‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 76 sur 449 · LIVRE I. CIIA’P. XXIV · texte numérisé non relu

LIVRE I. CIIA’P. XXIV

QueU arte betilgnâ

T.t mcliorc Info fin jri l prœrordia Titan 1 ,

qui se maintiennent au travers d'une mauvaise institution. Or, ce n'est pas assez que notre institution ne nous gaslc pas, il fault qu’elle nous change en mieutx.

Il y a aulcuns de nos parlements , quand ils ont à recevoir des officiers, qui les examinent seulement sur la science; les aultres y adjoustent eneores l'essay du sens , en leur présentant le jugement de quelque cause. Ceulx cy me semblent avoir un beaucoup meilleur style; et eneores que ces deux pièces soyent necessaires et qu'il faille qu’elles s’y trouvent toutes deux, si est ce qu'à la vérité celle du sçavoir est moins prisable que celle du jugement ; ceste cy se peult passer de l’aultre, et non l'aultre de ceste cy. Car, comme dict ce vers grec ,

fis cûJiv i [ioi&r.m;, êv u-T voù; ira?û *.

« A quoy faire la science, si l'entendement n’y est ? « Pleust à Dieu que , pour le bien de nostre justice, ces compaignies là se trouvassent aussi bien fournies d’entendement et de conscience comme elles sont eneores de science! Nonvitas, sed srholæ dnnniu»7'. Or, il ne fault pas attacher le sçavoir à l’aine, il l’y fault incorporer ; il ne l’en fault pas arrouser , il l’en fault teindre ; et, s’il ne la change et mcliorc son estât imparfaict, certainement il vault beaucoup mieulx le laisser là : c'est un dangereux glaive, et qui empcsche et offense son maistre, s’il est en main foiblc et qui n’en sçache l’usage ; ut fuerit meliüs non didicisse A l'adventure est ce la cause que et nous et la théologie ne requérons pas beaucoup de science aux femmes, et que François, duc de Brctaigne, fils de Jean V, comme on luy parla de son mariage avec Isabeau, fille d’bscosse, et qu’on luy adjousta qu’elle avoit esté nourrie simplement et sans aulcune instruction de lettres, respondit «qu’il l’en aymoit mieulx, et qu’une femme estoit assez sçavante quand elle

(t) Que PromolhiV a formé** d’un moillcur limon et douées d'un plus heureux géuic. Jrvci., XIV, 34.

fi) Apnd Siot>. Ut. III, p. yi,edil. Aurel Allobrog. 1009, in- fol. Montaigne a traduit ce vers grec immédiatement après l’avoir cité. C.

(3) Ou ne nous instruit pas pour le monde, mais pour l'école. Se»., Eptst. 10G.

(4) De sorte qu'il aurait mieux valu n'avoir rien appris. Cic., Tuk. Quœit., D, 4.

sçavoit mettre différence entre la chemise et le pourpoinct de son mary*. «

Aussi cc n’est pas si grande merveille , comme on crie , que nos ancestres n’ayent pas faict grand estai des lettres, et qu’eneorcs aujourd’huv elles ne se trouvent que par rencontre aux principaulx conseils de nos roys; et si ceste fin de s’en enrichir, qui seule nous est aujourd’huy proposée, par le moyen de la jurisprudence , de la mcdecine , du pédantisme , et de la théologie eneores , ne les tenoit en crédit, vous les verriez sans double aussi marmiteuses quelles furent oneques. Quel dommage, si elles ne nous apprennent ny à bien penser ny à bien faire? Postquàm dort» prodierunt, boni désuni *. Toute aultre science est dommageable à ecluy qui n’a la science de la bonté.

Mais la raison que je cherchoy tantost sentit elle pas aussi de là, que nostre estude en France n'avant quasi aultre but que le proufit, moins de ceulx 3 que nature a faict naistre à plus généreux offices que lucratifs , s’adonnants aux lettres, ou si courtement (retirez , avant que d’en avoir prins le goust, à une profession qui n’a rien de commun avecques les livres) , il ne reste plus ordinairement, pour s’engager tout à faict à l’est ude, que les gents de basse fortune qui y questent des moyens à vivre; et de ces gents là les âmes estants, et par nature et par institution domestique et exemple, du plus bas aloy, rapportent faulsement le fruict de la science ; car elle n’est pas pour donner jour à l’ame qui n’en a point, ny pour faire veoir un aveugle; son mestier est , non de luy fournir de veue, mais de la luy dresser, de lui régler ses allures, pourveu qu'elle ayt de soy les pieds et les jambes droictes et capables. C’est une bonne drogue que la science; mais nulle drogue n’est assez forte pour se préserver sans alteration et corruption, selon le vice du vase qui l’estuye. Tel a la veue claire, qui ne l’a pas droicte, et, par conséquent, veoid le bien et ne le suyt pas ; et veoid la science et ne s’en sert pas. La

(I) tins pAres sur ce point élnlent sens bien sensés,

Oui disaient qu'une femme en Mit toujours assez Quand la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d'avec un liaul.drwrhau.'ee.

MOLiear., Femmes savantes, art. II, sc. ru. p) Sas., Epiai, te, trad. aiiei par Itorasese, Disc, sur Ira fourra : « Depuis que les savants ont commence A paraître parmi nous, les gens de bien se sont éclipsés, a J.V. L.

(x) J l’exception de ceux.

principale ordonnance de Platon en sa République, c’est « donner à ses citoyens, selon leur nature, leur charge. » Nature peult tout et faicl tout. Los boiteux sont mal propres aux exercices du corps; et aux exercices de l’esprit, les âmes boiteuses; les bastardes et vulgaires sont indignes de la philosophie. Quand nous veoyons un homme mal chaussé, nous disons que ce n’est pas merveille s’il est chaussetier ; de mesme il semble que l'experience nous offre souvent un médecin plus mal médecine , un théologien moins reformé , et coustumierement un sçavant moins suffisant que tout aultre.

Aristo Chius avoit anciennement raison de dire que les philosophes nuisaient aux auditeurs; d’autant que la pluspart des âmes ne se trouvent propres à faire leur proufit de telle instruction, qui, si elle ne se met à bien, se met à mal : «riirouf ex Aristippi, acerbos ex Zenonisschold exire *.

En ceste belle institution que Xenophon preste aux Perses, nous trouvons qu’ils apprenaient la vertu à leurs enfants, comme les aultres nations font les lettres. Platon dict1 que le fils aisné, en leur succession royale, estoit ainsi nourry ; après sa naissance , on le donnoit, non à des femmes, mais à des eunuehes de la première auctorité autour des roys, à cause de leur vertu. Ceulx-cy prenoient charge de luy rendre le corps beau et sain, et, après sept ans, le duisoient à monter à cbeval et aller à la chasse. Quand il estoit arrivé au qualorzicsme, ils le deposoient entre les mains de quatre; le plus sage, le plus juste, le plus tempérant, le plus vaillant de la nation : le premier luy apprenoit la religion; le second, à estre tousjours véritable; le tiers, à se rendre maistre des cupidités; le quart, à ne rien craindre.

C’est chose digne de très grande considération que, en reste excellente police de Lycurgus, et à la vérité monstrueuse par sa perfection, si soingneusc pourtant de la nourriture des enfants comme de sa principale charge, et au giste mesme des muses, il s’y face si peu de mention de la doctrine ; comme si ceste genereuse jeunesse, desdaignant tout aultre joug que de la vertu, on luy aye deu fournir, au lieu de nos

fl) Il fortill, disait-)), des débauche» de l'école d’xrlslippe et de celle de Zenon des sauvages, etc., de ITot. deor,, III, 31 .

(1) Dans le premier Alcibiade, p. SS. C.

mais! res de science, seulement des maistres de vaillance, prudence et justice; exemple que Platon a suivy en ses Ioys. La façon de leur discipline, c’estoit leur faire des questions sur le jugement des hommes et de leurs actions ; et, s’ils condamnoient et Iouoicnt ou ce personnage ou ce faict, il falloit raisonner leur dire ; et, |»ar ce moyen, ils aiguisoient ensemble leur entendement et apprenoient le droict. Astvages, rn Xenophon', demande à Cyrus compte de sa derniere leçon ; L’est , dict il, qu’en nostre escliole un grand garçon ayant un petit saye le donna à l’un de ses eompaignons de plus petite taille, et luy osta son saye qui estoit plus grand ; nostre précepteur m’ayant faict juge de ee différend, je jugeay qu’il falloit laisser les choses en cest estât, et que l'un et l'aultre sembloit estre mieux accommodé en ce poinct ; sur quoy il me remontra que j’avois mal faict ; car je m’estois arresté à considérer la bienséance et il falloit premièrement avoir prouveu à la justice, qui vouloit que nul ne feust forcé en ce qui luv appartenoit ; et dict qu’il en feut fouetté, tout ainsi que nous sommes en nos villages, pour avoir oublié le premier aoriste de tvjttw. Mon regent me feroit une belle harangue in généré demonslralivo , avant qu'il me persuadasl que son eschole vault ceste là. Ils ont voulu couper chemin ; et puis qu’il est ainsi que les sciences, lors mesme qu’on les prend de droict fil, ne peuvent que nous enseigner la prudence, la preud’hommie et la resolution, ils ont voulu d’arrivée mettre leurs enfants au propre des cffects, et les instruire, non par ouïr dire, mais par l'essay de l'action, en les formant et moulant vifvcment, non seulement de préceptes et paroles, mais principalement d’exemples et d’truvres ; à fin que ce ne feust pas une science en leur aine, mais sa eomplexion et habitude ; que ce ne feust pas un acquest, mais une naturelle possession. A ce propos, on demandoit à Agesilaus ce qu’il seroit d’advis que les enfants apprinssent ; « Ce qu’ils doibvent faire estants hommes, - respondit il1. Ce n’est pas merveille si une telle institution a produict des effects si admirables.

(t) Cyroptdie, I, 5. C.

(4) Dll’t., Apopht/icgmrs des l.actdhnontens. Rontstvr s'est approprie ce mol dans son Disc, sur les Lettres • tt Que faut -il donc qu’ils apprennent? Voilà, certes, une bHlc question. Qu’il» apprennent ce qu’ils doivent faire ('tant liommrs, » j. v. I..*

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