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poètes ; mais, comme il leur a esté bien aysé de représenter leurs rhythmes, ils demeurent bien aussi court à imiter les riches descriptions de l’un et les délicates inventions de l’autre.
Voire mais, que fera il' si on le presse de la subtilité sophistique de quelque syllogisme? « Le jambon faict boire ; le boire désaltéré : parquov le jambon désaltéré. » Qu’il s’en mocque : il est plus subtil de s’en moequer que d’y respondre*. Qu’il emprunte d’Aristippus ceste plaisante contrelinesse : « Pourquov le deslierav je, puisque tout lié il m'empcsche3? » Quelqu’un proposoit contre Cleanthes des finesses dialectiques, à qui Chrvsippus dict : «• Joue toy de ces battclages avecques les enfants, et ne destourne à cela les pensées sérieuses d’un homme d’aage*. * Si ces sottes arguties, contorta et aculeata sophismala *, luv doibvent persuader un mensonge, cela est dangereux ; mais si elles demeurent sans effect, et ne l’esmeuvent qu’à rire, je ne veois pas pourquoy il s’en doibve donner garde. 11 en est de si sots qu’ils se destournent de leur voye un quart de lieue pour courir après un beau mot : Aut qui non verba rebus aplani, sed res extrinsecùs arcessunl , quibus verba concernant3: et l'aultre, qui, alicuis verbi décoré placenlis, vocenlur ad id quod non proposuerant saribere’’. Je tors bien plus volontiers une bonne sentence, pour la coudre sur moy, que je ne destors mon fil |K>ur l’aller quérir. Au rebours, c’est aux paroles à sert ir et à suyvre; et que le gascon y arrive, si le françois n’y peult aller*. Je veulx que les choses surmontent, et qu’elles remplissent de façon l’imagination de celuy qui
(1) Ost-à-dire, Mais que fera notre jeune tlève , si on le presse, etc. — Montaigne revient à son principal sujet , qu'il semblait avoir entièrement perdu de vue. C.
(9} 8ÉN. Epist. 49. C.
(3) ÜlOG. Laekce, II, 70. C.
(4) Dtoc. La ER r.t, VU, 183. C.
(3) Ces sophismes entortilles et épineux. Cic., Atari., Il, 9*. (6) Ou qui ne choisissent pas les mots pour les choses . mais qui vont chercher, hors du sujet, des choses auxquelles les mots puissent convenir. Qvixtil., VIII, 3.
fl) Qui, pour ne perdre un mot qui leur plaît, s'engagent dans une matière qu’Us n’avaient pas dessein de traiter. Six, Epist. 59.
(8) J.-J. Rousseau a dit aussi quelque part : « Toutes les fois qu'à l'aide d'un solécisme je pourrai me faire mieux entettdre, ne pensez pas que j’hésite. » U s’est bien fait entendre sans avoir besoin de solécismes , et sa phrase est exagérée ; mais elle prouve qu'U était aussi peu esclave du purisme que l'écrivain gascon, i. V. L.
escoute, qu’il n'aye auleunc souvenance des mots. Le parler que j'aymc, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche; un parler succulent et nerveux, court et serré ; non tant délicat et peigné, comme vehement et brusque :
U (ec demnm sapiei dictio, quœ feriet i ;
plustost difficile qu’ennuyeux; esloingné d’affectation; desrcglé, descousu et hardy : chasquc loppin y fasse son corps ; non pedantesque, non fratosque*, non plaideresque, mais plustost soldatesque, comme Suctone appelle celuy de Julius César5; et si ne sens pas bien pourquoy il l’en appelle.
J’ay volontiers imité ceste desbauche qui se veoid en nostre jeunesse au port de leurs vestements; un manteau en eseharpe, la cape sur une espaule, un bas mal tendu, qui représente une fierté desdaigneusc de ces parements cstrangiers, et nonchalante de l’art ; mais je la trouve encore mieulx employée en la forme du parler. Toute affectation, mnnméement en la gayeté et liberté francoise, est mesadvenante au courtisan ; et en une monarchie, tout gentilhomme doibt estre dressé au port d’un courtisan ; parquov nous faisons bien de gauchir un peu sur le naïf et mesprisant. Je n’avme point de tissure où les liaisons et les cousturos paroissent ; tout ainsi qu’en un beau corps il ne fault pas qu’on y puisse compter les os et les veines. Quœ reritati operam dal oralio incimpnsila sil et simplex4. Quis arcuratè loquitur.nùi qui nuit putidè loquir,l L’éloquence faict injure aux choses, qui nous destourne à soy. Comme aux accoustrements, c’est pusillanimité de se vouloir marquer par quelque façon particulière et inusitée, de mesme au langage la recherche des phrases nouvelles et
(I) Que l'expression frappe, elle plaira. Epitaphe de Lucain , niee dans la ttihtiotheque latine de F abricius , U , 10. C.
(*) Hon monacal. Fratesque,de l'italien fralesco, adjectif dérivé de frate , moine. C.
(3) C'est dans sa Vie, c. 55, au commencement. Mais Montaigne a été trompé |»ar les éditions \ulgaires, où on lisait : Eloquentiâ militari ; quâ re aut teqvavlt, etc.-, an lieu que , dans les dernières el meilleures éditions, on lit aujourd'hui : Flaque mit), tnilUarique re, aut ce quavil, etc. Ainsi, ce qui lui faisait de la peine disparait avec la fausse leçon. C.
(4) La vérité doit parier un langage simple et sans art. S»., Epist. 40.
(K) Quiconque parlé avec affectation est sûr de causer du dcgodl et de l'enoui. Six, Epist. 75.
dos mots peu cognons vient d’une ambition scholastique et puérile. Pousse je ne me servir que de ceulx qui servent aux haies K Pâtis! Arislophanes le grammairien n’y entendoit rieh, de reprendre en Epieu rus la simplicité de ses mots et la fin de son art oratoire, qui et*ott perspicuité de langage seulement*. Limitation du parler, par sa facilité, suyt incontinent tout un peuple; l’imitation du juger, de l’inventer, ne va pas si viste. La pluspart des lecteurs, pour avoir trouvé une pareille roblie, pensent très faulscmenl tenir un pareil corps; la force et les nerfs ne s’empruntent point, les atours et le manteau s’empruntent. La pluspart de ceux qui me hantent parlent de mesme les Essais ; mais je ne sçoy s'ils pensent de mesme. Les Athéniens, dict Platon1, ont pour leur part le soing de l’abondance et élégance du parler, les Lacedemoniens, de la briefvelé, et ceulx de Croie, de la fécondité des conceptions plus que du langage ; ceulx cy sont les meilleurs. Zenon disoil* qu’il avoit deux sortes de disciples : les uns qu’ils nommoient ytiotoyouf, curieux d’apprendre les choses, qui estoient ses mignons; les aullres taytfli. ovt, qui n’avoyeat soing que du langage. Ce n’est pas à dire que ce ne soit une belle et bonne chose que le bien dire, mais non pas si bonne qu’on la faict, et suis despil de quoy nostre vie s’embesongne toute à cela. Je vouldrois premièrement bien sçavoir ma laugue, cl celle de mes voysihs où j’ay plus ordinaire commerce.
C’est un bel et grand adgeneement sans double que le grec et le latin, mais on l’achete trop cher. Je diray icy une façon d’en avoir meilleur marché que de couslume, qui a esté essayée en moy mesme; s’en servira qui vouldra. Peu mon pere, ayant faict toutes les recherches qu’bomme peult faire parmy les gents sçavanls et d'entendement, d’une forme d’institution exquise, (eut advisé de cest inconvénient qui estoit en usage ; et luy disoit on que cestc longueur que nous mettions b apprendre les langues qui ne leur coustoient rien est la seule cause pourquoy nous ne pouvons arriver à la grandeur d’ame et de cognoissance des anciens Grecs et Romains. Je ne croy pas que ce
(1) IMOG. liAKRCR, X, 13. C.
(2) Dus Lois, 1, p. GU, édit. d'EsliCUQC, 1578; chap. Il, p. édit, de M. Ail, 1814. J. V. L.
(3) STOiuiG, Serm. 34. C.
en soit la seule cause. Tant y a que l’expedient que mon pere y trouva, te feut qu'en «ourriee, M avant le premier desnoncmeiA de ma tangue, il me donna en charge à un Alhd*fnand, qui depuis est mort fameux médecin en l 'rance, du tirât ignorant de nostre langue, et ^ tria bien versé en la latine. Cfestuy cy, qu’il avott faict vrtiir ex pré», et qui eMoit bien duej rement gagé, m’avoil continuellement entre tus bras, Il en eut aussi avecqoes luy ihux «ultra ] moindres en (sçavoir, ;iwttr me suyvre, te< soalnger le premier ; ceulx ey he m’entrctenoieM d’auhre tangue que faillie. Ouant au rente de sa maison, c’eatoît aiie régie inviolable que ny luy mesme, ny ma «wwe, ny valet, ny chambrière, ne patio ieht en ma compatgnfe qu’autant de mots de latin que rhatt un avoit apprit» pour jargonner avecques moy. C’est merveille da ftxiict que chascwn y feit ; mot» pere et ma Uiere y apprindrfnt asaer. de latin pour l'entendre, et en iw-qutrou» à suffisant* pour s’en servir A la nécessité, comme ferre®* aussi les aultres domestiques qui estoient plu* attachés à mon service. Somme, nous nous iatinizaxmes tant qa’il en regorgea jusque» a «os villages trwrt autoar, où il y a encore», et ont priits pied par l’usage, plusieurs appellations latines d'artisan» «d%lils. tjunnt a moy, j'avoy phi* do six aux avant que j’cwtendisBC «on phi* de franco» oa de perigordm que d’arabesque; et, sans art, sans livre, sans grammaire os freoeptft, sans fouet et sans larmes, j 'a vois apjirtns du latin tout aassi pur que sson mafetre d’**'ehole le sçavoit ; car je *e le p envois avoir meslé tny ahnré. éé par éssay «n me voulait donner un lheme, à la mode des colleges, on le donne aux aullres en Irançois, mais à moy il me le falloit donner en mauvais latin peur le tourner en bon. Et Nicolas Grouohy, qui a gscript de Comilii» Romah&ntm 1 ; Guillaume Gùerente, qui a commenté Aristote; George lhicbanau, ce grand poète escossois; Marc Antoine Muret, que la fraatee et l’Italie cecognoissent pour le meilleur orat car du romps, mespreccptcürs domestiqücs,m’ont diot souvent que j’avois ce langage en mon enfance si prest et si à main qu’il» cr&ignoient h m’accoster. Buchanan, que je vois dopais b la surtte de feu monsieur le mareschal de BriSsac, me didt qu’il
fil Ouvrai Carh, V!rv-(tah,CSSS . trproiMl damte luroe Ire des Antiquité» romaines de Crtvius. 1. V. L.