Il fut reçu le 25 janvier
C'est au début de son séjour à Berlin qu'H écrivit sa lettre sur Cagliostio et Lavat^r, dans le dessein de combattre l'influence des illuminés sur les princes, en faisant appel à la raison, mais en recommandant la tolérance pour tous.
Deux sentiments conlradicloires se combattent ou plutôt se succèdent dans le cœur luimain relativement à ceux que le mallieur accable.
Le premier, vraiment odieux et non moins redoutable, nous prévient conlte eux et nous excite à leur imputer leur infortune à crime.
Le second nous précipite à l'aveugle dans leur parti et nous {)orte à les absoudre de leurs torts, même les mieux prouvés. C'est ainsi que d'une extrémité, l'on ne passe jamais qu'à une autre extrémité.
Ce dernier sentiment est assurément digne de quelque excuse, parce que l'indulgence tolérante et la douce compassion sont les premiers besoins de l'homme. Il n'est d'ailleurs pas plus équitable que le premier, et peut-être n'est-il pas moins dangereux.
J'en pourrais apporter mille raisons; mais la plus frappante à mon avis, du moins par ses conséquences générales, c'est que cette déraisonnable partialité a été dans tous les pays du monde l'occasion la plus fréquente et l'excuse des coups d'autorité et des punitions extra-judiciaires.
En efTet. l'indélébile penchant que les hommes ont à juger par les cas particuliers, parce (ju'en général ils n'échappent point à la passion, et n'ont ni suite, ni patience ; l'extrême difficulté que par cela même, et faute de l'étendue d'esprit nécessaire pour saisir tous les rapports, ils ont à généraliser, ce penchant, dis-je. et cette difficulté, les égarent trop souvent, pour que les puissants n'ayent pas quelque prétexte de mépriser l'opinion publique. Et comme elle les domine cependant à un certain point en dépit de tous leurs efforts, ils ont trouvé plus simple, plus sûr, et presque aussi juste de soustraire les grands intérêts à ce tribunal ennemi qui les juge aussi despotiquement que tous les
LKTTHE SUU MM. DE CAGLIOSTHO ET EAVATEH 36;.
autres mortels. De là les ruses et les violences du crédit ou de l'autorité contre les lois et les formes légales; la confédération tacite des forts contre les faibles; le silence éternel du droit et de l'équité devant l'intrigue ou la puissance. Ce mal vraiment effroyable et dont il est impossible de calculer l'étendue, a jeté tous les jours des racines plus profondes. L'apparente nécessité d'abord, la convenance ensuite, l'arbitraire enfin, le hideux arbitraire est devenu le modérateur presque universel, et les crédules et frivoles humains, toujours pressés de décider, toujours guidés par la passion, toujours tyrannisés par le premier mouvement, ou, ce qui revient au même, la dernière sensation, ont été jusqu'à invoquer l'arbitraire, jusqu'à le bénir, jusqu'à se vanter de ses ravages.
Vous me paraissez, mes chers compatriotes, avoir en peu de mois et presque en peu d'henr»'s parcouru, relativement au comte de Cagliostro, précisément les deux périodes qun je viens d'indiquer. Quand j'ai quitté Paris, cet homme était un fourbe, un fripon, un escroc qu'il fallait, pour prix de ses découvertes sur la pierre philosophale, sur les moyens de prolonger ou d'éterniser la vie humaine, d'évoquer les morts illustres, de produire de l'eau mère de diamant, etc., etc., condamner aux galères pour trois cents ans et un jour.
Aujourd'hui la pitié publique semble embrasser sa défense, ou du moins l'embellir. C'est un homme prodigieux, un bienfaiteur de l'humanité, un philosophe, un sage, qui va renouveler l'horrible drame de Socrate buvant la ciguë. Mille cris s'élèvent de toutes parts; et de ces clameurs confuses, on peut recueillir du moins ces mots : Ou ont-ils fait? Ou a fait sa femme.? Qu ont-ils fait?
Qii ont-ils fait '^ — Certes, la question est importante etde toutes celles qui s'élèveront dan s l'odieuse affaire 'à l'occasion de laquelleilssontdétenus, ce n'est pas la moins importante ; mais aussi celte question s'agite, et le procès du comte de Cagliostro n'offre en cela rien qui le distingue de tout autre.