LIVRE I, CHAP. XXIV
la queste du grain, et le portent au bec sans le taster pour en faire bechée à leurs petits , ainsi nos pédantes vont pillotants la science dans les livres, et ne la logent qu’au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et mettre au vent. C’est merveille combien proprement la sottise se loge sur mon exemple; est ce pas faire de mesme ce que je fais en la plus part de ceste composition? je m’en vois escornifflant, par cy par là, des livres, les sentences qui me plaisent , non pour les garder (car je n’ay point de gardoire), mais pour les transporter en cestuy cy, où, à vray dire, elles ne sont non plus miennes qu'en leur première place ; nous ne sommes, ce crois je, sçavants que de la science présente, non de la passée, aussi peu que de la future. Mais, qui pis est, leurs cscholiers et leurs petits ne s’en nourrissent et alimentent non plus ; ains elle passe de main en main pour ceste seule lin d’en faire parade, d’en entretenir aultruy et d’en faire des contes, comme une vaine monnoye inutile à tout aultre usage et emploi) e qu’à compter et jecter. Apud altos loqui didicerunl, non ipsi secum'.fton est loquendum, sed gubernandum *. Nature, pour montrer qu’il n’y a rien de sauvage en ce qu’elle conduict, faict naistre souvent, es nations moins cultivées par art, des productions d’esprit qui luictent les plus artistes productions. Comme sur mon propos, le proverbe gascon, tiré d’une chalcmie, est il délicat, •‘Bouha prou bouha, mas à remuda tous dits qu'em ? souffler prou, souffler ; mais à remuer les doigts, nous en sommes là. » Nous sçavons dire : « Cicero dict ainsi : Voylà les mœurs de Platon; Ce sont les mots mesmes d’Aristote ; » mais nous, que disons nous nous mesmes? que jugeons nous? que faisons nous? Autant en diroit bien un perroquet.
Ceste façon me faict souvenir de cc riche Romain3 qui avoit esté soigneux, à fort grande despense, de recouvrer des hommes suffisants en tout genre de sciences, qu’il tenoit continuellement autour de luv , à fin que, quand il escheeoit entre ses amis quelque occasion de parler d’une chose ou d’aultre, ils suppléassent en sa place,
(f) llsont appris&parierau-x autres et non pas à eux-méme*. Cic., Tusc. Qwest., V,3ü.
(i) Fl ne s’agit pas de parler, mais de conduire 1e vaisseau. SE!»., F.pist. 108.
13; Calvi<4us Sablons. Voyez S fcc, Epiit. 87. C.
et feussent tout prests à luy fournir, qui d’un discours, qui d’un vers d’Homcrc, chascun selon son gibbicr; et pensoit cc sçavoir estre sien, parce qu’il estoit en la teste de ses gents; et comme font aussi ceulx desquels la suffisance loge en leurs sumptueuses librairies. J’en cognais à qui, quand je demande cc qu’il sçait. il me demande un livre pour me le montrer; et n’oseroit me dire qu’il a le derrière galeux, s’il ne va sur le champ estudier, en son lexicon, que c’est que galeux et que c’est que derrière.
Nous prenons en garde les opinions et le sçavoir d’aultruy, et puis c’est tout ; il lesfault faire nostres. Nous semblons proprement celuy qui, ayant besoing de feu, en iroit quérir chez son voysin, et, y en ayant trouvé un beau et grand, s’arresteroit là à se chauffer, sans plus se souvenir d’en rapporter chez soy*. Que nous sert il d’avoir la panse pleine de viande si elle ne se digéré, si elle ne se transforme en nous, si elle ne nous augmente et fortifie ? Pensons nous que Lucullus, que les lettres rendirent et formèrent si grand capitaine sans I’experience s, les eust prinses à noslre mode? Nous nous laissons si fort aller sur les bras d’aultruy, que nous anéantissons nos forces. Me veulx je armer contre la crainte de la mort? c’est aux despens de Scneca. Veulx je tirer de la consolation pour moy ou pour un aultre ? je l’emprunte de Cicero. Je l’eusse prinse en moy mesme si on m’y eust exercé. Je n’ayme point ceste suffisance relative et mendiée ; quand bien nous pourrions estre sçavants du savoir d’aultruy, au moins sages ne pouvons nous estre que de nostre propre sagesse.
Mûri ao^utrtfty Sorrç aûrw oeçoç.
« Je hav le sage qui n’est pas sage pour soy mesme3. - Ex quo Ennius : Nequidquàm sapere sapientem, qui ipse sibi prodesse non quirel * :
Si cupidus, si
Vamis, et F.uganea qnantinnvis mollior agna1.
(I) On trouve cette cotnita raison à la fin du traité de Plutarque, intitule ilan-t Amyol : Comment il faut outr. C.
i Cic., Acad., Il, 1. C.
(3) Cette traduction est de Montaigne, qui Ta Insérée dans son texte, édition in-4° de tf*88; mais dans l'édition in-folio de 1595 on s'est contenté de citer le vers grec sans y joindre la traduction. C'est un ver* d'Euripide, comme nous l'apprend Cicéron, Epist. famil., Xtll, 15. S.
(4) Aussi Ennius dit-il : « Vaine est la sagesse, si elle n’est pas utile au sage. » Apud Cic. de Offic ., 111, 15.
(5) S'il est avare, s'il est menteur, s'il est efléminé. Ht., Vlll, 14.
ESSAIS DE MONTAIGNP,
Non enim paranda t\of>is solum , ted fruenda sapientia est '.
Dionysius4 se mocquoit des grammairiens qai ont soingde s'enquérir des maulx d’Ulysses, et ignorent les propres; des musiciens qui accordent leurs Üeutes, et n’accordent pas leurs mœurs; des orateurs qui estudient à dire jus- 1 tice, non à la faire. Si noslre ame n'en va un meilleur braasle, si nous n’en avons le jugement plus sain, j’avmcrois aussi clier que mon escholier eusl passé le temps à jouer à la paume : au moias le corps en seroit plus alaigre. Voyez le revenir de là , après quinze ou seize ans employés; il n’est rien si mal propre à mettre en besongne : tout ce que vous y rccognoissez davantage, c’est que son latin et son grec l’ont rendu plus sot et plus presumptueux qu'il n’estoit party de la maison. Il en debvoit rapporter l’ame pleine , il ne l’en rapporte que bouffie , et l’a seulement entlée en lieu de la grossir.
Ces maistres ici, comme Platon dict des sophistes leurs germains, sont, de tous les hommes, ceulx qui promettent d'estre les plus utiles aux hommes; et seuls, entre touts les hommes, qui , non seulement n’amendent point ce qu’on leur commet, comme fait un charpentier et un masson , mais l’empirent, et se font payer de l’avoir empiré. Si la lov que Protagoras proposoit à ses disciples estoil suvvie,
» ou qu’ils le payassent selon son mot , ou qu’ils jurassent au temple combien ils estimoient le proufit qu’ils avoient receu de sa discipline, et, selon icelui, satisfissent sa peine5,» mes paidagogucs se trou veroient choués *, s’estant remis au serment de mon expérience. Mon vulgaire périgordin appelle fort plaisamment LeUre-ferilt ces sçavanteaux, comme si vous disiez Lettre- férus, ausquels les lettres ont donné un coup de marteau, comme on dict. Devray, le plus souvent ils semblent estre ravalés, mesme du sens commun : car le païsan et le cordonnier, vous leur vcoyez aller simplement et nativement leur train, parlant de ce
(1) Car U ne suffit pas d’acquérir la aagesae, U faut en user. Cic , de FtMU>,,l, 1.
(i) Dans t unies les édition* on trouve Dionijsiits ; eefendaol Ira sages relie, iule que Montaigne nllrllmr Iri il IT pn-frudu Dionysius. c’est Dtvgfne le C yitlqiir qui tes a Elites, mutine un peut voir dans la Vie de ce pliilnsopbe écrite par Diogène Lierre, VI. 17 et &. C.
(l) ta.* rua, Prunijortu.e dit. d'Henri Klienne, 1. 1, p. sas. c.
(IJ Frustra, Oaiiut <k leur espoir, c.
qu’ils sçavent ; ceulx cy, pour se vouloir cslever et gendarmer de ce sçavoir, qui nage en la superficie de leur cervelle, vont s’embarrassant et empestrant sans cesse. 11 leur eschappe de belles paroles ; mais qu’un aultre les accommode : ils engnoissent bien Galien, mais nullement le malade; ils vous ont desjà rempli la teste de loix, et si n’ont encores conceu le nu'ud de la cause ; ils sçavent la théorique de toutes choses; cherchez qui la mette en practique.
J’ay veu chez moy un mien amy, par maniéré de passetemps , ayant affaire à un de ceulx cy, contrefaire un jargon de galimatias, pro|ios sans suitte , tissu de pièces rapportées, sauf qu’il estoit souvent entrelardé ue mots propres à leur dispute , amuser ainsi tout un jour ce sot à deshatlre, pensant tousjours respondre aux objections qu’on lui faisoit ; et si estoit homme de lettres et de réputation, et qui avoit une belle robbe.
Vos, o patrie ius sanguis, quo vtvere par est
Ocrlpiti cteco, posilcn occurrite satina? *.
Qui regardera de bien près à ce genre de gents, qui s’estend bien loing, il trouvera comme moy que le plus souvent ils ne s'entendent ny aultruy , et qu’ils ont la souvenance assez pleine , mais le jugement entièrement creux , sinon que leur nature d’elle mesme le leurayt ault renient façonné; comme j’ay veu Adrianus Turnebus, qui n'ayant faict aultre profession que de lettres, en laquelle c’estoit, à mon opinion, le plus grand homme qui feust il va mille ans, n’ayant toutesfois rien de pedantesque que le port de sa robbe, et quelque façon externe qui pouvoit n’estre pas civilisée à la courtisane, qui sont choses de néant , et hav nos gens qui supportent plus malayséement une robbe qu’une ame de travers, et regardent à sa reverence, à son maintien et à ses bottes , quel homme il est ; car au dedans c’estoit l’ame la plus polie du monde ; je l'ay souvent à mon escient jecté en propos esloingnésdc son usage ; il y veoy oit si clair, d'une appréhension si prompte, d’un jugement si sain, qu’il sembloil qu’il n’eust jamais faict aultre mestier que la guerre et affaires d’estat. Ce sont natures belles cl fortes ,
(l) Nobles patriciens, qui n’avez pas lr don de voir ce qui pav-e derrière vous, prenez garde que ceu\ à qui vous tournez le dos uc rieul à vos dépens. Pu»., 1,01.