CHAPITRE II
Principes du droit naturel. Formation des sociétés. Conditions indif^pensables de toute association humaine. J.e respect des propriétés, ou la justice fondée sur la sensibilité physique, l'amour de soi et la raison, impérieusement exigée par notre nature., indépendamment de tout système religieux, est le premier titre qui lie les hommes, et le seul point de réunion néces-atre à la société.
L'homme ne peut naître que par le moyen d'un autre homme : il ne peut aussi se conserver qu'à l'aide de son semblahle, vu la longueur de son enfance et sa faiblesse individuelle. Il s'associe avec des êtres de son espèce, parce <;u'il en a l'instinct, parc»' qu'ayant éprouvé qu'il doublait sa force en s'aidant de ses deux bras, il a compris qu'il 1 augmenterait encore en les multipliant, parce que d'ailleurs il est né en famille, et que de la réunion d'une
seule famille à l'agrégation de plusieurs, il n'y a qu'un pas. Mais de quelque manière que se fasse cetle association entre humains, l'objet de chaque individu est de résister à des fléaux destructeurs qu'un élre solitaire n'aurait pu braver, et de satisfaire plus aisément ses besoins journaliers. On a donc eu raison de dire que la loi de subsistance est la loi de nature, puisqu'elle est en quelque sorte le litre de notre existence.
iVIais le pouvoir de satistaire nos besoins dépend absolument de notre propriété peî'sonnellf, c'est-à-dire, de la liberté complète d'employer nos forces, notre t(^mps et nos moyens à la recherche de ce qui nous est utile. La pro[)riélé personnelle est donc notre premier droit, coiunie notr»' premier devoir est de la conserver et de la délendre. Lassociation de plusieurs hommes ne peut porter que sur ce devoir et sur ce droit.
Les contractants, si l'on peut parler ainsi, assurent leurs droits réciproques pour prix des devoirs et des services respectifs auxquels ils s'engagent les uns envers les autres; cette convention tacite, qui n'est pas un contrat social, comme quelques philosophes l'ont prétendu, est simplement la loi de nature, l'intention manifeste des associés, leur intérêt évident, parce que Vhomme ne peut que par le nombre, nest fort que par la réunion., n'est heureux que par la f>aix (a).
Les hommes qui seraient les plus malheureux et les plus dénués de tous les êtres, sans la raison, et la société qui la développe, la perfectionne et l'applique, les hommes, munis de ces deux armes accordées à eux seuls, cherc.jent' à étendre leurs propriétés et à multiplier leurs jouissances. L'inégalité des dons de la nature et la variété des circonstances les aident diversement à y réussir. Ils n'ont pas tous la môme force, la même intelligence, les mêmes talents. De là, par l'enchainement des choses et du temps, résulte la disparité de succès, d'avantages et de rangs (inégalité juste ; car elle est fondée sur la nature et tend au bien
(a) Vue de la nature du sublime BufFon.
(Je tous ! inégalité respectable lorsqu'elle est le produit de la reconnaissance publique , , mais ils ont tous les mêmes besoins et les organes nécessaires pour satisfaire à ces besoins. L'entière propriété personnelle, ou la liberté, est donc le droit de tous, puisqu'elle est nécessaire à tous; et c'est en cela que les hommes sont et seront à jamais égaux: c'est là, ou du moins ce doit être la mesure commune de la société. Un des principaux objets de l'association est d'empêcher que ce sentiment qui porte chacun à multiplier ses jouissances, ne dégénère en cupidité; que l'inégalité naturelle ou accidentelle, qui donne à quelques-uns des facilités refusées aux autres, ne devienne oppressive: c'est, en un mot, d'obliger tout homme, quel qu'il soit, à respecter les propriétés d'autrui. Tel est ou devrait être le but de toutes les institutions humaines qui varient et se multiplient selon les divers moyens de subsistance, qu'emplofent les sociétés plus ou moins industrieuses et civilisées. Les hommes vivront en communauté, ou établiront des propriétés foncières; ils se nourriront des productions spontanées de la terre, on s'adonneront «à la chasse et à la pêche; ils élèveront des troupeaux ou inventeront et perfectionneront l'agriculture; mais dans tous les cas le respect mutuel de leurs droits, sera le gage nécessaire de leur union qui, quoi qu'en aient dit quelques modernes, dépend plus encore des relations morales que des convenances physiques, puisque celles-là sont absolument nécessaires pour déterminer, régler et circonscrire celles-ci.
Le précieux instinct de la sociabilité, ou quelqu'antre cause (car j'écris dans tous les systèmes), n'a donc pas plutôt rassemblé les hommes en société que le premier titre qui les lie enlr'eux c'est la justice, ou le V'Specf des propriétés puisqu'ils ne cherchent autre chose que le mieux-ètre, c'est-à-dire, la conservation et 1 extension de leurs propriétés. Ils ne sont engagés à la société, qu'autant qu'elle accroît et assure leurs jouissances; qu'autant (ju'ils j trouvent profjriété, liberté et sûr et<^. Toussent intéressés au maintien de la justice ; les forts comme les faibles; les
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t'orU puisqu'ils jouissent de la prééminence, et qu'ainsi ils i.nt plus à perdre au renversement de l'ordre, dans lequel ils trouveraient d'ailleurs leur ruine absolue, le nombre suppléant à la force; les faibles, puisqu'ayant moins de moyens et de puissance, ils doivent craindre davantage de violer les conditions auxquelles est attachée leur sûreté.
Ce n'est point un roman moral que je trace ici : ce ne sont pas mes opinions particulières ou colles de quelqu'autre écrivain que j'expose, c'est la loi de la nature que je développe. Peut-être, si je ne consultais que mon cœur, j'en appellerais à celui de tous les êtres sensibles et non dépravés; et je soutiendrais, je prouverais même que la justice, dérivée de la sensibilité physique et de l'amour de soi, est la voix naturelle de l'âme, et qu'il n'y a pas de plus grand théâtre pour la vertu que la conscience (a). Mais les subtilités des métaphysiciens, les tours de force de l'amour-propre. si je puis parler ainsi, ont tellement obscurci les lumières naturelles et épaissi les ténèbres du pour et du contre, que cette discussion serait longue, pénible et peut-être assez inutile: car tous les raisonnements possibles ne donneront pas la bonté morale à l'infortuné, en qui elle n'est point un sentiment manifesté par la voix intérieure de sa conscience, au moment où sa raison lui indique le juste et l'injuste; aussi bien qu'un jugement acquis parla connaissance et l'expérience de ce qui lui est utile ou nuisible, si toutefois il est vrai qu'un tel homme exista. Quoi (|u'il en soit, il ne suffit pas d'établir que la justice, fondée sur la raison et la nécessité, est impérieusement exigée par notre nature; et je crois démontrer cette vérité en déduisant les notions primitives de l'ordre social, des besoins communs à tous les hommes et de leurs intérêts les plus évidents.
C'est là, n'en doutons point, c'est là seulement que se rouvent la législation universelle et le vrai code moral : dit communément que si la divinité n'est pas, il n'y a
\[a) Nullum virtuli thealrum conscieniia majus est. (Tusc. le. Il, 36).
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fjiie le méchant qui raisonne, le bon est un insensé. Mais |iourf|iioi. si le bon est le plus paisible. le moins ajîité, le mieux garanti? « La vertu, dit Rousseau, n'est pas plus " que le vice l'amour de l'ordre : il y a quelque ordre ' moral, partout où il y a sentiment et intelligence ; la diffé- ' rencp est que le bon s'ordonne par rapport au toui, et que le méchant ordonne le tout par rapport à lui. Celui- ■ ci se fait le c^Mitre de toutes choses; l'autre mesure à " son rayon et se tient à la circonférence » (r/). Il me semble (|ue dans cette supposition Rousseau fait du méchant un insensé; et la folie est un exemple particulier qui ne saurait servir de f>reuve générale. Je doute qu'à moins d'aliénation d'esj)tit il y ait un homme assez stupide, si ce n'est un despote, pour imaginer qu'il puisse être le centre d'un système quelconque. Tout humain pourvu d'entendement se sent incapable de soutenir les efforts des rayons rassemblés : en calcul, nt ses besoins et ses forces individuelles, il voit que celles-ci sont très disproportionnées aux autres: il se trouve une faible partie du tout, et s'aperçoit sans cesse qu'il est très dépendant: d'où il conclut qu'il lui faut ménager ses semblables. Employera-t-il l'artifice ou la violence pour satisfaire ses désirs aux dépens de ceux qui rentourenl? Il se rendra l'ennemi de tous; leur méfiance éveillée, leur industrie aiguisée, leur colère allumée les l'éunirout contre l'offenseur qui ne peut que succomber dans une lutte si inégale. La méchanceté est donc évidemment une erreur de calcul, aussi bien qu'un sentiment perv<»rs : faire du mal et en recevoir sont deux choses intimement liées : cela peut se démontrer indépendamment de toute connaissance du grand Etre, et ce qui vaut mieux car les meilleurs arguments déterminent plutôt nos opinions que nos actions;, l'expérience journalière en est la ])reuve. En un mot, la vertu est ou n'est pas arbitraire et d'institution humaine. Dans ces deux suppositions, il me paraît également inconséquent de soutenir que Ihomme n"a d'autre frein que la religion. Si la vertu est fondée sur
la) Emile.
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Ir sentiment et que l'incrédule ne rejette les o|iinions reçues sur lexislence et le culte de la divinité que |»ar une • rreur de jugement, il ne s'en suit pas que le sentiment ^anéantisse alors que l'esprit s'égare. Si le respect pour la vertu n'est qu'une institution politique fondée sur Tulilité, cette utilité existe indépendamment des menaces et des promesses de la religion, et sera pour rincrédul<*, pour l'inconvaincu et même pour l'athée, ce que sont les dogmes religieux pour les prosélytes des cultes divers. Que la conscience morale soit un sentiment ou un jugement, toujours existe-t-elle : elle guide les hommes plus ou moins sûrement, selon que des institutions bien ou mal combinées dirigent les passions, lesquelles exaltées à un certain point n'auront jamais de souverain; ce qui n'enij)èc[ie pas qu'il ne soit possible de la faire servir au plus grand bonheur physique et moral que l'humanité puisse atteindre.
Sans doute c'est un grand encouragement à la vertu que la gloire qui lui est promise: sans doute, c'est une consolation précieuse et un solide appui que la ferme cioyance qu'on a pour témoin dans tous les instants un .lui^e incorruptible et suprême, infaillible et souverainement bon, au liibunal duquel toutes les injustices humaines seront réparées et les bonnes actions récompensées. Le théisme est donc la spéculation la plus sublime, la plus utile, la plus louchante, à laquelle la philosophie se soit élevée.
Mais ce dogme admirable et simple ne fut jam;iis, dans toute sa pureté, la religion d'aucun peuple. Le commun des hommes, qui veut des machines, y mêla constamment des modifications grossières, absurdités toujours slupides et ' souvent funestes, au lieu que les principes de la morale naturelle rendus intelligibles pour tous, puissants envers tous par l'organe et la protection des lois, n'exposent la société à aucun danger, et suffisent pour nous convaincre que le véritable amour de soi est l'amour de l'ordre ; que cet ordre fondé sur la justice, ou lu connaissance et le respect de tous les rapports humains, est l'ordre bon pour tous, utile et nécessaire à tous, et non à tel ou tel individu seulement; enfin, que nul ne peut s'ordonner bien pour
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lui-même qu'il ne s'ordonne par rapport au tout. La justice est donc indépendante des notions quelconques de la divinité. La vertu a donc une base solide et la justice un but réel dans l'intérêt, ce garant universel de nos engagements respectifs.
Si Ton m'objecte que les hommes s'écartent souvent des principes de la justice que je crois si évidents, et quils font le mal, sachant bien qu'ils le font, ce qui paraît prouver que la morale naturelle est insuffisante pour les conduire à la pratique du bien, cette difficulté tournera contre ceux-là même qui la proposent ; car la religion ne possède pas une force tellement réprimante, que la société n'ait encore besoin des lois pour le maintien du bon ordre : jusqu'ici les choses restent donc égales ; peut-être ne serat-il pas difficile de prouver qu'elles ne le sont point et que l'avantage est du côté des sectateurs de la morale naturelle, dont l'inflexible pratique est après tout un hommage assez digne de la divinité, pour rassurer les esprits bien faits sur leurs scrupules et sur leurs doutes; car quoi de plus grand (|ue de célébrer dans la justice la raison sublime qui préside à la nature ? Rtendons et approfondissons ces idées au risque d'une digression : l'importance seule du sujet la ferait pardonner; mais le despotisme sacerdotal est uni par des liens trop étroits au despotisme civil, et le mélange des préceptes religieux et des principes politiques a fait trop de mal aux hommes, pour que cette discussion soit absolument déplacée dans cet ouvrage*.