JULIE, LE VICOMTE
XX É , quoi! Madame, vous êtes déjà ici?
JULI E
Oui.Vous en devriez rougir de honte, Géante; et il n'est guère honnête à un amant de venir le dernier au rendez-vous.
LE VICOMTE
je serois ici il y a une heure , s'il n"y avoit point de fâcheux au monde, et j1ai été arrêté en chemin par un vieux importun de qualité , qui
4oo LA COMTESSE D'ESCARBAGNAS.
m'a demandé tout exprès des nouvelles de la cour , pour trouver moyen de m'en dire des plus extravagantes qu'on puisse débiter ; et c'est-là , comme vous savez., le fléau des petites villes , que ces grands nouvellistes qui cherchent par-tout où répandre les contes qu'ils ramassent. Celui-ci m'a montré d'abord deux feuilles de papier, pleines jusquesauxbords d'un grand fatras de balivernes, qui viennent, m 'a-t-il dit, de l'endroit le plus sûr du monde. Ensuite , comme d'une chose fort curieuse, il m'a lait avec grand mystère une fatigante lecture de toutes les méchantes plaisanteries de la gazette de Hollande, dont il épouse les intérêts. 11 tient que la France est battue en ruine par la plume de cet écrivain , et qu'il ne faut que ce belesprit pour défaire toutes nos troupes ; et de là s'est jeté à corps perdu dans le raisonnement du ministère , dont il remarque tous les défauts , et d'où j'ai cru qu'il ne sortiroit point. A l'entendre parler , il sait les secrets du cabinet mieux que ceux qui les font. La politique de l'état? lui laisse voir tous ses desseins ; et elle ne fait pas un pas, dont il ne pénètre les intentions. 11 nous apprend les ressorts cachés de tout ce qui se fait , nous découvre les vues de la prudence de nos voisins , et remue , à sa fantaisie , toutes les affaires de l'Europe. Ses intelligences même s'étendent jusqu'en Afrique et en Asie; et il est informé de tout ce qui