‹ œuvres de moliere, avec des remarques grammaticales, des avertissemens, et des observatioonsChapitre 78 sur 310 · SIXIÈME JOURNÉE · texte numérisé non relu

SIXIÈME JOURNÉE

Le bruit du défi qui se devoit courir le lundis douzième , fit faire une infinité de gageures d'assez grande valeur , quoique celle des deux chevaliers ne fût que de cent pistôles; et comme le duc, par une heureuse audace^ donnoit une tête à ce marquis fort adroit, beaucoup tenoient pour ce dernier, qui , s'étant rendu un peu plus tard chez le roi, y trouva un cartel pour le presser , lequel , pour n'être qu'en prose , on n'a point mis en ce discours.

Le duc ^de Saint- Aignan avoit aussi fait voir à quelquesuns de ses amis , comme un heureux présage de sa victoire, ces quatre vers :

AUX DAMBS.

Belles , vous direz en ce jour, Si vos sentimens sont les nôtres , Qu'être vainqueur du grand Soyecourt, C'est être vainqueur de dix autres :

faisant toujours allusion à son nom de Guidon le sauvage , que l'aventure de l'Ile périlleuse rendit victorieux de dix chevaliers. Aussitôt que le roi eut diné, il conduisit les reines , Monsieur , Madame , et toutes les dames , dans un lieu où l'on devoit tirer une loterie , afin que rien ne manquât à la galanterie de ces fêtes. C'étoit des pierreries , des ameublemens , de l'argenterie , et autres choses semblables -, et , quoique le sort ait accoutumé de décider de ces présens^

tïfl LES FÊTES DE VERSAILLES,

il s'accorda sans doute avec le désir de Sa Majesté , qn^tnd il fit tomber le gros lot entre les mains de la reine ; chacun sortant de ce lieu-là fort content , pour aller Toir les courses qui s*alloient commencer.

Enfin Guidon et Olivier parurent sur les rangs ^ à cinq heures du soir , fort proprement vêtus et bion montés/

Le roi y avec toute la cour, les honora de sa présence; et Sa Majesté lut même les articles des courses^ afin qu'il n'y

eût aucune contestation entre eux. Le succès en fat heu-

reux au duc de Saint-Aiguan , qui gagna le défi.

Le soir, Sa Majesté fit jouer les trois premiers actes d'une comédie nommée Tartufe y que le sieur Molière avoit faite contre les hypocrites; mais quoiqu'elle eût été trouvée fort divertissante, le roi connut tant de confonaité entre ceux qu'une véritable dévotion met dans le chemin du ciel, et ceux qu'ime vaine ostentation des bonnes œuvres n'empêche pas d'en commettre de mauvaises , que son extrême délicatesse pour les choses de la religion eut de la peine à souffrir cette ressemblance du vice avec la vertu ; et quoiqu'on ne doutât point des bonnes intentions de l'auteur, il défendit cette comédie pour le public, jusqu'à ce qu'elle fût entièrement achevée et examinée par des gens capables d'en juger , pour n'en pas laisser abuser à d'autres moins capables d'en faire un juste disc^rnemenL

Le mardi y treizième, le roi Toulut encore courre les têtes comme à un jeu ordinaire que devoit gagner celui qui en feroit le plus. Sa Majesté eut encore le prix de la course des dames , le duc de Saint^Aignan celui du jeu; et, ayant eu l'honneur d'entrer pour le second à la dispute avec Sa Majesté, l'adresse incomparable du roi lui fit encore avoir ce prix ; et ce ne fut pas sans un étonnement , duquel on ne pouYcit se défendre, qu'on en vit gagner quatre à Sa Majesté en deux fois qu'elle avoit couru les têtes.

On joua le même soir la comédie du Mariage forcé y encore de la façon du même sieur Molière , mêlée d'entrées de ballet et de récits 9 puis le roi prit le chemin de Fontainebleau le mercredi, quatorzième. Toute la cour se trouva si satisfaite de ce qu'elle avoit vu, que chacun crut qu'on ne pouvoit se passer de le mettre par écrit , pour en donner la connoissance à ceux qui n'avoient pu voir des fêtes si diversifiées et si agréables , où l'on a pu admirer tout à la fois le projet avec le succès , la libéralité avec la politesse , le grand nomJ>re avec l'ordre et la satisfaction de tous ; où les soins infatigables de monsieur Golbert s'employèrent en tous ces divertissemens malgré ses importantes affaires; où le duc de Saint-Aignanjoignit l'action à l'invention du dessein; où les beaux vers du président de Périgny , à la louange des reines, furent si' justement pensés, si agréablement tournés, et récités avec tant d'art; où ceux que monsieur de Ben-> serade fit pour les chevaliers eurent une approbation générale ; où la vigilance exacte de monsieur Bontemps , et l'appUcation de monsieur de Launay , ne laissèrent manquer

ii8 LES FÊTES DE VERSAILLES.

d'aucune des choses nécessaires ; enfin , où chacun a marqué si avantageusement son dessein de plaire au roi dans le temps où Ça Afajesté ne pensoit elle-même qu'à plaire, et où ce qu'on a ^^^ ne sauroit jamais se perdre dans la mémoire des spectateurs , quand on n'auroit pas pris le soin de conserver par écrit le souvenir de tontes ces merveilles.

Flir DES FiTES PE VERSAItLES.

LE MARIAGE FORCE

Page 1