‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 81 sur 449 · LIVRE I, CHAP. XXV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XXV

ce ne sont pas, à mon opinion, Iegieres incommodités en cest aagc.

l a ceste escliole du commerce des hommes, j’ay souvent remarqué ce vice, qu'au lieu de prendre cognoissance d'auitruy, nous ne travaillons qu'à la donner de nous; et sommes plus en peine de débiter nostre marchandise que d'en acquérir de nouvelle : le silence et la modestie sont qualités très commodes à la conversation. On dressera cest enfant à estre espargnant et menasgier de sa sufiisance quand il l'aura acquise, à ne se formaliser point des sottises et fables qui se diront en sa présence : car c’est une incivile importunité de chocquer tout ce qui nlest pas de nostre appétit. Qu'il se contente de se corriger soy ntestne, et ne semble pas reprocher à aultruy tout ce qu'il refuse à faire, ny contraster aux mœurs publicques : Liai sapere sine pou pd, sine invidid1. l u ye ces images regenteuses et inciviles, et ceste puérile ambition de vouloir paroistre plus fin, pour estre aultre; et, comme si ce feust marchandise malaysée que reprehensiuns et nouvetlelés, vouloir tirer de là nom de quelque pcculierc valeur. Comme il n'affiert qu'aux grands poètes d’user des licences de l’art, aussi n’est il supportable qu'aux grandes âmes cl illustres de se privilégier au dessus de la couslume. Si quid Socrates auf Arislippus contra morem et consueludinem fecerunt; idem sibi ne arbilretur licere : maquis enim illi et dit'inis bonis banc lirentiam assequebantur*. On luy apprendra de n’entrer en discours et contestation que là où il verra un champion digne de sa luicte ; et, là mesme, à n'employer pas touts les tours qui luy peuvent servir, mais ceulx là seulement qui luy peuvent le plus servir. Qu'on le rende délicat au chois et triage de ses raisons, et aymant la pertinence, et par conséquent la briefveté. Qu'on l'instruise sur tout à se rendre et à quitter les armes à la vérité tout aussitost qu'il l'appercevra, soit qu'elle naisse ès mains de son adversaire, soit qu’elle naisse en luy mesme par quelque radvisemenl : car il ne sera pas mis en chaise pour dire un roolle prcscript ; il n’est engagé à aulcune cause que parce qu’il

<i) On peut être sage mi» éclat, sans orgueil. S». Eplst. 103.

(i t Si Arvllppo ou Socrate n'ont pas toujours respecté les coutumes et le» mœurs de leur pays, ce serait une erreur de croire que vous puissiez le» imiter. Leur mérite transcendant fl presque divin autorisait celle liberté. Lie., de Offhc., 1, 4t.

l'approuve ; ny ne sera du mestier où se vend à purs deniers comptants la liberté de se pouvoir repentir et recognoistre : Meque ut omnia, quœ prasmpta et imperata sint, defendat, necessitate ultd cogitur1.

Si son gouverneur tient de mon humeur, il luy formera la volonté à estre très loyal serviteur de son prince, et très affectionné, et très courageux; mais il luy refroidira l'envie de s’y attacher aultrement que par un debvoir publicque. Oultre plusieurs aultres inconvénient* qui blecent nostre liberté par ces obligations particulières, le jugement d’un homme gagé et achetlé, ou il est moins entier et moins libre, ou il est taché et d’imprudence et d’ingratitude. Un pur courtisan ne peult avoir ny loy ny volonté de dire et penser que favorablement d’un maistre qui, parmi tant de milliers d’aultres subjects, l’a choisi pour le nourrir et eslever de sa main: ceste faveur et utilité corrompent, non sans quelque raison, sa franchise, et l'esblouïssent : pourtant veoid on coustumierement le langage de ces gents là divers à tout aultre langage en un estât, et de peu de foy en telle matière.

Que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler, et n’ayent que la raison pour conduicte. Qu’on luy face entendre que de confesser la faulte qu’il descouvrira en son propre discours, encorcs qu’elle ne soit appereeue que par luy, c’est un effect de jugement et dp sincérité, qui sont les principales parties qu’il cherche; que l’opiniastrer et contester sont qualités communes, plus apparentes aux plus basses âmes; que se r’adviser et se corriger, abandonner un mauvais party sur le cours de son ardeur, ce sont qualités rares, fortes et philosophiques. On l’advertira, estant en compaignie, d’avoir les veulx par tout; car je trouve que les premiers sieges sont communément saisis par les hommes moins capables, et que les grandpurs de fortune ne se trouvent gueres meslées à la suffisance : J’ay veu, cependant qu’on s’entretenoit au hault bout d’une table de la beauté d’une tapisserie ou du goust de la malvoisie, se perdre beaucoup de beaux traicts à l’aultre bout. Il sondera la portée d’un chascun : un bouvier, un masson, un passant, il fault tout mettre en besongne, et emprunter

(I) Nulle nécessité ne l'oblige de défendre tout ce qu’ou voudrait Impérieusement lui proscrire. Ctc. Acad, n, 3.

chascun selon sa marchandise, car tout sert en mesnage; la sottise inesmc et foiblesse d’aultruy luy sera instruction : à contrerooler les grâces et façons d’un chascun, il s’engendrera envie des lionnes et niespris des mauvaises.

Qu’on luy mette en fantasie une honneste curiosité de s’enquérir de toutes choses : tout ce qu'il y aura de singulier autour de luy, il le verra; un bastiment, une fontaine, un homme, le lieu d’une battaille ancienne, le passage de César ou de Charlemaignc;

Qui r tellns ait lento jelu; quœ putria ub irtiu; yen/us in liulium qui* bene velu ferai

Il s’enquerra des moeurs, des moyens et des alliances de ce prince, et de celuv là : ce sont choses très plaisantes à apprendre, et tris utiles à sçavoir.

En ceste practique des hommes, j’entends y comprendre, et principalement, ccuLx qui ne vivent qu’en la mémoire des livres ; il pratiquera, par le moyen des histoires, ces grandes âmes des meilleures siècles. C’est un vain estude, qui veult ; mais qui veult aussi, c’est un estude de fruict inestimable, et le seul estude, comme dict Platon2, que les Lacédémoniens eussent réservé à leur part. Quel proufit ne fera il en ceste part là, à la lecture des vies de nostre Plutarque? Mais que mon guide se souvienne où vise sa charge ; et qu’il n’imprime pas tant à son disciple la date de la ruync de Carthage que les mœurs de Hannihul et de Scipion; ny tant .où mourut Marcellus, que pourquov il feut indigne de son debvoir qu’il mourust là. Qu’il ne luy apprenne pas tant les histoires, qu’à en juger. C’est à mon gré, entre toutes, la matière à laquelle nos esprits s’appliquent de plus diverse mesure : j’ay leu en Tite Live cent choses que tel n’y a pas leu; Plutarque y en a leu cent, oultrc ce que j’y ai sceu lire, et à l’advcnture oultre ce que l’aucteur y avoit mis ; à d’aulcuns, c’est un pur estude grammairien; à d’aultres, l’anatomie de la philosophie, par laquelle les plus abstruses parties de nostre nature se pénétrent. 11 y a dans Plutarque beaucoup de discours estendus très dignes d’estre seeus; car, à mon gré, c’est

(I) Quelle contrée est engourdie par le froid ou brûlée par |n soleil ; quel vent propice pousse les vaisseaux en Italie. PROPF.RCK, IV, 3, 3Î>.

(*) ifippiai J la/or, édit, d'Henri KaUeonc, ton». III, p. S4î» 0.

le maistre ouvrier de telle besongne ; mais il y en a mille qu’il n’a que touchés simplement ; il guigne seulement du doigt par où nous irons, s’il nous plaist ; et se contente quelquefois de ne donner qu'une atlainete dans le plus vif d’un propos. Il les fault arracher de là, et mettre en place marchande : comme ce sien mot*, « Que les habitants d’Asie servoient à un seul, pour ne sçavoir prononcer une seule sy llabe, qui est, Non», donna peut estre la matière et l’occasion à La lkiëtie de sa Servitude volontaire. Cela mesine de luy veoir trier une legiere action en la vie d’un homme, ou un mot qui semble ne porter pas cela, c’est un discours. C’pst dommage que les gents d’entendement ayment tant la briefvcté : sans doubtc leur réputation en vault mieulx; mais nous en valons moins. Plutarque ayme mieulx que nous le vantions de son jugement que de son sçavoir ; il ayme mieulx nous Laisser désir de soy que satiété : il sçavoit qu’ès choses bonnes mesme on pcult trop dire ; et que Alexandridas reprocha justement à celuy qui tenoit aux Ephores des bons propos, mais trop longs : » O estrangier, tu dis ce qu’il fault aultrement qu’il ne fault2. » Ceulx qui ont le corps grade, le grossissent d’emlmurrurcs ; ceulx qui ont la matière exile l’enllcnt de paroles.

11 se lire une merveilleuse clarté pour le jugement humain de la fréquentation du monde ; nous sommes tuuts conlraincts et amoncelés en nous, et avons la veue raccourcie à la longueur de nostre nei. On demandoit à Socrates d’où il estoit ; il ne respondit pas d’ Athènes, mais du monde3; luy qui avoit l’imagination plus pleine et plusestendue, embrassoit l’univers comme sa ville, jectoit ses eognoissances, sa société et ses affections à tout le genre humain ; non pas comme nous, qui ne regardons que soubs nous. Quand les vignes gelent en mon village, mon presbtre en argumente l’ire de l)ieu sur la race humaine, et juge que la pepie en tienne desjà les Cannibales. A veoir nos guerres civiles, qui ne crie que ceste machine se bouleverse et que le jour du jugement nous prend au collet ? sans s’adviser que plusieurs pires choses se sont veues, et que les dix mille parts du monde ne laissent pas de gallcr

(!) Dans son traité dr la Mauvaise honte, cb. 7 de la traduction d'Amyot. C.

(i) Put,, Apophthcijme s des lACfdemonitn*. c.

(3) tic-, T use-, V, 37; Plct.. de l'Exil, ch. 4. U

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