DE LA. DELICATESSE
Les gens délicats sont ceux qui à chaque idée ou à chaque goût joignent beaucoup d'idées ou beaucoup de goûts accessoires. Les gens grossiers n'ont qu'une sensation; leur âme ne sait composer ni décomposer ; ils ne joignent ni n'otent rien à ce que la nature donne : au lieu que les gens délicats dans l'amour se composent la plupart des plaisirs de l'amour. Polixène et Apicius portoient à la table bien des sensations inconnues à nous autres mangeurs vulgaires; et ceux qui jugent avec goût des ouvrages d'esprit, ont et se sont fait une infinité de sensations que les autres hommes n'ont pas.
DU JE TiE SAIS QUOI.
Il y a quelquefois dans les personnes ou dans les choses un charme invisible, une grâce naturelle, qu'on n'a pu définir, et qu'on a été forcé d'appeler le. je ne sais quoi. Il me semble que c'est un effet principalement fondé sur la surprise.
devons ces descriptions lieureuses, ces aventures naïves, ces divinités gracieuses , ce spectacle d'un état assez différent du nôtre pour le désirer, et qui n'en est pas assez éloigné pour choquer la vraisemblance, enfin ce mélange de passions et de tranquillité. Notre imagination rit à Diane , à Pan , à Apollon , aux nymphes ,
SUR LK GOUT. 8'i
Nous sommes touchés de ce qu'une personne nous plaît plus qu'elle ne nous a paru d'abord devoir nous plaire, et nous sommes agréablement surpris de ce qu'elle a su vaincre des défauts que nos yeux nous montrent et que le cœur ne croit plus. Voilà pourquoi les femmes laides ont très-souvent des grâces, et qu'il est rare que les belles en aient. Car une belle personne fait ordinairement le contraire de ce que nous avions attendu ; elle parvient à nous paroitre moins aimable ; après nous avoir surpris en bien , elle nous surprend en mal; mais l'impression du bien est ancienne , celle du mal nouvelle : aussi les belles personnes font-elles rarement les grandes passions, presque toujours réservées à celles qui ont des grâces , c'est-àdire des agréments c{ue nous n'attendions point, et que nous n'avions pas sujet d'attendre. Les grandes parures ont rarement de la grâce, et souvent rhabillement des bergères en a. Nous admirons la majesté des draperies de Paul Véronèse ; mais nous sommes touchés de la simplicité de
aux bois , aux prés , aux fontaines. Si les premiers hommes avoienl vécu comme uous dans les villes, les poètes n'auroient pu nous décrire que ce que nous voyons tous les jours avec inquiétude ou que nous seatons avec dégoût : tout respireroit l'avarice , l'ambition et les passions qui tourmentent.
« Les poètes qui nous décrivent la vie champêtre nous parlent de l'âge d'or qu'ils regrettent, c'est-à-dire nous parlent d'un temps encore plus heureux et plus tranquille . » ( Nouv. édlt. )
Eaphaël et de la pureté du Corrège. Paul Véronèse promet beaucoup, et paie ce qu'il promet. Raphaël et le Corrège promettent peu , et paient beaucoup ; et cela nous plaît davantage.
Les grâces se trouvent plus ordinairement dans l'esprit que dans le visage ; car un beau visage paroit d'abord j et ne cache presque rien ; mais l'esprit ne se montre que peu-à-peu , que quand il veut, et autant qu'il veut ; il peut se cacher pour paroître , et donner cette espèce de surprise qui fait les grâces.
Les grâces se trouvent moins dans les traits du visage que dans les manières ; car les manières naissent à chaque instant , et peuvent à tous les moments créer des surprises : en un mot , une femme ne peut guère être belle que d'une façon ; mais elle est jolie de cent mille.
La loi des deux sexes a établi parmi les nations policées et sauvages, que les hommes demanderoient, et que les femmes ne feroient qu'accorder: de là il arrive que les grâces sont plus particulièrement attachées aux femmes. Comme elles ont tout à défendre , elles ont tout à cacher; la moindre parole, le moindre geste, tout ce qui, sans choquer le premier devoir, se montre en elles, tout ce qui se met en liberté devient une grâce; et telle est ia sagesse de la nature , que ce qui ne seroit rien sans la loi de la pudeur, devient d'un prix infini
depuis cette heureuse loi qui fait le bonheur de l'univers.
Comme la gène et l'affectation ne sauroient nous surprendre, les grâces ne se trouvent ni dans les manières gênées ni dans les manières affectées, mais dans une certaine liberté ou facilité qui est entre les deux extrémités; et l'âme est agréablement surprise de voir que l'on a évité les deux écueils. Il sembleroit que les manières naturelles devroient être les plus aisées: ce sont celles qui le sont le moins; car l'éducation qui nous gêne nous fait toujours perdre du naturel: or nous sommescharmés de le voir revenir.
Rien ne nous plaît tant dans une parure que lorsqu'elle est dans cette négligence ou même dans ce désordre qui nous cache tous les soins que la propreté n'a pas exigés, et que la seuio vanité auroit fait prendre; et l'on n'a jamais de grâce dans l'esprit que lorsque ce que l'on dit paroît trouvé et non pas recherché.
Lorsque vous dites des choses qui vous ont coûté, vous pouvez bien faire voir que vous avez de l'esprit, et non pas des grâces dans l'esprit. Pour le faire voir , il faut que vous ne le voyiez pas vous-même, et que les autres, à qui d'ailleurs quelque chose de naïf et de simple en vous ne promettoit rien de cela, soient doucement surpris de s'en apercevoir.
8o ESSAI
Ainsi les grâces ne s'acquièrent point: pour en avoir il faut être naïf. Mais comment peut-on travailler à être naïf?
Une des plus belles fictions d'Homère, c'est celle de cette ceinture qui donnoit à Vénus Tart de plaire. Rien n'est plus propre à faire sentir cette magie et ce pouvoir des grâces, qui semblent être données à ime personne par un pouvoir invisible, et qui sont distinguées de la beauté même. Or cette ceinture ne pouvoit être donnée qu'à Vénus. Elle ne pouvoit convenir à la beauté majestueuse deJunon;car la majesté demande une certaine gravité, c'est-à-dire une contrainte opposée à l'ingénuité des grâces. Elle ne pouvoit bien convenir à la beauté fière de Pallas : car la fierté est opposée à la douceur des grâces, et d'ailleurs peut souvent être soupçonnée d'affectation.