‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 82 sur 449 · LIVRE I, CHA.P. XXV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHA.P. XXV

le bon temps ce pendant ; moy , selon leur licence et impunité, admire de les veoir si doulees et molles. A qui il gresle sur la teste, tout l’hemispherc semble estre en tempeste et orage; et disoit le Savoïard que « Si ce sot de roy de France eust sccu bien conduire sa fortune, il estoit homme pour devenir maistre d’hostel de son duc; - son imagination ne conccvoit aultre plus eslevée grandeur que celle de son maistre. Nous sommes insensiblement touts en ceste erreur; erreur de grande suitte et préjudice. Mais qui se présente comme dans un tableau ceste grande image de nostre merc nature en son enticre majesté; qui lit en son visage une si generale et constante variété; qui se remarque là dedans, et non soy, mais tout un royaume, comme un traict d’une poincte très délicate, celuv là seul estime les choses selon leur juste grandeur.

Ce grand monde, que les uns multiplient encorcs comme especes soubs un genre, c’est le mirouer où il nous fault regarder, pour nous cognoistrc de bon biais. Somme je veulx que ce soit le livre de mon esebolier. Tant d’humeurs, de sectes, de jugements, d’opinions, de loix et de coustumes, nous apprennent à juger sainement des nostres, et apprennent nostre jugement à rccognoistre son imperfection et sa naturelle foiblesse; qui n’est pas un legier apprentissage; tant de remuements d'estat et changements de fortune publicque nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nostre; tant de noms, tant de victoires et conquestes ensepvelies sous Pouliliance rendent ridicule l’esperance d’eterniser nostre nom par la prinse de dix argoulets et d’un pouiller1 * qui n’est cogneu que de sa'cheute;

1 orgueil et la fierté de tant de pompes estrangieres, la majesté si enflée de tant de courts et de grandeurs nous fcrmil et asseurc la veue à soustenir l’csclat des nostres, sans ciller les yeulx ; tant de milliasses d’hommes enterrés avant nous nous encouragent à ne craindre d’aller trouver si bonne compaignie en l’aultre monde ; ainsi du reste. Nostre vie, disoit Pythagoras*, retire3 à la grande et populeuse assemblée des jeux

(I) De dLr chétifs soldat s et (tim poulailler. Us argoulets étaient de* arquebusiers A cheval ; et comme ils n’étalen: pas considérables en comparaison de* autres cavaliers, on a dit un argoutet |>our un homme de néant. Mi-naoe.

(i) Cic., Tiacul , v, \ Rousseau , dans l'Emile , llv. iv, parait transcrire ce passage d'après les Estais. J. v. L.

{') P.cilrrr ù , ressembler. Nicot.

Moîitaicse.

olympiques; les uns s’y exercent le corps pour en acquérir la gloire des jeux; d’aultres V portent des marchandises à vendre pour le gaing; il en est, et qui ne sont pas l?s pires, lesquels n’y cherchent aultre fruict que de regarder comment et pourquov chasque chose se faict, et estre spectateurs de la vie des aultres hommes, pour en juger et régler la leur.

Aux exemples se pourront proprement assortir touts les plus proufitables discours de la philosophie, à laquelle se doibvent toucher les actions humaines comme à leur réglé. On luy dira,

Qui il fax optare, qtild asper Ville nummus habet; patriœ cartsque propinquis Quantùm elarglri deceat; quan te Deux esse Jusxit, et lunnanà qitâ parte locatus es in re;

Quid stimus, aul quldnam vicluri gignimur,...*

que c’est que sçavoir et ignorer, qui doibt estre le but de l’estudc ; que c’est que vaillance, tempérance et justice ; ce qu’il y a à dire entre l’ambition et l’avarice, la servitude et la subjcction, la licence et la liberlé; à quelles marques on cognoit le vray et solide contentement; jusques où il fault craindre la mort, la douleur et la honte ;

Et quo quemque modo fugiatque feratque laborcm * ?

quels ressorts nous meuvent, et le moyen de tant de divers hransles en nous; car il me semble que les premiers discours dequoy on luy doibt abruver l’entendement, ce doibvent estre cculx qui règlent ses mœurs et son sens ; qui luy apprendront à se cognoistre et à sçavoir bien mourir et bien vivre. Entre les arts liberaux, eommoneeons par fart qui nous fait libres ; elles3 servent toutes voircment en quelque manière à l’instruction de nostre vie et à son usage, comme toutes aultres choses y servent en quelque maniéré aussi ; mais choisissons celle qui y sert directement H professoirement . Si nous sçavions restreindre les appartenances de nostre vie à

(I) Ce qu'on peut désirer, U quoi doit servir l'argent, ce qu'on doit faire pour sa patrie et sa famille, ce que Dieu a voulu que l'homme fût sur b terre, et quel rang U lui a assigné dans le monde ; ce que nous sommes , et dans quel dessein fl nous a donné l'étre. Pus., III, D9.

(i) Et comment nous devons éviter ou supporter les peines. Vite., Enfld. III, 439.

(3) Oii a dejft vu que Montaigne emploie le mot orf au féminin ; mais, après avoir dit les arts liberaux , il est surprenant qu'il l'ait voulu faire féminin. Il est certain qu’on trouve id elles dans les plus am iennes éditions. La pensée est de Sf-v, Episi. 88. G

to •

leurs justes et naturels limites, nous trouverions que la meilleure part des sciences qui sont en usage est hors de nostre usage ; et en celles mesmes qui le sont, qu'il y a des estendues et enfonceures très inutiles que nous ferions mieulx de laisser là; et, suyvant l’institution de Socrates1 2 * 4, borner le cours de nostre estude en icelles où fault l’utilité :

Saper c amie,

Incipe : vivendi reclé qui prorogai horam,

Hus ficus cj spécial dum défiant umnis ; al ille Labilur, ei labelur in omne volubilis <cvum *.

C'est une grande simplesse d'apprendre à nos enfants,

Quid moveant Pisces, animosaque signa Leonis, Lotus et Uesperià quid Capricornus aquâ i,

la science des astres et le mouvement de la huictiesuie sphère, avant que les leurs propres :

Ti IUiuî<ït<m xduci;

T£ Æ’iiXTpâetv B'.wtko 4 ;

Anaximenes escrivant à Pythagoras* : • De quel sens puis-je m’amuser au secret des estoiles, ayant la mort ou la servitude tousjours présente aux yeulx ? - car lors les roys de Perse préparaient la guerre contre son païs. Chascun doibt dire ainsin : « Estant battu d’ambition, d’avarice, de témérité, de superstition, et ayant au dedans tels aultres ennemis de la vie, irav je songer au bransle du monde ?»

Après qu’on lui aura apprins ce qui sert à le faire plus sage et meilleur, on l’entretiendra que c’est que logique, physique, geometrie, rhétorique ; et la science qu’il choisira, ayant desjà le jugement formé, il en viendra bientost à bout. Sa leçon se fera tantost par devis, tantost par livre ; tantost son gouverneur luy fournira de l’auctcur mesme, propre à ceste lin de son institution ; tantost il luy en donnera la moelle et la substance toute maschée ; et si de soy mesme U n’est familier des livres (jour y

(1) Di oc. Laerok, rte de Socrate, II, il. c.

(2) Ose être vertueux ; commerce : différer de régler sa conduite, c’est imiter h simplicité du voyageur qui, trouvaol un fleuve sur son chemin , attend qu'il soit écoulé ; le fleuve coule et coulera éternellement- lion., Eptst., Il, i, 40.

(S) Quelle est l'influence de» Poissons, du Liou enflamme, et du Capricorne qui sc plonge dans la 111er occidentale. |»ao- PrncK, IV, 1, 89.

(4) Que m'importent les Pldade», ou les étoiles do Bouvier? Ajucji., Ud., XVII, 10.

(>) Dtoc. Lalrcc, U, 4. C.

trouver tant de beaux discours qui y sont, pour l’effect de son desseing, on luy pourra joindre quelque homme de lettres qui à chasque besoins fournisse les munitions qu’il fauldra, pour les distribuer et dispenser à son nourrisson. Et que ceste leçon ne soit plus ayséc et naturelle que celle de Caza1, qui y peult faire double? Ce sont là préceptes espineux et mal plaisants, et des mots vains et descharnés, où il n’v a point de prinse, rien qui vous esveille l’esprit : en ceste cy l'amc treuve où mordre et où se paistre. Ce fruicl est plus grand sans comparaison. et si sera pluslust meury.

C’est grand cas qpe les choses en soient là en nostre siccle, que la philosophie soit, jusque* aux gents d’entendement, un nom vain et fantastique, qui sc treuve de nul usage et de nul prix, par opinion et par effect. Je croy que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses avenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfants et d’un visage renfrongné, sourcilleux et terrible : qui me l’a masquée de ce faulx visage, pasle et hideux ? 11 n’est rien plus gay, plus gaillard, plus enjoué, et à peu que je ne die follastre; elle ne presche que testes et bon temps : une mine triste et transie montre que ce n’est pas là son giste. Demetrius le grammairien* rencontrant, dans le temple de Delphes, une troupe de philosophes assis ensemble, il leurdicl : - Ou je me trompe, ou, à vous veoir la contenance si paisible et si gaie, vous n’estes pas en grand discours entre vous. » A quoy l’un d’eux, llaracleon le Mégarien, res|K>ndit : « C’est à faire à ceulx qui cherchent si le futur du verbe jSiMu’a double >., ou qui cherchent la dérivation des comparatifs /j<p<n et pi nm *, et des superlatifs yjlpi- <rtov et ^iàtktiov », qu’il fault rider le front s’en-

(1) Savant da quinziéme* siècle, né A Thessalooique , qui passa en Italie avec plusieurs autres savant.** de la Gréer, il est auteur d'une grammaire grecque un peu obscure pour le» commençants. C.

(2) Pict., des Grades qtd ont cesse, r. 5. G.

(3) lancer, dont le futur fait E. J.

(4) C’est-A-dIre, qui cherchent d'ou déri' ont les comparatifs

X*îpcv et {iiÀTiïrv, pe/ns et ni clins, comparatifs neutres, F un de Xiptv; , niancus , cl non pas de xaxo; , mont ais ; l'autre vrai positif, qui sert de comparatif A K. 1.

(5) Xitptorcv et {îiXrtor'.v , pessimum et optimum , superlatif* neutres dérivés des mêmes primitifs. C'est ainsi qu'en latin pejor cl pcsstmus, meiior et optïmus, servent de compara-

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