‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 78 sur 449 · A MADAME D1AKE DE FOIX , COMTESSE DE GCRSON · texte numérisé non relu

A MADAME D1AKE DE FOIX , COMTESSE DE GCRSON

Je ne veis jamais porc, pour bossé ou teigneux que feust son fils, qui laissast de l’advouer; non pourtant, s’il n’est du tout cnyvré de ceste affection, qu’il ne s’aperçoive de sa défaillance ; mais tant y a qu’il est sien : aussi moy, je vcoy mieulx que tout aultre que ce ne sont icy que resverics d’homme qui n’a gousté des sciences que la crouste première en son enfance, et n’en a retenu qu’un general et informe visage, un peu de chasque chose, et rien du tout, à la françoise. Car, en somme, je sçay qu’il y a une médecine, une jurisprudence, quatre parties en la mathématique, et grossièrement ce à quoy elles visent; et à l’adventure encores sçay je la prétention des sciences en general au service de nostre vie ; mais d’y enfoncer plus avant, de m’estre rongé les ongles à l'estude d’Aristote, monarque de la doctrine moderne, ou opiniastré après quelque science, je ne l’ay jamais faict ; ny n'est art dequoy je sceussc peindre seulement les premiers linéaments ; et n’est enfant des classes moyennes qui

(1) plusieurs auteurs citent ce fait d'après Philippe Caméra* ri us, Médit. Mit., Cent. 111, c. 51, où il ciie lui-mème J. B. Eguatius. C.

fi) Ou peut voir sur celte question la Déclamation latine de Lilio ciraldi advervts Hueras et littrratos, tom. II, pag. 555, M. de Leyrie, lOTHi ; la Srujcssc de Charron, 111, 14, et les célébrés paradoxes de Rousseau, J. V. L,

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ne se puisse dire plu» «çavant que moy, qui n'ay feulement pas de quoy l'examiner sur sa première leçon; et, si l'on m'y forer, je suis contrainct assez ineptement d’en tirer quelque matierede propos universel, sur quoy j'examine eon jugement naturel ; leçon qui leur est autant incongneue comme à moy la leur.

Je n’ay dressé commerce aveeques auleun livre solide, sinon Plutarque et Seneque, où je puyse comme les Oanaîdes, remplissant et versant sans cesse. J'en attache quelque chose à ce papier; à moy, ai peu que rien. L'histoire, c’est mon gihhier en matière de livres, ou la poésie, que j’ayme d’une particulière inclination : car, comme disoit Cleanthes, tout ainsi que la voix, conlraincte dans l'est roict canal d’une trompette, sort plus aiguë et plus forte; ainsi me semble il que la sentence, pressée aux pieds nombreux de la poésie, s’eslance bien plus brusquement, et me liert < d’une plus vifve secousse. Quant aux facultés naturelles qui sont en moy, dequoy c’e-st icy l’essay, je les sens fléchir soûl» la charge' : mes conceptions et mon jugement ne marche qu'à taatons, chancelant. bronchant et ehopant ; et quand je suis allé le plus avant que je puis, si ne me suis je aulcunemcnt satisfaict ; je veois encore» du pals au delà, mais d’une veue trouille et en nuage, que je ne puis desmexlcr. En entreprenant de parler indifféremment de tout ce qui ae présenté n ma fantasic, et n’y employant que mes propre» et naturels moyens, s’il m'advient, comme il faict souvent, de rencontrer de bonne fortune dans les bons aucteurs ces mesmes lieux que j’ay entreprit» de traicter, comme je viens de faire clin Plutarque tout présentement «on discours de la force de l’imagination, à me rccognolstre, au prix de ces gents là, si faible et si chestif. si poisant et si endormy, je me fovs pitié ou desdaing à moy mesme ; si me gratifie je de cecy, que mes opinion» ont cest honneur de rencontrer souvent aux leurs, et que je voya au moins de loing après, disant que voire*; aussi que j’ay cela, que rhascun n’a pas, de cognoistre l’extremc différence d’entre

{!) n<Hi'fccau, qui a si bien profilé de ce chapitre et dn précedrnl, eut ù s’applaudir, dam sa jeunesse, d'avoir lu Montaigne*, lorsqu'il sc souvint que fiert «rut dire frcq>pe, du latin fer U, et devint ainsi l'heureux interprète de celte devise de la maison de àolar : Tel fieri qui ik tue pat (Cunfusa., Part. 1, liv. 3).

(3) Disant que c’est irai ; oui, vraiment.

eulx et moy; et laisse, ce ne&ntmoinji courir mes inventions ainsi faibles cl basses comme je les ai produites, sans en replastrer et recoudre les defaults que cesle comparaison m’y a descouverts.

Il fault avoir les reins bien fermes pour entreprendre de marcher front à iront aveeques ces gents là. Les escrivains indiscrets de nostre siècle, qui, parmy leurs ouvrages de néant, vont semant des beux entiers des anciens aucteurs pour se faire honneur, font le contraire; car ccste infinie dissemblance de lustres rend un visage si pasle, si terni et si laid à ce qui est leur, qu’ils y perdent beaucoup [dus qu'ils n’y gaigncnl.

festoient deux contraires faniasies : le philosophe Lhrysippus mcsloit à ses livres, non les (tassages seulement, mais des ouvrages entiers d’aultres aucteurs, et en un la Mtxicc d’Euripide»; et disoit Apollodorus que, qui en retranchèrent ce qu'il y avoit d’eslrangier, son papier demeureroit en blanc ; Epicurns, au reliours, en trois rents volumes qu’il laissa, n'avoit pas mis une seule ailegaliou1.

Il m'adveint, l'autre jour, de tunibcr sur un tel passage* : j’avois traisné languissant après des paroles françoises si exsangues, si deschar nées et si vuides de matière et de sens, que ce n'estoil voirement que paroles françoises; au bout d'un long et ennuyeux chemin, je veins à rencontrer une piece liaulte, riche et eslevée jusque» aux nues. Si j'eusse trouvé la pente doulce et la montée un peu alongée, cela eust esté excusable : c’estoit un précipice si droict et si coupé que, des six première» paroles, je cogneus que je m’cnvolois en l'nultre monde; de là je descouvris la fondrière d’où je venois, si basse et si profonde, que je n'eus oneques puis le coeur de m’y ravaller. Si j’eslolfois l'un de mes discours de ces riches despnuilles, il esclaireroit par trop la bestise des aullres. Reprendre en aultruy mes propres faultes ne me semble non plus incompatible que de reprendre, comme je foys souvent, celles d’aultruy en moy ; il les fault accuser par tout et leur aster tout lieu de franchise. Si sçay je combien audacieusement j’entreprends moy mesme, à touts coups, de m'eguater à mes larrecins, d'al-

(t) Diog. Laekce, Chrysippe, VIT, 181, 183; Epkuret\t *6. C. (ij Sur un de ce* beaux pansages des anciens, copiés par les Écrivains indiscrets de son siècle. J V. L.

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