TRISSOTIN , PHILAMINTE , ARMANDE , CLITANDRE
TRIssotin à Philaminte.
Je viens vous annoncer une grande nouvelle *. Nous l'avons en dormant, madame, échappé belle. Un monde près de nous a passé tout du long , Est chu tout au travers de notre tourbillon , Et, s'il eût en chemin rencontré notre terre , Elle eût été brisée en morceaux comme verre.
PHILAMINTE
Remettons ce discours pour une autre saison. Monsieur n'y trouveroit ni rime ni raison ; Il fait profession de chérir l'ignorance , Et de haïr, sur-tout, l'esprit et la science.
CLITANDRE
Cette vérité veut quelque adoucissement.
Je m'explique, madame,- et je hais seulemeut La science et l'esprit qui gâtent les personnes. Ce sont choses, de soi, qui sont belles et bonnes; Mais j'aimerois mieux être au rang des ignorans , Que de me voir savant oomme certaines gens.
Pour moi, je ne tiens pas, quelque effet qu'on suppose, Que la science soit pour gâter quelque chose.
CLITANDRE
Et, c'est mon sentiment qu'en faits, comme en propos, La science est sujette à faire de grands sots.
TRISSOTIN
Le paradoxe est fort.
CLITANDRE
Sans être fort habile , La preuve m'en seroit, je pense , assez facile. Si les raisons manquoient, je suis sûr qu'en tout cas Les exemples fameux ne me manqueroient pas.
TRISSOTIN
Vous en pourriez citer qui ne conclueroient guère.
CLITANDRE
Je n'irois pas bien loin pour trouver mon affaire.
TRISSOTIN
Pour moi, je ne vois pas ces exemples fameux.
CLITANDRE
Moi, je les vois si bien , qu'ils me crèvent les yeux.
TRISSOTIN
J'ai cru jusques ici que c'étoit l'ignorance Qui faisoit les grands sots , et non pas la science.