ACTE I, SCENE IL
D< JUAN
Et ne trouves-tu pas^ dis-moi , que j'ai raison d'en user de la sorte?
SGÂ.NARELLE.
Eh^ monsieur!...,
». yuAiTr •Quoi? Parle.
6GANARELLE. ' ^
Assurément que vous avez raison, si vous le vou«^ lez : on jne peut pas aller là contre. Mais, si vous ne le vouliez pas, se seroit peut-être une autre affaire.
D. JUAJSr.
Eh bien ! je te donne la liberté de parler, et de me dire tes sentimens.
SGAJVARELLE.
En ce cas, monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point votre méthode , et que je trouve fort vilain d'aimer de tous cotés comme vou»- Élites.
Quoi ! tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend , qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle , de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non , non , la constance n'est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première , ne doit
aoa LE FESTIN DE PIERRE,
point dérober atw autres les j ustes prétentions qu^elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi , la beauté me ravit partout où je la trouve , et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraine. J^ai beau être engagé, Pamour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à Faire injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et r-ends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit^ je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d'aimable ; et dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avois dix mille, je les donneroîs tous. Les inclinations naissantes , après tout , ont des charmes inexplicables , et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire , par cent hommages , le cœur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait, à combattre par des transports , par des larmes et des soupirs , l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose , à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur, et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à souhaiter; tout le |)eau de la passion est fini ^ et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs , et présenter à notre cœur léft charmes attrayans d'une conquête à faire. Enfin, il n'est rien de si doux , que de triompher de la résistance d'une