‹ Œuvres de Montesquieu (volume 2)Chapitre 15 sur 96 · DE LA CURIOSITÉ · texte numérisé non relu

DE LA CURIOSITÉ

Notre âme est faite pour penser , c'est-à-dire pour apercevoir : or , un tel être doit avoir de la curiosité; car, comme toutes les choses sont dans une chaîne où chaque idée en précède une , et en suit une autre, on ne peut aimer à voir une chose sans désirer d'en voir une autre ; et , si nous n'avions pas ce désir pour celle-ci, nous n'aurions

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eu aucun plaisir à celle-là. Ainsi , quand on nous montre une partie d'un tableau , nous souhaitons de voir la partie que l'on nous cache, à proportion du plaisir que nous a fait celle que nous avons vue.

C'est donc le plaisir que nous donne un objet, qui nous porte vers un autre; c'est pour cela que l'âme cherche toujours des choses nouvelles , et ne se repose jamais.

Ainsi on sera toujours sûr de plaire à l'âme lorsqu'on lui fera voir beaucoup de choses, ou plus qu'elle n'avoit espéré d'en voir.

Par là on peut expliquer la raison pourquoi nous avons du plaisir lorsque nous voyons un jardin bien régulier, et que nous en avons encore lorsque nous voyons un lieu brut et champêtre : c'est la même cause qui produit ces effets. Comme nous aimons à voir un grand nombre d'objets, nous voudrions étendre notre vue, être en plusieurs lieux, parcourir plus d'espace; enfin notre âme fuit les bornes, et elle voudroit, pour ainsi dire, étendre la sphère de sa présence : ainsi c'est un grand plaisir pour elle de porter sa vue au loin. Mais comment le faire? Dans les villes, notre vue est bornée par des maisons : dans les campagnes, elle l'est par mille obstacles; à peine pouvons-nous voir trois ou quatre arbres. L'art vient à notre secours, et nous découvre la nature

qui se cache elle-même. Nous aimons l'art , et nous l'aimons mieux que la nature, c'est-à-dire la nature dérobée à nos yeux : mais quand nous trouvons de belles situations , quand notre vue en liberté peut voir au loin des prés , des ruisseaux, des collines , et ces dispositions qui sont , pour ainsi dire, créées exprès , elle est bien autrement enchantée que lorsqu'elle voit les jardins de Le Nostre; parce que la nature ne se copie pas, au lieu que l'art se ressemble toujours. C'est pour cela que dans la peinture nous aimons mieux un paysage que le plan du plus beau jardin du monde; c'est que la peinture ne prend la nature que là où elle est belle , là où la vue se peut porter au loin et dans toute son étendue, là où elle est variée, là où elle peut être vue avfec plaisir.

Ce qui fait ordinairement une grande pensée , c'est lorsqu'on dit une chose qui en fait voir un grandnombre d'autres, et qu'on nous fait découvrir tout d'un coup ce que nous ne pouvions espérer qu'après une grande lecture.

Florus nous représente en peu de paroles toutes les fautes d'Annibal. «Lorsqu'il pouvoit, dit-il , se « servir de la victoire , il aima mieux en jouir ; V. cùm Victoria posset uti^frui maluit. »

Il nous donne une idée de toute la guerre de Macédoine , quand il dit : « Ce fut vaincre que d'y a entrer ; introisse Victoria fuit. »

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Il nous donne tout le spectacle de la vie de Scipion , quand il dit de sa jeunesse : « C'est le « Scipion qui croît pour la destruction de l'Afrique; « hic erit Scipio qui in exitium Africœ crescit. » Vous croyez voir un enfant qui croît et s'élève comme un géant.

Enfin il nous fait voir le grand caractère d'Annibal, la situation de l'univers , et toute la grandeur du peuple romain , lorsqu'il dit : « Annibal « fugitif cherchoit au peuple romain un ennemi « par tout l'univw's ; qui , profugus ex Jfricâ , « hostem populo IXomano toto orbe quœrehat. »

DES PLAISIRS DE L'o?tDRE.

Il ne suffit pas de montrer à l'âme beaucoup de choses, il faut les lui montrer avec ordre; car pour lors nous nous ressouvenons de ce que nous avons vu, et nous commençons à imaginer ce que nous verrons; notre âme se félicite de son étendue et de sa pénétration : mais dans un ouvrage où il n'y a point d'ordre, l'âme sent à chaque instant troubler celui qu'elle y veut mettre. La suite que l'auteur s'est faite , et celle que nous nous faisons, se confondent; l'âme ne retient rien, ne prévoit rien; elle est humiliée par la confusion de ses idées , par l'inanité qui lui reste ; elle est vainement fatiguée, et ne peut goûter aucun

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plaisir : c'est pour cela que , quand le dessein n'est pas d'exprimer ou de montrer la confusion , on met toujours de l'ordre dans la confusion même. Ainsi les peintres groupent leurs figures; ainsi ceux qui peignent les Batailles mettent-ils sur le devant de leurs tableaux les choses que l'œil doit distinguer, et la confusion dans le fond et le lointain. %

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