‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 79 sur 449 · LIVRE I, CH A P. XXV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CH A P. XXV

1er pair à pair quand et euh, non sans une téméraire esperance que je puisse tromper les yeulx «les juges à les discerner; mais c'est autant par le bénéfice de mon application, que par le bénéfice de mon invention et de ma force. Et puis, je ne Voicie poinct en gros ce* vieux champions là, et corps à corps; c'est par reprinses, menues et legieres attainctes : je ne m’y aheurie pas; Je ne foys «jue les taster; et ne voys point tant, comme je marchande d’aller. Si je leur pouvois tenir pâlot1, je serais honneste homme; car je ne les entreprends que par où ils sont les plus roides. De faire ce que j’ay descouvert d’aulcuns, se couvrir «les armes d’aultruy jusque** à ne montrer pas seulement le bout de ses doigts; conduire son «Jesseing, comme il est aysé aux sçavants en une matière commune, soubs Ica inventions anciennes rappieeées par cy par h : à ceulx qui les veulent cacher et faire propres, c’est premièrement injustice et laschcté, que n’ayants rien en leur vaillant par où se produire, ils cherchent à se présenter par une valeur purement estrangiere ; et purs, grande sottise, se contentants par piperte de s’acquérir l’ignorante approbation du vulgaire, se descrier envers les gents d’entendement, qui hoebent du ne/ ceste incrustation empruntée; des<joels seuls la louange a «ht poi«ls. De ma part il n’est rien que je veuille moins faire : je ne dis les a«iltres, smon pont' d’autant plus me dire*. Cecy ne touche pas les tenions, «pii se publient pour eentons; et /en ay veu de tris ingénieux en mon tenqis, entre suhres un, sous I# nom de Capilupuss, oullre les anciens : ce sont «h-s esprits qui se font veoir, et par ailleurs, et par là, comme Lipaius, en ce dort* et laborieux tissu de ses Politiques-*.

(I) CesIrrwJire, ni jf poi/vats aller de pair mj*c eux. Ç,

(IJ C'est-à-dire Je rte die Ut antre» que pour mieux exprimer ma penser. Celle explication est en quoique sorte do Sontalgno lui-même. An Uw II, rh. *0, on trouve le passage suivant, <|ui me parait imSquer ebiremen» te sera de cette phrase, je m dis le* anlires, sinon pour <T autant j fins medire: n Qu'on vcoye, ea ce que j'eraprtKUe, si in y accu choisir de quoy rebaulser ou secourir proprement ritivcnlion, qui vient toujours de moy ; je foys dire aux Quitte*, non à ma teste, mais à ma uiMtc, ce que je ne puis si bien dire , par faiblesse de mon langage ou par faiblesse de mou set», » Lef

P) II y a de nombreux eentons de Lelio CapUupi, de ses frères, de leur neveu ; tous ces jeux d'esprit sont presque oubliés. 4. v. L.

W eti’Ult dxiriaœ Utrl ttx, «ut ad prlmtpa-

Quoy qu’il en soit, veulx je dire, et «ptelles que soient ces inepties, je n’ay pas delilteré de les cacher; non plus qu’un mien pourtraict chauve et grisonnant où le peintre aurait mis, non un visage parfaict, mais le mien. Car aussi ce sont iey mes humeurs et opinions ; je les donne pour ce qui est en ma creance, non pour ce qui est à croire : je ne vise icy qu’à desc«*uvrir moy mesme, qui seray par adventure auilre demain, si nouvel apprentissage me change. Je n’ay point l’auetorité d’estre creu, ny ne le désire, me sentant trop mal instruict pour instruire aullruy.

Quelqu’un doneques, ayant veu Partiel* precedent, me disoit chez moy, l’aultre jour, que je me dehvois estre un petit estendu sur le «iiscours de l’institution des enfants. Or, madame, si j’avois quelque suffisance en ce subject, je ne pourroy la mieulx employer que d’en faire un présent à ce petit homme qui vous menace de faire tantost une belle sortie de chez vous ( vous es» trop genoreuse pour commencer aultrement que par un masle ) ; car ayant eu tant de part à la conduicte de vostre mariage, j’ay qtielque droict et intereat à la grandeur et prospérité de tout ce qui en viendra ; oultre ce que P&Bcienne possession que vous avez sur ma servitude m'oblige assez à désirer honneur, bien et advantage à tout ce qui vous touche ; mais à la vérité je n'y entends, sinon cela, que la plus grande difficulté et importante de l’humaine science semble estre en cest endroict, où il se traicte de la nourriture et institution des enfants. Tout ainsi qu’en l’agric«thure, les façon» qui vont avant le planter sont certaines et aysées, et le planter mesme ; mais, depuis que ce qui est planté vient à prendre vie, à Peslevcr il y a «me grande variété de façons, et diffic«dté : pareillement aux hommes ', il y a peu d’industrie à tes planter, mais «lepuis qu'ils sont nayz, on se charge d’un soing divers, plein d’embesongnement et de crainte, à les dresser et nourrir. La montre de leurs inclinations est si tendre en ce bas aage et si obscure, les pro-

tum maxime xpecuuit ; vatfe compilation, publiée pour la première fois à Lryde, en 1589, bi-8* et fn-V. Montaigne, d'ailleurs, m montre ici roronnaissaBt ; car Juste Upse, qui entietenalt avec lui unecorrespoudance épblotnire, lui envoya cet ouvrage, co lui écrivant (centur 11 miscell., Kpitl. ) . o lui simili* mihi lecior sil! Ce livre était dam l'esprit du temps ; car il fut souvent traduit et commenté. J. V. L. ,

(I) Fopex Platox, TMaqes, p. 88, édit, de iCûi. C.

messes si incertaines et faulses, qu’il est malayséd’y establiraucunsolide jugement. Veoyez Cimon, veoyez Themistoeles, et mille autres, combien ils se sont disconvenus à eulx mesmes. Les petits des ours et des chiens montrent leur inclination naturelle ; mais les hommes, se jectants incontinent en des accoustumances, en des opinions, en des loys, se changent ou se desguisent facilement : si est il difficile de forcer les propensions naturelles. D’où il advient que par faulte d’avoir bien choisi leur route, pour néant se travaille on souvent, et employé l’on beaucoup d’aage adresser des enfants aux cho-, ses ausquelles ils ne peuvent prendre pied. Toutesfois en ceste difficulté, mon opinion est de les acheminer tousjours aux meilleures choses et plusproufitahles.etqu'onsc doihtpeu appliquer à ces legieres divinations et prognostiques que nous prenons des mouvements de leur enfance. Platon, en sa Republique, me semble leur donner trop d’auctorité.

Madame, c’est un grand ornement que la science, et un util de merveilleux service, notamment aux personnes edevées en tel degré de fortune, comme vous estes. A la vérité, elle n’a point son vrav usage en mains viles et basses : elle est bien plus fierc de prester ses moyens a conduire une guerre, à commander un peuple, à practiquer l'amitié d’un prince ou d’une nation estrangiere, qu’à dresser un argument dialectique, ou à plaider un appel, ou ordonner une masse de pilules. Ainsi, madame, parce que je croy que vous n’oublierez pas ceste partie en l’institution des vostres, vous qui en avez savouré la doulceur, et qui estes d’une race lettrée ( car nous avons encores les escripts de ces anciens comtes de Foix, d’où monsieur le comte vostre mary et vous estes descendus, et François monsieur de Candale, vostre oncle, en faict naistre touts les jours d’aultres qui estendront la cognoissancede ceste qualité de vostre famille à plusieurs siècles ) , je vous veulx dire là dessus une seule fantasië que j’ay, contraire au commun usage : c’est tout ce que je puis conférer à vostre service en cela.

La charge du gouverneur que vous luv donnerez, du chois duquel despend tout l’effect de son institution, elle a plusieurs aultres grandes parties, mais je n’v touche point pour n’y scavoir rien apporter qui vaille ; et de ccst article

sur lequel je me mesle de luy donner advis, il m’en croira autant qu’il y verra d’apparence. A un enfant de maison, qui recherche les lettre* non pour le gaing ( car une fin si abjecte est indigne de la grâce et faveur des muscs, et put* elle regarde et despend d’aultruy ), ny tant pour les commodités externes que pour les siennes propres et pour s’en enrichir et parer au dedans, ayant plustost envie d’en réussir 1 habile homme qu’homme sçavant, je vonldrois aussi qu’on feust soingneux de luy choisir un conducteur qui eust plustost la teste bien faicte que bien pleine, et qu’on y requist touts les deux, mais plus les mœurs et l’entendement que la science; et qu’il se conduisist en sa charge d’une nouvelle maniéré.

On ne cesse de criailler à nos aureilles, comme qui verseroit dans un entonnoir ; et nostre charge ce n’est que redire ce qu’on nous a dict : je vouldrois qu’il corrigeast ceste partie, et que de belle arrivée, selon la portée de l’ame qu’il a en main, il commenceast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir et discerner d’elle mesme ; quelquefois luy ouvrant chemin, quelquefois le luy faisant ouvrir. Je ne veulx pas qu’il invente et parle seul ; je veulx qu’il escoute son disciple parler à son tour. Socrates, et depuis Arcesilaus, faisoient premièrement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eulxs. Obesl plerùmque iis, gui discere rolunt, auclnrilas eorum, qui docent*. 11 est bon qu’il le face trotter devant luy, pour juger de son train, et juger jusques à quel poinet il se doibt ravaller pour s’accommoder à sa force. A faulte de ceste proportion, nous gastons tout ; et de la sçavoir choisir et s’y conduire bien mesuréement, c’est une des plus ardues besongnes que je sçache ; et est l’effect d’une haultc ame et bien forte sçavoir condescendre à ces allures puériles et les guider. Je marche plus seur et plus ferme à mont qu’à val.

Cculx qui, comme nostre usage porte, entreprennent, d'une mesme leçon et pareille mesure de conduicte, regenter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes ; ce n’est pas mer-

(l) n'en tirer un habit’ homme qu’un homme tçavant , édit. In- 4» do MK, fol. s» verso. Montaient’, en changeant depuis la construction, a pris te mol réussir dam le sens italien rltucire. J. V. U

(il Dioc. lance, IV, 36. C.

(5) L'aulorilé de reux qui enseignent nuit souvent il ceux qui Accent apprendre. Ctc., de Ao/nr, deor., 1, 5.

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