ACTE II. SCENE VI
sure que , selon les règles de nos docteurs , il est tel qu'on le peut souhaiter , qu'il possède en un degré louable la vertu prolifique ; et qu'il est du tempérament qu'il faut pour engendrer, et procréer des enfans bien conditionnés.
A RG AN.
N'est-ce pas votre intention , Monsieur , de le pousser à la cour , et d'y ménager pour lui une charge de médecin ?
M. DIAFOIRUS
A vous en parler franchement , notre métier auprès des grands ne m'a jamais paru agréable, et j'ai toujours trouvé qu'il valoit mieux, pour nous autres , demeurer au public. Le public est commode. Vous n'avez à répondre de vos actions à personne ; et , pourvu que l'on suive le courant des règles de l'art , on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver. Mais ce qu'il y a de fâcheux auprès des grands, c'est que , quand ils viennent à être malades , ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.
TOI N ET T E
Cela est plaisant , et ils sont bien impertinens de vouloir que , vous autres Messieurs , vous les guérissiez! Vous n'êtes point auprès d'eux pour cela ; vous n'y êtes que pour recevoir vos pensions , et leur ordonner des remèdes : c'est à eux à guérir s'ils peuvent.
58s LE MALADE IMAGINAIRE.
M. DIAFOIRUS
Cela est vrai. On n'est obligé qu'à traiter les gens dans les formes.
A R g A N à Cléante.
Monsieur, faites un peu chanter ma fille devant la compagnie.
CLÉANTE
J'attendois vos ordres., Monsieur ; et il m'est venu en pensée , pour divertir la compagnie , de chanter avec Mademoiselle une scène d'un (à Angélique , lui donnant un papier.} petit opéra qu'on a fait depuis peu.Tenez, voilà votre partie.
ANGÉLIQUE
Moi?
cléante bas à Angélique.
Ne vous défendez point, s'il vous plaît , et me laissez vous faire comprendre ce que c'est que la scène que nous devons chanter, (haut.} Je n'ai pas une voix à chanter ; mais ici il suffit que je me fasse entendre , et l'on aura la bonté de m'excuser , par la nécessité où je me trouve de faire chanter Mademoiselle.
ARG A N
Les vers en sont-ils beaux ?
CLÉANTE
C'est proprement ici un petit opéra impromptu 5
ACTE II. SCENE VI. 583 €t vous n'allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers libres , tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver d à deux personnes qui disent les choses d'eux-mêmes , et parlent sur-le-champ.
ARGAN
Fort bien. Ecoutons.
CLÉANTE
Voici le sujet de la scène ,5. Un berger étoit attentif aux beautés d'un spectacle qui ne faisoît que commencer, lorsqu'il fut tiré de son attention par un bruit quïl entendit à ses côtés. Il se retourne } et voit un brutal qui, de paroles insolentes , maltraitoit une bergère. D'abord il prend les intérêts d'un sexe à qui tous les hommes doivent hommage ; et , après avoir donné au brutal le châtiment de son insolence , il vient à la bergère , et voit une jeune personne qui, des plus beaux yeux qu'il eût jamais vus , versoit des larmes qu'il trouva les plus belles du monde. Hélas ! dit-il en lui-même , est-on capable d'outrager une personne si aimable ; et quel inhumain , quel barbare ne seroit touché par de telles larmes ? Il prend soin de les arrêter , ces larmes qu'il trouve si belles ; et l'aimable bergère prend soin en même tems de le remercier de son léger service , mais d'une manière si charmante , si tendre et si passionnée, que le berger n'y peut résister : et chaque
584 LE MALADE IMAGINAIRE, mot , chaque regard , est un trait plein de flamme, dont son cœur se sent pénétré. Est-il, disoit-il , quelque chose qui puisse mériter les aimables paroles d'un tel remerciement? Et que ne voudroit-on pas faire ; à quels services , à quels dangers ne seroit-onpas ravi de courir, pour s'attirer un seul moment des touchantes douceurs d'une ame si reconnoissante? Tout le spectacle passe , sans qu'il y donne aucune attention ; mais il se plaint qu'il est trop court , parce qu'en finissant , if le sépare de son adorable bergère ; et , de cette première vue , de ce premier moment , il emporte chez lui tout ce qu'un amour de plusieurs années peut avoir de plus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous les maux de l'absence ; et il est tourmenté de ne plus voir ce qu'il a si peu vu. Il fait tout, ce qu'il peut pour se redonner cette vue , dont il conserve nuit et jour une si chère idée ; mais la grande contrainte où l'on tient sa bergère , lui en ôte tous les moyens. La violence de sa passion le fait résoudre à demander en mariage l'adorable beauté sans laquelle il ne peut plus vivre ; et il en obtient d'elle la permission, par un billet qu'il a l'adresse de lui faire tenir. Mais , dans le même tems 3 on l'avertit que le père de cette belle a conclu son mariage avec un autre, et que tout se dispose pour en célébrer la cérémonie. Jugez quelle atteinte cruelle au cœur de ce triste berger! Le voilà accablé d'une mor-