‹ Œuvres de Montesquieu (volume 2)Chapitre 6 sur 96 · TROISIÈME C^A^T · texte numérisé non relu

TROISIÈME C^A^T

nera au milieu de toutes les beautés de l'univers.

Il vint cinquante femmes de Milet. Rien n'approchoit de la blancheur de leur teint et de la régularité de leurs traits; tout faisoit voir ou promettoit un beau corps; et les dieux qui les formèrent n'auroient rien fait de plus digne d'eux s'ils n'avoient pas plus cherché à leur donner des perfections que des grâces.

Il vint cent femmes de l'île de Chx-pre. Nous avons, disoient-elles, passé notre jeunesse dans le temple de Yénus ; nous lui avons consacré notre virginité et notre pudeur même. Nous ne rougissons point de nos charmes; nos manières, quelquefois hardies, et toujours libres, doivent nous donner l'avantage sur une pudeur qui s'alarme sans cesse.

Je vis les filles de la superbe Lacédémone ; leur robe étoit ouverte par les côtés depuis la ceinture, de la manière la plus immodeste; et cependant elles faisoient les prudes , et soutenoient qu'elles ne violoient la pudeur que par amour pour la patrie.

INIer fameuse par tant de naufrages, vous savez conserver des dépôts précieux. Vous vous calmâtes lorsque le navire Argo porta la toison d'or sur votre plaine liquide : et lorsque cinquante beautés sont parties de Colchos et se sont confiées à vous, vous vous êtes courbée sous elles.

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Je vis aussi Oriane, semblable aux déesses; toutes les beautés de Lydie entouroient leuireine. Elle avoit envoyé devant elle cent jeunes filles qui avoient présenté à Vénus une offrande de deux cents talents. Candaule étoit venu luimême, plus distingué par son amour que par la pourpre royale : il passoit les jours et les nuits à dévorer de ses regards les charmes d'Oriane; ses yeux erroient sur son beau corps, et ses yeux ne se lassoient jamais. Hélas! disoit-il, je suis heureux, mais c'est une chose qui n'est sue que de Vénus et de moi : mon bonheur seroit plus grand s'il donnoit de l'envie. Belle reine, quittez ces vains ornements, faites tomber cette toile importune; montrez-vous à l'univers; laissez le prix de la beauté, et demandez des autels.

Auprès de là étoient vingt Babyloniennes ; elles avoient des robes de pourpre brodées d'or : elles croyoient que leur luxe augmentoit leur prix. Il y en avoit deux qui portoient, pour preuve de leur beauté, les richesses qu'elle leur avoit fait acquérir.

Plus loin, je vis cent femmes d'Egjpte qui avoient les yeux et les cheveux noirs. Leurs maris étoient auprès d'elles, et ils disoient : Les lois nous soumettent à vous en l'honneur d'Isis; mais votre beauté a sur nous un empire plus fort que celui des lois : nous vous obéissons avec le même

plaisir que l'on obéit aux dieux ; nous sommes les plus heureux esclaves de l'univers.

Le devoir vous répond de notre fidélité; mais il n'y a que l'amour qui puisse nous promettre la vôtre.

Soyez moins sensibles à la gloire que vous acquérez à Gnide qu'aux hommages que vous pouvez trouver dans votre maison auprès d'un mari tranquille , qui , pendant que vous vous occupez des affaires du dehors, doit attendre dans le sein de votre famille le cœur que vous lui rapportez.

Il vint des femmes de cette ville puissante qui envoie ses vaisseaux au bout de l'univers ; les ornements fatiguoient leur tête superbe; toutes les parties du monde sembloient avoir contribué à leur parure.

Dix beautés vinrent des lieux où commence le jour; elles étoient filles de l'Aurore, et, pour la voir, elles se levoient tous les jours avant elle. Elles se plaignoient du Soleil, qui faisoit disparoître leur mère ; elles se plaignoient de leur mère , qui ne se montroit à elles que comme au reste des mortels.

Je vis sous une tente une reine d'un peuple des Indes. Elle étoit entourée de ses filles , qui déjà faisoient espérer les charmes de leur mère : des eunuques la servoient , et leurs yeux regar-

2^ I.E TEMPLE DE GNIUE.

doient la terre; car , depuis qu'ils avoient respiré l'air de Guide , ils avoient senti redoubler leur affreuse mélancolie.

Les femmes de Cadix, qui sont aux extrémités de la terre , disputèrent aussi le prix. Il n'y a point de pays dans l'univers où une belle ne reçoive des hommages ; mais il n'y a que les i^rands hommages qui puissent apaiser l'ambition d'une belle.

Les filles de Gnide parurent ensuite : belles sans ornements , elles avoient des grâces au lieu de perles et de rubis. On ne voyoit sur leur tête que les présents de Flore ; mais ils y étoient plus dignes des embrassements de Zéphyre. Leur robe n'avoit d'autre mérite que celui de marquer une taille charmante et d'avoir été filée de leurs propres mains.

Parmi toutes ces beautés on ne vit point la jeune Camille; elle avoit dit : Je ne veux point disputer le prix de la beauté, il me suffit que mon cher Aristée me trouve belle.

Diane rendoit ces jeux célèbres par sa présence. Elle n'y venoit point disputer le prix; car les déesses ne se comparent point aux mortelles. Je la vis seule, elle étoit belle comme Vénus; je la vis auprès de Vénus , elle n'étoit plus que Diane.

11 n'y eut jamais un si grand spectacle : les

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peuples étoient séparés des peuples; les yeux erroient de pays en pays , depuis le couchant jusqu'à l'aurore; il sembloit que Gnide fût tout l'univers.

Les dieux ont partagé la beauté entre les nations , comme la nature l'a partagée entre les déesses. Là, on voyoit la beauté fière de Pallas, ici la grandeur et la majesté de Junon , plus loin la simplicité de Diane, la délicatesse de Thétis, le charme des Grâces et quelquefois le sourire de Vénus.

Il sembloit que chaque peuple eût une manière particulière d'exprimer sa pudeur , et que toutes \ ces femmes voulussent se jouer des yeux : les I unes découvroient la gorge et cachoient leurs t épaules ; les autres montroient les épaules et ^ couvroient la gorge ; celles qui vous déroboient le pied vous payoient par d'autres charmes ; et là on rougissoit de ce qu'ici on appelait bienséance.

Les dieux sont si charmés de Thémire qu'ils ne la regardent jamais sans sourire de leur ouvrage. De toutes les déesses il n'y a que Vénus qui la voit avec plaisir, et que les dieux ne raillent point d'un peu de jalousie.

Comme on remarque une rose au milieu des fleurs qui naissent dans l'herbe, on distingua Thémire de tant de belles : elles n'eurent pas le

temps d'être ses rivales ; elles furent vaincues avant de la craindre. Dès qu'elle parut, Vénus ne regarda qu'elle. Elle appela les Grâces : Allez la couronner, leur dit-elle; de toutes les beautés que je vois , c'est la seule qui vous ressemble.

Pendant que Thémire étoit occupée avec ses compagnes au culte de la déesse , j'entrai dans un bois solitaire ; j'y trouvai le tendre Aristée. Nous nous étions vus le jour que nous allâmes consulter l'oracle ; c'en fut assez pour nous engager à nous entretenir : car Vénus met dans le cœur , en la présence d'un habitant de Gnide , le charme secret que trouvent deux amis lorsqu'après une longue absence ils sentent dans leurs bras le doux objet de leurs inquiétudes.

Ravis l'un de l'autre , nous sentîmes que notre cœur se donnoit: il sembloit que la tendre amitié étoit descendue du ciel pour se placer au milieu de nous. Nous nous racontâmes mille choses de notre vie. Voici à peu près ce que je lui dis.

Je suis né à Sybaris , où mon père Antiloque étoit prêtre de Vénus. On ne met point dans cette ville de différence entre les voluptés et les

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besoins; on bannit tous les arts qui pourroient troubler un sommeil tranquille; on donne des prix , aux dépens du public , à ceux qui peuvent découvrir des voluptés nouvelles; les citoyens ne se souviennent que des bouffons qui les ont divertis, et ont perdu la mémoire des magistrats qui les ont gouvernés.

On y abuse de la fertilité du terroir qui y produit une abondance éternelle ; et les faveurs des dieux sur Sybaris ne servent qu'à encourager le luxe et la mollesse.

Les hommes sont si efféminés , leur parure est si semblable à celle des femmes , ils composent si bien leur teint , ils se frisent avec tant d'art , ils emploient tant de temps à se corriger à leur miroir , qu'il semble qu'il n'y ait qu'un sexe dans toute la ville.

Les femmes se livrent au lieu de se rendre ; chaque jour voit finir les désirs et les espérances de chaque jour ; on ne sait ce que c'est que d'aimer et d'être aimé , on n'est occupé que de ce qu'on appelle si faussement jouir.

Les faveurs n'y ont que leur réalité propre ; et toutes ces circonstances qui les accompagnent si bien , tous ces riens qui sont d'un si grand prix , ces engagements qui paroissent toujours plus grands , ces petites choses qui valent tant , tout ce qui prépare un heureux moment , tant de

a 8 LE TEMPLE DE GNIDE.

conquêtes au lieu d'une, tant de jouissances avant la dernière ; tout cela est inconnu à Sybaris.

Encore si elles avoient la moindre modestie , cette foible image de la vertu pourroit plaire : mais non ; les yeux sont accoutumés à tout voir , et les oreilles à tout entendre.

Bien loin que la multiplicité des plaisirs donne aux Sybarites plus de délicatesse , ils ne peuvent plus distinguer un sentiment d'avec un sentiment.

Ils passent leur vie dans une joie purement extérieure : ils quittent un plaisir qui leur déplaît pour un plaisir qui leur déplaira encore ; tout ce qu'ils imaginent est un nouveau sujet de dégoût.

Leur âme, incapable de sentir les plaisirs , semble n'avoir de délicatesse que pour les peines: un citoyen fut fatigué toute une nuit d'une rose qui s'était repliée dans son lit.

La mollesse a tellement affoibli leurs corps qu'ils ne sauroient remuer les moindres fardeaux; ils peuvent à peine se soutenir sur leurs pieds; les voitures les plus douces les font évanouir; lorsqu'ils sont dans les festins, l'estomac leur manque à tous les instants.

Ils passent leur vie sur des sièges renversés, sur lesquels ils sont obligés de se reposer tout le jour, sans s'être fatigués; ils sont brisés quand ils vont languir ailleurs.

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Incapables de porter le poids des armes, timides devant leurs concitoyens , lâches devant les étrangers , ils sont des esclaves tout prêts pour le premier maître.

Dès que je sus penser, j'eus du dégoût pour la malheureuse Sybaris. J'aime la vertu , et j'ai toujours craint les dieux immortels. Non, disoisje, je ne respirerai pas plus long-temps cet air empoisonné; tous ces esclaves de la mollesse sont faits pour vivre dans leur patrie , et moi pour la quitter.

J'allai pour la dernière fois au temple; et m'appro chant des autels où mon père a voit tant de fois sacrifié : Grande déesse, dis-je à haute voix, j'abandonne tan temple et non pas ton culte : en quelque lieu de la terre que je sois, je ferai fumer pour toi de l'encens; mais il sera plus pur que celui qu'on t'offre à Sybaris.

Je partis , et j'arrivai en Crète. Cette île est toute pleine des monuments de la fureur de l'Amour. On y voit le taureau d'airain , ouvrage de Dédale pour tromper ou pour satisfaire les égarements de Pasiphaé ; le labyrinthe , dont l'Amour seul sut éluder l'artifice ; le tombeau de Phèdre , qui étonna le soleil comme avoit fait sa mère; et le temple^ d'Ariane, qui, désolée dans les déserts, abandonnée par un ingrat, ne se repentoit pas encore de l'avoir suivi.

3o I.E TEMPLE DE GNIDE.

On y voit le palais d'Idoménée , dont le retour ne fut pas plus heureux que celui des autres capitaines grecs; car ceux qui échappèrent aux dangers d'un élément colère trouvèrent leur maison plus funeste encore. Vénus irritée leur fit embrasser des épouses perfides, et ils moururent de la main qu'ils croyoient la plus chère.

Je quittai cette île si odieuse à une déesse qui devoit faire quelque jour la félicité de ma vie.

Je me rembarquai , et la tempête me jeta à Lesbos. C'est encore une île peu chérie de Vénus : elle a ôté la pudeur du visage des femmes , la foiblesse de leur corps, et la timidité de leur âme. Grande Vénus , laisse brûler les femmes de Lesbos d'un feu légitime; épargne à la nature humaine tant d'horreurs.

Mitylène est la capitale de Lesbos; c'est la patrie de la tendre Sapho. Immortelle comme les Muses, cette fille infortunée brûle d'un feu qu'elle ne peut éteindre. Odieuse à elle-même, trouvant ses ennuis dans ses charmes , elle hait son sexe , et le cherche toujours. Comment, dit-elle , une flamme si vaine peut-elle être si cruelle? Amour, tu es cent fois plus redoutable quand tu te joues que quand tu t'irrites.

Enfin je quittai Lesbos; et le sort me fit trouver une île plus profane encore ; c'était celle de Lemnos. Vénus n'y a point de temple, jamais les

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Lemniens ne lui adressèrent de vœux. Nous rejetons, disent -ils, un culte qui amollit les cœurs. La déesse les en a souvent punis ; mais, sans expier leur crime , ils en portent la peine ; toujours plus impies à mesure qu'ils sont plus affligés.

Je me remis en mer , cherchant toujours quelque terre chérie des dieux; les vents me portèrent à Délos. Je restai quelques mois dans cette île sacrée ; mais , soit que les dieux nous préviennent quelquefois sur ce qui nous arrive, soit que notre âme retienne de la divinité dont elle est émanée quelque foible connoissance de l'avenir , je sentis que mon destin , que mon bonheur même , m'appeloient dans un autre pays.

Une nuit que j'étois dans cet état tranquille où l'âme , plus à elle-même , semble être délivrée de la chaîne qui la tient assujettie , il m'apparut, je ne sus pas d'abord si c'étoit une mortelle ou une déesse. Un charme secret étoit répandu sur toute sa personne : elle n étoit point belle comme Vénus , mais elle étoit ravissante comme elle : tous ses traits n'étoient point réguliers , mais ils enchantoient tous ensemble : vous n'y trouviez point ce qu'on admire , mais ce qui pique : ses cheveux tomboient négligemment sur ses épaules, mais cette négligence étoit heureuse : sa taille étoit charmante ; elle avoit cet air que la nature

3a LE TEMPLE DE G^'IDE.

donne seule , et dont elle cache le secret aux peintres mêmes. Elle vit mon étonnement , elle en sourit. Dieux! quel souris! Je suis, me dit-elle d'une voix qui pénétroit le cœur , la seconde des Grâces : Vénus qui m'envoie veut te rendre heureux ; mais il faut que tu ailles l'adorer dans son temple de Gnide. Elle fuit, mes bras la suivirent , mon songe s'envola avec elle ; il ne me resta qu'un doux regret de ne la plus voir, mêlé du plaisir de l'avoir vue.

Je quittai donc l'île de Délos; j'arrivai à Gnide. Je puis dire que d'abord je respirai l'amour. Je sentis, je ne puis pas bien exprimer ce que je sentis. Je n'aimois pas encore, mais je cherchois à aimer ; mon cœur s'échauffoit comme dans la présence de quelque beauté divine. J'avançai , et je vis de loin de jeunes filles qui jouoient dans la prairie; je fus d'abord entraîné vers elles. Insensé que je suis, disois-je, j'ai sans aimer tous les égarements de l'amour ; mon cœur vole déjà vers des objets inconnus, et ces objets lui donnent de l'inquiétude. J'approchai ; je vis la charmante Thémire : sans doute que nous étions faits l'un pour l'autre. Je ne regardai qu'elle , et je crois que je serois mort de deuleur si elle n'avoit tourné sur moi quelques regards. Grande Vénus, m'écriai-je, puisque vous devez me rendre heureux , faites que ce soit avec cette bergère ; je

renonce à toutes les autres beautés, elle seule peut remplir vos promesses et tous les vœux que je ferai jamais.

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