PROGRESSION DE LA SURPRISE
Ce qui fait les grandes beautés, c'est lorsqu'une chose est telle que la surprise est d'abord médiocre, qu'elle se soutient, augmente, et nous mène ensuite à l'admiration. Les ouvrages de Raphaè! frappent peu au premier coup d'œil: il imite si bien la nature, que l'on n'en est d'abord pas plus étonné que si l'on voyoit l'objet même, lequel ne causeroit point de surprise. Mais une exprès-
sion extraordinaire, un coloris plus fort, une attitude bizarre d'un peintre moins bon nous saisit du premier coup d'œil , parce qu'on n'a pas coutume de la voir ailleurs. On peut comparer Raphaël à Virgile, et les peintres de Venise, avec leurs attitudes forcées , à Lucain : Virgile, plus naturel, frappe d'abord moins pour frapper ensuite plus ; Lucain frappe d'abord plus pour frapper ensuite moins.
L'exacte proportion de la fameuse église de Saint-Pierre fait qu'elle ne paroît pas d'abord aussi grande qvi'elle l'est; car nous ne savons d'abord où nous prendre pour juger de sa grandeur. Si elle étoit moins large, nous serions frappés de sa longueur; si elle étoit moins longue, nous le serions de sa largeur.Mais à mesure que l'on examine, l'œil la voit s'agrandir, l'étonnement augmente. On peut la comparer aux Pyrénées, où l'œil, qui croyoit d'abord les mesurer, découvre des montagnes derrière les montagnes, et se perd toujours davantage.
Il arrive souvent que notre âme sent du plaisir lorsqu'elle a un sentiment qu'elle ne peut pas démêler elle-même, et qu'elle voit une chose absolument différente de ce qu'elle sait être; ce qui lui donne un sentiment de surprise dont elle ne peut pas sortir. En voici un exemple: Le dôme de Saint-Pierre est immense. On sait que Michel-
Ange voyant le Panthéon, qui étoit le plus grand temple de Rome , dit qu'il en vouloit faire un pareil, mais qu'il vouloit le mettre en l'air. Il fit donc sur ce modèle le dôme de Saint-Pierre; mais il fit les piliers si massifs , que ce dôme , qui est comme une montagne que l'on a sur la tête, paroît léger à l'œil qui le considère. L'âme reste donc incertaine entre ce qu'elle voit et ce qu'elle sait, et elle reste surprise de voir une masse en même temps si énorme et si légère.
DES BEAUTÉS QUI RÉSULTENT d'uN Cr.KTAIN EMBARRAS DE l'aME.
Souvent la surprise vient à l'âme de ce qu'elle ne peut pas concilier ce qu'elle voit avec ce qu'elle a vu. Il y a en Italie un grand lac qu'on appelle le Lac Majeur : c'est une petite mer dont les bords ne montrent rien que de sauvage. A quinze milles dans le lac sont deux îles d'un quart de mille de tour, qu'on appelle les Borromées, qui est, à mon avis, le séjour du monde le plus enchanté. L'âme est étonnée de ce contraste romanesque, de rappeler avec plaisir les merveilles des romans, où , après avoir passé par des rochers et des pays arides, on se trouve dans un lieu fait pour les fées.
Tous les contrastes nous frappent , parce que
les choses en opposition se relèvent toutes les deux : ainsi lorsqu'un petit homme est auprès d'un grand, le petit fait paroître l'autre plus grand, et le grand fait paroître l'autre plus petit.
Ces sortes de surprises font le plaisir que l'on trouve dans toutes les beautés d'opposition, dans toutes les antithèses et figures pareilles. Quand Florus dit, « S(^ et Algide (qui le croiroit !) nous « ont été formidables; Satrique et Cornicule « étoient des provinces ; nous rougissons des Bo- « riliens et des Véruliens, mais nous en avons « triomphé; enfin Tibur notre faubourg, Préneste « où sont nos maisons de plaisance, étoient le « sujet des vœux que nous allions faire au Capi- « tôle. » Cet auteur, dis-je, nous montre en même temps la grandeur de Rome et la petitesse de ses commencements; et l'étonnement porte sur ces deux choses.
On peut remarquer ici combien est grande la différence des antithèses d'idées , d'avec les antithèses d'expression. L'antithèse d'expression n'est pas cachée; celle d'idées l'est : l'une a toujours le même habit, l'autre en change comme on veut: l'une est variée, l'autre non.
Le même Florus, en parlant des Samnites,dit que leurs villes furent tellement détruites, qu'il est difficile de trouver à présent le sujet de vingtquatre triomphes ; ut non facile appareat materia
quatuor et viginti triumphoruin. Et par les mêmes paroles qui marquent la destruction de ce peuple , il fait voir la grandeur de son courage et de son opiniâtreté.
Lorsque nous voulons nous empêcher de rire, notre rire redouble à cause du contraste qui est entre la situation où nous sommes et celle où nous devrions être. De même lors^e nous voyons dans un visage un grand défaut, comme, par exemple, un très-grand nez, nous rions à cause que nous voyons que ce contraste avec les autres traits du visage ne doit pas être. Ainsi les contrastes sont cause des défauts aussi bien que des beautés. Lorsque nous voyons qu'ils sont sans raison, qu'ils relèvent ou éclairent un autre défaut, ils sont les grands instruments de la laideur, laquelle, lorsqu'elle nous frappe subitement, peut exciter une certaine joie dans notre âme, et nous faire rire. Si notre âme la regarde comme un malheur dans la personne qui la possède, elle peut exciter la pitié; si elle la regarde avec l'idée de ce qui peut nous nuire, et avec une idée de comparaison avec ce qui a coutume de nous émouvoir et d'exciter nos désirs, elle la regarde avec un sentiment d'aversion.
De même dans nos pensées, lorsqu'elles contiennent une opposition qui est contre le bon sens, lorsque cette opposition est commune et
aiséo. à trouver, elles ne plaisent point et sont un défaut,parce qu'elles ne causent point de surprise; et si au contraire elles sont trop recherchées, elles ne plaisent pas non plus. Il faut que dans un ouvrage on les sente parce qu'elles y sont , et non pas parce qu'on a voulu les montrer ; car pour lors la surprise ne tombe que sur la sottise de l'auteur '.
Une des choses qui nous plaît le plus, c'est le naïf; mais c'est aussi le stjle le plus difficile à attraper: la raison en est qu'il est précisément entre le noble et le bas ; et il est si près du bas , qu'il est très-difficile de le côtoyer toujours sans y tomber.
Les musiciens ont reconnu que la musique qui se chante le plus facilement est la plus difficile à composer; preuve certaine que nos plaisirs et l'art qui nous les donne sont entre certaines limites.
A voir les vers de Corneille si pompeux et ceux de Racine si naturels , on ne devineroit pas que
' Cet alinéa est tout-à-fait changé dans les éditions modernes. Ou lit:
« Lorsqu'on rapproche des idées opposées l'une à l'autre , si le contraste a été trop facile ou trop difficile à trouver , il déplaît ; il faut que l'opposition qui est entre les idées rapprochées se fasse sentir , parce qu'elle y est , non parce que l'auteur a voulu la montrer; car, en ce dernier cas, la snrprise ne tombe que sur la sottise de l'auteur. » (A'ottf. cdit. )
Corneille travailloit facilement, et Racine avec peine.
Le bas est le sublime du peuple, qui aime à voir une chose faite pour lui, et qui est à sa portée.
Les idées qui se présentent aux gens qui sont bien élevés, et qui ont un grand esprit , sont ou naïves, ou nobles, ou sublimes.
Lorsqu'une chose nous est montrée avec des circonstances ou des accessoires qui l'agrandissent, cela nous paroît noble: cela se sent surtout dans les comparaisons où l'esprit doit toujours gagner et jamais perdre ; car elles doivent toujours ajouter quelque chose, faire voir la chose plus grande, ou, s'il ne s'agit pas de grandeur, plus fine et plus délicate : mais il faut bien se donner de garde de montrer à l'âme un rapport dans le bas, car elle se le seroit caché si elle l'avoit découvert.
Comme il s'agit de montrer des choses fines, l'âme aime mieux voir comparer une manière à une manière , une action à une action , qu'une chose à une chose; comme un héros à un lion,, une femme à un astre, et un homme léger à un
* Dans les éditions modernes ou lit :
« Lorsqu'il s'agit de montrer des choses fines, l'âme aime mieux voir comparer une manière à une manière , une action à une action, qu'une chose à une chose. Comparer en général un homme courageux à un lion, une femme à un astre, un homme léger à
SLH LE GOUT. qS
Michel-Ange est le maître pour donner de la noblesse à tous ses sujets. Dans son fameux Bacchus, il ne fait point comme les peintres de Flandre qui nous montrent une figure tombante et qui est, pour ainsi dire, en l'air. Cela seroit indigne de la majesté d'un Dieu. Il le peint ferme sur ses jambes ; mais il lui donne si bien la gaîté de l'ivresse, et le plaisir à voir couler la liqueur qu'il verse dans sa coupe , qu'il n'y a rien de si admirable.
Dans la Passion qui est dans la galerie de Florence, il a peint la vierge debout, qui regarde son fils crucifié , sans douleur , sans pitié , sans regret, sans larmes. 11 la suppose instruite de ce grand mystère, et par-là lui fait soutenir avec grandeur le spectacle de cette mort.
II n'y a point d'ouvrage de Michel-Ange où il n'ait mis quelque chose de noble : on trouve du grand dans ses ébauches même , comme dans ces vers que Virgile n'a point finis.
un cerf, cela est aisé; mais lorsque La Fontaine commence ainsi une de ses fables,
Entre les pattes d'un lion Un rat sortit de terre assez à l'étourdie. Le roi des animaux, en cette occasion.
Montra ce quil étoit , et lui donna la vie ,
il compare les modifications de l'âme du roi des animaux avec les modiGcations de l'àme d'un véritable roi. • {Xouv. cdit. )
Jules Romain , dans sa chambre des géants à Mantoue , où il a représenté Jupiter qui les foudroie, fait voir tous les Dieux effrayés: mais Junon est auprès de Jupiter ; elle lui montre, d'un air assuré , un géant sur lequel il faut qu'il lance la foudre: par-là il lui donne un air de grandeur que n'ont pas les autres dieux : plus ils sont près de Jupiter, plus ils 'sont rassurés ; et cela est bien naturel ; car , dans une bataille , la frayeur cesse auprès de celui qui a de l'avantage.