‹ Œuvres de Montesquieu (volume 2)Chapitre 46 sur 96 · ÉLOGE · texte numérisé non relu

ÉLOGE

riéré, parce que, malgré sa frugalité naturelle, il dépensoit beaucoup. Dans ses commandements, toutes les familles angloises ou irlandoises pauvres , qui avoient quelque relation avec quelqu'un de sa maison , avoient une espèce de droit de s'introduire chez lui ', et il est singulier que cet homme, qui savoit mettre un si grand ordre dans son armée, qui avoit tant de justesse dans ses projets, perdît tout cela quand il s'agissoit de ses intérêts particuliers.

Il n'étoit point du nombre de ceux qui tantôt se plaignent des auteurs d'une disgrâce , tantôt cherchent à les flatter; il alloit à celui dont il avoit sujet de se plaindre, lui disoit les sentiments de son cœur, après quoi il ne disoit rien...

Jamais rien n'a mieux représenté cet état où l'on sait que se trouva la France à la mort de M. de Turenne. Je me souviens du moment où cette nouvelle arriva : la consternation fut générale. Tous deux ils avoient laissé des desseins interrompus ; tous les deux une armée en péril : tous les deux finirent d'une mort qui intéresse plus que les morts communes : tous les deux avoient ce mérite modeste pour lequel on aime à s'attendrir, et que l'on aime à regretter...

Il laissa une femme tendre, qui a passé le reste de sa vie dans les regrets , et des enfants qui par leur vertu font mieux que moi l'éloge de leur père.

M. le maréchal de Berv,ick a écrit ses mémoires; et, à cet égard, ce que j'ai dit dans \ Esprit des Lois sur la relation d'Hannon , je puis le redire ici : o C'est un beau morceau de l'antiquité que la relaa tion d'Hannon : le même homme qui a exécuté a « écrit. Il ne met aucune ostentation dans ses ré- « cits : les grands capitaines écrivent leurs actions o avec simplicité, parce qu'ils sont plus glorieux o de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils ont dit. »

Les grands hommes sont plus soumis que les autres à un examen rigoureux de leur conduite : chacun aime à les appeler devant son petit tribunal. Les soldats romains ne faisoient-ils pas de sanglantes railleries autour du char de la victoiue ? Us croyaient triompher même des triomphateurs. Mais c'est une belle chose pour le maréchal de Berwick, que les deux objections qu'on lui a faites ne soient uniquement fondées que sur son amour pour ses devoirs.

L'objection qu'on lui a faite de ce qu'il n'avoit pas été de l'expédition d'Ecosse en 1716 n'est fondée que sur ce qu'on veut toujours regarder le maréchal de Benvick comme un homme sans patrie, et qu'on ne veut pas se mettre dans l'esprit qu'il étoit François. Devenu François du consentement de ses premiers maîtres , il suivit les ordres de Louis XIV, et ensuite ceux du régent de France. Il fallut faire taire son cœur , et suivre les grands

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