‹ Œuvres de Montesquieu (volume 2)Chapitre 66 sur 96 · A M. DE MAUPERTUIS · texte numérisé non relu

A M. DE MAUPERTUIS

Monsieur mon très-cher et très-illustre confrère.

Vous aurez reçu une lettre de moi , datée de Paris. J'en reçus une de vous , datée de Potsdam ; comme vous l'aviez adressée à Bordeaux, elle a resté plus d'un mois en chemin , ce qui m'a privé très-long-temps du véritable plaisir que je ressens toujours lorsque je reçois des marques de votre souvenir. Je ne me console point de ne vous avoir point trouvé ici , et mon cœur et mon esprit vous y cherchent toujours. Je ne saurois vous dire avec quel respect, avec quels sentiments de reconnoissance, et, si j'ose le dire, avec quelle joie j'apprends par votre lettre la nouvelle que l'Académie m'a fait l'honneur de me nommer un

1 Cette lettre se trouve dans l'Éloge de Montesquieu , par Maupertuis, imprimé à Berlin en 17 55. {Nouvel éditeur.)

FAMILIKUES. 3.2 1

de ses membres : il n'y a que votre amitié qui ait pu lui persuader que je pouvois aspirer à cette place. Cela va me donner de l'émulation pour valoir mieux que je ne vaux; et il y a long-temps que vous auriez vu mon ambition , si je n'avois craint de tourmenter votre amitié en la faisant paroître. Il faut à présent que vous acheviez votre ouvrage , et que vous me marquiez ce que je dois faire en cette occasion , à qui et comment il faut que j'aie l'honneur d'écrire, et comment il faut que je fasse mes remercîments. Conduisez-moi , et je serai bien conduit. Si vous pouvez dans quelque conversation parler au roi de ma reconnoissance, et que cela soit à propos, je vous prie de le faire. Je ne puis offrir à ce grand prince que de l'admiration , et en cela même je n'ai rien qui puisse presque me distinguer des autres hommes. Je suis bien fâché de voir par votre lettre que vous n'êtes pas encore consolé de la mort de monsieur votre père. J'en suis vivement touché moimême ; c'est une raison de moins pour nous pour espérer de vous revoir. Pour moi, je ne sais si c'est une chose que je dois à mon être physique, où à mon être moral ; mais mon âme se prend à tout. Je me trouvois heureux dans mes terres, où je ne voyois que des arbres, et je me trouve heureux à Paris, au milieu de ce nombre d'hommes qui égalent les sables de la mer ; je ne demande

MONTESQ. CPUV. mél. i \

autre chose à la terre que de continuera tourner sur son centre : je ne voudrois pourtant pas faire avec elle d'aussi petits cercles que ceux que vous faisiez quand vous étiez à Torneo. Adieu, mon cher et illustre ami ; je vous embrasse un million de fois.

A Paris, ce iS novembre 1746-

A L'ABBÉBE GUASCO.

Mon cher abbé, je vous ai dit jusqu'ici des choses vagues , et en voici de précises. Je désire de donner mon ouvrage le plus tôt qu'il se pourra. Je commencerai demain à donner la dernière main au premier volume , c'est à-dire aux treize premiers livres, et je compte que vous pourrez les recevoir dans cinq à six semaines. Comme j'ai des raisons très-fortes pour ne point tâter de la Hollande et encore moins de l'Angleterre, je vous prie de me dire si vous comptez toujours de faire le tour de la Suisse avant le voyage des deux autres pays. En ce cas , il faut que vous quittiez surle-champ les délices du Languedoc; et j'enverrai le paquet à Lyon , où vous le tiouverez à votre passage. Je vous laisse le choix entre Genève, So-

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leure et Bâle. Pendant que vous feriez le voyage, et que l'on commenceroit à travailler sur le premier volume, je travaillerai au second, et j'aurai soin de vous le faire tenir aussitôt que vous me le marquerez; celui-ci sera de dix livres, et le troisième de sept; ce seront des volumes in-4". J'attends votre réponse là-dessus , et si je puis compter que vous partirez sur-le-champ sans vous arrêter ni à droite ni à gauche. Je souhaite ardemment que mon ouvrage ait un parrain tel que vous. Adieu , mon cher ami; je vous embrasse.

De Paris, le 6 décembre 1746. .

AU MÊME

Ma lettre, à laquelle vous venez de répondre, a fait un effet bien différent que je n'attendois : elle vous a fait partir, et moi je comptois qu'elle vousferoit rester jusqu'à ce que vous eussiez reçu des nouvelles du départ de mon manuscrit ; au moins étoit-ce le sens littéral et spirituel de ma lettre. Depuis ce temps , ayant appris le passage du Var, je fis réflexion que vous étiez Piémontais , et qu'il étoit désagréable pour un homme qui ne songe qu'à ses études et à ses livres , et point aux

affaires des princes , de se trouver dans un pays étranger dans des conjonctures pareilles à cellesci; de sorte que vous prendriez peut-être le parti de retourner dans votre pays ; surtout s'il est vrai que votre bon ami le marquis d'Orméa est mort ou n'a plus de crédit (40? coïT^^^e le bruit en court. Je parlai à notre ami Gendron de la situa tien désagréable dans laquelle cela vous mettoit, et il pense comme moi. Mais nous espérons qu'à la paix vous pourrez jouir tranquillement de l'aménité de la France , que vous aimez , et où Ton vous aime. Peut-être , mon cher ami , ai-je porté mes scrupules trop loin ; sur cela vous êtes prudent et sage.

Du reste, dans la situation présente, je ne crois pas qu'il me convienne d'envoyer mon livre pour le faire inipriîjier , d'autant moins que je suis incertain du parti que vous prendrez. Si vous croyez devoir rester en France, je ne doute pas que vous ne revoyiez la Garonne, et que vous ne travailliez à une autre dissertation pour remporter encore un prix à l'académie des inscriptions. Vous imiterez en cela l'abbé Le Beuf (4^); mais vous ne serez pas si bœuf que lui. Adieu; je vous embrasse de tout mon cœur.

De Paris, le 24 décembre I74'>-

AU MÊME

Vous m'avez bien envoyé l'extrait de ma lettre ; mais il y a des points qui ne valent rien. Je vous avois mandé que je vous enverrois une partie de mon ouvrage, mais que, quand vous l'auriez reçue, vous ne vous amuseriez plus à autre chose; là-dessus vous êtes parti pour faire toutes vos courses, au lieu d'attendre mon manuscrit. Mon cher ami, quand il y aura une métempsycose, vous renaîtrez pour faire la profession de voyageur ; je vous conseille de commencer à vous faire dérater. Mais venons au fait.

Dans trois mois d'ici vous recevrez quinze ou vingt livres , qui n'ont besoin que d'être relus et recopiés ; c'est-à-dire de cinq parties vous en recevrez trois, qui feront le premier volume; et après cela je travaillerai au second , que vous recevrez deux ou trois mois après. S'il ne vous reste plus de courses littéraires ou galantes à faire dans le Languedoc , vous ferez bien d'aller reprendre votre poste de confesseur de mademoiselle de Montesquieu , ou celui de pénitent de M. l'évêque d'Agen.

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Quoi qu'il en soit, en quelque endroit que vous me marquiez, je vous enverrai, à la fin d'avril, le premier volume. Si vous croyez avoir besoin d'un passeport de la cour , je serai votre pis-aller ; croyant qu'il vaut mieux que vous employiez pour cela M. Le Nain ou M. de Tourni; ce que je ne dis point du tout pour me dispenser de faire la chose, mais parce que les intendants ont pliîs de crédit qu'un ex-président. Je vous embrasse de tout mou cœur.

De Paris, le ao février 1747-

AU MÊME

J'ai parlé à M. de Boze : il m'a renvoyé assez rudement et assez maussadement, et m'a dit qu'il ne se mêloit pas de ces choses-là; qu'il falloit s'adresser à M. Freret (43) et à M. le comte de Maurepas ; que c'étoit la chimère de ceux qui avoient gagné un prix de croire qu'on les recevroit d'abord à l'académie. Je ne sais pas s'il n'auroit pas quelque autre en vue. Je parlai le même jour à M. Duclos, qui me paroît d'assez bonne volonté ; mais c'est un des derniers. Or, vous ne pouvez avoir M. de Maurepas que par la duchesse d'Ai-

guilloR, votre nmse '44) favorite. Vous savez que je suis brouillé avec M. Freret; vous ferez donc bien d'écrire à madame d'Aiguillon : si je le lui propose, il est sur et très-sùr qu'elle n'en fera rien ; mais si vous écrivez, elle m'en parlera, et je lui dirai des choses qui pourront l'engager. Si vous gagnez encore un prix , cela aplanira les difficultés. Le père Desmolets m'a dit que vous travailliez; moi je travaille de mon côté, mais mon travail s'appesantit.

Le chevalier Caldwell m'a écrit que vous étiez tenté d'aller avec lui en Egypte; je lui ai mandé que c'étoit pour aller voir vos confrères les momies. Son aventure (45} de Toulouse est bien risible; il paroît que dans cette ville-là on est aussi fanatique en fait de politique qu'en fait de religion.

Faites, je vous prie, mes respectueux compliments à M. le premier président Bon (47) •' la première chose physique que j'aie vue en ma vie, c'est un écrit sur les araignées , fait par lui. Je l'ai toujours regardé comme un des plus savants personnages de France; il m'a toujours donné de l'émulation quand j'ai vu qu'il joignoit tant de connoissances de son métier avec tant de lumières sur le métier des autres : remerciez-le bien des bontés qu'il me fait l'honneur de me mar quer.

J'ai eu aussi l'honneur de connoître M. Le Nain (48) à la Rochelle, où j'étois allé voir M. le comte de Matignon. Je vous prie de vouloir bien Ini rafraîchir la mémoire de mon respect. On dit ici qu'il a chassé les ennemis de Provence par ses bonnes dispositions économiques , et que nous lui devons l'huile de Provence. Votre lettre de change n'est point encore arrivée , mais un avis seulement. Vous voyez bien que vous êtes vif, et que vous avez envoyé M. Jude à perte d'haleine pour une chose qu'il pou voit faire avec toute sa gravité. Adieu ; je vous embrasse de tout mon cœur.

De Paris, le i*' mars :74"'

A MONSEIGNEUR CERATI.

J'ai reçu, monsieur mon illustre ami, étant à Paris, la lettre que je dois à votre amitié. Vous ne me parlez pas de votre santé, et je voudrois en avoir pour garant quelque chose de mieux que des preuves négatives. Vous avez mis dans votre lettre un article que j'ai relu bien des fois, qui est que vous désireriez venir passer deux ans à Paris, et que vous pourriez de là aller jusqu'à Rordeaux;

FAMILIÈRES. SlQ

voilà des idées bien agréables : et moi je forme le projet d'aller quelque jour à Pise pour corriger chez vous mon ouvrage ; car qui pourroit le mieux faire que vous? et où pourrois-je trouver des jugements plus sains? La guerre m'a tellement incommodé, que j'ai été obligé de passer trois ans et demi dans mes terres; de là je suis venu à Paris ; et si la guerre continue j'irai me remettre dans ma coquille jusqu'à la paix. Il me semble que tous les princes de l'Europe demandent cette paix : ils sont donc pacifiques ? non , car il n'y a de princes pacifiques que ceux qui font des sacrifices pour avoir la paix , comme il n'y a d'homme généreux que celui qui cède de ses intérêts, ni d'homme charitable que celui qui sait donner. Discuter ses intérêts avec une très-grande rigidité est l'éponge de toutes les vertus. Vous ne me parlez pas de vos yeux ; les miens sont précisément dans la situation où vous les avez laissés : enfin j'ai découvert qu'une cataracte s'est formée sur le bon œil; et mon Fabius Maximus, M. Gendron , me dit qu'elle est de bonne qualité , et qu'on ouvrira le volet de la fenêtre. J'ai remis cette opération au printemps prochain , pour raison de quoi je passerai ici tout l'hiver. Du reste, notre excellent homme M, Gendron se porte bien. Avezvous reçu des nouvelles de M. Cerati ? disons-nous toujours. Il est aussi gai que vous l'avez vu , et fait

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d'aussi bons raisonnements. A propos, je trouvai , en arrivant , Paris délivré de la présence du fou le plus incommode et du fléau le plus terrible que j'aie vu de ma vie. Son voyage d'Angleterre m'avoit permis quatre ou cinq mois de respirer à Paris, et je ne le vis que la veille de mon départ, pour ne le revoir jamais. Vous entendez bien que c'est du marquis de Loc-Maria dont je veux parler , qui ennuie et excède à présent œux qui sont en enfer , en purgatoire ou en paradis.

L'ouvrage va paroître en cinq volumes. Il y en aura quelque jour un sixième de supplément; dès qu'il en sera question, vous en aurez des nouvelles. Je suis accablé de lassitude : je compte de me reposer le rerte de mes jours. Adieu, monsieur; je vous prie de me conserver toujours votre souvenir : je vous garde l'amitié la plus tendre. J'ai l'honneur d'être, monseigneur, avec tout le respect possible.

De Paris, ce 3i mais 1747-

A L'ABBÉ DE GUASCO

A Aix.

Je \ous donne avis, victorieux abbé, que vous avez remporté un second triomphe (4o) à l'acadé-

mie. Je n'ai point parlé de votre affaire à madame d'Aiguillon , parce qu'elle est partie pour Bordeaux comme un éclair : elle n'est occupée que du franc-alleu: tout doit céder à cela, même ses amis.

Je vous donne aussi avis qu'au commencement du mois prochain l'ouvrage en question sera fini de copier. Je suis quasi d'avis de le mettre in-12 : ce que je vous enverrai formera cinq volumes , distingués dans la copie. Ayez la bonté de me mander où il faut que je vous adresse le paquet. Je compte recevoir votre réponse avant que l'on ait fini ; ainsi vous ne devez pas perdre de temps à m'écrire et à me mander où vous serez tout le mois de juin. Je suis bien aise que votre santé soit meilleure; votre esquinancie m'a alarmé. Adieu, mon cher ami.

De Paris, le 4 mai 1747.

AU MÊME

Étant aussi en l'air que vous, mon cher ami, et prêt à partir pour la Lorraine avec madame de Mirepoix, j'adresse ma lettre à M. Le Nain. Je ne me suis pas bien expliqué sans doute dans ma

lettre. Je lui ai dit qu'il y avoit toutes les apparences que vous seriez de l'académie , et non pas que vous en étiez. Je ne doute pas que l'on ne vous en accorde la place en vous présentant à Paris après cette seconde victoire. Je crois vous avoir déjà mandé que j'avois remis votre seconde médaille à M. Dalnet de Bordeaux. Comme M. Dalnet a deux ou trois millions de bien, j'ai cru ne pouvoir pas mieux choisir pour confier votre trésor. Votre lettre m'ayant totalement désorienté, vous voyant des entreprises pour un siècle, et ne sachant d'ailleurs où vous prendre parmi dix ou douze villes que vous me citiez ; voyant de plus que dans les lieux où j'étois obligé de m'adresser pour l'impression, à cause de la guerre, vous ne trouveriez pas vos convenances, je me suis servi d'une occasion (5o) que j'ai trouvée sous ma main, et j'ai cru que cela vous convenoit plus que de déranger la suite de vos voyages.

Je souhaite plutôt que vous preniez la route de Bordeaux : si vous y êtes l'automne prochaine ou le printemps prochain , je vous y verrai avec un grand plaisir, et j'entends que vous preniez une chambre dans mon hôtel; mais je ne traiterai pas si familièrement un homme qui a remporté deux triomphes à l'académie. Adieu, mon cher abbé; je vous embrasse mille fois.

De Paris, ce 3n mai i-;'\-.

FAMILIÈRFS. 333

AU MÊME

J'ai eu Ihonneur de vous mander, *mon cher abbé , que votre lettre ne me disant rien que de très-vrai , et ne me parlant que des difficultés que vous trouveriez dans cette affaire, et d'un nombre infini de voyages commencés , projetés ou à achever, j'ai pris le parti d'une occasion très-favorable qui s'est offerte , et qui vous délivre d'une grande peine.

Je vous dirai que j'ai jugé à propos de retrancher, quant à présent, le chapitre sur le stathoudérat ; dans les circonstances présentes il auroit peut-être été mal reçu en France (5 1), et je veux éviter toute occasion de chicane : cela n'empêchera pas que je ne vous donne dans la suite ce chapitre pour la traduction italienne que vous avez entreprise. Dès que mon livre sera imprimé, j'aurai soin que vous en ayez un des premiers exemplaires; et vous traduirez plus commodément sur l'imprimé que sur le manuscrit.

J'ai été comblé de bontés et d'honneurs à la cour de Lorraine , et j'ai passé des moments délicieux avec le roi Stanislas. Il y a grande apparence

que je serai à Bordeaux avant la fin du mois d'août. En attendant mon retour , vous devriez bien aller trouver madame de Montesquieu à Clérac. Je ne manquerai pas de vous envoyer les deux exemplaires de la nouvelle édition de mes romans que je vous ai promis pour S. A. S. et pour M. Le Nain. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur.

De Paris, le 17 juillet 1747-

AU MÊME

Je vous demande pardon de vous avoir donné de fausses espérances de mon retour ; des affaires que j'ai ici m'ont empêché de partir comme je l'avois projeté. Je suis aussi en l'air que vous. Je serai pourtant au commencement de mars à Bordeaux. Faites, en attendant, bien ma cour à la charmante comtesse de Pontac, chez qui je crois que vous êtes à présent, et d'où j'espère que vous descendrez à Bordeaux, où nous disputerons politique et théologie. J'enverrai le livre à M. Le Nain. Je peux bien envoyer un roman ' à un conseiller d'état : à vous , il faut les Pensées de M. Pascal ;

* Le Temple de Gnide, qu'il lui avoit fait demander.

quoique dix-huit ou vingt dames que le prince de Wurtemberg m'a dit que vous avez sur votre compte en Languedoc et en Provence, vous auront sans doute beaucoup changé, et rendu pkis croyant (Sa) touchant les aventures galantes. Vous ferez comme cet ermite que le diable damna en lui montrant un petit soulier ; car je vous ai toujours vu enclin aux belles passions, et je suis persuadé que dans votre dévotion vous enragiez de bon cœur : mais il faudra vous divertir à Bordeaux, et je chargerai ma belle-fille d'avoir soin de vous. Je vis ?'autre jour M. de Boze, avec qui je parlai beaucoup de vous. Quand vous serez ici , vous entrerez à l'académie par la porte cochère; mais je vous conseille d'écrire encore sur le sujet du prix proposé pour l'année prochaine. Comme ce sujet tient à celui que vous avez traité(53),et que vous tenez le fil des règnes précédents, vous trou- ' verez moins de difficultés dans vos nouvelles recherches. Si les mémoires sur lesquels je travaillai l'Histoire de Louis XI n'avoient point été brûlés (54), j'aurois pu vous fournir quelque chose sur ce sujet.

Si vous remportez ce troisième prix , vous n'aurez besoin de personne, et votre réception n'en sera que plus glorieuse. Vous aurez tant de loisir que vous voudrez à Clérac et à La Brède, où les voyages (55) et les daines ne vous distrairont plus.

Vous êtes en haleine dans cette carrière, et vous

y trouverez plus de facilité qu'un autre. Adieu; je À

vous embrasse mille fois.

De Paris, le 19 octobre 1747-

A M. DE iMAUPERTUIS.

L'AiN'Ti-LucRÈcE du cardinal de Polignac paroît, et il a eu un grand succès. C'est un enfant qui ressemble à son père. Il décrit agréablement et avec grâce ; mais il décrit tout , et s'amuse partout. J'aurois voulu qu'on en eût retranché deux mille vers. Mais ces deux mille vers étoient l'objet du culte de Rome comme les autres; et on a mis à la tète de cela des gens qui connoissoient le latin de l'Enéide, mais qui ne connoissoient pas l'Enéide. N*** est admirable : il m'a expliqué tout l'Anti- Lucrèce, et je m'en trouve fort bien. Pour vous, je vous trouve encore plus extraordinaire : vous me dites de vous aimer, et vous savez que je ne puis faire autre chose.

De 1747. "

FAMlLltllES.

A L'ABBÉ DE GUASCO

Tout ce que je puis vons dire, c'est que je pars au premier jour pour Bordeaux, et que là j'espère avoir le plaisir de vous voir. Je sais que je vous dois des remercîments pour les deux petits chiens de Bengale, de la race de l'infant don Philippe, que vous me menez; mais comme les remercîments doivent être proportionnés à la beauté des chiens, j'attends de les avoir vus pour former les expressions de mon compliment. Ce ne seront point deux aveugles comme vous et moi qui les formeront, mais mon chasseur, qui est très-habile, comme vous savez.

J'ai envoyé mon roman ' à M. Le Nain , et je trouve fort extraordinaire que ce soit un théologien qui soit le propagateur d'un ouvrage si frivole. Je vais aussi envoyer un exemplaire de la nouvelle édition de la Décadence des Romains au prince Edouard, qui, en m'envoyant son manifeste, me dit qu'il falloit de la correspondance entre les auteurs, et me demandoit mes ouvrages.

* Le Temple cfe Cni(fe.

MiiKTtiîQ. crut: mri. aa

Je fais bien ici vos affaires, car j'ai parlé devons à madame la comtesse de Sénectère, qui se dit fort de vos amies. Je n'ai pas daigné parler pour vous à la mère , car ce n'est pas des mères dont vous vous souciez. Bien des compliments à madame la comtesse de Pontac : quoi que vous puissiez dire de sa fille, je tiens pour la mère, je ne suis pas comme vous.

Dites à l'abbé Venuti que j'ai parlé à l'abbé de Saint-Cyr, et qu'il fera une nouvelle tentative auprès de M. l'évéque de Mirepoix. Je n'ai jamais vu un homme qui fasse tant de cas de ceux qui administrent la religion, et si peu de ceux qui la prouvent (56).

M. Lomelini m'a conté comme , pendant votre séjour -eu Languedoc , vous étiez devenu citoyen de Saint-Marin (Sy), et un des plus illustres sénateurs de cette république : je m'en suis beaucoup diverti. Ce n'est pas cette qualité sans doute qui donnoit envie au maréchal de Belle-lsle de vous avoir sur les bords du Var ; c'est qu'il vous savoit bien d'un autre pays : et je crois que vous avez bien fait de ne point accepter son invitation. Dieu sait comment on auroit interprété ce voyage dans votre pays.

Je souhaite ardemment de vous trouver de retour à Bordeaux quand j'y arriverai, d'autant plus que je veux que vous me disiez votre avis sur

FAMfLlÈRES. '55^

quelque chose qui me regarde personnellement. Mon fils ne veut point de la charge de président à mortier que je comptois lui donner. Il ne me reste donc que de la vendre, ou de la reprendre moi-même. C'est sur cette alternative que nous conférerons avant que je me décide : vous me direz ce que vous pensez après que je vous aurai expliqué le pour et le contre des deux partis à prendre : tâchez donc de ne vous pas faire attendre long-temps. Adieu.

De Paris, ce 28 mars 1748

A MONSEIGNEUR GERATI.

J'ai reçu, Monseigneur, non-seulement avec du plaisir, mais avec de la joie, votre lettre par la voie de M. le prince de Craon.

Comme vous ne me parlez point du tout de votre santé, et que vous écrivez, cela me fait penser qu'elle est bonne , et c'est un grand bien pour moi. M. Gendron (58) n'est pas mort, et je compte que vous* le re verrez encore à Paris, se promenant dans son jardin avec sa petite canne, très-modeste admirateur des jésuites et des médecins. Pour parler sérieusement , c'est un grand bonheur

34o LRTTRES

que cet excellent homme vive encore, et nous aurions perdu beaucoup vous et moi. Il commence toujours avec moi ses conversations par ces mots : a Avez-vous des nouvelles de M. Cerati ? » L'abbé de Guasco est de retour de son voyage de Languedoc ou de Provence : vous l'avez vu un homme de bien; il s'est perdu comme David et Salomon. Le prince de Wurtemberg m'a dit qu'il avoit vingt-une femmes sur son compte : il dit qu'il aime mieux qu'on lui en donne vingt-une qu'une; et il pourroit bien avoir raison. Au milieu de sa galanterie vagabonde, il ne laisse pas de remporter des prix à l'académie de Paris : il a gagné le prix de l'année passée, et il vient de gagner celui de cette année.

Je dois quitter Paris dans une quinzaine de jours, et passer quatre ou cinq mois dans ma province ; et je mènerai l'abbé de Guasco à La Brède (Sg) , faire pénitence de ses dérèglements. Madame Geoffrin a toujours très-bonne compagnie chez elle (60) , et elle voudroit fort bien que vous augmentassiez le cercle, et moi aussi. Vous me feriez un grand plaisir si vous vouliez faire un peu ma cour à M. le prince de Craon , et lui dire combien je serois content de la fortune si elle m'avoit par hasard , dans quelque moment de ma vie, approché de lui : en attendant , je fais ma cour à un homme qui le représentera bien; c'est

M- le prince de Beaiiveau : soyez sûr qu'il y a en lui plus d'étoffe qu'il n'en faut pour faire un grand homme. Je me pique de savoir deviner les gens qui iront à la gloire; et je ne me suis pas beaucoup trompé.

; A l'égard de mon ouvrage, je vous dirai mon secret; on l'imprime dans les pays étrangers. Je continue à vous dire ceci dans un grand secret : il aura deux volumes in-4'' , dont il y en a un d'imprimé; mais on ne le débitera que lorsque l'autre sera fait : sitôt qu'on le débitera vous en aurez im , que je mettrai entre vos mains comme l'hommage que je vous fais de mes terres. J'ai pensé me tuer depuis trois mois afin d'achever un morceau que je veux y mettre, qui sera un livre de l'origine et des révolutions de nos lois civiles de France. Cela formera trois heures de lecture; mais je vous assure que cela m'a coûté tant de travail que mes cheveux sont blanchis, llfaudroit, pour que mon ouvrage fut complet, que je pusse achever deux livres sur les lois féodales. Je crois avoir fait des découvertes sur une matière la plus obscure que nous ayons, qui est pourtant une magnifique matière. Si je puis être en repos à ma campagne pendant trois mois, je compte que je donnerai la dernière main à ces deux livres; sinon mon ouvrage s'en passera. La faveur que votre ami, M. Hein, me fait de venir souvent passer

34 'i LETTRES

les matinées chez moi, fait un giand tort à mon ouvrage, tant par la corruption de son françois, que parla longueur de ses détails; il vient me demander de vos nouvelles; ils se plaint beaucoup d'une ancienne dysurie que M. Le Dran a beaucoup de peine à vaincre, et il ne me paroît guère plus content du stathouder. Je vous prie de me conserver toujours un peu de part dans votre amitié, et de ne pas oublier celui qui vous aime et vous respecte.

De Paris, ce i8 mars 1748.

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