‹ Œuvres de Montesquieu (volume 2)Chapitre 14 sur 96 · DES PLAISIUS DE NOTRE AME · texte numérisé non relu

DES PLAISIUS DE NOTRE AME

L'âme, indépendamment des plaisirs qui lui viennent des sens, en a quelle auroit indépendamment d'eux, et qui lui sont propres : tels sont ceux que lui donnent la curiosité , les idées de sa grandeur, de ses perfections, l'idée de son existence, opposée au sentiment de la nuit, le plaisir d'embrasser tout d'une idée générale, celui de voir un grand nombre de choses, etc., celui de comparer , de joindre et de séparer les idées. Ces plaisirs sont dans la nature de l'âme , indépendamment des sens, parce qu'ils appartiennent à tout être qui pense, et il est fort indifférent d'examiner ici si notre âme a ces plaisirs comme substance unie avec le corps , ou comme séparée du corps , parce qu'elle les a toujours , et qu'ils sont les objets du goût : ainsi nous ne distinguerons point ici les plaisirs qui viennent à l'âme de sa nature, d'avec ceux qui lui viennent de son union avec le corps ; nous appellerons tout cela plaisirs naturels, que nous distinguerons des plaisirs acquis , que l'âme se fait par de certaines liaisons avec les plaisirs naturels; et de la même manière et par la même raison, nous distinguerons le goût naturel et le goût acquis.

Il est bon de connoître la source des plaisirs

dont le goût est Ift mesure : la connoissance des plaisirs naturels et acquis pouira nous servir à rectifier notre goût naturel et notre goût acquis. Il faut partir de l'état où est notre être, et connoître quels sont ses plaisirs , pour parvenir à mesurer ses plaisirs, et même quelquefois à sentir ses plaisirs.

Si notre âme n'avoit point été unie au corps , elle auroit connu ; mais il y a apparence qu'elle auroit aimé ce qu'elle auroit connu : à présent nous n'aimons presque que ce que nous ne connoissons pas.

Notre manière d'être est entièrement arbitraire; nous pouvions avoir été faits comme nous sommes, ou autrement. Mais si nous avions été faits autrement, nous aurions senti autrement; un organe de plus ou de moins dans notre machine auroit fait une autre éloquence , une autre poésie ; une contexture différente des mêmes organes auroit fait encore une autre poésie : par exemple, si la constitution de nos organes nous avoit rendus capables d'une plus longue attention , toutes les règles qui proportionnent la disposition du sujet à la mesure de notre attention ne seroient plus ; si nous avions été rendus capables de plus de pénétration , toutes les règles qui sont fondées sur la mesure de notre pénétration tomberoient de même; enfin toutes les lois établies sur ce que

notre machine est d'une certaine façon , seroient différentes si notre machine n'étoit pas de cette façon.

Si notre vue avoit été plus foible et plus confuse, il auroit fallu moins de moulures et plus d'uniformité dans les membres de l'architecture : si notre vue avoit été plus distincte et notre âme capable d'embrasser plus de choses à la fois, il auroit fallu dans l'architecture plus d'ornements : si nos oreilles avoient été faites comme celles de certains animaux^ il auroit fallu réformer bien de nos instruments de musique. Je sais bien que les rapports que les choses ont entre elles auroient subsisté ; mais le rapport qu'elles ont avec nous ayant changé , les choses qui, dans l'état présent, font un certain effet sur nous , ne le feroient plus ; et comme la perfection des arts est de nous présenter les choses telles qu'elles nous fassent le plus de plaisir qu'il est possible , il faudroit qu'il y eût du changement dans les arts, puisqu'il y en auroit dans la manière la plus propre à nous donner du plaisir.

On croit d'abord qu'il suffiroit de connoître les diverses sources de nos plaisirs pour avoir le goût, et que , quand on a lu ce que la philosophie nous dit là-dessus , on a du goût , et que Ton peut hardiment juger des ouvrages. Mais le goût naturel n'est pas une connoissance de théorie; c'est

une application prompte et exquise des règles mêmes que l'on ne connolt pas. Il n'est pas nécessaire de savoir que le plaisir que nous donne une certaine chose que nous trouvons belle, vient de la surprise; il suffît qu'elle nous suprenne, et qu'elle nous surprenne autant qu'elle le doit , ni plus ni moins.

Ainsi ce que nous pourrions dire ici , et tous les préceptes que nous pourrions donner pour former le goût, ne peuvent regarder que le goût acquis, c'est-à-dire ne peuvent regarder directement que ce goût acquis , quoiqu'ils regardent encore indirectement le goût naturel; car le goût acquis affecte , change , augmente et diminue le goût naturel , comme le goût naturel affecte , change , augmente et diminue le goût acquis.

La définition la plus générale du goût , sans considérer s'il est bon ou mauvais, juste ou nôTî , est ce qui nous attache à une chose par le sentiment ; ce qui n'empêche pas qu'il ne puisse s'appliquer aux choses intellectuelles, dont la connoissance fait tant de plaisir à l'âme , qu'elle étoit la seule félicité que de certains philosophes pussent comprendre. L'âme connoît par ses idées et par ses sentiments ; elle reçoit des plaisirs par ces idées et par ces sentiments : car, quoique nous opposions l'idée au sentiment, cependant, lorsqu'elle voit une chose, elle la sent; et il n'y

a point de choses si intellectuelles qu'elle ne voie ou qu'elle ne croie voir, et par conséquent qu'elle ne sente.

DE l'esprit E>" GÉ^"ÉRAL.

L'esprit est le genre qui a sous lui plusieurs espèces : le génie , le bon sens , le discernement , la justesse, le talent, le goût.

L'esprit consiste à avoir les organes bien constitués , relativement aux choses où il s'applique. Si la chose est extrêmement particulière, il se nomme talent; s'il a plus de rapport à un certain plaisir délicat des gens du monde , il se nomme goût; si la chose particulière est unique chez un peuple , le talent se nomme esprit , comme l'art de la guerre et l'agriculture chez les Romains , la chasse chez les Sauvages , etc.

Page 1