LIVRE 1, CH AP. XXV
cstoit «près à esmre de l'institution des enfants, et qu'il prenait l'exemplaire de 1a mienne ; car il avoir lors en cltarge ce comte de Brissae que nous avons veut depuis si valeureux et si brave.
Quant au grec, duquel je o'&y qqasi du tout point d'intelligence, mun pere desseigpa me le faire apprendre par art, mais d’une voye nouvelle, par (orme d’vsbat et d'exercice ; nous pelotions nos déclinaisons à la maniéré de ceux, qui, par certains jeux de tablier’, apprennent ('arithmétique et la geometrie- Car eptre auhres choses, il avoit esté conseillé de me faire gouster la science et le debvoir par une volonté non forcée, et de mon propre désir i et d'eslever mon arae en toute doulceur et liberté, sans rigueur e( contraincte : je dis jusques à telle superstition que, parce qu’auleuas tiennent que cela trouble la cervelle tendre des enfants de h* csveiller le matin en sursault, et de les arracher dq sommeil ( auquel ils sont plongés beaucoup pies que nous ne sommes) tout à coup et par violence, il me faisoit esveiller par le son de quelque mstnjment ; et ne feus jamais sans homme qui m'en servis».
Ce st exemple suffira pour en juger le reste, et pour recommender aussi et la prudence et l'affection d’un si bon pere, auquel il ne se faute prendre S’il n'a recueilly aulcuns fruiels respondams à une si exquise culture. Deux choses en feurcnt cause ; en premier, le champ stérile et incommode \ car, quoique j'eusse la santé ferme et entière, et quand et quand un naturel doulx et traielable, j’esluy pariny cela si polsant, mol et endormy qu’on ne me pouvait arracher de l’oysifveté, non pas pour ma (aire jouer. Ce que je vepyois, je Je veoyois bien ; et, soubs ceste complexion lourde, nourrissois des imaginations hardies et des opinions au dessus de mon aage. L’esprit, je l'avuy lent, et qui n’alloit qu'autant qn’on le menoit ; fapprehension (ardifve, l’invention |?scbe ; et, après togt, un incroyable débute de mémoire, lie tout cela, il n’est pas merveille s'il ne sceut rien tirer qui vaille. Secondement, comme çeulx que presse un furieux désir de guarison se laissent aller à toute sorte de conseils, le
(l) Damier- oa appelai! jadis le jeu de direct jeu Ut UUM-u A.D.
bon homme, ayant extreme peur de faillir en chose qu’il avoit tant à cœur, sc laissa enfin emporter à l'opinion commune, qui suvt tousjours ceulx qui vont devant, comme les grues,
I et se rengea à la coostume, n’ayant plus au- 1 tour de luy eeulx qui luy avoient donné ces premières institutions, qu'il avoit apportées d'Italie; et m’envoya environ mes six ans au college de Guiennc, très florissant pour lors, et I le meilleur de France : et là, d n'est possible de rien aüjouster au soing qu’il eut, et à me choisir des précepteurs de chambre suffisants, et à toutes les auhres circonstances de ma [ nourriture, en laquelle il réserva plusieurs fa- ! çons particulières, contre l’usage des colleges; mais tant y a que c'estoit tou -jours college. Mon latin s'ahastardit incontinent, duquel depuis par desaccoustumance j’ay perdu tout usage ; et ne me servit ceste mienne inaccoustumée institution que de me faire enjamber d'arrivée aux premières classes; car, à treize ans que je sortis du college, j’avoi* achevé mon cours (qu’ils appellent), et, à la vérité, sans aulcun Iruict que je peussc à présent mettre en compte.
JLç premier goust que j’eus aux l vros, il me veint du plaisir des labiés de la Métamorphose d’Uvidc ; car environ l'aagede sept ou huiel ans, je ine drsrobuis de tuul aullre plaisir pour les lire; d’autant que ceste langue esloil la mienne maternelle et que c’estoit le plus aysé livre que je conçusse et le plus accommodé à la foi blesse de nton aage,à cause de la matière ; car des Ijuicelots du Lac, des Amollis, des lluons de Bordeaux, et tels fatras de livres à quoy l’enfance s’amuse, je n'en çognoissoys pas seulement le nom ny ne £uys encores le corps ; tant exacte eslojt ma discipline ! 4e m'en rendoys plus nonchalant a l’estude de mes auhres leçons preseriptes. Là, (1 me ycint singulièrement à propos d’avoir affaire à un homme d'entendement de précepteur qui sceut dextrement conniver à cçste mienne deshaucheet aultres pareilles ; car par.là j’enfilay tout d’un train Virgile en l’.Eneide, el puis Terenee, et puis Piaule, et des comédies italiennes, leurré lonsjou s par la douceur du subject. S'il eust esté si fol de rompre ce train, j’estime que je n’eusse rapporté du college que la haine des livres, comme faict quasi toute nostre noblesse. 11 s’y gouverna ingénieusement, faisant semblant de n’en vcoir rien; il
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ESSAIS DE MONTAIGNÊ,
aiguisoit ma faim, ne me laissant qu’à la desrobée gourmander ces livres et me tenant doulcetuent en office pour les aultres estudes de la réglé; car les principales parties que mon pere clierclioit à ceulx à qui il donnoit charge de moy, c’cstoit la débonnaireté et facilité de complexion. Aussi n’avoit la mienne aultre vice que langueur et paresse. Le danger n’estoit pas que je feisse mal, mais que je ne feisse rien ; nul ne prognostiquoit que je deusse devenir mauvais, mais inutile; on y prevoyoit de la fainéantise, non pas de la malice. Je sens qu'il en est advenu demesme; les plainctes qui me cornent aux aurcilles sont telles : il est oysif, froid aux offices d’amitié et de parenté, et aux offices publicques, trop particulier, trop desdaigneux. Dts plus injurieux mesme ne disent |>as, pourquoy a il prins? pourquoy n’a il payé? mais, pourquov ne quitte il? pourquoy ne donne il ? Je reccvrois à faveur qu’on ne desirast en moy que tels elîects de supererogation ; mais ils sont injustes d’exiger ce que je ne doy pas, plus rigoureusement beaucoup qu’ils n'exigent d’eulx ce qu’ils doibvent. Fn m’v condamnant, ils effacent la gratification de l’action et la gratitude qui m’en seroit deue ; là où le bien faire actif debvroit plus poiser de ma main en considération de ce que je n’en ay de passif nul qui soit. Je puis d'autant plus librement disposer de ma fortune qu'elle est plus mienne et de moy que je suis plus mien. Toutesfois, si j’estov grand enlumineur de mes actions, à l'adventure rembarrerois je bien ees reproches, et à quelques uns apprendrais qu’ils ne sont pas si offensés •lue je ne face pas assez, que de quoy je puisse faire assez plus que je ne foys.
Mon ame ne laissoit pourtant en mesme temps d’avoir à part sov des remuements fermes et des jugements seurs et ouverts autour des objeels qu’elle cognoissoit et les digérait seule sans aulcunc communication ; et entre aultres choses, je crois à la vérité qu’elle eust esté du tout incapable de se rendre à la force et violence. Mettray je en compte ceste faculté- de mon enfance? une asseurance de visage et souplesse de voix et de geste à m’appliquer aux roolles que j’entreprenois ; car avant l’aage,
Aller ait undccimo lüm me vix ceperat annus »,
(f) A peine cl ai s -je alors dans ma douzième année.
Vite., Eclog., VUI, 30.
j’ay sousteno1 les premiers personnages ès tragédies latines de Buchanan, de Guerentc et de Muret, qui se représentèrent en nostre college de Guienne avecques dignité ; en cela, Andréas Goveanus*, nostre principal, comme en toutes aultres parties de sa charge, feut sans comparaison le plus grand principal de France, et m’en tenoit on maistre ouvrier. Cest un excrciceque je ne mcsloue point aux jeunes enfants de maison, et ay veu nos princes s’y addonner depuis en personne à l’exemple d’aulcuns des anciens bonnes! emen et louablement ; il estoit loisible mesme d’en faire mestier aux gents d'honneur et en Grèce : Aristoni tragico acturi rem aperil : huit et grnus et fnrluna honesla eranl; nec ars, quia nihil laie apud Griecos pudori est. eu defurmabnt s : car j’ay tousjours accusé d’impertinence ceulx qui condamnent ces esbattements, et d’injustice ceulx qui refusent l’entrée de nos bonnes villes aux comédiens qui le valent, et envient au peuple ces plaisirs publicqurs. Les bonnes polices prennent soing d’assembler les citoyens, et les r’allier, comme aux offices sérieux de la dévotion, aussi aux exercices et jeux ; la société et amitié s’en augmente ; et puis on ne leur sçauroit concéder des passe-temps plus réglés que ceulx qui se font en presence d’un chascun, et à la veue mesme du magistrat ; et trouverov raisonnable que le prince, à ses despens, en gratiliast quelquesfois la commune, d’une affection et bonté comme paternelle; et qu’aux villes populeuses il y eust des lieux destinés et disposés pour ces spectacles ; quelque divertissement de pires actions et occultes.
Pour revenir à mon propos, il n’y a tel que d’alleicher l’appetit et l’affection : aultrement on ne faict que des asnes chargés de livres ; on
(I) Voltaire, dans la préface de Yf.coxmite, a transcrit toute la U»;de ce chapitre. « Nous ne pouvons, dit-il, mieux finir relie préface que par ce passage de notre compatriote Montaigne
sur les spectacles. »
(4) André de Gouvéa, né à Déjà, en Portugal, vers la fin du quinziéme siècle, fut nommé principal du collège de Guienne, à Bordeaux, en IKM. Il le dirigea pendant trefec ans, et oe le quitta que pour l'université de Coiuibre, où il mourut en 1548. Il n'a point laissé d'ouvrage. Aussi le jurisconsulte Antoine de Gouvéa, son frère, eal-il beaucoup plus célèbre que lui. J. V. L.
(3) Il découvre son projet à l’acteur tragique Ariston. C'était un bouline distingué par sa naissance et sa fortune, et son art ne lui ôtait point l'estime de ses concitoyens ; car il n'a rien de honteux chez les Grecs. Titk l.ivt, X\JY,£t.