bon à un aller licencieux et effréné. On sçait qu’il est encores reproché à ces deux grands personnages, Octavius et Caton, aux guerres civiles, l’un de Sylla, l'aultre de César, d’avoir plustost laissé encourir toutes extrémités à leur patrie que de la secourir aux despens de ses loix, et que de rien remuer : car, à la vérité, en ces dernières nécessités où il n’y a plus que tenir, il seroit à Padventure plus sagement faict de baisser la teste et prester un peu au coup, que s’aheurtant, oultrc la possibilité, à ne rien relascher, donner occasion à la violence de fouler tout aux pieds; et vauldroit mieulx faire vouloir aux loix ce qu’elles peuvent, puis qu'elles ne peuvent ce qu’elles veulent. Ainsi feit celqy qui ordonna qu’elles dormissent vingt et quatre heures1; et celuy qui remua pour ceste fois un jour du calendrier ; et cest aultre 3 qui du mois de juin feit le second may. Les Lacédémoniens mesines,
(Il-SeOer à an perfide, c’est lui donner moyen de nuire. SU»., OCdip., art. DI, v. GS6.
(SI C'est Agésilas, dans Plctarqgs, Apoptlthegmes des Lacédémoniens et rie d'Agtsilas. c.
i) Ateiandix-ksoraud. Voy. Putaruie, Altx., c. S. t.
tant religieux observateurs des ordonnances de leur pais, estants pressés de leur loy qui deÇfendoit d’eslire par deux fois admirai un mesme personnage, et de l'aultre part leurs affaires requérants de toute nécessité que Lvsander prinst de rechef ceste charge, ils feirent bien un Aracus admirai, mais Lysandcr surintendant de la marine 1 : et de mesme subtilité, un de leurs ambassadeurs, estant envoyé vers les Athéniens pour obtenir le changement de quclqu’ordonnance, et Periclcs tuy alléguant qu’il estoit deffendu d’oster le tableau où une loy estoit une fois posée, luy conseilla de le tourner seulement, d’autant que cela n’estoit pas deffendu *. C’est ce dequov Plutarque loue Philoptemen3, qu’estant nay pour commander, il sçavoit non seulement commander selon les loix, mais aux loix mesines, quand la nécessité publicque le requeroil.
Divers événements de mesme conseil.
Jacques Amyot, grand aumosnier de France, me recita un jour ceste histoire à l’honneur d’un prince des nostres ( et nostre estoit il à très bonnes enseignes, encores que son origine feust estrangicre * ), que durant nos premiers troubles, au siège de Rouan, ce prince ayant esté adverty, par la roync mere du roy, d’une entreprinse qu’on faisoit sur sa vie, et instruict particulièrement par ses lettres, de celuy qui la debvoit conduire à chef, qui estoit un gentilhomme angevin, ou manceau, fréquentant lors ordinairement pour cest cffect la maison de ce prince, il ne communiqua à personne cest advertissement : mais se promenant l’endemain au mont Saincte Catherine, d’où se faisoit nostre batterie à Rouan ( car c’cstoit au temps que nous la tenions assiégée ), avant à ses costés le dit seigneur grand aumosnier et un aultre evesque, il apperceut ce gentilhomme qui luy avoit esté remarqué, et le feit appeler. Comme il feut en sa présence, il luy dict ainsi, le veoyant desjà paslir et frémir des alarmes
(I) Putarvcs, rie de Lysandre,c. S. C.
U) Plctarqcr, l ie de perlcl/s.c. m c.
(S! Dans la comparaison de T. Q. rlambiinusavec philopaemen, vers la fin. C.
(0 l.c duc de Cuise, surnommé te Balafre, de la maison de Lorraine. — ah tieye de fiourn,rn ISO*.
de sa conscience : • Monsieur de tel lieu, vous vous doublez bien de ce que je vous veulx, et vostre visage me le montre. Vous n’avez rien âme cacher ; car je suis instruict de vostre affaire si avant que vous ne feriez qu'empirer vostre marché d’essayer à le couv rir. Vous sçavcz bien telle chose et telle ( qui estovent les tenants et aboutissants des plus secrettes pièces de cestc menée ) : ne faillez, sur vostre vie, à me confesser la vérité de tout ce desseing. » Quand ce pauvre homme se trouva prins et convaincu ( car le tout avoit esté descouvert à la roine par l’un des complices ), il n’eut qu’à joindre les mains et requérir la grâce et miséricorde de ce prince, aux pieds duquel il se voulut jeeter ; mais il l’en garda, suyvant ainsi son propos * : « Venez ça ; vous ay je aultrefois faict desplaisir ? ay je offensé quelqu'un des vostres par haine particulière ? Il n’y a pas trois semaines que je vous cognov ; quelle raison vous a peu mouvoir à entreprendre ma mort?- Le gentilhomme respondit à cela, d’une voix tremblante, que ce n’estoit aulcune occasion particulière qu’il en eust, mais l'interest de la cause generale de son party, et qu’aulcuns luy avoient persuadé que ce scroit une execution pleine de pieté, d’extirper, en quelque maniéré que ce feust, un si puissant cnnemy de leur religion. - Or, suyvit ce prince, je vous veulx montrer combien la religion que je tiens est plus doulce que celle dequoy vous faicte profession. La vostre vous a conseillé de me tuer sans m’ouïr, n’ayant receu de moy aulcune offense ; et la mienne me commande que je vous pardonne, tout convaincu que vous estes de m’avoir voulu tuer sans raison. Allez vous en, retirez vous ; que je ne vous veoye plus icy : et, si vous estes sage, prenez doresnavant en vos entreprinses des conseillers plus gents de bien que ceulx là. »
L’empereur Auguste*, estant en la Caule, récent certain advertissement d’une conjuration que luy brassoit L. Cinna : il délibéra de s'en venger, et manda pour cest effect au lendemain le conseil de ses amis. Mais la nuict d'entre
<4) Tout c<*ci se trouve dan* un livre intitulé la Fortune de la Cour, composé par le 6Îr*ur de Dampinarlin, ancien courtisan du régne de Henri IU (llv. Il,pag. IM;. C.
(3) Voyez Soi. dans son traité de la Ch'ineuce, l, 9, d’ou cette libmiic a été transportée id mol pour mot. ou couuait i imita* lion de Corneille.
deux, il la passa aveeques grande inquiétude, considérant qn’il avoit à faire mourir un jeune homme de bonne maison et nepveu du grand Pompeius, et produisoit en se plaignant plusieurs divers discours : - Quoy doneques, disoit il, sera il vrav que je demeureray en crainte et en alarme, et que je lairray mon meurtrier se promener ce pendant à son ayse? S’en ira il quitte, ayant assaillv ma teste que j’ay sauvée de tant de guerres civiles, de tant de battailles par mer et par terre, et après avoir estably la paix universelle du monde? sera il absoult, ayant délibéré non de me meurtrir seulement , mais de me sacrifier? » car la conjuration estoit faicte de le tuer comme il ferait quelque sacrifice. Après cela, s’estant tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d’une voix plus forte, et s'en prenoil à soy mesme : » Puurquoy vis tu, s’il importe à tant de gents que tu meures? n’y aura il point de fin à les vengeances et à tes cruautés? Ta vie vault elle que tant de dommage se face pour la conserver? - Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses : - Et les conseils des femmes y seront ils rcceus? luj dict elle : fa y ce que font les médecins ; quand les reeeptes accoustutnées ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. Par sévérité tu n’as jusques à ceste heure rien p rouillé ; Lepidus a suvvi Salvidienus; Murena, Lepidus; Ca-pio, Murena; Egnatius, Ciepio : commence à expérimenter comment te succéderont la douleeur et la clémence. Cinna est convaincu; pardonne luv : de te nuire désormais il ne pourra, et proufitera à ta gloire. * Auguste feut bien av se d’avoir trouvé un advocat de son humeur; et, ayant remercié sa femme, et contremandé scs amis qu’il avoit assignés au conseil, commanda qu’on feist venir à luy Cinna tout seul; et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et faict donner un siégé à Cinna, il luy parla en ceste manière : ■ En premier lieu, je te demande, Cinna, paisible audience; n’inlerromps pas mon parler; je te donray temps cl loisir d’y respondre. Tu sçais, Cinna, que l’ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement l'estant faict mon ennemy, mais estant nay tel, je te sauvay, je te meis enlre mains louts tes biens, et t’ai enfin rendu si accommodé et si ayse que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu : l'ofiice du sacerdoce que