LOGE
Il n'a guère obtenu de grâces sur lesquelles il n'ait été prévenu. Quand il s'agissoit de ses intérêts, il falloit tout lui dire... Son air froid, un peu sec, et même quelquefois un peu sévère, faisoit que quelquefois il auroit semblé un peu déplacé dans notre nation , si les grandes âmes et le mérite personnel avoient un pays.
Il ne savoit jamais dire de ces choses qu'on appelle de jolies choses. Il étoit surtout exempt de ces fautes sans nombre que commettent continuellement ceux qui s'aiment trop eux-mêmes... Ilprenoit presque toujours son parti de lui-même : s'il n'avoit pas trop bonne opinion de lui, il n'avoit pas non plus de méfiance; il se regardoit, il se conrfoissoit avec le même bon sens qu'il voyoit toutes les autres choses.. . Jamais personne n'a su mieux éviter les excès, ou, si j'ose me servir de ce terme, les pièges des vertus : par exemple, il aimoit les ecclésiastiques ; il s'accomraodoit assez de la modestie de leur état; il ne pouvoit souffrir d'en être gouverné , surtout s'ils passoient dans la moindre chose la ligne de leurs devoirs : il exigeoit plus d'eux qu'ils n'auroient exigé de lui... Il étoit impossible de le voir et de ne pas aimer la vertu, tant on voyoit de tranquillité et de félicité dans son âme, surtout quand on la comparoit aux passions qui agitoient ses semblables... J'ai vu de loin, dans les livres de Plutarque, ce qu'étoient les
grands hommes ; j'ai vu en lui de plus près ce qu'ils sont. Je ne connois qiie sa vie privée : je n'ai point vu le héros, mais l'homme dont le héros est parti... Il aimoit ses amis : sa manière étoit de rendre des services sans vous rien dire ; c'étoit une main invisible qui vous servoit...Il avoit un grand fonds de religion. Jamais homme n'a mieux suivi ces lois de l'évangile qui coûtent le plus aux gens du monde : enfin jamais homme n'a tant pratiqué la religion, et n'en a si peu parlé... Il ne disoit jamais de mal de personne : aussi ne louoit-il jamais les gens qu'il ne croyoit pas dignes d'être loués... Il haïssoit ces disputes qui , sous prétexte de la gloire de Dieu , ne sont que des disputes personnelles. Les malheurs du roi son père lui avoient appris qu'on s'expose à faire de grandes fautes lorsqu'on a trop de crédulité pour les gens même dont le caractère est plus respectable... Lorsqu'il fut nommé commandant en Guienne , la réputation de son sérieux nous effraya : mais à peine y fut-il arrivé, qu'il y fut aimé de tout le monde ; et il n'y a pas de lieu où ses grandes qualités aient été plus admirées...
Personne n'a donné un plus grand exemple du mépris que l'on doit faire de l'argent... Il avoit une modestie dans toutes ses dépenses qui auroit dû le rendre très à son aise; car il ne dépensoit en aucune chose frivole : cependant il étoit toujours ar-